Mon petit-déjeuner avec Saku Koivu

En 1997, Carole Beaulieu a rencontré Saku Koivu, alors joueur de centre pour le Canadien de Montréal. En rappel, voici ce portrait du «Tintin finlandais», qui vient d’annoncer sa retraite.

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(Article original paru en avril 1997 dans L’actualité)

* * *

Hän tekee maalin!

C’est ce que crient les fans de Saku Koivu quand, en pleine nuit finlandaise, ils le voient à la télé qui «fait un but». Accros du Canadien, ils ont créé un site Web pour vanter les mérites de leur héros et dévorent ses chroniques dans le journal local.

Les nuits ne sont plus tout à fait les mêmes en Finlande depuis l’arrivée à Montréal du jeune joueur de centre Saku Koivu. «Les lendemains de match du Canadien, nous sommes nombreux à dormir pendant les cours», raconte un étudiant d’Helsinki qui ne rate pas une seule des rencontres diffusées la nuit en Finlande de 2 h à 5 h. Il suit également les performances de son héros sur Internet. Même en difficulté, les Glorieux voient s’étendre leur fan club outre-Atlantique !

Koivu était déjà une mégastar en Finlande avant de se joindre au Canadien l’an dernier. Médaillé de bronze aux Jeux olympiques de Lillehammer, médaillé d’argent au championnat européen de hockey en 1994, il est devenu un héros national en 1995 lorsqu’il a mené l’équipe de son pays à son premier Championnat du monde de hockey. «La Finlande est un petit pays, et Koivu nous fait briller sur la scène internationale», explique Antti Nyrhinen, un Finlandais qui étudie le commerce international en Estonie, un pays voisin.

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Saku Koivu (son vrai prénom est Sakari) est le seul joueur du Canadien pour qui ses fans ont créé un site Web : KoivuLand [NDLR : introuvable en 2014]. Régulièrement mis à jour par un jeune Sri Lankais émigré en Ontario, le site est un délire de statistiques, de photos et de textes tirés de divers journaux. On y trouve même des traductions de la chronique que le joueur de 22 ans signe chaque semaine dans Turun Sanomat, le quotidien de la ville de Turku, sur la côte sud-ouest de la Finlande. (Il n’écrit pas lui-même sa chronique. Il la dicte à un journaliste qui met en forme ses commentaires sur sa vie à Montréal.) La Finlande détient le record (en pourcentage) de foyers branchés sur Internet et le jeune prodige a lui aussi un ordinateur. Mais il a peu de temps pour naviguer sur l’inforoute en cette fin de saison où l’avenir de la Sainte-Flanelle-en-déroute semble reposer sur ses épaules.

«Mon objectif, c’est de faire gagner l’équipe», me dit-il entre deux bouchées du gargantuesque petit-déjeuner qu’il dévore sous le regard curieux des serveuses du restaurant L’Ovation, qui veulent savoir «s’il a une blonde» !

Eh oui! Il en a une. Tiia, une jeune Finlandaise de 23 ans qui l’a suivi à Montréal et lui mitonne son plat favori : un macaroni au boeuf et au lait. Ils se sont connus à 15 ans à l’aréna où elle s’entraînait au patin artistique. Ils se sont revus à la pizzeria, deuxième lieu de rencontre favori des jeunes après l’aréna. L’histoire dure encore.

Saku Koivu, c’est Tintin. Blond, les yeux bleus, le teint clair, le toupet en bataille, le regard franc. Hors de la patinoire, c’est un jeune homme bien élevé : ponctuel, sérieux, charmant. Du genre à signer des autographes en souriant et à baragouiner tous les mots de français qu’il connaît pour faire plaisir aux enfants (il suit des cours privés). En Finlande, l’an dernier, un match-bénéfice — Saku’s All Stars — organisé en son nom a réuni 12 000 personnes et a permis d’amasser 150 000 dollars pour un hôpital pour enfants. «Saku croit aux valeurs familiales», explique son agent, Dan Baizley, avocat à Winnipeg. «Il sait s’amuser, mais il a aussi du cœur au ventre et une éthique du travail.»

