Menace avec vue

C’est tellement plus beau au bord de l’eau ! Mais quand la nature si proche se déchaîne, qui doit payer ? Les lois sont complexes, les compétences multiples, et cartographier tout le territoire est un travail titanesque…

Menace avec vue
Photo : J.-F. Leblanc / Agence Stock

Calée dans son canapé, Gisèle Désilets regarde vers le large, comme à l’époque où elle voguait à la voile avec son mari. Derrière la grande fenêtre de son salon, à Venise-en-Québec, les eaux du lac Cham­plain se confondent au loin avec les montagnes du Vermont. «?C’est tellement apaisant?», soupire la veuve, grand-mère de 22 petits-enfants, qui ne fait pas ses 79 ans.

Ce doux bonheur, elle l’a gagné en travaillant toute sa vie pour l’entreprise de plantation de poteaux électriques et téléphoni­ques qu’elle avait fondée avec son mari. Et elle le doit désormais un peu à tous les Québécois. Car en 2011, ils lui ont consenti, avec leurs impôts, une aide d’environ 100 000 dollars pour lui permettre de réparer sa maison, cons­truite en zone inondable et sérieusement endommagée par la crue.

Au printemps dernier, au moment des inondations qui ont frappé la Montérégie, la vue depuis son salon n’avait rien d’apaisant. La fonte rapide des neiges, combinée à de fortes pluies et à des vents du sud, a fait gonfler les eaux du lac. À tel point que les vagues se fracassaient à mi-hauteur de sa porte-fenêtre. La véranda s’est détachée et est allée choir sur le terrain d’en face.

Pour cette petite femme énergique qui préside le club de l’âge d’or local, il n’était pas question de déménager dans un condo à l’abri des tempêtes. «?J’ai la tête bien trop dure pour m’en aller?», dit-elle.

En février 2012, les travaux de réparation de son bungalow n’étaient pas tout à fait terminés, mais leur évaluation se chiffrait à 109 000 dollars. Le programme d’aide financière aux sinistrés du ministère de la Sécurité publique couvre 80 % de la facture. En date du 1er mars 2012, le Ministère avait ainsi versé 47,4 millions à 2 184 propriétaires de rési­dences inondées de la Montérégie, et une centaine de dossiers restaient à régler.

Les Québécois qui vivent en bordure des lacs et rivières n’ont pas fini d’empiler des sacs de sable au printemps pour contenir tant bien que mal la crue des eaux. Et les contribuables n’ont pas fini de payer pour les dédommager. Le Québec, à cause de ses reliefs, de sa géologie et de son climat rigoureux, est propice aux inondations, aux glissements de terrain et à l’érosion des berges. Le gouvernement a beau adopter des politiques d’aménagement du territoire et les municipalités voter des règlements de zonage pour limiter les dégâts, Dame Nature n’entend pas se laisser mater si facilement.

Le Centre d’expertise hydrique du Québec (CEHQ) a dans ses classeurs des centaines de cartes de territoires où sont bâties des résidences en zone inondable. En bordure de la rivière Saint-François, en Estrie, de la Chaudière, en Beauce, ou de la Matapé­dia, en Gaspésie, aucun riverain n’est à l’abri de voir sa rivière déborder de son lit, souligne Jean Francœur, ingénieur spécialisé en hydraulique des cours d’eau au CEHQ. «?Autant on a de la chance d’avoir une ressource hydrique abondante au Québec, autant ça nous met en danger?», dit-il.

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Les cartes que ce jeune ingénieur dans la trentaine aide à tra­cer répertorient les zones inondables de récurrence de 20 ans, familièrement appelées les zones «?0-20 ans?» – inondées au moins une fois tous les 20 ans – et les zones inondables de récurrence de 100 ans, aussi appelées les «?20-100 ans?» – inondées au moins une fois par siècle. Mais la réalité dépasse parfois les prévisions. À Saint-Jean-sur-Richelieu, en mai dernier, 39 % des 560 résidences endommagées se trouvaient au-delà de la zone «?20-100 ans?».

Les spécialistes québécois des changements climatiques prédisent pour les années à venir une augmentation des épisodes de pluies abondantes comme celui qui a contribué aux inondations de la Montérégie. Épisodes qui, parfois, causent des glissements de terrain.

Les 23 et 24 juin 2011, pendant que les sinistrés de la Montérégie se remettaient douloureusement sur pied, 250 mm de pluie sont tombés sur la région d’Ottawa-Gatineau en moins de 24 heures, une situation jamais vue en 100 ans, selon les météorologues du ministère de l’Environnement du Canada. Dans la seule petite ville de Chelsea, au nord-ouest de Gatineau, on a signalé 16 impor­tants glissements de terrain, et six familles ont dû être évacuées.

«?On savait que ces terrains étaient à risque, mais on n’aurait jamais pu prévoir l’ampleur des dégâts?», dit la mairesse, Caryl Green, dans un français joliment teinté d’accent anglais. Tout près du centre de Chelsea, en bordure d’un ruisseau, un immense cratère s’est creusé derrière les résidences, détruisant des puits et des fosses septiques. En date du 1er mars, le programme du ministère de la Sécurité publique avait versé 573 856 dollars pour aider l’ensemble des sinistrés de l’Outaouais à reconstruire.

La Loi sur l’aménagement et l’urbanisme oblige les municipa­lités régionales de comté (MRC) à recenser les zones de leur terri­toire qui sont sujettes à des inondations, à des glissements de terrain, à l’érosion ou à d’autres cataclysmes. Les aménagistes régionaux des MRC tracent les contours de ces zones sur les cartes qui accompagnent leur schéma d’aménagement. À leur tour, les municipalités reprennent l’information dans leur plan d’urbanisme et adoptent des règlements de zonage pour protéger les habitants et leurs biens. «?Dans un monde idéal, aucune personne ne serait établie dans une zone à risque, mais la vraie vie est évidemment fort différente?», dit l’urbaniste François Lestage, président de l’Association des aménagistes régionaux du Québec et employé de la MRC de Marguerite-D’Youville. «?En réalité, on n’a pas toujours toutes les données voulues pour répertorier avec précision les zones de contrainte sur notre territoire.?»

Au Centre d’expertise hydrique du Québec, on a cartographié les zones riveraines inondées de façon récurrente. Si un promoteur désire construire un complexe immobilier sur une berge vierge de toute construction jusqu’alors, il est possible qu’il n’existe pas de carte pour la zone visée. La municipalité pourra choisir de donner le feu vert. En outre, les cartes du CEHQ n’illus­trent pas les zones qui peuvent être inondées à cause d’un embâcle. «?Il est difficile de prévoir où les amas de glace vont se former et l’ampleur de l’inondation que ça risque de causer?», explique l’ingénieur Jean Francœur.

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Un résidant de Venise-en-Québec, dans sa cour arrière inondée par le lac Champlain, en mai 2011. (Photo : M. Huneault)

Les cartes qui répertorient la nature des sols et le degré d’incli­naison des terrains ne sont pas parfaites non plus. Les experts de l’État avaient cartographié la majeure partie des territoires exposés à des glissements de ter­rain dans les décennies qui ont suivi les événements de Saint-Jean-Vianney, en 1971 (une specta­culaire coulée argileuse avait rasé une partie de cette petite municipalité du Saguenay, emportant 42 maisons et faisant 31 morts).

Les nouvelles cartes sont beau­coup plus fidèles à la réalité, car les technologies se sont affinées, surtout depuis le début des années 2000. Grâce à des lasers aéroportés, on arrive maintenant à déterminer avec une grande précision la topographie des territoires et, donc, à délimiter les zones susceptibles d’être touchées par des glissements de terrain.

Cependant, refaire la cartographie est un travail colossal. «?Le gouvernement y va par priorité, et en ce moment, toutes les priorités sont prioritaires?», constate l’aménagiste François Lestage, qui travaillait pour la MRC des Maskoutains quand s’est produit, en 2010, le glissement de terrain de Saint-Jude (sur le territoire de cette MRC), qui a causé la mort d’une famille. À la suite des événements, l’État a entrepris de préparer de nouvelles cartes plus précises. La MRC des Maskoutains devrait les recevoir incessamment.

Le manque de données n’est qu’un des obstacles auxquels se butent les aménagistes, qui veulent limiter les impacts des catastrophes naturelles. «?Aménager un territoire à partir de zéro, c’est relativement facile, dit François Lestage. Mais des milliers de maisons au Québec sont déjà construites dans des zones à risque. Et à moins d’un danger prévisible pour la sécurité des résidants, on ne va pas les exproprier.?» La première politique de protection des rives date de 1987 et elle n’a été adoptée dans sa forme actuelle qu’en 2005. À Saint-Jean-sur-Richelieu, les résidences qui ont subi des dommages légers avaient été cons­truites en 1970 en moyenne et celles qui ont subi des dommages importants, en 1958.

«?On ne peut pas tenir compte uniquement des facteurs géophysiques quand on aménage un territoire, dit François Lestage. Le facteur humain joue un rôle prépondérant.?»

Le cas des inondations en Montérégie l’illustre à merveille. Si on avait respecté les exi­gences de la Politique de protection des rives, les propriétaires des maisons situées dans la zone inondable 0-20 ans qui ont subi des dommages majeurs (représentant au moins 50 % de la valeur de la maison) n’auraient pas eu le droit de rebâtir. Gisèle Désilets aurait dû quitter son salon avec vue, en échange d’une compensation maximale de 150 000 dollars (inférieure à la valeur de sa propriété).

Heureusement pour elle, le gouvernement du Québec est venu à son secours «?pour éviter de porter préjudice, notamment financier et psychologique, à des personnes déjà lourdement affectées par la perte de leurs biens?». Québec a adopté un décret qui lui permet de faire fi des exigences de la Politique. Une soixantaine de propriétaires ont profité du même privilège. Le voisin immédiat de Gisèle Désilets a tout rasé et a reconstruit à neuf.

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LE QUÉBEC AUX PIEDS D’ARGILE

Une partie du Québec est construite sur de l’argile, un type de sol particulièrement vulnérable aux glissements.

Il y a plus de 10 000 ans, l’ancienne mer de Champlain couvrait les basses terres du Saint-Laurent (territoire qui s’étire le long du fleuve entre Brockville, en Ontario, et la ville de Québec, et qui englobe la vallée de l’Outaouais). À peu près à la même période, des mers similaires couvraient la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean et une bande de terre large de quelques kilomètres le long de l’estuaire du Saint-Laurent. Au fil des millénaires, de fins sédiments se sont accumulés au fond des mers. Lorsque les eaux se sont retirées, elles ont laissé des terrains bien fragiles aux Québécois qui allaient plus tard se bâtir des maisons sur le territoire. À certains endroits, les argiles sont ultrasensibles?: elles se transforment en une sorte de soupe lorsqu’elles sont emportées dans un glissement de terrain, un peu comme une banane bien mûre qu’on passe au mélangeur. (Photo : Ministère des Transports du Québec)

En principe, les propriétaires de résidences secondaires n’avaient pas le droit de reconstruire. Mais c’est un secret de Polichinelle?: les sinistrés qui habitaient une maison secondaire se sont organisés pour ne pas être expropriés. Ils ont déclaré des dommages inférieurs à 50 % de la valeur de leur propriété, même si c’était en dessous de la réalité.

