Marcher dans un autre monde

Sommets dénudés, rivières à saumons et villages pittoresques… Le Sentier international des Appalaches lève le voile sur la beauté sauvage de la Gaspésie. Les Français s’apprêtent même à le classer dans leur palmarès des plus beaux treks au monde !

Photo : Simon Diotte

Cet été, partez à l’aventure dans les archives de L’actualité pour (re)découvrir les grands classiques estivaux du Québec.

Au sommet du mont Nicol-Albert, en Gaspésie, un étrange monolithe à la silhouette humaine épie, de son mirador perché à plus de 800 m d’altitude, la profonde vallée de la rivière Cap-Chat. Les randonneurs aguerris qui vont à sa rencontre, par un sentier très escarpé de 6,2 km, restent sans voix devant cet étrange phénomène naturel, fruit de milliers d’années d’érosion. Difficile de ne pas se poser cette question mystique : cette sentinelle de roc, surnommée « Bonhomme » par les gens du coin, a-t-elle pour mission de protéger la beauté incommensurable des monts Chic-Chocs ?

Voir le photoreportage « Sentier international des Appalaches : un Compostelle québécois » >>

Au pied de ce personnage de pierre, les randonneurs, tout en profitant de vues fabuleuses sur les paysages accidentés de la réserve faunique de Matane, foulent l’un des tronçons les plus spectaculaires du Sentier international des Appalaches (SIA), ce sentier de longue randonnée qui s’étale du Maine jusqu’au Nouveau-Brunswick. La portion québécoise, elle, longue comme le trajet entre Montréal et Niagara Falls, traverse la Gaspésie d’est en ouest, de la vallée de la Matapédia jusqu’au parc national Forillon en passant par les plus hauts sommets gaspésiens. Et donne accès, au fil de ses 650 km, à des panoramas autrement inaccessibles. Un Compostelle 100 % nature, qui invite à la découverte de la Gaspésie à l’état pur.

Le magazine américain National Geographic vient d’ailleurs de classer l’entièreté du sentier parmi les 20 meilleurs réseaux de randonnée du monde ! Un premier pas vers la reconnaissance internationale. Épatée par la beauté, la nature sauvage et la qualité du balisage du sentier québécois, la Fédération française de la randonnée pédestre (FFRP) songe en effet à en faire son premier sentier homologué Grande Randonnée en Amérique du Nord. Ce label GR est l’une des références mondiales dans l’univers du trekking. Le SIA-Québec s’ajouterait ainsi à la liste sélecte qui comprend entre autres le fameux GR20 en Corse, l’un des treks les plus célèbres de la planète.

Le SIA fait sans aucun doute partie des secrets les mieux gardés au Québec. Tellement que les randonneurs y sont encore plus rares que les caribous qui survivent en petit troupeau dans le parc national de la Gaspésie ! Chaque année, seulement une quinzaine d’aventuriers parcourent le sentier d’un bout à l’autre, un périple d’une quarantaine de jours. Ne craignant ni l’isolement ni l’absence de douches, ils dorment dans les refuges qui émaillent le sentier tous les 15 à 20 km, en trimballant leur équipement, y compris leur nourriture, sur leur dos. Et il s’agit principalement d’Américains, plus imprégnés d’une certaine culture de longue randonnée que les Québécois.

L’an dernier, le directeur du SIA au Québec, Éric Chouinard, a accueilli la présidente de la Fédération française de la randonnée pédestre, Claude Hüe, pendant une semaine. Celle-ci a été enthousiasmée par son expérience sur des tronçons du SIA. « On y voit si peu l’empreinte de l’homme. On a l’impression de plonger dans les temps anciens. En raison de son caractère sauvage, ce sentier se distingue complètement de tous les autres GR », dit-elle de Paris, en entrevue téléphonique.

lac du Diable ©SimonDiotte
Photo : Simon Diotte

Deux techniciens français visiteront le sentier en 2013 pour évaluer la qualité de son balisage et apporter des correctifs, si nécessaire. « Si on l’obtient, le label GR attirera une attention inégalée sur le Sentier international des Appalaches. La Fédération française va en faire la promotion dans son site Internet, très fréquenté, et par l’entremise de son magazine, Passion Rando. La portée sera indéniable », affirme Éric Chouinard.

