Mon hamburger à la trace

Les intoxications alimentaires seraient moins nombreuses si l’État adoptait un système de traçabilité, dit l’économiste Sylvain Charlebois.

Les intoxications alimentaires seraient moins nombreuses si l’État adoptait un s
Photo : Dario Lopez-Mills / AP / PC

Listériose, maladie du hamburger, salmonellose… Les intoxications alimentaires touchent des cen­taines de milliers de Canadiens chaque mois. Environ 85 % d’entre elles sont causées par une mauvaise manipulation ou une conservation inadéquate des aliments à la maison. Le reste, 15 %, est le fait de l’industrie agroalimentaire. Pour Sylvain Charlebois, spécialiste de la sécurité alimentaire, c’est encore trop. La plupart de ces intoxications peuvent être évitées, dit-il, entre autres en mettant sur pied un système de traçabilité des aliments.

Depuis 2006, ce vice-doyen à la recherche et aux études supé­rieures à l’Université de Guelph, en Ontario, a publié une vingtaine d’articles scientifiques traitant de l’industrie alimentaire au Canada. Il publiait aussi récemment l’essai Pas dans mon assiette (Voix parallèles), plaidoyer pour une meilleure sécurité alimentaire.

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Selon l’Agence de la santé publique du Canada, 11 millions de Canadiens souffrent d’une intoxication alimentaire cha­que année. Quelques centaines en meurent. Manger est-il devenu risqué ?

Ça l’a toujours été. Mais aujourd’hui, les réseaux de distribution dépassent nos frontières. Les aliments font le tour de la planète avant de finir dans notre assiette. Même si nos systèmes d’inspection des aliments se sont beaucoup améliorés, on ne peut pas tout contrôler. Si bien que, au Canada, pas un jour ne passe sans qu’il y ait un rappel ou une alerte alimentaire. Il y en a eu 35 en avril dernier seulement. Depuis 2003, le Canada a connu une escalade des crises de salubrité alimentaire : la vache folle, les épinards contaminés par E. coli, la toxine botulique dans certains jus, la listériose dans les fro­mages et les charcuteries…

Comment mettre fin à cette escalade ?

La Belgique et le Danemark, par exemple, surveillent les intoxications en temps réel. Si les omnipraticiens, les labora­toires de santé publique et Info-Santé rapportaient à un organisme central de gestion des intoxications chacun des cas qu’ils traitent, on pourrait neutraliser la contamination plus rapidement.

L’absence d’un tel organisme nous menace-t-elle ? Vous parlez d’un 11 septembre alimentaire !

Ne pas être en mesure de suivre l’évolution des contaminations nous rend vulnérables. L’incident de Maple Leaf [en 2008, une vingtaine de personnes sont mortes après avoir mangé des charcuteries contaminées] nous a rappelé à quel point une petite brèche dans nos systèmes de sécurité alimentaire pouvait mener au désastre. L’Agence canadienne d’inspection des aliments et la Food and Drug Administration, aux États-Unis, estiment que des terroristes pourraient introduire une bactérie mortelle dans un ingrédient utilisé à grande échelle par l’industrie alimentaire et ainsi causer une hécatombe planétaire.

Admettons que ce scénario soit possible, comment le contrer ?

Il faut mettre en place un bon système de traçabilité. On ne s’en sort pas. Il n’est pas normal qu’en 2003 on ait mis quatre mois à trouver à quel troupeau appartenait la bête qui a contracté la maladie de la vache folle au Canada. Dans le cas de Maple Leaf, les premiers symptômes de contamination ont été observés en juin. Le premier rappel a eu lieu le 17 août ! Pendant tout l’été, les consommateurs ont pu manger des produits contaminés. Le même été, pendant la crise de la listériose dans les fromages, l’État a détruit inutilement des milliers de kilos de fromages. Pourquoi ? Parce qu’on ne savait pas d’où venait le risque…