L’offre secrète qui aurait gardé les Nordiques à Québec

Le gouvernement du Québec et l’administration L’Allier n’ont pas laissé partir les Nordiques sans tenter de les retenir. 

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Photo : Jim McIsaac / Getty Images

Dans le grand portrait de Marcel Aubut publié dans le magazine L’actualité — en kiosque depuis le 7 février et en vente sur iTunes, dans la boutique Kindle d’Amazon et la boutique Kobo —, l’ancien président des Nordiques de Québec a abordé le retour possible de son ancienne équipe dans la capitale, mais aussi l’offre secrète que le gouvernement du Québec et la ville de Québec ont fait en 1994 pour tenter de garder le club à Québec. Voici le chapitre 7 de ce portrait.

* * *

Marcel Aubut entretient son réseau de contacts autant que ses amitiés. Dans les bureaux de la Ligue nationale de hockey, à New York et Toronto, on voit débarquer l’ancien propriétaire des Nordiques quelques fois par année. Il a toujours de bons mots pour la ville de Québec et Pierre Karl Péladeau, qui lui a donné un mandat pour l’aider à y ramener une franchise de la LNH.

Le commissaire adjoint de la ligue, Bill Daly, est un bon ami de Marcel Aubut, avec qui il passe parfois quelques jours de vacances. Et lorsque Gary Bettman croise un journaliste du Québec, il n’est pas rare qu’il lui demande des nouvelles de Marcel Aubut. Le commissaire de la LNH est d’ailleurs bien au fait du chantier d’amphithéâtre à Québec et de son avancement. « Bettman est un homme bien informé, il connaît notre volonté de ravoir une équipe », explique Aubut, qui estime que la discrétion est la meilleure arme dans ce dossier. « PKP ne fait pas de vagues, c’est parfait. Winnipeg a eu son équipe sans avoir besoin de crier », dit-il.

Régis Labeaume a dû rappeler Aubut à l’ordre, en avril 2013, après que ce dernier eut soutenu que le retour d’une équipe à Québec n’était qu’une question de temps. « Marcel, il faudrait qu’il parle un peu moins, avait-il lancé. On a un plan de match, et c’est d’être silencieux. »

Pierre Karl Péladeau mène le dossier. Lui et Marcel Aubut ne se rencontrent pas régulièrement pour parler du retour des Nordiques. C’est un projet de longue haleine. « Le hockey est un cercle fermé, et Aubut connaît non seulement les dirigeants de la ligue, mais encore beaucoup de propriétaires », explique une source dans le monde du hockey.

Le récent achat des droits de télévision de la LNH par TVA — grâce au partenariat avec Rogers (propriétaire de L’actualité) — pourrait d’ailleurs aider Québecor dans sa quête d’une équipe. En déboursant environ 1,2 milliard de dollars pour diffuser des parties pendant 12 ans, le groupe de Péladeau a démontré aux dirigeants de la LNH qu’il était sérieux. Dans ce dossier, c’est l’autre « ouvreur de portes » de l’empire médiatique qui est intervenu : l’ancien premier ministre Brian Mulroney. Pierre Karl Péladeau a décliné notre demande d’entrevue.

Marcel Aubut avoue qu’il aimerait bien « boucler la boucle » et contribuer au retour des Nordiques à Québec. Le départ de l’équipe, en 1995, reste une tache sur son parcours. « C’est l’une de mes rares défaites », dit-il.

Nous sommes assis dans le hall de l’hôtel Shangri-La, à Toronto. L’agent de joueurs Pat Brisson vient de partir et nous avons quelques minutes avant le prochain rendez-vous. Le départ des Nordiques, est-ce encore une blessure vive ? Le regard d’Aubut s’assombrit. « Ça fait encore mal, mais c’était une cause perdue. Je ne vois pas ce que j’aurais pu faire de plus. »

Marcel Aubut parle encore des Nordiques avec passion, comme s’il dirigeait l’équipe. « C’était le sang de la ville ! Québec était le plus petit marché de sport professionnel en Amérique du Nord. Quand on gagnait, les gens étaient heureux. Quand on perdait, c’était la déprime. J’étais plus important que le maire de la ville et le premier ministre ! »

L’équipe est partie en 1995, vendue à un conglomérat qui l’a installée au Colorado. À Québec, de nombreux amateurs en veulent encore à Aubut.

Celui-ci voulait un amphithéâtre tout neuf de 125 millions de dollars, payé par les fonds publics, afin d’augmenter les revenus de l’équipe, qui n’était pas rentable. Le gouvernement du Québec, dirigé par Jacques Parizeau, et le maire de la ville, Jean-Paul L’Allier, ont refusé.

