Mon arbre (généalogique) de Noël

Chaque individu est la somme d’un enchevêtrement vertigineux d’arbres généalogiques. Et donc le choix d’en considérer l’un ou l’autre, sur la base de tests génétiques, est forcément réducteur, sinon fictif.

Crédit : L'actualité

J’ai grandi dans une grosse parenté avec 27 cousins et cousines directs, à peu près autant d’oncles et de tantes. Et ça va chercher dans les 150 si je compte la génération précédente en incluant les grands-oncles, les grands-tantes et les petits-cousins et petites-cousines. Quand la famille de mon arrière-grand-mère se réunissait au jour de l’An, il y avait du monde au buffet pour picosser la bonne tourtière au ketchup de mémère Hallée.

Je vous raconte ça pour dire que si j’ai toujours eu le sens de la famille, je n’ai jamais eu la fibre généalogique ni voué un culte particulièrement fort à mes ancêtres. En fait, je n’ai jamais compris cette espèce de réflexe généalogique chez certains, qui voudront savoir de quel bateau mon ancêtre Ozanie-Joseph (dit « OJ ») Nadeau a débarqué en Nouvelle-France en 1660.

Alors vous aurez bien raison de vous demander ce qui m’a pris de faire mon propre test de généalogie génétique. Ça s’explique par le fait que je suis le père de deux filles jumelles adoptives qui se sont posé, à un moment donné, des questions sur leurs origines. Parmi les solutions généralement proposées, il y a bien sûr les « retrouvailles », mais aussi les tests offerts par des agences de généalogie génétique.

Ma femme a donc commandé quatre trousses à 100 dollars chacune et nous avons posté nos prélèvements buccaux au Texas — les Américains dominent cette industrie. Quelques semaines plus tard, l’agence nous a écrit : vos résultats sont prêts, allez les chercher sur le site Web avec tel code.

Ce genre de test indique principalement deux choses : vos origines ethniques en pourcentage et la liste d’individus dans leur banque de données qui partagent à peu près le même ADN, mettons jusqu’aux cousins au cinquième degré, voire au-delà. (Si vous le souhaitez, ils peuvent aussi vous révéler vos prédispositions en matière de santé, et autres gadgets que je considère comme sans intérêt.)

Sans grand étonnement, il s’avère que nos filles ont une génétique originaire à 90 % d’Afrique de l’Ouest. Avec un peu de scandinave et d’italien à travers. Comme on s’y attendait aussi, ma femme Julie, elle, est sortie avec 88 % de gènes des îles Britanniques, le tout agrémenté d’un peu d’italien et de grec dans la salade, pour le goût.

La surprise ethnique, c’était moi. Je m’attendais à du français mâtiné d’abénakis. Or, je suis sorti à 55 % d’origine britannique, avec 20 % de sang ibère (espagnol, portugais), 10 % d’Europe de l’Ouest (peut-être français, mais on ne sait guère) et quelques autres trucs, dont 3 % juif ashkénaze.

Avec un pedigree aussi bâtard, vous imaginez que j’ai de la parenté dans la banque de données génétiques : 3 900 cousins et cousines jusqu’au cinquième degré ! Ma femme, elle, est sortie avec 2 900 cousins et cousines, ce qui n’est pas mal non plus.

Cette pléthore s’explique par le fait que l’ADN d’un individu est quasi identique à celui des personnes qui lui sont liées par le sang. Dans une banque de données génétiques qui couvre un large segment de la population, une personne normale aura des centaines, sinon des milliers de « parents ».

Moyennant un léger supplément, l’agence m’offrait d’ailleurs un tableau encore plus précis de ma relation exacte avec ces 3 900 cousins et cousines, à condition que je leur fournisse mon arbre généalogique. J’ai dit non : je ne connais pas ces gens-là. Et puis, j’ai bien assez de familles comme ça !

Mais attendez de voir pour mes filles, vous allez comprendre. Dans la banque de données de cette agence américaine, mes deux filles avaient 13 cousins et cousines, dont une identifiée avec une étoile jaune comme « mère ou sœur ». Pas de panique : il s’agissait de leur jumelle ! Donc, le système a correctement identifié leur parenté. Mais 13 parents alors qu’on m’en attribue 3 900, vous ne trouvez pas ça bizarre, vous ?

