Millionnaires sans frontières

Depuis 10 ans, les nouveaux (ultra)riches de la Silicon Valley se sont fixé un but : venir en aide aux pays en développement !

Melinda et Bill Gates, figures de proue des nouveaux philanthropes. Le couple s'est engagé à verser 95 % de sa fortune à des œuvre caritatives ! (Photo : Vipin Kumar/Hindustan/Times/Getty Images)
Melinda et Bill Gates, figures de proue des nouveaux philanthropes. Le couple s’est engagé à verser 95 % de sa fortune à des œuvres caritatives ! (Photo : Vipin Kumar/Hindustan/Times/Getty Images)

Que faire de son argent quand on devient milliardaire à 30 ans ? Depuis 10 ans, les nouveaux (ultra)riches de la Silicon Valley se sont fixé un but : venir en aide aux pays en développement ! À l’instar de Bill Gates — qui consacre chaque année plus d’un milliard de dollars à l’aide internationale —, ils créent leurs propres fondations et embrassent toutes les causes, de la distribution de riz à l’éducation des filles en passant par la construction de latrines et le soutien aux ex-enfants soldats.

Jane Wales est aux premières loges de cette évolution de la philanthropie. Ancienne conseillère spéciale du président Bill Clinton et codirectrice du Conseil de sécurité nationale, elle a cofondé en 2001 le Global Philanthropy Forum, dont elle est la PDG. Ce réseau, qui a son siège à San Francisco, regroupe 1 750 fondations privées qui concentrent leurs efforts et leurs ressources sur l’aide internationale.

L’actualité a rencontré Jane Wales à Washington.

Pourquoi avez-vous créé le Global Phi­lan­thropy Forum ?

Une amie et moi nous sommes dit : « Il y a tellement d’argent dans la Silicon Valley qu’il doit y avoir une manière d’utiliser cette richesse à des fins humanitaires et pour régler des inégalités, des problèmes liés à l’environnement, à la santé, aux droits de la personne. » À l’époque, les jeunes milliardaires ne savaient pas comment fonctionnait la philanthropie. Quand je leur en parlais, ils me répondaient : « C’est quelque chose que mon grand-père faisait. » Mais je sentais que ça les interpellait. Pendant la première année d’existence du Forum, plus de 600 fondations en sont devenues membres.

En 2010, bien des personnes ont été influencées par Warren Buffett et Bill Gates, et par leur campagne The Giving Pledge[la promesse de don], qui incite les ultrariches à consacrer 50 % de leur fortune aux œuvres caritatives.

Mais Bill Gates n’a pas inventé la philanthropie. La Fondation Rockefeller existe depuis 100 ans. Les fondations s’inscrivent dans une longue tradition philanthropique qui date de la formation des États-Unis. Selon cette tradition, les gens ont l’obligation de contribuer au bien-être de la société, voire du monde.

Un autre changement observé est l’émergence de philanthropes dans des pays en développement qui ont profité de l’aide internationale, tels le Brésil, le Nigeria, l’Afrique du Sud, Singapour et la Chine. Les philanthropes africains qui démarrent leurs propres programmes auront beaucoup à nous apprendre. Ils ont des idées brillantes, comme le microcrédit, inventé au Bangladesh. Actuellement, le Forum tente de mettre sur pied en Afrique un organisme s’inspirant de notre modèle afin d’y stimuler la création de fondations locales.

En quoi ces jeunes philanthropes sont-ils différents de ceux qui les ont précédés ?

Ils voyagent beaucoup et ils tiennent à visiter les régions où ils financent des programmes, à voir ceux qui en bénéficient. Et quand ils constatent des problèmes sur place, ils cherchent tout de suite des solutions ! Ainsi, l’un d’eux s’est rendu compte que les difficultés de l’ONG qu’il finançait venaient de problèmes de transport. Eh bien, il lui a prêté son jet privé en attendant de trouver une solution durable ! Si le problème avait été administratif, il aurait fourni un conseiller. Si le problème avait été comptable, il aurait prêté un comptable.

Les jeunes philanthropes mesurent différemment leur portée sociale. Ainsi, dans la lutte contre la famine, ils ne mesurent pas les résultats de leurs actions en fonction du nombre de repas fournis pendant une période donnée, mais en fonction du nombre de personnes qui n’ont plus faim.

Dans leur esprit, ils « investissent » autant qu’ils « donnent » ?

Ils ont carrément inventé un nouveau type de philanthropie, l’« investissement d’impact » [impact investing]. Ils aiment investir dans de petites entreprises qui donnent des résultats sur les plans à la fois financier et social. Essentiellement, c’est du capital de risque investi à des fins sociales, comme des programmes de développement d’énergie renouvelable. Lorsque le programme fonctionne, la fondation demande un petit rendement pour son investissement. L’idée n’est pas de faire de l’argent, mais de s’assurer des résultats : donner aux plus démunis l’occasion de générer eux-mêmes de la richesse.

Leur philanthropie se résume-t-elle à une sorte de capitalisme éclairé ?

Oui et non. Au départ, tous les philanthropes, jeunes ou vieux, font plus confiance au secteur privé qu’au secteur public. Mais leur attitude change assez rapidement. Ils se rendent compte qu’investir n’est qu’un début et qu’ils ont besoin de la collaboration des gouvernements pour continuer. Il faut des générations pour venir à bout d’un problème complexe comme la pauvreté ; il faut aussi des infrastructures, des services publics.

Quelles sont les forces et les fai­blesses des nouveaux milliardaires philanthropes ?

Ils ont énormément d’énergie, mais ils sont impatients. Ils veulent des résultats immédiats et ont tendance à chercher des solutions magiques qui règlent tout. Au début, tous ont le réflexe de penser que la pauvreté est une simple relation de cause à effet. Mais ils en viennent à comprendre les liens, par exemple, entre les abus en matière de droits de la personne et la pauvreté chronique. Et là, ils comprennent que leur travail sera long.

Qu’est-ce qui les fait continuer ?

Leur propre expérience. Ils ont beau être jeunes, ils ont tous subi des revers, dont ils ont dû se relever pour réussir dans la Silicon Valley. La philanthropie aussi implique un apprentissage. Et peu à peu, ils comprennent que les résultats de leur aide se mesurent à long terme. Prenons la lutte contre le racisme aux États-Unis : si on avait essayé de mesurer les résultats après deux ou trois ans, on aurait conclu à l’échec ! Il faut de la patience et de la persévérance. En philanthropie, on peut se compter chanceux si on est témoin d’un succès définitif avant la fin de sa vie ! Pour des gens habitués aux résultats « mesurables », c’est dur.

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LES FONDATIONS PRIVÉES AMÉRICAINES EN CHIFFRES

Les Américains sont les champions des causes humanitaires internationales. En 2012, le gouvernement des États-Unis s’est classé premier en accordant 30,5 milliards de dollars en aide publique internationale. Une somme iné­galée, même si le Royaume-Uni (deuxième, avec 13,7 milliards de dollars), l’Allemagne (troisième, 13 milliards) et la France (quatrième, 12 milliards) contribuent davantage en proportion de leur population.

Mais les Américains se démarquent aussi en matière de philanthropie privée. Les 82 000 fondations privées états-uniennes versent 50 milliards de dollars en aide de toute sorte, dont 4,3 milliards à l’échelle internationale. C’est légèrement moins que l’aide publique fournie par le Canada et ses provinces (5,7 milliards) !