Mes skis, ma Gaspésie

Près de 300 km en sept jours. Ski de fond le jour, conférences le soir. La Grande Traversée de la Gaspésie nourrit autant le corps que l’esprit. Notre reporter peut en témoigner.

Photo : Nathalie Mongeau

Convoi bigarré de nomades dans un désert blanc, nous étions quelque 300 skieurs, en ce doux après-midi de février, rassemblés sur une piste tracée dans la neige recouvrant les eaux gelées de la splendide baie de Gaspé. Nous y glissions à la file indienne, heureux du soleil éblouissant et de ce ciel d’azur que nous recevions comme une récompense pour nos efforts. Nous n’aurions pu imaginer plus majestueux décor pour la dernière étape d’une aventure entreprise sept jours auparavant, à plus de 300 km de là!

Je n’avais jamais, de toute ma vie, pris part à un plus émouvant cortège. Comme beaucoup d’autres, j’en étais remué, même si je souriais de toutes mes dents. Oubliées les ampoules au talon. Oubliées les engelures et la torture des faux-plats qui s’éternisent. Oubliées les erreurs de fartage et ma technique parfois défaillante. Oubliées aussi les douleurs musculaires qui me rappelaient avec insistance mes limites physiques. Aux derniers instants de cette aventure ne me revenaient en tête que les plus belles sensations et les plus belles images de cette « terrible de belle semaine », comme on dit en Gaspésie: le contact intime avec le paysage, la dentelle des cristaux de neige dans la lumière oblique, le pic de l’Aurore sous le soleil d’hiver, les amitiés nouvelles et le silence apaisant des sentiers.

Quand nous avons franchi la ligne d’arrivée, rue de la Reine, au centre-ville de Gaspé, près des sculptures de glace géantes créées pour l’occasion, la population nous attendait et nous réservait ses applaudissements les plus nourris, dans une ambiance de fête foraine. On dit que Gaspé (Gespeg, en langue micmaque) désigne « la fin des terres ». Les traducteurs ont erré. Je crois plutôt que Gaspé veut dire « capitale de la chaleur humaine ».

La fondatrice et âme dirigeante de la grande Traversée de la Gaspésie, Claudine Roy, accueillait un à un les 300 fondeurs et distribuait les câlins à qui mieux mieux, se souvenant du prénom de chacun. Ce jour-là, même l’archevêque de Rimouski, Bertrand Blanchet, a chaussé ses vieux skis pour se joindre aux participants. « Que notre dernière étape nous rappelle que notre existence est aussi une traversée vers l’autre rive », a-t-il dit, confirmant du coup ce que je ressentais confusément depuis le début de l’expédition. Cette aventure dans les recoins les plus intimes du littoral gaspésien se veut plus qu’une manifestation sportive, culturelle et touristique. C’est aussi, pour ceux qui s’y abandonnent à fond, un pèlerinage, un peu comme l’est la route de Saint-Jacques-de-Compostelle pour d’autres. C’est un hiatus dans l’hiver, une halte au cours de laquelle on célèbre non seulement les plaisirs du ski de fond, mais aussi l’amitié et la solidarité. « Le temps est suspendu pendant une semaine. Ce n’est surtout pas une compétition. Ça va bien au-delà de la dimension sportive », dit la comédienne Isabel Richer, fidèle porte-parole et présidente honoraire à vie de la Traversée.

La TDLG (c’est ainsi que les habitués appellent la Traversée de la Gaspésie) a vu le jour en 2003 et se poursuit toujours grâce aux efforts conjugués de Claudine Roy, de Thierry Pétry et d’une cinquantaine de bénévoles. Propriétaire d’un célèbre café-bistrot à Gaspé, le Brise Bise (« Même le New York Times en a fait une critique élogieuse », dit-elle, brandissant une coupure de presse), Claudine Roy est l’initiatrice de plusieurs manifestations sportives et culturelles dans la région. Cette Gaspésienne pure laine, née à Pointe-à-la-Frégate, reçoit régulièrement des prix et distinctions. La vitalité de cette quinquagénaire est légendaire. Elle n’arrête jamais! Médecin anesthésiste à l’hôpital de Gaspé, Thierry Pétry a de son côté l’habitude des expéditions. À 46 ans, le 12 janvier 1996, il atteignait, avec Bernard Voyer, le pôle Sud géographique après 1 500 km de ski en Antarctique.

