Mario Dumont ne s’est pas fait seul

Le chef adéquiste n’est pas le seul artisan de son succès. Jean Charest et André Boisclair y ont beaucoup œuvré.

L’irruption de Mario Dumont comme chef de l’opposition officielle est un événement majeur de notre vie politique. Il a beaucoup de mérite. Mais il n’est pas le seul artisan de son ascension. Tous s’y sont mis. D’abord Jean Charest, qui a dirigé le gouvernement le plus impopulaire de tous les temps et a libéré, non seulement les modérés qui passent régulièrement d’un côté à l’autre, mais une partie non négligeable de l’électorat traditionnel libéral francophone. À preuve : la prime de l’urne est passée à l’ennemi. Elle est constituée d’électeurs âgés qui ne parlent pas aux sondeurs mais qui, le jour du vote, penchent du côté de la feuille d’érable. Cette fois, sans tambour ni trompette, ils ont choisi le p’tit-gars de Rivière-du-Loup. C’est majeur. Jean Charest est toujours au pouvoir. C’est heureux pour lui. Car il vient de présider au plus important dégonflement électoral de son parti depuis la confédération.

L’autre grand participant à la corvée fut André Boisclair. Chef de l’opposition officielle, il devait être l’harnacheur du mécontentement. Au moment de son choix à la direction péquiste, en novembre 2005, 56 % des membres du PQ et des « Québécois-Québécoises » en général l’appuyaient. Il y eu donc un moment de grâce, où le Québec s’est miré dans l’image de ce jeune leader urbain, décomplexé, post-moderne, leur envoyant le visage du succès et de la confiance en soi. Des traits, non du Québec d’hier ou d’aujourd’hui, mais d’un Québec de demain. Une promesse.

Cet engouement était-il nécessairement éphémère ou André Boisclair aurait-il pu le chevaucher jusqu’aux portes du pouvoir ? Difficile à dire. Mais la décision du nouveau chef de consacrer ses premières saisons à des tournées régionales qui l’évacuaient des grands débats, plutôt qu’à une démarche où il aurait présenté ses convictions, son programme, son étoffe, à un public qui ne connaissait que sa coquille extérieure, a tôt fait de convaincre qu’il n’était qu’un beau parleur. Entré ensuite à l’Assemblée comme pour excuser sa trop grande absence, il n’y cassa aucune brique, pour dire le moins. La campagne électorale déclenchée, il était trop tard pour se réinventer. Sondée, l’opinion lui préférait et Mario Dumont et Jean Charest comme meilleurs premiers ministres, ce qui était terrible, et comme meilleurs convives à table, ce qui était fatal.

Les circonstances ont participé, aussi, à la corvée qui nous a conduit à Mario. Et elles ont transformé le post-modernisme de Boisclair d’atout en boulet. Comme les Français ont rejeté en 2005 le nouveau traité européen, se sentant dépossédés de la maîtrise de leur destin, le tiers des électeurs Québécois (et environ 40 % des francophones) ont voulu en 2007 mettre le pied sur le frein et dire leur mauvaise humeur. D’abord face aux autres : l’affaire des accommodements raisonnables a suscité d’abord malaise, puis rébellion, finalement volonté de marquer sa présence et la prédominance de ses valeurs. Réflexe sain – surtout venant d’un peuple habitué à s’écraser – exprimé parfois gauchement, comme à Hérouxville. Politiquement, il fallait comprendre et ressentir l’inquiétude, pour mieux l’accompagner et la conduire dans les chemins de la raison.

Le Parti québécois, jusqu’à hier porteur du combat pour la langue et l’identité des francophones québécois, a complètement raté ce bateau. Il était traumatisé par la déclaration référendaire de Jacques Parizeau sur « des votes ethniques » et venait de se choisir un chef qui ne voyait pas où était le problème. Qui était, comme on dit maintenant, « ailleurs ». Il n’y était cependant pas en assez forte compagnie. Ajoutez un grognement sourd contre une réforme de l’éducation imposée par des pédagogues qui se croient sortis de la cuisse de Charlemagne, un désamour pour les responsables de la fusionnite-défusionnite, et un recentrage d’une partie de l’électorat sur l’unité familiale (avec une production record de bébés), la vie de banlieue, la planification de la retraite, autant de thèmes sur lesquels la présence d’André Boisclair ressemble à une grave erreur de casting, quelles que soient ses qualités par ailleurs. Mario Dumont, lui, fut complètement connecté sur la grogne et avait la tête de l’emploi, sans compter la famille et le franc-parler. Ne lui restait qu’à entonner les grands succès du populisme de ligne ouverte – faire travailler les assistés-sociaux, virer des bureaucrates, abolir des structures – pour faire le reste.

Le détournement des énergies politiques vers des thèmes de confort personnel a plusieurs sources, dont celle-ci : la chute des libéraux fédéraux. Pendant 14 ans, avec les trudeauistes au pouvoir, le Québec était pour ainsi dire en permanence dans le ring. Mais voilà le boxeur adverse renvoyé aux douches. Cela provoque, dans tout le système politique québécois, une chute d’agressivité, d’adrénaline, qui se répercute dans les attitudes. La cicatrice canadienne est toujours aussi profonde, bien sûr. Mais le premier ministre canadien ne met plus quotidiennement de sel sur la plaie. Il applique au contraire un peu de baume et beaucoup de dollars. Ça ne guérit pas. Mais ça permet de penser à autre chose. Pour une partie de l’électorat, il ne devient plus essentiel de taper sur l’adversaire trudeauiste en votant PQ (l’adversaire est au tapis) ou de sauver le Canada en votant PLQ (il n’est plus en danger). Un troisième choix s’offre : l’ADQ.

Dans la même catégorie
Boutique Voir & L'actualité

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie