Mollo, le sexe dans la cité

À l’heure de l’hypersexualisation des filles, la Québécoise se rassasie de sages étreintes. Exit les passions exaltées. Vive la tendresse !


Photo de Marie-Reine Mattera

Mollo, le sexe dans la cité

En cuisine, la mode est au « sans ». Sans gras, sans sucre, sans sel. Écœurés par trop de malbouffe, les gens choisissent le yogourt écrémé, la confiture à l’édulcorant, la mayonnaise sans œufs complets. En amour, même tendance. La culture charrie tant de lascivité que, pour ne pas vomir d’excès, on se met au régime. Baiser aspartame. Coït light.

Il y a un je-ne-sais-quoi de frugal qui émane du sondage sur la sexualité mené par CROP pour L’actualité. Cinq cents femmes ont répondu à cinq questions indiscrètes. Quel genre d’amours vivez-vous ? Quel est l’aspect le plus important de votre relation ? Votre vie sexuelle vous satisfait-elle ? À quelle fréquence voudriez-vous faire la chose ? Éprouvez-vous des pannes de désir ?

Les résultats ont de quoi nous renverser — et pas sur une peau d’ours devant un feu de bois. La Québécoise avec un « Q » majuscule relègue la bagatelle au dernier rang de ses priorités en amour ! L’élément le plus essentiel d’une relation ? La tendresse (35 %), les activités communes (27 %) ou les conversations (21 %). La qualité des relations sexuelles ne remporte que 7 % des suffrages, et la quantité, 1 %.

Adieu, Carmen en anorak ; au revoir, Lolita en bottes polaires. La « Latine du Nord », grande adepte de dessous à froufrous et de bains moussants, a longtemps traîné une réputation de coquine émancipée, à la limite volage. Pur fantasme. En vérité, les voluptés la laissent tiède.

Correction : la Québécoise chérit encore un désir secret. Se lover dans une literie de percale au parfum de lavande ! Eh oui, les plaisirs discrets de la vie conjugale font un retour en grâce. On croirait à une erreur statistique si un précédent sondage CROP, paru en septembre 2007 dans La Presse, n’avait aussi tiré cette conclusion. Les spécialistes interviewés y décelaient « les lendemains de la révolution sexuelle ».

Quatre femmes sur cinq vivent avec un mari ou un conjoint. Chez les autres, pas moins de 29 % fréquentent un partenaire sexuel. Mais il ne s’ensuit pas que chaque jupon se torde d’envie de se mettre en ménage. Parmi les vraies célibataires, 48 % disent apprécier la vie en solo, renonçant à faire la chasse au chéri.

Au rayon des bonnes nouvelles, trois femmes sur quatre se déclarent satisfaites de l’ardeur de leurs étreintes. (Mais peut-être visent-elles un peu bas, vu l’intérêt limité qu’elles portent à la chose…) Parmi celles qui vivent en couple, 88 % prétendent s’amuser sous la couette ; la proportion grimpe même à 94 % chez les jeunes de 18 à 34 ans. Qu’elles en profitent, puisque ce pourcentage, comme d’autres choses qu’il serait indélicat de nommer ici, retombe avec les années, jusqu’à 57 % chez l’ensemble des femmes de 55 ans et plus.

Quant à la fréquence idéale des rapports amoureux, elle s’avère assez élevée. Précisons cependant que les sondeuses — toutes des femmes, histoire de faciliter les confidences — avaient la tâche de demander la cadence rêvée plutôt que réelle ! Les Québécoises aimeraient batifoler deux ou trois fois par semaine (37 %) ou une fois (24 %). Quelques polissonnes y reviendraient chaque jour (7 %). « On est ici dans l’idéal, nuance Maïalène Wilkins, chargée de projet pour la maison CROP. Dans la réalité, il y a des soirs où ça ne nous tente pas. Les femmes ont tendance à sous-estimer ça. » C’est que la désirabilité sociale, terme désignant la pulsion qui nous pousse à dire ce que l’interlocuteur veut entendre, n’a rien à voir avec le désir tout nu… D’ailleurs, 5 % des répondantes confessent qu’elles se passeraient volontiers d’amour physique, et le taux culmine à 13 % chez les 55 ans et plus.

La panne de désir est commune. Chez les femmes qui ont un conjoint ou un amant assidu, une sur dix s’y bute souvent ; trois sur quatre, à l’occasion. Seulement 17 % affichent une libido de béton armé.

Mais l’une des conclusions les plus frappantes de ce sondage, c’est le lien entre le fric et le sexe. Plus on est aisé, moins on risque de souffrir du syndrome de la fesse morose ! Comparons deux groupes de femmes, les unes gagnant plus de 60 000 dollars par année, les autres moins de 20 000 dollars. Les riches sont 19 % à considérer la qualité du sexe comme l’élément fondateur d’une relation, contre 5 % des pauvres. Les riches sont 53 % à vouloir deux ou trois orgasmes par semaine, contre 31 % des pauvres. Les riches sont 96 % à se dire très ou plutôt satisfaites de leur vie sexuelle, contre 69 % des pauvres. Il faut préciser que les premières sont plus nombreuses à vivre en couple que les dernières (92 %, comparativement à 72 %).