Claudine et Thierry ont eu l’idée d’une randonnée en Gaspésie qui serait ouverte aux fondeurs déjà rompus aux longues excursions. « Notre but premier, c’était de promouvoir le tourisme hivernal en Gaspésie, de dire aux gens qu’il y a autre chose à faire en février que d’aller dans le Sud », dit Claudine Roy. La première TDLG, en 2003, a réuni 85 skieurs, qui constituent encore aujourd’hui le noyau dur des participants.

Lors de la quatrième Traversée, l’hiver dernier, nous étions quatre fois plus nombreux. Pour la première fois, audace et créativité obligent, l’itinéraire ne prévoyait pas de randonnée dans les sommets des monts Chic-Chocs, mais proposait plutôt aux skieurs intermédiaires et experts une singulière croisière hivernale. En vertu d’une entente avec le Groupe CTMA, transporteur maritime des îles de la Madeleine, les participants à la TDLG ont ainsi vécu à bord d’un traversier tout au long de la semaine. Après chaque journée de ski, les fondeurs revenaient au bateau, où ils avaient droit à des conférences et spectacles.

La Traversée de cette année sera la cinquième. L’activité a déjà ses habitués. Et non les moindres! Année après année, l’astronaute Julie Payette quitte ses quartiers de la NASA, à Houston, pour y participer. La comédienne Isabel Richer, qui doit son coup de foudre pour la région à son rôle principal mémorable dans la télésérie L’ombre de l’épervier (1998), s’organise quant à elle pour n’avoir aucun engagement durant cette semaine et agit depuis le début à titre de bénévole motoneigiste. Il faut la voir, aux aurores, faire rugir son engin avant de s’élancer dans les sentiers. Avec une vingtaine d’autres volontaires, elle est chargée de la signalisation et veille au bien-être des skieurs. J’ai d’ailleurs cru à un mirage quand je me suis rendu compte que c’était bel et bien elle, sous son casque de motoneigiste, qui me tendait un bouillon après une étape particulièrement difficile, dans l’arrière-pays de Chandler.

Le cinéaste Pierre Falardeau – on aura compris qu’il ne fume plus… -, le président fondateur de Kanuk, Louis Grenier, la photographe Nathalie Mongeau, l’homme de cinéma Pierre Mignot, l’aventurier Pierre Gougoux, le comédien Luc Proulx et la chanteuse Lou Babin font aussi partie des abonnés à cette fête annuelle. S’ajoutaient à eux des conférenciers de marque, comme le président fondateur de l’Insectarium de Montréal, Georges Brossard, et des artistes réputés, comme la chanteuse Sylvie Tremblay – rien que de l’entendre chanter « Je voudrais voir la mer » alors que nous naviguions dans le golfe du Saint-Laurent valait le coût de l’inscription (1 100 dollars) -, l’accordéoniste Steve Normandin ainsi que Florent Vollant, pour s’occuper de l’animation le soir venu.

N’allez pas croire pour autant que la participation est limitée au jet-set. Loin de là. Le récréotourisme rassemble des gens de tous les horizons. Fait à signaler, on comptait une cinquantaine de médecins parmi les 300 skieurs inscrits en 2006. De quoi rassurer ceux qui craignaient d’avoir une défaillance… Mais il ne faut pas nécessairement être un expert ou un athlète olympique pour participer à la TDLG. La plupart des sentiers comportent deux pistes, celle de gauche pour les émules de Pierre Harvey et celle de droite pour les humbles amateurs comme moi.