«?Déjà qu’aucune aide financière n’a été accordée pour les rési­dences secondaires par le gou­vernement, si j’avais déclaré des dommages de plus de 50 %, j’aurais dû quitter les lieux?», dit un propriétaire de Saint-Jean-sur-Richelieu qui a utilisé le subterfuge et préfère garder l’anonymat. «?J’aurais encaissé une perte nette – mon terrain à lui seul vaut des milliers de dollars.?»

Daniel Poitras a travaillé pour les municipalités de Chicoutimi, La Baie et Saguenay pendant 30 ans avant de prendre sa retraite, en 2007. Architecte et urbaniste, il était en poste lors du déluge du Saguenay, en 1996. «?L’expérience m’a appris que les sinistrés ne veulent jamais quitter leur résidence?», dit ce spécialiste, qui est aujourd’hui consultant dans des villes comme Léogâne, à Haïti. «?Il faut vraiment que leur vie soit en danger pour qu’ils acceptent d’être évacués, et dès que les eaux se retirent ou que le sol est stabi­lisé, ils veulent rentrer. Ça n’a rien à voir avec le niveau socioéconomique des gens. C’est humain.?» Le gouvernement provincial, pressent-il, a dû être soumis à une pression immense de la part des maires des municipalités inondées, qui ne voulaient pas déplaire à leurs administrés.

Québec paiera-t-il à nouveau la note si le cauchemar du printemps dernier se répète et que les sinistrés qu’il a aidés à rebâtir doivent à nouveau être secourus?? C’est la question. Raynald Chassé, directeur de la prévention et de la planification au ministère de la Sécurité publique, n’ose pas se prononcer. «?La Loi sur la sécurité civile prévoit qu’un ministre pourrait refuser d’accorder une assistance financière?», se contente-t-il de répondre.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que le gouvernement du Québec a le cœur plus tendre que les compagnies d’assurances privées. Aucune n’offre des produits couvrant les risques d’inondation. «?Si je sais que la magnifique rivière devant laquelle vous prenez votre café chaque matin sort de son lit tous les printemps et que le dommage moyen subi par une résidence s’élève à 10 000 dollars, comment puis-je vous offrir une assurance à prix raisonnable???» demande Jack Chadirdjian, porte-parole du Bureau d’assurance du Canada.

Le maire de Venise-en-Québec, Jacques Landry, ne s’inquiète pas pour les finances de l’État. Après tout, fait-il valoir, les propriétaires des maisons qui ont subi des dommages majeurs ont été obligés d’«?immuniser?» leur résidence en échange de l’aide financière de Québec et du droit de reconstruire. Le bungalow de Gisèle Désilets a été relevé d’un mètre. Il faut maintenant gravir sept marches pour atteindre le seuil de sa porte. «?Vous pouvez être certaine qu’il n’y a plus d’eau qui va rentrer ici?», me dit fièrement le maire en indiquant les fondations étanches sur lesquelles repose maintenant la maison.

Professeur en urbanisme à l’UQAM et consultant pour des MRC des Basses-Laurentides et de l’Outaouais, Pierre-Yves Guay ne s’étonne pas que des maires comme Jacques Landry se montrent optimistes pour l’avenir. Car hormis les facteurs géophysiques et le facteur humain, un troisième élément intervient dans l’aménagement du territoire des villes?: le facteur financier.

Un aménagiste aura beau proposer le meilleur schéma d’aména­gement qui soit, au final, c’est au conseil de la MRC que revient la décision de l’approuver, souligne-t-il. Et qui siège au conseil?? Les maires des municipalités con­cernées. «?Ces derniers ont intérêt à laisser les gens se bâtir, car ce sont les revenus des taxes foncières qui les font vivre, qui leur permettent de rénover la piscine municipale, d’éviter d’augmenter les taxes et, ultimement, de se faire réélire. L’aménagement du terri­toire, c’est un geste politique.?»

Les Québécois n’ont pas fini d’y goûter.

 

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