Mon congrès de la CLASSE

Défiant le huis clos imposé aux médias, notre journaliste raconte, sous un nom de plume, le congrès du 28 avril.

Mon congrès de la CLASSE
Ill.: Yvon Roy

Sur l’estrade d’un auditorium de l’Université Laval, une jeune femme blonde lève au-dessus de sa tête une botte de caoutchouc fleurie. Immédiatement, le délégué étudiant au micro comprend qu’il a omis d’inclure le féminin dans ses propos, et se plie aux règles de procédure de l’organisation.

Bienvenue au congrès de la Coalition large de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante, la CLASSE, dont le fonctionnement ultra-démocratique suscite la curiosité et irrite les élus depuis le début du conflit étudiant.

Le très médiatique porte-parole Gabriel Nadeau-Dubois n’est pas sur l’estrade où sont installés l’animateur, la secrétaire, la personne qui assure la prise de parole et la gardienne du « Senti » – la jeune femme à la botte, chargée de veiller à ce que les débats restent respectueux et sains. Le chouchou de l’heure est assis avec sa co-porte-parole, Jeanne Reynolds, au fond de la salle, non loin des membres de l’« exécutif ». Force est de constater que, derrière les portes closes, Gabriel Nadeau-Dubois ne jouit pas du statut de leader que lui prêtent les médias depuis le début du conflit.

Ce n’est que lorsque l’animateur demande au comité médias de faire le bilan de la couverture médiatique des dernières semaines que les regards commencent à se tourner vers Gabriel Nadeau-Dubois. Avec ses deux collègues responsables des communications, il se dirige vers l’avant de la salle. D’entrée de jeu, le comité médias fait son mea culpa pour avoir laissé le débat se transformer en un duel entre Line Beauchamp et Gabriel Nadeau-Dubois. Le comité assure qu’il laissera dorénavant plus de place à l’autre porte-parole, Jeanne Reynolds.

La fin avril a été mouvementée pour la CLASSE. En l’espace de quelques heures, l’organisation a été invitée à une table de négociations avec le gouvernement provincial, puis en a été expulsée. Pourtant, à l’ouverture du congrès, ce n’est pas l’échec des négociations qui alimente les discus­sions, mais la tournure personnelle qu’a prise le débat !

Dans l’auditorium dépourvu de fenêtres du pavillon Charles-De Koninck, plus d’une centaine d’étudiants venus des quatre coins du Québec sont assis derrière de longues tables, regroupés par l’association étudiante locale. Pour prendre la parole, ils lèvent les cartons orange ou blancs qu’on leur a remis à l’arrivée, et qui serviront aussi au moment des votes – les cartons orange comptent pour trois votes, les blancs pour un, et ils sont distribués selon le statut de l’association locale.

Gabriel Nadeau-Dubois, si volubile devant les caméras, intervient à peine. Il s’efface, laissant plus de place à sa co-porte-parole. « Il est grand temps que le débat se recentre sur les enjeux de fond, dit un délégué de l’UQAM. Les porte-paroles sont censés être des courroies de transmission de l’information, liés par les mandats qui leur sont donnés par les membres. »

Sans s’en prendre directement au jeune homme, certains délégués remettent en question la stratégie médiatique des dernières semaines. Ils condamnent le culte qui s’est formé autour de sa personnalité, ainsi que les « libertés » que Nadeau-Dubois aurait prises avec les positions de la CLASSE.

Chose ironique, c’est le refus de Gabriel Nadeau-Dubois de condamner la violence sans avoir obtenu au préalable le mandat des membres qui a fait achopper les discussions avec le gouvernement. Pris entre l’arbre et l’écorce, Nadeau-Dubois a les traits tirés et la voix plus rauque qu’au début de la crise.

Décidé à calmer le jeu et à réaffirmer l’unité du mouvement, l’attaché de presse de la CLASSE, Renaud Poirier St-Pierre, finira par suggérer de soumettre les membres du comité médias à un vote de confiance. La proposition a l’effet d’un coup de massue. Le murmure ambiant disparaît pendant plusieurs secondes, avant de reprendre de plus belle. Tour à tour, des délégations locales demandent d’inter­rompre les débats pour pouvoir se consulter en caucus.

À quelques reprises, la gardienne du Senti intervient pour discipliner les orateurs qui s’adonnent à des procès d’intention ou qui tiennent des propos offensants pour l’assemblée. Elle demande notamment à un délégué d’éviter de qualifier de « fascistes du pacifisme » les étudiants qui s’en sont pris à des casseurs lors d’une récente manifestation à Montréal. Mais, somme toute, les envolées lyriques de ce genre sont rares. Les interventions sont, en très grande majorité, respectueuses et posées.

Retourné au fond de la salle, Gabriel Nadeau-Dubois explique à voix basse à un collègue que la tenue d’un tel vote permettrait de mettre fin à sa « supposée crise de légitimité ». Il lève ensuite son carton blanc pour demander la parole, qui ne lui sera jamais accordée.

Après une dizaine d’interventions sur la pertinence d’un vote de confiance, le congrès sera appelé à interrompre les débats et à passer au vote, un délégué ayant posé la « question préalable » sur la proposition.

Gabriel Nadeau-Dubois trépigne sur son siège, jetant des regards inquiets à ses collègues du comité médias. Il sait que le vote sur la pertinence de voter sera battu, parce que de nombreux délégués ont dit ne pas disposer du pouvoir nécessaire pour se prononcer sur la question sans d’abord consulter les membres de leur association locale. Lorsque le verdict est confirmé, le porte-parole laisse échapper un juron et quitte la salle pendant plusieurs minutes, furieux.

Dans l’auditorium, les discussions reprennent de plus belle, cette fois sur l’avenir des négociations. On s’inquiète de la menace d’élections provinciales qui plane, conve­nant qu’il serait bien difficile de maintenir le moral des troupes durant les cinq semaines de la campagne. Cer­tains appellent une stratégie plus musclée, d’autres proposent que la CLASSE crée sa propre table de négociations, à laquelle la ministre de l’Éducation ne pourrait être invitée que si elle acceptait de condamner la brutalité policière.

Les débats sur cette proposition durent plus de deux heures et permettent de constater un clivage entre la frange plus militante de la CLASSE – formée surtout d’associations montréalaises, pour la plupart membres de l’ASSÉ – et ses éléments plus modérés. D’un côté, on salue l’impertinence du geste, que l’on sait voué à l’échec. De l’autre, on qualifie la stratégie de « cirque médiatique inutile ».

Gabriel Nadeau-Dubois s’oppose à la proposition de créer une table de négociations. Ce serait désavantageux pour les étudiants, dit-il, de céder à la mauvaise foi. Il appelle les troupes à garder le cap et à continuer de descendre dans la rue pour faire plier le gouvernement.

Après avoir répété sur toutes les tribunes que la ministre devrait accepter de discuter pour dénouer l’impasse, il assure devant ses pairs réunis à huis clos que la CLASSE savait depuis le début que « les négociations étaient bidon et que le dialogue ne mènerait nulle part ».

Gabriel Nadeau-Dubois a beau vouloir s’effacer, le public, lui, continue de l’épier. Entre deux propositions, au congrès, il sort fumer. Quelques instants plus tard, la twittosphère s’emballe à cause d’une photo le montrant une cigarette à la main et son portable dans l’autre. « Des dépenses injustifiables pour quelqu’un qui se plaint de la hausse », reprennent en chœur les carrés verts, favorables à la hausse des droits de scolarité.

 

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