Mon amie nullipare

Ma copine doit pouvoir se donner le droit d’être femme. Femme, sans enfants. Pas moins femme, pas femme différente… Femme.

Photo : L'actualité

«Nullipare » est probablement le mot de la langue française que je trouve le plus moche. Quant à moi, on pourrait l’ajouter à l’autre mot en n qu’on ne doit pas prononcer. Je ne vois pas trop comment ça peut être perçu comme autre chose qu’une insulte.

Nullipare : Qui n’a jamais porté d’enfant et accouché.

Ark. Ça sonne à la fois comme quelqu’un de nul et nulle part. Tout pour ajouter aux sentiments déjà enfouis des femmes qui ne veulent pas ou ne peuvent pas avoir d’enfants.

La question est immensément délicate, c’est pourquoi j’étais contente que ma bonne copine l’aborde avec moi. Depuis la pandémie, je me suis beaucoup rapprochée de mes deux meilleures amies. Les souffrances que nous avons surmontées m’ont appris que l’on ne traverse pas cette vie sans être épaulée intimement. Ça a scellé une sorte de « à la vie, à la mort », un pacte presque de sang (menstruel ?) qui dit : « J’assure tes arrières, je suis dans ton équipe coûte que coûte. Je suis là. »

La question est douloureuse, tue, taboue, non discutée. Ma copine de presque 37 ans ne sait pas si elle veut des enfants. Elle penche plus du bord du non… mais son horloge biologique ne cesse de lui crier dans les oreilles. Nous ne sommes pas que de la biologie. C’est là, mais nous ne sommes pas que ça. Elle est profondément amoureuse de son chum, ils sont bien ensemble, il lui dit qu’il n’en veut pas forcément, mais que si c’était important pour elle, alors il serait ouvert à cette possibilité. Ça fait pas des enfants forts comme motivation.

« Mais si je regrette ? » Il est là, le gros du problème. Nous vivons dans un monde où les possibilités sont infinies. Le pouvoir infini du câble, version l’Univers. Tout est possible ! C’est ça qu’on nous répète. On devrait pouvoir tout faire ! On carbure tous au concept du « je veux tout ». Mais. Gros mais. Nous sommes éphémères. Notre biologie l’est. Il existe un début et une fin à la possibilité de se reproduire. Pire, il existe un moment idéal. Personne ne veut le regarder en face, mais je l’ai bien constaté à ma troisième grossesse. J’ai vécu les deux premières dans ma vingtaine et l’autre dans la première année de ma trentaine. Déjà, passé le cap des 30 ans, quand j’ai été accueillie dans le bureau du médecin à mon premier rendez-vous de suivi, les chiffres sur les risques associés à la gestation avaient énormément changé. J’étais la première de mes amies à avoir des enfants, j’en avais fait trois avant qu’elles en aient un… Pour la société moderne, j’étais jeune. Mais pas pour mon corps. Ce corps qui aurait voulu que je me mette à me reproduire l’année de mes menstruations, c’est-à-dire à 12 ans. À 31 ans, en jaquette chez le médecin, ça faisait donc 19 ans que mon horloge biologique me demandait de fournir. 

L’appel est fort. Il est vieux. Il est puissant. Il est dur à combattre. C’est pourquoi ces questions sont profondément délicates. Je sens que mon amie s’avance sur ce terrain comme sur un lac qui vient de geler. « Mais si je regrette ? Si le temps passe et que j’en fais pas et qu’un jour je regrette et que je ne peux plus en faire ? » C’est l’horrible décision sans retour. Il existe un point de non-retour. Il faut se le dire et parler des faits médicaux qui viennent avec notre biologie reproductrice, et il faut aussi se parler des femmes qui ne peuvent pas ou ne veulent pas avoir d’enfants. Il est primordial et urgent de le faire, parce que le deuil qu’aura à vivre mon amie si elle n’a pas d’enfants, c’est celui, en quelque sorte, de ne pas répondre aux attentes. Une femme doit pouvoir se donner le droit d’être femme. Femme, sans enfants. Pas moins femme, pas femme différente… Femme.

La maternité n’est pas un repère féminin, ça n’est pas un critère. Ça ne nous définit pas. C’est une possibilité. Un potentiel. Un choix. Ça n’est pas différent d’être une femme sans enfants, tout comme ça ne devrait pas être différent d’être homosexuel. Si on ne partait pas du principe que nous sommes hétéros, les homosexuels n’auraient aucune sortie du placard à faire. Si on ne partait pas du principe que les femmes sont faites pour être mères, mon amie ne se poserait pas toutes ces questions. Elle s’accorderait, selon moi, plus rapidement le droit d’être une femme qui ne ressent pas le besoin d’avoir des enfants.

