Marcher sur des œufs

Nous sommes mal en point psychologiquement. Mais notre santé mentale collective est-elle aussi affectée qu’on le prétend ?

Photo : Daphné Caron

J’aborderai ici le thème de la santé mentale. Je trouve qu’on en parle beaucoup. Non, soyons précis : il me semble que nous sommes en train de construire un discours étrange autour de la santé mentale. Car de ce sujet, on ne parlera jamais assez. D’ailleurs, qui serais-je pour juger qu’on en parle trop, moi qui ai fait il y a peu mon coming out de bipolaire ? 

On en parle beaucoup, donc, mais de façon orientée. D’un état passager (la pandémie), nous tirons des conclusions permanentes (nous sommes psychologiquement malades).

Il est vrai que l’année a été éprouvante pour bon nombre d’entre nous. Nous allons mal, individuellement et collectivement. Nos démons intimes ont été réveillés par le manque de contacts humains, par l’absence de cette chaleur qui tisse habituellement un réseau protecteur autour de nos fragilités. Je ne minimise pas la souffrance des jeunes, des adultes, des aînés, des amis et amants séparés, la douleur de voir des amitiés s’étioler dans l’indifférence du virtuel, l’importance du maillage social qui servait de filtre à la violence conjugale ou aux idées suicidaires. Nous avons VRAIMENT eu mal. Et cette souffrance perdure.

Toute cette douleur est, en grande partie, passagère, un terrible effet de ces temps inouïs. Elle laissera des séquelles que nous ne connaissons pas encore. Mais allons-nous SI MAL que ça ?

Je marche sur des œufs.

À force d’écouter nos sentiments, de nous faire dire que nous étions fragilisés, bancals émotionnellement, nous avons effectivement laissé quelque chose s’insinuer en nous. Au cours des derniers mois, il a beaucoup été question de l’importance de verbaliser son malaise, de consulter. Nous avons été poussés, par le discours médiatique ambiant, à extérioriser notre vulnérabilité. Hésitants, nous nous tâtions. Puis, nous avons osé parler. De nos malaises, de nos peurs, de notre insomnie. Nous nous sommes révélés souffrants, déséquilibrés…

Mais le sommes-nous tant ? Durablement ? Collectivement ? Serions-nous, douillets et consensuels Québécois, intoxiqués par ce discours ?

Je marche sur des œufs.

Il y a eu toute une construction autour de notre désarroi. La psychologisation à outrance a envahi nos vies. Les safe spaces balisent nos consciences. Comme si notre faculté de faire face à l’adversité s’était érodée, que nos défenses s’étaient déconstruites. 

Bien sûr que la pandémie nous joue dans la tête, mais, excusez le lieu commun, que serions-nous devenus en temps de guerre ? De quoi est faite notre légendaire résilience ? De vin et d’Ativan ? Sommes-nous si désemparés, tous, à temps plein, comme le prétend un certain discours qui percole fort ? 

Je ne nie pas les problèmes de santé mentale ni leurs conséquences dans la vie des individus et dans la vie collective, je serais bien mal placée pour le faire, je le répète. Mais vivons-nous une épidémie de troubles mentaux permanents ? La détresse est-elle devenue la norme ? Si oui, comment, par quel processus ?

Je blâme la victimologie ambiante. L’époque est au « flashage » des maux, nous sommes devenus une humanité souffrante, victime de microagressions, d’injustices plus ou moins grandes. Nous nous complaisons dans cet état, notre temps accordant à la victime parole, visibilité et compétence. Ce n’est jamais notre faute, mais celle du système. 

Pour rajouter au malheur, la TOXICITÉ a envahi nos vies. Amitiés, amours et autres rapports sont toxiques, tout comme la masculinité. Évidemment, il existe des formes vicieuses de relations entre personnes. Mais la toxicité n’est pas l’axe naturel ni dominant des liens humains. Toutes les relations ne sont pas condamnées à être vénéneuses, tous les liens n’en sont pas de dépendance. Si nous pensons le contraire, nous ne faisons rien pour redresser les choses. Nous croyons alors à la prédétermination, au mal omniprésent, nous nous acceptons en victimes impuissantes.

Nous avons vu notre cercle intime s’étioler. Ça ébranle. Mais les relations humaines ne sont pas, sauf exception, de longs fleuves tranquilles. En général, ces liens seront renoués après des mises au point, ou remplacés par de nouvelles rencontres. La vie reprendra son cours, et la plupart d’entre nous iront probablement mieux ces prochains mois. Nous n’oublierons pas que, dans les petites ténèbres de la pandémie, nous avons eu mal. Mais entre la souffrance à vie et la détresse temporaire, il y a mille nuances.

Dans la vie, nous avançons avec nos blessures. Elles nous rendent plus humains, plus complexes. Nous irons collectivement vers le mieux, mais pour cela, il ne faudra pas nous laisser imprégner du discours victimaire culpabilisant et démotivant. Ouvrons-nous aux autres, puisons dans notre résilience. La santé mentale ne doit pas être vue que sous un angle négatif. Elle est cette force qui nous propulse et nous étonne. Écoutons notre propre voix, celle qui nous dit que tout n’est pas foutu.

Au risque de marcher sur des œufs.

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