Mon père, cet étranger

Mon père était Français. Avec un peu de sang espagnol, mais Français quand même. Pourtant, il demeurait un étranger dans son propre pays.

Jean Butaux (DR)

Discriminations raciales. Le sujet occupe les médias, et quelques images d’enfance me reviennent en mémoire. Mon père dans le métro, me lâchant la main pour montrer une énième fois ses papiers d’identité. Chaque fois qu’il sortait sa carte barrée de tricolore, il disait en rigolant au policier : « Vous voyez, je suis fonctionnaire comme vous ! » Mon père était normalien, professeur d’université et chercheur en physique atomique, c’est-à-dire qu’il était au moins à moitié moins con que ceux qui lui cherchaient des noises en raison de son teint basané. Le délit de faciès dont il était victime tournait toujours à son avantage : il ne se sentait pas insulté par les imbéciles qu’il renvoyait, par un rire ou une boutade, au bac à sable. La tête dans les étoiles, il continuait sa route, ayant déjà oublié l’incident. En revanche, ce qu’il acceptait pour lui-même avec philosophie le rendait furieux et prêt au combat dès que d’autres en étaient victimes. Sa mobilisation pour Angela Davis, pour ne citer qu’elle, l’a occupé des années durant.

Un jour – j’avais 10 ans –, un type a traité mon père de sale métèque*. Comme ça. Gratuitement. Il cherchait la bagarre, c’était évident, et je m’accrochais déjà à mon père avec terreur et désespoir lorsque j’ai entendu son rire, son merveilleux rire, puis sa voix, bienveillante et moqueuse. « Métèque si vous voulez, et j’en suis même fier ! Mais sale, je trouve que vous exagérez ! »

Mon père aurait dû partir en Algérie au moment de ce qu’on appelait « les événements ». Alfred Kastler, Prix Nobel de physique, s’est fendu d’une lettre au président de la République pour tenter d’éviter cela à son brillant disciple. Mon père est resté à Paris, auprès de ma mère, de mon frère aîné lourdement handicapé, et de ses chères études.

Si mon père était parti en Algérie, je n’aurais jamais vu le jour. « Je me serais fait tuer plutôt que de tuer », disait-il. Et ceux qui le connaissaient savaient que c’était vrai.

De quelle origine était mon père au teint basané, aux cheveux et aux yeux noirs, à qui les Arabes parlaient spontanément en arabe, les Grecs en grec, les Espagnols en espagnol et les policiers en aboyant ? Il était Français, avec un peu de sang espagnol transmis à la famille grâce aux frasques d’une aïeule dont je n’ai jamais su le nom ni même si elle avait vraiment existé. Quelques gènes facétieux pour une belle gueule de métèque, trois fois rien pour vous rendre à jamais suspect au regard des autres.

* Dans la chanson éponyme de Georges Moustaki comme dans la Grèce antique, le métèque désigne l’étranger, celui qui vient d’ailleurs.

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«… à qui les Arabes parlaient spontanément en arabe, les Grecs en grec, les Espagnols en espagnol et les policiers en aboyant ?»

Ça, c’est envoyé !

Il est décourageant de constater que les policiers, ceux d’ici comme ceux d’ailleurs, continuent de faire du profilage racial en dépit du simple bon sens.

Et c’est quelqu’un qui se méfie beaucoup de l’islam qui vous le dit. De l’islam, mais pas des caractéristiques physiques des gens. L’islam n’est pas une race, comme on le répète souvent.

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« Mon père était Français »
Comme j’aurais aimé rencontrer cet homme! J’aime imaginer que je suis cet homme et que je me comporte comme lui.
Jusqu’à l’âge d’environ 30 ans j’ai proclamé bien haut que je n’étais pas raciste. Puis vint une occasion où j’ai pris conscience que je n’étais pas sans préjugés. Fort heureusement je suis encore fier de la réaction que j’ai eu il y a environ 50 ans puisque je suis aujourd’hui âgé de plus de 80 ans.
C’est pourquoi je me plais à dire depuis ce moment-là : « Je suis raciste mais je me soigne » . En réalité cela devrait plutôt se traduire par: « Je ne renonce pas à mes préjugés qui sont des réflexes de survie mais j’accepte de bonne grâce de les remettre en question chaque fois que l’occasion m’en est donnée ». Il ne faut pas négliger que les préjugés ne sont pas nécessairement défavorables; Il est donc possible qu’une personne puisse être favorisée par un préjugé favorable. C’est pourquoi je pense que l’attitude de votre père était la plus appropriée. Ceci même s’il faut montrer beaucoup de patience.
Il serait bon également de rappeler que les personnes « racisées » ne sont pas les seules à se percevoir victimes de préjugés. Beaucoup de Québécois de souche en souffrent également.

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Je me souviens (!) avoir marché dans les rues du Petit-Champlain à Québec avec deux femmes inuites qui étaient venues du Nunavut et dans un magasin une personne bien intentionnée a voulu leur parler en mandarin, croyant qu’elles étaient Chinoises… Comme quoi les apparences peuvent être trompeuses.

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