SIA bonhomme4 ©SimonDiotte
Photo : Simon Diotte

La FFRP regroupe 3 380 clubs de randonnée, soit environ 220 000 Français amateurs d’excursions à faire dans leur coin de pays ou partout dans le monde. « Les randonneurs sont des “cocheux”, qui veulent marquer d’un x le maximum de sentiers. Plusieurs seront tentés par l’aventure du GR gaspésien », affirme Éric Chouinard.

La portion québécoise du Sentier international des Appalaches est née de la volonté, dans les années 1990, de Gaspésiens épris de randonnée de relier la péninsule à l’Appalachian Trail, un sentier mythique de 3 400 km qui sillonne les Appalaches aux États-Unis, de l’État de la Géorgie jusqu’au mont Katahdin, dans le Maine.

« Notre objectif, rappelle Andrew Wake, l’un des instigateurs du SIA-Québec, était d’attirer chez nous une partie des deux à trois millions de randonneurs qui fréquentent chaque année l’une des portions de l’Appalachian Trail. » Impliqués alors dans la défunte organisation Les Amis des Chic-Chocs, Andrew Wake et ses copains voulaient diversifier l’économie gaspésienne en misant davantage sur l’écotourisme.

pont SIA les trois soeurs ©SimonDiotte
Photo : Simon Diotte

Emballés par le concept, les édiles locaux d’alors, dont le député péquiste de Matane Matthias Rioux, donnent rapidement le feu vert. En cinq ans, le sentier est débroussaillé, des refuges, des abris et des plateformes pour le camping sont aménagés. Deux millions de dollars de fonds publics sont investis dans l’aventure. En 2001, le sentier est inauguré… dans l’indifférence générale.

Dès le départ, le SIA-Québec, géré par un OSBL comptant un seul employé à temps partiel et sans financement, n’a pas les moyens d’en faire la promotion ni l’entretien. « Le problème, c’est que le SIA n’est pas une initiative issue de la base, c’est un projet qui a été élaboré dans les bureaux des ministères. Résultat : les Gaspésiens ne se sont jamais approprié le sentier », déplore Éric Chouinard.

descente dans la cuve2 ©SimonDiotte
Photo : Simon Diotte

Autre problème : bien des Gaspésiens préfèrent, et de loin, le VTT et la motoneige à la randonnée pédestre. Certaines portions du sentier, notamment dans le parc national de la Gaspésie, sont assez courues pour de courtes expéditions, mais d’autres sections, comme dans la vallée de la Matapédia, sont désertées par les randonneurs.

Gilbert Rioux fait partie des sceptiques quant à la survie du SIA-Québec, malgré la notoriété qu’apportera le label de la Fédération française de la randonnée pédestre. Ce Matanais d’origine, qui habite désormais à Québec, a participé aux premiers efforts pour la création de ce long sentier, à l’époque où il demeurait encore en Gaspésie. Mais il n’y croit plus.

Responsable du développement des sentiers de randonnée à la Sépaq, Gilbert Rioux estime que l’entretien du SIA-Québec coûte trop cher (environ 100 000 dollars par année) et que le sentier ne s’adresse qu’à une poignée d’amateurs. Il est aussi d’avis qu’il présente trop de lacunes pour devenir un incontournable du trekking. « Les distances sont trop longues entre les points d’intérêt. On est loin d’un sentier en Europe, par exemple, où l’on change de village et de fromage à tous les 10 km », dit-il. Bref, son caractère très sauvage risque de rebuter de nombreux randonneurs.

