Moi, Michel, 47 ans, échangiste…

Notre reporter s’en confesse: il est accro à l’échangisme… de maisons. Il y trouve non seulement un moyen économique de voyager, mais de belles histoires cocasses à raconter!

J’aurais dû reconnaître les premiers symptômes de l’obsession. Mon dictionnaire médical parle de sentiments qui s’imposent à l’esprit « malgré leur caractère d’absurdité ». Je devais effectivement être un peu insensé pour donner les clefs de ma maison à des inconnus. C’est pourtant ce que j’ai fait, et ce que je continue de faire, en acceptant d’échanger mon appartement contre celui de purs étrangers.

Ma « maladie » s’est déclarée, il y a quelques années, lorsque je me suis inscrit à un site Internet d’échange de maisons. Correspondant de L’actualité en Europe, j’habite Paris et je pensais que cette forme de troc me permettrait de sillonner le Vieux (et cher) Continent à peu de frais. Mais je me demandais bien qui allait se laisser tenter par mon offre. Avec ses trois pièces et son ascenseur à peine plus grand qu’un cercueil à deux places, mon appartement n’est pas franchement vaste. Il est « charmant », comme le précise toutefois la petite annonce que j’ai envoyée à Intervac, site qui propose des milliers de maisons dans une cinquantaine de pays, principalement en Europe.

Dès mon inscription, j’ai commencé à recevoir des propositions d’un peu partout par courrier électronique. Y compris d’endroits où je n’avais jamais envisagé d’aller. J’avais l’impression de recevoir des cartes postales d’inconnus qui avaient l’amabilité de m’inviter chez eux! Quand un pêcheur d’Alaska m’a envoyé les photos de sa maison et de sa cour – qui donnait sur l’océan Pacifique -, c’est en soupirant que je lui ai répondu « no », mais surtout « thank you ». Jamais un courriel n’a fleuré aussi bon l’air du large.

Avec ma moitié, toutefois, nous rêvions de passer une semaine non pas sur le Pacifique, mais sur l’Atlantique, plus précisément au Portugal. Nous avons trouvé une offre qui a piqué notre curiosité: un appartement à Sesimbra, village de pêcheurs sur la côte, à une demi-heure de voiture de Lisbonne. En contrepartie, la petite famille portugaise dont c’était la résidence secondaire s’installerait chez nous.

En atterrissant, nous nous demandions quand même un peu sur qui nous allions tomber. Nos craintes se sont envolées à l’aéroport de Lisbonne, où nos nouveaux amis avaient insisté pour venir nous chercher. Nos hôtes (dans les deux sens du terme) étaient parfaitement charmants. Gabriel et Maria João, originaires des Açores et du Mozambique respectivement, avaient même un fils de 10 ans, sage comme une image. Quant à leur appartement, il était encore mieux que ce que la photo laissait deviner: il dominait une tour, qui dominait une falaise, qui dominait la mer. Pour aller à la plage, il suffisait de prendre… un ascenseur (beaucoup plus grand que celui de notre immeuble parisien).

Nous avons constaté que les « échangistes » sont souvent des gens au parcours atypique, des voyageurs qui ont déjà roulé leur bosse, des personnes qui accordent moins d’importance aux meubles qu’aux valises. Ils ont moins d’argent que de temps, ce qui ne les empêche pas de vouloir profiter de la vie. En d’autres termes, ce sont des bons vivants, chez qui on aurait envie de passer quelques jours même s’ils étaient là!

Évidemment, on s’introduit chez des inconnus comme des voleurs: on ouvre les portes avec un léger frisson. On ne sait jamais ce qu’il y a de l’autre côté: salle de bal ou placard? Mais je suis toujours étonné de voir à quelle vitesse on s’adapte à un nouveau logis. D’abord parce que nos maisons se ressemblent de plus en plus. Des deux côtés de l’Atlantique, nous avons les mêmes étagères Ikea, les mêmes ordinateurs, les mêmes CD de Norah Jones, les mêmes clefs qu’il ne faut pas enfoncer tout au fond de la serrure, etc.

L’échange permet de transformer le touriste en colocataire, avec tout ce que cela implique. À commencer par le partage des petites tâches. Aux Pays-Bas, l’Américain chez qui nous étions descendus, peu de temps avant la dernière élection présidentielle aux États-Unis, m’a même chargé de poster son bulletin de vote! Jean-François Bussières, un Montréalais qui a fait sept échanges jusqu’à maintenant, a constaté la même chose. « On se réveille, dès le lendemain de son arrivée, avec des voisins, un potager à arroser, du courrier à ramasser, des volets à ne pas oublier de fermer », dit-il. La vraie vie, quoi.

J’ai moi aussi fait sept échanges et ils se sont tous bien passés. Nous sommes parfois tombés sur des maisons de rêve. À Rome, nous logions dans un immeuble du 15e siècle dont la cour, d’une remarquable joliesse, attirait les promeneurs avertis. À Dublin, la maison de trois étages était si grande que j’ai mis un certain temps avant de remarquer que le piano du salon était, en fait, à queue…

Au Canada, la cotisation à Intervac coûte 135 dollars par an, ce qui est vite amorti. Car en logeant chez l’habitant, on évite les frais d’hôtel, mais aussi de restaurant. Pas besoin de multiplier les additions! Bien sûr, il faut faire des courses, mais cela permet d’aller au supermarché, qui en dit souvent plus long sur un pays qu’un musée. Évidemment, on fait les achats à ses risques et périls. En Finlande, par exemple, l’étranger que je suis ne peut guère se fier aux étiquettes, rédigées en finnois et en suédois. Tel un analphabète, je m’en remets aux formes, aux couleurs, aux emballages et aux odeurs. Ce qui ne m’empêche pas de me tromper. Le viili, par exemple, est vendu dans des contenants qui ressemblent à nos pots de yogourt. Mais il s’agit, ai-je appris, d’un produit laitier fermenté plutôt visqueux que recouvre une croûte légèrement grisâtre. Le mustikkakeitto n’est pas, contrairement à ce que son emballage me laissait croire, du jus de bleuets. J’avais beau essayer d’en boire au petit-déjeuner, ça ne passait pas. J’ai fini par comprendre que c’était… de la soupe (qu’il faut faire réchauffer).

Il ne faut surtout pas croire que les échanges se limitent aux grandes villes européennes. Gilles Pelletier, professeur à la retraite de Saint-Jean-sur-Richelieu, en Montérégie, reçoit chaque année une quarantaine de propositions! Sa femme et lui ont déjà fait des échanges avec Paris, la Côte d’Azur, Londres, Venise et Buenos Aires. Cela s’est toujours bien déroulé. Rien n’a jamais disparu de sa maison en son absence, préoccupation qui revient souvent dans les remarques des non-échangistes. « Que voulez-vous que les gens volent? demande Gilles Pelletier. Le téléviseur? Il ne fonctionnerait même pas en Europe! » Pour les personnes qui, comme moi, ont souvent été cambriolées (à l’époque où j’habitais Montréal), il est – au contraire – rassurant de savoir que quelqu’un est à la maison. Même mon assureur est d’accord!

Des choses peuvent, naturellement, être cassées par mégarde. Pierre Royer, de Lévis, en sait quelque chose. Il a échangé sa maison et sa voiture avec des Français de Bordeaux. Il était au volant du véhicule emprunté lorsqu’un caillou a fracassé le pare-brise; ses amis bordelais lui ont demandé de payer la franchise de 45 euros (66 dollars). Ce qui lui semblait tout à fait raisonnable.

Bien sûr, tout le monde n’a pas que de bonnes expériences. Une Montréalaise, qui préfère taire son nom, m’a expliqué que ses trois premiers échanges, en France et aux États-Unis, se sont bien passés. C’est à sa quatrième expérience, à Paris, que les choses se sont gâtées. En ouvrant la porte de son nouveau home, elle a constaté qu’il était excessivement sale. Dans quel état allait-elle retrouver sa maison?

Elle avait raison de s’en faire. De retour à Montréal, elle a vu que ses hôtes avaient cassé un grille-pain, taché un tapis, abîmé un meuble, volé de petites choses, vidé le garde-manger et, précise-t-elle, « siphonné le bar ». Surtout, ils avaient fait des appels interurbains pour un millier de dollars! Comme ces Parisiens poursuivaient leurs frasques ailleurs à Montréal, elle a pu les retrouver. En les apercevant, elle n’a pas pu s’empêcher de penser qu’ils lui rappelaient quelqu’un… « C’étaient Momo et Thérèse de La petite vie! » dit-elle en rigolant. À force d’insister, elle a fini par se faire rembourser la note de téléphone. Mais malgré cette mauvaise expérience, elle continue de faire des échanges! Désormais, elle met cependant les points sur les « i »: elle s’attend à retrouver la maison dans l’état où elle l’a laissée.

Intervac, dont le siège social est en Suède, a été créée au début des années 1950 par des enseignants. Sa principale fonction, explique Karl Gemfeldt, qui a été président de l’entreprise, est de mettre les gens en relation entre eux. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, aucun membre n’a jamais été expulsé. « Nous ne sommes pas des juges, dit Karl Gemfeldt. Nous ne sommes pas un tribunal. » La plupart des plaintes, toutefois, ne concernent pas les vols, mais les… chats. Les propriétaires d’appartement omettent de signaler la présence d’un félin, qui incommodera, même après avoir été confié à des voisins, des visiteurs allergiques.

La question de la propreté se pose parfois, explique-t-il, surtout entre les pays où les familles de la classe moyenne font appel à des femmes de ménage (notamment l’Espagne et le Portugal) et ceux où cette pratique est quasi inexistante (tout particulièrement la Scandinavie). Karl Gemfeldt a déjà reçu les plaintes de Suédois qui, en rentrant chez eux après un séjour au Portugal, se sont étonnés de constater que régnait un joyeux désordre. Les visiteurs portugais pensaient-ils qu’une femme de ménage s’occuperait de tout ramasser? Ce n’est pas impossible. En ce qui me concerne, toutefois, je dois dire que cela n’a pas été le cas des Portugais qui sont venus chez nous (et qui sont devenus nos amis).

Pour réduire les risques de malentendus, il est peut-être préférable d’échanger votre logis contre celui de gens qui vous ressemblent un peu: une petite famille, par exemple, a tout intérêt à faire l’échange avec une autre. Histoire d’avoir des Barbies et des DVD de Harry Potter à portée de la main. Le secret de la réussite tient aussi au dialogue, lequel permet d’éviter les surprises. Celles-ci ne sont cependant pas toujours mauvaises! Par exemple, Huguette April, de Brossard, étaient disposée à prêter sa maison et sa voiture à des Espagnols. Mais elle ne tenait pas à utiliser leur auto (parce qu’elle avait déjà prévu d’en louer une). Se sentant redevables, ses hôtes lui ont réservé – et payé! – une chambre d’hôtel dans la principauté d’Andorre, où elle leur avait dit avoir l’intention de passer quelques jours. « Je ne m’y attendais pas du tout! dit-elle. C’était vraiment chic de leur part. »

Mais attention! Cette forme de troc devient vite obsessionnelle pour ceux que les voyages font rêver. Car ils saisissent rapidement que c’est une façon non seulement de visiter des pays lointains, mais d’y vivre.

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