Sur la glace, il est rusé, intelligent, habile, tenace. Il ne mesure que 1,75 m (5 pi 9 po), mais ferraille dans les coins comme s’il avait la carrure d’un Eric Lindros. Il aime le cidre plus que la bière, se flagelle à coups de branches de bouleau lorsqu’il prend un sauna (une pratique courante en Finlande) et encaisse 1,3 million de dollars américains par année pour pousser une rondelle jusque dans un filet et griser des amateurs de hockey en manque de beaux jeux et de buts emballants. «Sa-ku ! Sa-ku !» scandait la foule au début de la saison chaque fois qu’il s’emparait de la rondelle. Tout en se demandant d’où venait ce Finlandais qui menaçait de donner une âme au Centre Molson.

Koivu (qui signifie… «bouleau» en finlandais et est un nom aussi répandu là-bas que Gagnon au Québec) est né à Turku, une ville médiévale de 160 000 habitants dont le centre est traversé par une jolie rivière et qui abrite le plus vieux festival de rock du monde et le plus vieil orchestre symphonique du pays. Mais Saku préfère la musique pop de Yö, un groupe finlandais, aux concerts classiques.

Sa mère, Tuire, 43 ans, est infirmière. Son père, Jukka, également âgé de 43 ans, est entraîneur de TPS Turku (rien à voir avec la taxe canadienne sur les produits et services !), la meilleure équipe de hockey de Finlande. Ils avaient 20 ans et pas beaucoup d’argent quand Saku est né.

Pendant des années, les Koivu habitent un petit appartement rue Mäkilänpolku, à une quinzaine de minutes du centre-ville. Saint Nicolas y vient en personne remettre les cadeaux. On va à l’église luthérienne le dimanche. À trois ans, Saku sait patiner (sur des patins à deux lames), et son père transforme un terrain vague en patinoire pour qu’il puisse jouer avec ses copains au jääkiekko (hockey). «Ces hivers-là me manquent, raconte-t-il. Depuis quelques années, il ne fait pas assez froid en Finlande et on ne peut patiner dehors plus d’une vingtaine de jours. Je déteste les hivers pluvieux.»

Enfant, il s’amusait à «être» un joueur de hockey. Assis sur un tabouret, dans la cuisine, il imitait les joueurs dans toutes leurs activités. «Il disait: “Maintenant je prends une douche”, et faisait les gestes appropriés», raconte sa mère, de passage à Montréal avec toute la famille pour les fêtes de Noël (fêtes qui ont inclus un sauna en famille dans un hôtel du centre-ville!). «Puis il disait: “Maintenant, je donne une entrevue à la télévision”, ou “Maintenant je suis dans l’autocar.” C’était très drôle.»

Lorsque ses parents refusaient de lui donner raison, Koivu s’enfermait dans sa chambre en claquant la porte et donnait des coups de pied sur les meubles, ajoute sa mère en riant. Toute la famille savait qu’il valait mieux se taire, dans la voiture, au retour d’un match que son équipe avait perdu. Le garçon avait la colère froide. «Il est… itsepäinen», affirme son père lorsqu’on lui demande quel est le défaut de son fils. «Quand il a décidé de faire à sa tête, il n’écoute personne. Pas même l’entraîneur. Ce n’est pas bon.» Itsepäinen… opiniâtre, têtu, un peu tête de cochon, quoi.

Passer deux heures avec les parents Koivu, Saku et leur autre fils Mikko, 14 ans, donne envie de faire un documentaire sur les plaisirs de la vie de famille. «Ils sont très complices tous les quatre», confirme Dan Baizley. Et ils n’ont accepté de me dire le gros mot finlandais que les joueurs utilisent pour s’insulter que si je promettais de ne pas le publier !

Saku avait neuf ans quand Jari Kurri, un Finlandais, a aidé les Oilers d’Edmonton à remporter leur première coupe Stanley. Et le gamin de Turku s’est mis à rêver. Adolescent, il étudie attentivement le jeu de Wayne Gretsky et de Kurri. Puis celui de Mario Lemieux. Mais il ne fait qu’«emprunter» ce qui l’intéresse. Il veut être Saku Koivu. Personne d’autre. Le meilleur…

Koivu est de la génération des joueurs diplômés du premier programme sports-études du pays, au lycée sportif Aurajoki, à Turku. «Sans ce programme, la Finlande n’aurait jamais pu “produire” un tel joueur aussi rapidement», dit Juhali Wahlsten, 58 ans, professeur d’éducation physique et ex-capitaine de l’équipe nationale finlandaise.

Au lycée, il est un bon élève. Sans plus. Ses talents de hockeyeur n’éblouissent personne. «C’était un bon joueur, mais pas un très bon patineur», dit Wahlsten. Mais il est ambitieux, et l’influence qu’il exerce sur ses coéquipiers le fait remarquer. «C’est un leader, dans le vestiaire comme sur la patinoire. Un joueur d’équipe, un bon “fabricant” de jeux.»

Premier choix du Canadien au repêchage de 1993, Koivu aurait pu être un épisode de plus dans la succession des mauvais choix de la direction du club au cours des dernières années. (Qui se souvient d’Alfie Turcotte et de Doug Wickenheiser ?) Mais, cette fois, Montréal a écouté ses dépisteurs européens et a misé sur Koivu. On lui offre de déménager tout de suite en Amérique, mais il craint de se voir imposer un séjour dans les ligues mineures et choisit plutôt de rester en Finlande. Ces deux années seront déterminantes: il brille au Championnat d’Europe et aux Jeux olympiques d’hiver. En 1995, il mène l’équipe de Finlande à son premier championnat du monde. «Après ça, dit-il, je me sentais prêt à affronter la Ligue nationale.» Il s’y taille une place dès sa première saison.

«Il me rappelle Bobby Clark», dit l’ex-dépisteur du Canadien André Boudrias, évoquant avec admiration ce joueur-vedette des Flyers de Philadelphie, célèbre pour sa maîtrise du jeu mais aussi pour sa façon, parfois un peu anarchiste, de porter des coups (coudes et bâton) rapides et inattendus pendant que l’arbitre regardait ailleurs. «Saku est un peu… vicieux.»

Tintin, vicieux ? «Je n’aimais pas cet aspect de son jeu», se souvient l’entraîneur Juhali Wahlsten. «Il prenait parfois plaisir à frapper les plus faibles. Je le lui ai dit, et il n’a pas apprécié.» Koivu, lui, ne se souvient ni d’avoir eu ce défaut, ni qu’on lui en ait fait le reproche. Et il n’aime pas qu’on le questionne à ce sujet. «Je déteste perdre», finit-il par admettre. «Jeune, j’étais très rapide et je bousculais pas mal les plus lents. Je frappais ici et là. C’est sans doute ce que Wahlsten veut dire. Je suis très agressif.»

Lorsqu’il propulse ses 81 kilos (178 livres) de muscles dans les coins, Saku n’a plus rien de Tintin. C’est Rackham le Rouge. «Comme tous les joueurs européens, qui ont l’habitude d’un jeu moins physique, Saku doit se faire respecter, dit son agent. Les adversaires qui s’y frottent découvrent vite qu’il est fort et ne fait pas de cadeaux.»

Koivu attribue sa force physique aux exercices exténuants que l’entraîneur russe Vladimir Jursinov imposait aux joueurs de TPS Turku. «On s’entraînait même lorsqu’on était fatigués», raconte-t-il. À Montréal, quand Mario Tremblay lui a conseillé de ne pas participer aux entraînements optionnels, Koivu a écrit dans sa chronique qu’il n’était pas venu en Amérique «pour admirer l’architecture ou courir les magasins». «J’ai compris maintenant: avec une saison de 82 matchs, je dois apprendre à me ménager», dit-il.

Lourd d’une dizaine de kilos supplémentaires de muscles — résultat d’un été de musculation en 1996 —, la vedette du Canadien n’a pas perdu l’incroyable équilibre qui mystifie ses adversaires. Comme une poupée lestée de plomb, il vacille parfois mais tombe rarement. «J’aurais voulu jouer comme lui quand j’étais jeune», déclarait Mario Tremblay dans une entrevue accordée au Globe and Mail. «Je n’avais pas son talent.»

Un peu avant Noël, alors qu’il était exclu du jeu pour deux mois à cause d’une blessure au genou, Koivu se rongeait les ongles en contemplant la débâcle du haut de la passerelle réservée à la presse. Lorsqu’il reprit son poste, en février, les Glorieux languissaient plus près de la queue que de la tête de leur division et leurs chances de participer aux séries éliminatoires étaient faibles. Koivu n’avait plus guère d’espoir de compter les 30 ou 35 buts qu’on lui prédisait, mais seul le moral de ses coéquipiers lui importait. «Saku est un gars d’équipe, il est parfait», dit Jani Kiviharju, 21 ans, un joueur de TPS Turku à qui le diable en personne n’arracherait pas un seul commentaire négatif sur son meilleur ami.

Koivu aime «être avec les gars». Blessé, il a quand même fait quelques voyages avec ses coéquipiers. Le comédien Michel Barrette, qui a participé à une «opération assimilation» des quelques joueurs étrangers du Canadien lors d’une émission de Julie Snyder (L’actualité, 1er mars 1997), n’a pas eu de difficulté à le convaincre de goûter à la poutine, d’apprendre la danse des canards et de dire «la puck roulait pas pour nous autres à soir».

«Saku sait s’amuser. C’est un heureux mélange du sérieux Jari Kurri et de l’enthousiaste Teemu Selanne», explique son agent, Dan Baizley, en comparant les Finlandais les plus connus de la Ligue nationale de hockey (LNH). «Je ne suis pas timide, dit Koivu. Mais je suis plus discret que Teemu.»

Il ne possède pas cinq voitures comme Selanne, le flamboyant joueur des Mighty Ducks d’Anaheim, en Californie. Il conduit une Jeep Cherokee et habite un appartement «peu meublé» du Vieux-Montréal. Quand il n’est pas sur la patinoire, lui et Tiia vont au cinéma ou se baladent à pied dans les rues de Montréal. «On n’a pas besoin d’argent quand on joue au hockey, dit-il. Il faut l’investir pour l’avenir.»

Après une dizaine d’années dans la Ligue nationale, Saku prévoit retourner en Finlande avec Tiia ; le couple veut se lancer en affaires. Saku jouera pour son ancienne équipe, TPS Turku, avec quelques copains, aussi vétérans de la LNH. Il retournera aux études ou deviendra entraîneur. «Le gars a une tête sur les épaules», dit son coéquipier Marc Bureau. «Pour une recrue, il est très sérieux. Il sait où il va.»

Koivu et Tiaa veulent deux enfants et une mökki, une maison en forêt tout près d’un des 188 000 lacs de la Finlande. Une maison toute pareille à celle des parents Koivu : pas d’électricité, des toilettes à l’extérieur, un sauna. «C’est le seul endroit où il se détend vraiment, dit Tiia. Il se promène en forêt, va à la pêche.» Son poisson favori ? Le hauki — prononcez hockey ! —, un brochet aux crocs de carnassier.

Comme son père l’a fait avant lui, Saku arrosera peut-être un bout de terrain isolé pour y faire surgir une patinoire. Loin des arénas et des surfaceuses Zamboni, un petit bout d’âme du hockey battra encore.

Photo de Saku Koivu : Graham Hughes/La Presse Canadienne

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