Même s’il convient que la certification Grande Randonnée donnera de la crédibilité au produit, il doute que des hordes de Français se déplaceront jusqu’en Gaspésie pour parcourir le sentier, en partie ou en totalité. L’éloignement des grands centres, l’isolement n’en facilitent pas l’accès. Qui plus est, souligne-t-il, la longue randonnée avec sac à dos est une activité en déclin. Cet expert en veut comme preuve le faible intérêt pour ce type de voyage dans les parcs nationaux québécois.

« La longue randonnée ne se résume pas à la contemplation d’une succession d’attraits ! C’est un état d’esprit, un cheminement », rétorque Daniel Pouplot, PDG de la Fédération québécoise de la marche, organisme qui fait la promotion de la randonnée sous toutes ses formes. Sur ce plan, le SIA québécois convient très bien ! Claude Hüe le voit d’ailleurs comme un endroit où « l’on se vide l’esprit ».

Le milieu touristique gaspésien tarde cependant à voir des retombées importantes, d’où son désintérêt. Avec le probable parrainage français, les défenseurs du SIA reprennent espoir. « En promouvant l’aménagement de ce sentier, on a été des visionnaires. À long terme, plus personne ne voudra se passer de cette infrastructure », assure Andrew Wake.

D’ici quelques années, peut-être assisterons-nous à la naissance d’un nouveau classique en tourisme au Québec. Après l’indémodable tour de la Gaspésie en voiture, voici la traversée de la Gaspésie… à pied. Sur le mont Nicol-Albert, Bonhomme pourrait avoir de la visite.

Carte_gaspesie

UN SENTIER EN TROIS TEMPS

La vallée de la Matapédia sert de porte d’entrée du Sentier international des Appalaches au Québec. Dès les premiers kilomètres, il s’enfonce dans la forêt, puis émerge de la futaie pour faire des crochets en territoire agricole, tout en longeant de poissonneuses rivières à saumon. « C’est dans cette portion, qui s’étale sur 185 km, qu’il est possible de faire de la randonnée de village en village, comme en Europe », explique Gaétan Roy, président du SIA-Québec.

À partir du lac Matapédia, le sentier entame sa traversée des Chic-Chocs et des monts McGerrigle, les plus hautes montagnes du Qué-bec méridional. Le marcheur est alors isolé de toute forme de civilisation sur plus de 250 km. L’immersion dans la nature est totale.

Le randonneur se promène à une altitude moyenne de 500 m et laisse ses empreintes sur les monts Blanc, Logan, Albert et Jacques-Cartier. Sur ces sommets de plus de 1 000 m, où seule une végétation digne de la toundra survit aux dures conditions climatiques qui sévissent, les chanceux peuvent observer orignaux et caribous.

Longue de 215 km, la dernière portion du sentier part du village de Mont-Saint-Pierre jusqu’au parc Forillon, où elle termine sa course à Cap-Gaspé. Ce tracé « mer et montagnes » traverse plusieurs villages, comme Rivière-Madeleine et Grande-Vallée, sillonne la grève et surplombe le Saint-Laurent sur des caps. Tout un programme pour les mordus de randonnée.

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2 commentaires
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La soi-disant appellation du SIA-QC comme GR, et le lobbying des organisations de randonnées européennes qui soudainement, feront transiter des centaines de personnes en provenance de la France, parce qu’ils auront choisi de venir ici pour faire de la randonnée. Pour parvenir à cette conclusion, ils ont choisi d’ignorer les réalités économiques européennes qui sont en déclin, que les européens ont considérablement réduit leurs voyages à l’étranger, dû au fait qu’ils ont accès tout près de chez eux, aux plus beaux sentiers de randonnée dans le monde, à un coût minime, comparativement aux importants coûts liés aux frais de déplacement aller-retour entre la France et la Gaspésie.

Les préoccupations de monsieur Rioux, concernant le label européen » GR » (grands randonneurs), sont bien fondées. Leur projet est basé sur un vœu pieux, plutôt que sur une analyse objective.Entretenu par l’argent des contribuables, qui jusqu’ici, a été utilisé pour des voyages de vacances en France et pour des voyages de vacances pour les Français, à visiter la Gaspésie.