Si ce deuil est fait, que je lui disais, je suis sûre que, comme tous les autres deuils, il laissera place à autre chose. La vie, c’est des cycles (sans mauvais jeu de mots menstruel) : quand un truc meurt, le vide se comble. Quelque chose d’autre prend forme. Mon amie me parle de ses deux chatons : « Tu vas trouver ça con, mais je me sens un peu comme leur mère. Je m’occupe d’eux comme ça. » Eh bien, c’est tant mieux. Ta capacité à t’occuper d’autrui, du plus vulnérable, ton amour de la beauté de la vie ira siéger ailleurs que dans le cœur d’enfants. On se fout de qui ou de quoi on est la mère (ou le père), on peut diriger notre amour vers ce qu’on veut. Et en plus, tu t’épargnes un accouchement. Ouf, accoucher. C’est ça qui est nul.

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J’ai deux filles. La plus vieille est rendue à 44 ans et n’a pas d’enfants. Elle aurait bien voulu en avoir, mais une histoire d’amour qui s’est mal terminée et qui l’a laissée en suspend trop longtemps; et le temps est passé, inexorable.
Ma plus jeune, qui ne voulait pas en avoir, s’est ravisée vers la toute fin de son ¨horloge biologique¨ comme vous dites. Je ne m’attendais plus à devenir grand père du côté de mes filles, et voila que ça s’est produit.
Autrefois, on appelais ces femmes ¨nullipares¨ des ¨vieilles filles¨, parfois de façon péjorative, parfois sans aucune méchanceté, un peu comme les ¨vieux garçons¨.
Il y en a toujours eu et il y en aura toujours. Ce n’est pas parce qu’on est vieille-fille (ou vieux garçon) que le monde s’écroule. Combien de ces personnes sont devenues de grands personnages, de grands bienfaiteurs, de grands visionnaires ? De ces gens, nombreux sont ceux et celles qui ont plus apporté au monde que ces gens dits ¨normaux¨.
Petite anecdote pour détendre l’atmosphère : J’ai connu un type qui était devenu chauve rapidement à cause d’une maladie. S’adressant à une réunion de gérants et directeurs de l’entreprise, il dit: ¨ Le bon dieu a fait deux sortes d’humains; ceux qui sont brillants, intelligents, débrouillards… et aux autres, il a donné des cheveux¨.
Bonne journée.

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C’est bien vrai que ce n’est pas parce qu’on est vieille fille ou vieux garçon que le monde s’écroule. Une vie sans enfant peut être aussi pleine de sens qu’une vie de parent… Cela dit pour certains et certaines, il y a un deuil réel à faire, et ça ne se fait pas en criant ciseaux. La pression est forte de se sentir “moindre” parce qu’on n’a pas d’enfant : tout est tellement orienté vers la famille et la parentalité comme l’accomplissement ultime, la “vraie” réalisation de soi. Il existe aussi une forte pression pour les femmes sans enfant de s’accomplir autrement de façon extraordinaire, comme si pour avoir le droit d’être une femme sans enfant, il fallait être un de ces grands personnages qui marquent l’histoire pour compenser. Une vie ordinaire, c’est correct aussi. Y’a pas de mal à avoir des cheveux! 😉

@ Mayana: Vous avez bien compris l’allusion de mon anecdote, n’est-ce pas ? Les vieilles filles et vieux garçons sont tout aussi ¨brillants, intelligents, débrouillards¨ que les dits ¨normaux¨ qui ont des enfants.
Pour le reste, vous avez aussi raison, c’est un deuil à faire, comme celui de perdre un enfant.

j’ai adoré votre article….je suis de celles qui sont…nulipare oui c’est bien laid comme terme!
bref, je partage votre vision
Merci pour ce beau texte qui dézoom le regard et donne des perspectives sur l’amour, la vie, la mort aussi

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Cela fait du bien de lire votre article. Je n’ai pas d’enfant par choix et quand la situation s’est présentée, j’ai eu recours à l’avortement. Ça, c’est pour mon contexte.
Maintenant, on parle sans arrêt d’horloge biologique, mais je n’y crois pas. N’ayant jamais voulu d’enfant, je n’ai jamais ressenti cet « appel des ovaires ». Je crois plutôt à une obligation sociale, sorte de « faut que tu sois utile et que tu fasses des bébés » qui tient lieu d’horloge biologique. Et la question d’avoir besoin de s’occuper de quelqu’un (même d’un chaton) pour avoir l’impression de remplir un vide, ça, pour moi, c’est le résultat de la pression sociale.
Le regret est une question qui rejoint aussi cette fameuse pression sociale. J’ai envie de vous dire quelque chose. Une femme qui se fait avorter (autrement que pour des raisons médicales bien sûr) regrette-t-elle son avortement? Non. C’est la même chose pour l’absence d’enfant.

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