Il n’y a que Claudine Roy pour réunir un aréopage aussi hétéroclite sur un bateau, en Gaspésie, en plein hiver. « Quand je suis arrivée à Carleton et que j’ai vu le traversier amarré, je me suis dit: « Ça y est, Claudine a encore réussi! » dit l’astronaute Julie Payette. Il n’y a rien qui résiste à cette femme. Si elle le veut, elle pourrait un jour nous emmener tous sur la Lune! » 

Le paysage avait justement quelque chose de « lunaire », à Montréal, le 17février, jour premier de « ma » Traversée. Les vents de plus de 100 km/h qui soufflaient sur Dorval avaient cloué au sol le petit avion qui devait nous mener à Gaspé. Qu’à cela ne tienne. Jamais à court de solutions, les organisateurs nous ont trouvé une place à bord d’un train. Misère! De retards en problèmes mécaniques, il a fallu 24 heures au convoi de Via Rail pour atteindre Matapédia. De là, un autocar nous a transportés jusqu’à Carleton. Plus de 175 participants à la TDLG étaient dans le train. Ils ont encaissé patiemment chacune des heures de retard. L’accordéoniste Steve Normandin a même sorti son instrument et certains ont chanté. Ailleurs dans le monde – en France, par exemple… -, ce genre de contretemps aurait déclenché un début de guerre civile! Il faut croire que la TDLG s’adresse à des gens qui appartiennent à une confrérie distincte et très zen…

À Carleton, le très spacieux bateau madelinot CTMA Vacancier nous attendait, coincé dans les glaces, pas très loin du quai, la gueule grande ouverte. Je m’y suis engouffré, un peu zombie après cette nuit à bord du train. Comme la moitié des participants, j’avais manqué la première étape de l’expédition (Maria-Carleton, 40 km). À voir le visage buriné de certains skieurs qui en revenaient, je n’ai pas trop regretté le retard de Via Rail. Les braves qui ont pris le départ ce matin-là avaient dû affronter les morsures d’un froid de -27ºC et des vents de 65 km/h. Une femme avait des pansements sur ses deux joues brûlées par le froid. Je me suis demandé dans quelle galère je venais de m’embarquer.

Nous avons voyagé de nuit jusqu’aux îles de la Madeleine. Là-bas, faute de neige, les randonnées de ski de fond prévues ont été modifiées. Personne, que ce soit parmi les organisateurs, les bénévoles ou les participants, n’a perdu le sourire pour autant. Certains ont tout de même parcouru 15 km sur les lagunes gelées, profitant même d’une pause pour faire l’essai des « chars à glace », de petites nacelles de fibre de verre munies de patins ou de skis et propulsées par une voile. Je me suis « contenté » pour ma part d’une randonnée de 20 km, à pied, dans les splendeurs des Îles, carnet de notes en main, pour bien me rappeler les bonnes adresses afin d’y revenir en été. Je me sentais privilégié de voir ce paysage en hiver.

C’est au quatrième jour de la TDLG, à Chandler, de retour en Gaspésie, que nous avons connu notre première véritable journée de ski. J’avais bien suivi les conseils des habitués. Il faut prendre un petit-déjeuner de bûcheron – des oeufs, du bacon, des rôties – et s’arrêter régulièrement pour boire et manger. C’est ainsi que j’ai réussi, lentement mais sûrement, à parcourir un tracé d’une quarantaine de kilomètres. Et j’ai pu en faire autant les jours suivants. Il faisait presque nuit quand je suis rentré au bateau, exténué mais heureux. J’étais parmi les derniers à m’y pointer. Je me suis assis un instant dans ma cabine… et me suis réveillé une heure plus tard.

C’est au cinquième jour, au cours de l’étape Saint-Isidore-Val-d’Espoir-Percé (45 km), que j’ai goûté le véritable plaisir de la glisse. Ma technique s’améliorait d’heure en heure, je découvrais les vertus du deuxième souffle. Je savourais les joies du ski de fond, sport idéal pour découvrir un coin de pays. Je goûtais la beauté des paysages forestiers et m’arrêtais souvent pour « entendre » le silence ou admirer les oiseaux qui, comme nous, avaient le courage de traverser l’hiver.

L’accueil plus que chaleureux que nous réservaient les habitants du petit village de Val-d’Espoir, ce jour-là, valait toutes les souffrances. Des cuisinières nous avaient préparé des tables complètes de sucreries, tandis que des musiciens nous offraient leurs airs de folklore les plus inspirés. Partout où s’arrêtent les skieurs, dans chaque ville ou village, la population se mobilise ainsi. C’est là une des grandes réussites de la Traversée. « Je crois que cette manifestation donne beaucoup de fierté aux Gaspésiens », dit Claudine Roy. Elle a bien raison.

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