En fait, l’explication est sociologique, pas génétique. Ce sont les Blancs qui font une fixation sur ce sujet. La coutume de vérifier sa génétique ne pénètre pas chez les Afro-Américains ni chez la plupart des autres groupes minoritaires. Ce sont les Blancs qui ont besoin d’être confortés sur leur ethnicité.

L’ethnie, ça m’a toujours dérangé, bien avant de connaître mon étonnante génétique. J’ai toujours pensé qu’on pouvait être canadien-français, québécois, acadien sans nécessairement avoir été sur le même bateau que Champlain, Frontenac ou Marguerite Abraham (la femme d’OJ). Ça ne procède d’aucune essence. Que je sois 55 % britannique, 20 % ibère, 10 % ouest-européen et 3 % ashkénaze ne signifie rien : je suis qui je veux.

Bref, j’ai toujours pensé que je descendais du singe, alors je n’ai jamais trop compris l’insistance de certains à vouloir que je descende du bateau. D’après les maniaques de généalogie québécoise, je descendrais, à la 12e ou à la 13e génération, d’un certain Ozanie-Joseph « OJ » Nadeau. OJ aurait émigré en Nouvelle-France vers 1660 un matin d’automne, vers sept heures et quart, sept heures et demie. Cinq ans plus tard, il mariait la plantureuse Marguerite Abraham, tous deux à l’âge quasi vénérable de 28 ans. Ceux qui organisent des rassemblements mondiaux de Nadeau peuvent vous montrer exactement sur quelle ramure de branche je figure.

Sauf que j’ai toujours pensé que c’était une fiction. Il ne reste rien d’OJ dans mon ADN. Ça se calcule précisément : ça donne 1 sur 213, soit 1/8192, ou autrement dit 0,012 2 %, bref tout juste au-dessus de 1/10 000e. En fait, je ne suis guère plus OJ que Marguerite Abraham. Je suis tout aussi plein d’Abraham (si vous me permettez le jeu de mots).

Et je connais tout un tas de Blais, de Bernier, de Thibault, de L’Écuyer, de Dubé, de Marineau, de Saint-Onge, de Fisch, de Marsault, de Valcke, de Chayer, de Courval, de Frohlich, de Godcharles, de Schlich ou de Pluye qui ont des chances d’être aussi OJ ou Marguerite que moi. Surtout si on remonte jusqu’à Abraham (l’original, pas Marguerite).

Chaque individu est la somme d’un enchevêtrement vertigineux d’arbres généalogiques. Et donc le choix d’en considérer l’un ou l’autre, sur la base d’un test génétique ou de vieux baptistaires, est forcément réducteur, sinon fictif.

J’ai rencontré il y a quelque temps une prof de littérature anglaise qui avait fait pas mal de recherches sur la généalogie en tant qu’outil narratif, ce qui résume parfaitement ce que je pense de la généalogie. Elle m’a raconté qu’il existait deux types d’arbres généalogiques : descendants et ascendants.

Un arbre descendant, c’est comme la nature : OJ sème sa graine, et s’il est chanceux, cela lui fait une grosse descendance, dans laquelle il sera dilué au 1/8192e à la 13e génération. Un arbre ascendant fait le contraire : il part de moi et remonte pour indiquer toutes les personnes qui sont mes ancêtres, et qui se comptent certainement par milliers à la 13e génération.

En d’autres termes, alors que la nature est forcément descendante (je descends du singe), nous avons tous le réflexe de considérer notre histoire personnelle de manière ascendante (je remonte au bateau).

Comme quoi les arbres généalogiques sont des arbres de Noël et OJ, c’est le père Noël. Nous sommes tous une fiction. Certaines sont plus factuelles que d’autres, mais ça reste des fictions.

Sur ce, je vous souhaite Mazel tov, une année 2021 moins brune que 2020 et de la tourtière au ketchup jusqu’à la fin de vos jours !