Marcel Aubut souffle le chaud et le froid à ce sujet depuis des années. Parfois, il raconte qu’il aurait pu garder l’équipe à Québec si les autorités publiques — et particulièrement le maire, L’Allier — avaient été de bonne foi. « Quand tu n’as pas le premier citoyen de la ville avec toi, c’est foutu. L’Allier ne venait jamais au hockey », m’a-t-il dit un soir, encore visiblement amer, alors que nous roulions en voiture. Puis, un autre jour, Aubut m’a affirmé que le déménagement était inévitable, étant donné le contexte économique et la réalité du hockey en 1994-1995. « Je comprends leur décision », m’a-t-il avoué.

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Marcel Aubut – Photo : © Mathieu Rivard

Fait moins connu, le gouvernement du Québec et l’administration L’Allier n’ont pas laissé partir les Nordiques sans tenter de les retenir. « L’Allier n’était pas un fou, il savait que, politiquement, le départ des Nordiques ne serait pas bon pour lui », explique Denis De Belleval, directeur général de la Ville de Québec à l’époque.

Denis De Belleval a le mandat de négocier lorsque Marcel Aubut se présente à son bureau pour la première fois, à l’été 1992. « Il est entré comme s’il possédait l’hôtel de ville, avec l’allure altière du prince à qui on doit tout, raconte De Belleval. Un quêteux à cheval. Il passe devant ma secrétaire, lui dit qu’elle a de beaux seins, entre dans mon bureau, s’assoit en face de moi et exige quatre millions de dollars par année en rabais de taxes municipales. Ça commençait mal. »

Aubut ne veut pas dévoiler les états financiers de l’équipe, que la LNH souhaite garder secrets, de sorte que Denis De Belleval refuse de poursuivre la discussion. Lors de la réunion suivante, toujours en plein été, le directeur général de la Ville est prêt pour une négociation corsée avec le tough des Nordiques. « J’ai coupé l’air climatisé dans la salle de réunion pour l’emmerder ! Ça allait brasser ! » raconte-t-il aujourd’hui.

Pendant deux ans, la bataille se poursuit, en prenant une ampleur publique gigantesque. « Aubut faisait sa job de président, il défendait ses actionnaires, et il le faisait bien. Je faisais la mienne : défendre les contribuables », raconte Jean-Paul L’Allier.

À un certain moment, le gouvernement du Québec et le clan L’Allier offrent de prendre une participation importante — d’environ 40 % — dans le capital des Nordiques, en échange d’un amphithéâtre neuf. « Il aurait eu son nouveau Colisée, et nous, la garantie que s’il vendait l’équipe plus tard on serait remboursés », explique Denis De Belleval.

Marcel Aubut confirme avoir reçu cette offre, mais l’avoir rejetée. « Ce n’était pas sérieux », dit-il. Les actionnaires de l’équipe n’auraient jamais accepté de diluer leur participation, et la LNH aurait refusé pour ne pas créer un précédent. « La ligue n’accepte pas des gouvernements comme propriétaires d’équipe, c’est simple comme ça », dit Marcel Aubut.

Vingt ans plus tard, le contexte économique et politique à Québec a changé, de sorte que le retour des Nordiques est possible, estime Aubut. « Les habitants de la ville sont plus riches qu’avant, il y a maintenant des entreprises technologiques qui font de l’argent et qui peuvent acheter des loges. Il y a aussi un plafond salarial dans la LNH, les droits de télévision rapportent beaucoup plus aux équipes et le dollar canadien est plus fort », dit-il. Un empire médiatique, qui peut diffuser les matchs sur ses propres plateformes, a un avantage indéniable pour rentabiliser les activités, ajoute-t-il. « Ce sont des entreprises de télécommunications qui achètent des équipes de sport professionnel. »

 

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Ce texte est tiré du chapitre 7 du grand portrait de Marcel Aubut, publié dans le magazine L’actualité, disponible en kiosque depuis le 7 février et en vente sur iTunes, dans la boutique Kindle d’Amazon et la boutique Kobo.

 

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2 commentaires
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Bravo pour votre scoop, ca fait longtemps qu’on l’attendait celle-la.
Autil et cie ont acheté les Nordiques en 88 pour 16 millions canadiens. Z’ont vendu 100 millions canadiens. En plus de 20 millions de Lindros et des 20 millions d’expansions (y’en a eu 2). 124 millions de profits en 7 ans, c’est du rendement en maudit!
Fallait du culot pour venir nous dire en 95 que l’équipe n’était plus rentable.
On ne savait pas parcontre pour l’offre. On ne sait pas ce qu’était le 40%, mais à supposer que c’était sur une base de 100 millions, c’est donc 40 millions que le Gouvernement aurait mis dans l’équipe, en plus de 200 milions pour le nouveau Colisée (estimation de 1995).
C’est donc un quart de milliard que le Québec offrait à Autil à une époque référendaire et pré-déficit zéro.
Merci encore pour le scoop. On va se souvenir longtemps du commentaire à la secrétaire.

M.L’Allier et M. de Belleval ont agi en bons administrateurs. Ils ont eu à cœur de protéger les contribuables d’une arnaque financière qui n’aurait servi que les financiers. Bravo