Mieux cerner l’intelligence animale

Un chat ne serait pas intelligent parce qu’il ne se reconnaît pas dans un miroir ? Rien à voir ! affirme la sociologue et psychologue Vinciane Despret, qui remet en cause la logique sur laquelle des chercheurs s’appuient pour scruter l’âme animale.

Chat-Faim
Dans la nature, les animaux vivent en troupeaux et établissent des relations beaucoup plus complexes qu’en laboratoire. Ces conditions aident à mieux cerner leur intelligence.

Que diraient les animaux, si… on leur posait les bonnes questions ? C’est le titre lourd de sens du plus récent livre de Vinciane Despret, paru l’automne dernier en format de poche aux éditions La Découverte. Dans cet ouvrage de vulgarisation, l’auteure, philosophe et psychologue spécialisée en éthologie, ébranle notre façon de voir le monde animal et de comprendre l’intelligence des animaux.

Professeure à l’Université libre de Bruxelles et à l’Université de Liège, elle se définit comme « une philosophe des sciences qui fait l’anthropologie des éthologues ». Elle étudie donc les humains qui étudient les animaux, ou, mieux, la façon dont les humains s’y prennent pour scruter l’âme animale. Son approche la conduit à observer à la fois les scientifiques dans leurs laboratoires et les éleveurs avec leurs troupeaux.

À ses yeux, ce n’est pas lorsque nous attribuons des sentiments humains aux animaux que nous faisons de l’anthropomorphisme, mais lorsque nous concevons des recherches animales élaborées sous le mode de la logique humaine. Ces recherches placent souvent les animaux dans des conditions comparables à celles d’étudiants passant des examens.

Si le chat ne semble pas se reconnaître dans un miroir, c’est peut-être parce que ce test ne l’intéresse pas et n’est pas adapté à son monde. Il faut lui poser les bonnes questions, de la bonne manière.

L’actualité a joint Vinciane Despret à l’Université de Liège.

despretÀ vous lire, les recherches en éthologie ne reposeraient pas sur la bonne approche. Comment les chercheurs devraient-ils procéder ?

Mon travail en tant que philosophe consiste à chercher ce qui fait les réussites : comment les scientifiques s’y sont-ils pris lorsque leurs travaux ont rendu les êtres plus intéressants, qu’ont-ils fait de particulier pour que tel animal donne telle réponse, quelles questions ont-ils posées ? Pour la primatologue Thelma Rowell, les moutons seront toujours stupides tant qu’on leur posera des questions qui leur paraissent stupides.

Chercher des différences entre l’être humain et l’animal vous paraît un non-sens. Pouvez-vous expliquer pourquoi ?

Si la recherche de différences vise à définir un ensemble de traits universels chez l’être humain, ça me semble une manœuvre malhonnête. Chercher l’identité des êtres humains dans les contrastes avec l’animal, c’est délimiter trop rapidement la question de l’identité. La catégorie « animal » désigne tout ce qui n’est pas humain ; c’est une catégorie artificiellement construite pour permettre l’exceptionnalisme humain. Et l’humain est une catégorie artificiellement construite dont l’étalon est souvent le White Anglo Saxon Protestant.

Ce que nous observons chez un animal ne peut être généralisé. Seul un infime pourcentage de chimpanzés, par exemple, réussissent le test de la reconnaissance de soi dans un miroir. Ce test montre qu’ils ont une « théorie de l’esprit » : ils sont capables de comprendre que les autres ont des états d’esprit qui peuvent être différents des leurs. Rien ne dit qu’en dehors du laboratoire ces chimpanzés auraient manifesté cette aptitude. Tout ce que l’on peut dire, c’est que quelques chimpanzés, dans un laboratoire, ont manifesté quelque chose qui ressemble à une théorie de l’esprit.

Selon certains anthropologues, des peuples de Papouasie n’auraient pas de théorie de l’esprit ; ce ne serait donc pas un trait universel chez l’être humain, mais un acquis culturel.

Vous accordez beaucoup d’importance au savoir pratique des éleveurs. Que savent-ils de plus que les chercheurs en laboratoire ?