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J’avais déjà lu il y a quelques années que ces tests ne fonctionnaient pas bien pour les québécois. Il semblerait que très peu d’informations soient disponibles au niveau de la génétique des français, et ce, à cause des règles de confidentialité des informations personnelles qui sont plus strictes en France qu’ailleurs. Cela pourrait peut-être expliquer pourquoi il n’y a pas ou peu de Français dans vos origines, c-à-d. pcq il n’y a pas de Français dans la base de données de référence. Je crois que ça vaudrait la peine d’investiguer cette piste avant de se lancer dans ces tests…

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Vous avez tout à fait raison. Ces tests ne peuvent donner que des résultats sur les données qu’ils ont. Je suis une maniaque de généalogie, c’est mon passe-temps… j’aime pas tricoter! Je fais les arbres en pyramides: la personne, ses parents, ses quatre grands-parents, ses huit arrières-grands-parents, etc. Finalement, nous finissons par tous être apparentés, du moins de la fesse gauche.

Mon arbre (généalogique) de Noël
Merci pour ce texte drôle et rafraîchissant… et surtout pour la tourtière jusqu’à la fin de nos jours :o)
Et pareil pour vous, cher arrière-arrière-arrière-petit-cousin… Sait-on jamais! LOL!

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La généalogie c’est souvent un passe-temps et ça devient très intéressant quand on rencontre des personnages un peu particuliers; c’est comme une leçon d’histoire. Toutefois, les tests génétiques c’est complètement autre chose et vous n’y trouverez pas vos ancêtres mais bien la descendance génétique. Je trouve cela quand même assez intéressant. Du côté maternel il y a le gène mitochondrial qui ne varie pas avec les générations de filles et je suis tombé sur une ancêtre qui est arrivée en Nouvelle-France comme Fille du Roy et qui s’appelle Catherine Pillat ou Pillard. Nous sommes peu en Amérique du Nord à être ses descendants mitochondriaux (!) et ce qui est plus étonnant c’est que ce gêne remonte aux Tatares des steppes d’Asie. En fait, cela reflèterait le fait qu’il y aurait environ 5 000 ans les Tatares aient fait des incursions à l’ouest et ils voyageaient toujours avec femmes et enfants, même sur le sentier de la guerre et du pillage. Curieusement, ce sont les tests génétiques qui ont fini par confirmer que Catherine Pillat était véritablement Française et non autochtone car il y avait confusion dans les registres à savoir si elle était la fille d’un chef autochtone, ce qui n’était pas le cas.

D’un autre côté, la généalogie est basée sur les documents d’époque et est plus fiable pour comprendre qui sont exactement nos ancêtres. Si on est chanceux, on peut remonter en France et j’ai trouvé des histoires curieuses comme le fait que deux de mes ancêtres, le père et le fils, ont combattu à la bataille d’Azincourt en 1415 contre les Anglais et les deux y ont trouvé la mort (heureusement le fils avait déjà des enfants!). On peut même remonter aux rois de France ou d’Angleterre si on a des nobles dans nos ancêtres et s’il y a une Anne Convent ou Couvent (1604 – 1675) dans vos ancêtres, vous pourrez remonter assez loin, au roi Louis le Gros car elle était d’une famille noble.

Le fait que nous ayons cette diversité de souches génétiques reflète aussi le fait qu’il y avait des terres émergées entre la France, l’Angleterre, l’Allemagne et le Danemark qui ont été submergées il y a environ 7 000 ans (lors de la fonte des glaciers) et qu’on appelle Doggerland; ces habitants ont fui sur le continent ou en Angleterre et on voit leurs traces dans notre génétique. Du côté abénaki, c’est le manque de candidats qui se sont fait tester qui fait qu’on ne peut les retrouver dans la génétique et on peut dire la même chose de la plupart des peuples autochtones du Canada (moins vrai pour les ÉU), un peu comme les Français qui sont très réticents à acheter ces kits et se faire tester.

Dans le fond, c’est vrai que ça ne veut pas dire grand chose mais quand on vieillit on dirait qu’on aime retrouver nos racines et ça devient passionnant. On y apprend beaucoup de choses et pour moi, une de mes ancêtres anglaise est Elisabeth Price, jeune femme enlevée par une bande de 300 soldats français et d’alliés autochtones dont des Abénakis, en février 1704 à Deerfield au Massachusetts et qui a marché avec une centaine d’autres captifs jusqu’à Montréal en plein hiver… Une véritable femme forte! Je lui lève mon chapeau!

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