« Les gens qui ont un revenu plus élevé ont tendance à se montrer plus épanouis dans leur vie sexuelle, confirme Maïalène Wilkins en évoquant des sondages antérieurs. Beaucoup ont un haut niveau de scolarité et sont plus ouverts d’esprit que la moyenne. Et ils sont peut-être moins pris par les soucis du quotidien ? »

Manger à crédit vous fait une belle jambe, non pas une cuisse légère. Et la hausse du loyer est un piètre aphrodisiaque… Les femmes qui doivent boucler leur budget avec moins de 20 000 dollars par an flirtent davantage avec l’abstinence ; 6 % se contenteraient de quelques coïts en 12 mois. L’argent n’achète pas le désir, bien entendu. Par contre, il paie l’arsenal de la séduction, du négligé de soie au voyage dans le Sud. Les femmes aisées projettent aussi une image de réussite qui flatte la confiance en soi et qui doit les servir — à l’horizontale comme à la verticale.

Le sondage dévoile un autre agent érogène, inouï celui-là : la famille. Contre toute attente, élever des enfants semble favoriser un chouïa la plénitude des sens. Opposons les mères qui ont un gamin à la maison aux femmes qui n’en ont jamais eu. Parmi les premières, 90 % se disent satisfaites de leur vie sexuelle ; chez les autres, 70 %. Les mères veulent faire l’amour deux ou trois fois par semaine dans une proportion de 53 %, contre 43 % des autres femmes. Tout de même, les répondantes sans rejeton rapportent moins de pannes de désir. Reste que les mamans qui ont un petit au foyer semblent passer du bon temps au lit, ne serait-ce que parce qu’elles sont jeunes et, dans l’ensemble, heureuses en ménage.

À moins que ce penchant pour les plaisirs charnels ne soit lié à l’éclatement des couples ? « Les mères de ton sondage sont des femmes séparées qui ont la garde de leurs enfants une semaine sur deux et qui forniquent le reste du temps », assène mon amie Suzanne, mère essoufflée (et bien mariée) de deux gamins pleins de vie.

Avouons-le : comme des sexoliques anonymes, nous passons des heures à discuter de la chose pour ne pas la faire.

Aux États-Unis, le nombre total de scènes à caractère sexuel diffusées à la télévision a presque doublé de 1998 à 2005, selon la Kaiser Family Foundation, groupe de réflexion sur la santé publique. La culture populaire se sature de pseudo-érotisme. Le film Sexe à New York, au cinéma cet été, en est le meilleur exemple. Quatre donzelles aussi fringantes que fringuées prennent leur pied — richement chaussé — d’un bar à l’autre de la ville. La blonde narratrice relate leurs aventures dans des articles qu’elle vend si cher qu’elle peut se payer des talons aiguilles griffés ! Preuve que ça plaît…

Cupidon a troqué son arc contre un lance-roquettes. Au Québec, la jeune Louise de la télésérie Les Lavigueur s’offre à son amant comme une crêpe sur la table de la cuisine. Dans Un peu de tendresse bordel de merde !, du chorégraphe Dave Saint-Pierre, les danseurs miment la masturbation. Et le dramaturge Wajdi Mouawad inflige aux spectateurs de Forêts une insoutenable séance de léchage entre un père et sa fille.

« La sexualité est de plus en plus présente en art », constate l’historienne de l’art Julie Lavigne. Professeure au Département de sexologie de l’UQAM, elle supervise un numéro de la revue d’études québécoises Globe qui, à l’automne 2009, se penchera sur les représentations de la sexualité au Québec. « Le langage est plus explicite, mais est-ce que ça change vraiment les pratiques des gens ? Je ne pense pas, du moins pas pour la majorité. »

Ces orgies imaginaires pourraient toutefois avoir un effet inattendu : la débandade collective. La culture du jouir perpétuel induit une réaction de surdose chez l’humain. C’est la thèse que l’écrivain français Jean-Philippe de Tonnac présente dans son essai La révolution asexuelle (Albin Michel, 2006). Le sexe, déplore-t-il, est devenu un totem qu’on plante devant sa maison pour prouver sa puissance. Or, feindre l’extase fatigue l’âme. On en devient sourd à l’appel de la chair.

Voilà qui aurait peiné Lucien Royer, médecin qui publia un manuel de sexualité maritale à Montréal en 1945. « Je suis d’avis qu’il n’est rien de plus beau que l’amour auquel s’abandonnent deux créations dans la totalité de leur être et de leur pensée pour y goûter une sorte d’anéantissement divin, l’oubli terrestre dont elles garderont comme une impression d’infini », exultait-il dans Autour de l’être féminin. Dans son sac en cuir, ce coquin de docteur cachait une plume de poète, et qui sait quoi d’autre !

Mais ça, c’était avant la télé, avant le porno, quand le mot « clitoris » pouvait passer pour un nom de fleur et que la chair était encore un fruit défendu…