Dans les élevages non industriels, comme ceux de moutons ou de vaches, le savoir des éleveurs est plus diversifié que celui qui découle des observations en laboratoire, où les chercheurs se cantonnent dans des problématiques qui ne sont pas intéressantes au point de vue de l’affectivité de l’animal. Dans la nature, les animaux vivent en troupeaux et établissent des relations beaucoup plus complexes qu’en laboratoire, ce qui les oblige à plus d’inventivité. Ils ont une forme d’autonomie, ils doivent savoir qui est le meneur, qui est lié à qui, etc. Ces conditions nous aident à mieux comprendre l’intelligence animale, et il serait souhaitable qu’il y ait plus de collaboration entre les scientifiques et les éleveurs.

Dans votre ouvrage Penser comme un rat, vous invitez les chercheurs à s’interroger sur ce qui rend le rat heureux. Est-ce délibérément provocateur ? Peut-on vraiment parler de bonheur animal ?

Si ça provoque, j’en suis heureuse. Ça signifie que s’ouvre une perspective à laquelle on n’avait pas pensé. Certains chercheurs choisissent sciemment de parler de bonheur animal, parce que le bien-être n’est pas seulement l’absence de souffrance, mais le fait de se sentir bien. Nous n’avons aucune raison de réserver les termes à notre seul usage. En les appliquant aux autres animaux, ces termes vont s’enrichir : que signifie, pour un chimpanzé ou un éléphant, d’être triste parce qu’il a perdu quelqu’un ? Ce n’est probablement pas la même tristesse que la nôtre.

Certains proposent d’accorder aux animaux le statut d’« êtres doués de sensibilité » ou de « personnes non humaines ». Qu’en pensez-vous ?

J’y vois un signe d’hésitation, et l’hésitation est une bonne chose. Mais je suis contre le principe d’accorder des droits de ce type aux animaux. Ma crainte, c’est que cela ratifie le sort encore plus misérable de ceux qui seraient exclus de ce statut. C’est prendre le risque de légitimer une injustice encore pire, parce que la faute incomberait alors aux non-élus qui ne se qualifieraient pas pour cette catégorie.

Je n’adhère pas non plus au véganisme, ou végétalisme intégral, même si j’ai énormément d’admiration et de sympathie pour ces prises de position extrêmement courageuses qui visent à éliminer toute forme d’utilisation de l’animal. La cohabitation entre l’humain et les autres animaux ne sera jamais totalement pacifique ; notre monde est un monde mortel, un monde de finitude, dans lequel il arrive que les espèces se fassent mutuellement du mal.

Le fait d’être une femme change-t-il la façon de faire de la science ?

Dans les années 1960 et 1970, la présence de femmes en primatologie a effectivement changé la façon d’observer les primates. Dans son ouvrage Philosopher ou L’art de clouer le bec aux femmes, Frédéric Pagès souligne que l’absence de femmes est liée au fait que le discours des philosophes est celui de vieux garçons qui ont besoin de croiser le fer. Ma suspicion envers le travail abstrait des hommes m’a rendue plus libre de faire ce qui m’amusait, plutôt que ce qu’attendaient de moi les « dos argentés » de mon département [NDLR : allusion aux gorilles mâles adultes].

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« La catégorie « animal » désigne tout ce qui n’est pas humain ; c’est une catégorie artificiellement construite pour permettre l’exceptionnalisme humain. Et l’humain est une catégorie artificiellement construite dont l’étalon est souvent le White Anglo Saxon Protestant. »

Artificiel… par opposition à naturel, je présume ? Tu parles d’une découverte de l’eau bouillante ! Évidemment que c’est une construction non-naturelle, puisque l’Homme est « l’être non-naturel par excellence », comme le résumait parfaitement Hannah Arendt dans un certain chapitre conclusif.. Je propose « civilisation » comme antonyme de « nature ».

« La nature, il ne faut jamais trop l’aimer, car on finit par peu aimer l’Homme. » – Leonardo Sciascia

Ou tiens, pourquoi pas Vercors dans son vigoureux ‘Discours aux Allemands’ de 1949 ?

« L’existence de l’animal reste enchaînée à son essence ; celle de l’Homme s’en est libérée. »

Ou peut-être Natalia Ginzburg (Parti d’Action) dans son essai ‘Les fils de l’Homme’ (1948) ?

« Notre génération est une génération d’hommes. Notre génération n’est pas une génération de renards et de loups. »