Mon voisin est un délinquant sexuel… repenti

Trouver du travail, un logement, bâtir un réseau social… Pas facile pour des délinquants sexuels de réintégrer la société après des années de détention. C’est là que les Cercles de soutien entrent en scène.

Ill : Hervé Blondon

Rien ne distingue le bâtiment en brique brune de ses voisins de la rue D’Iberville, à Montréal. Et c’est tant mieux. Les hommes qui y entrent préfèrent passer ina­perçus. Délinquants sexuels, violeurs, pédophiles récemment sortis de prison, ils sont une vingtaine à venir chaque semaine dans les locaux des Cercles de soutien et de responsabilité (CSR). Ils y rencontrent un groupe d’entraide composé de bénévoles qui les accueillent, les écoutent et les guident, formant un pont entre la prison et la liberté.

Pas facile de faire preuve d’ouverture envers ce type de criminels. Mais la société québécoise, qui mise sur la réadaptation, n’a pas d’autre choix que d’adopter des mesures qui les aident à se réinsérer. L’opposition farouche du Québec au projet de loi C10 du gouvernement fédéral (qui prône entre autres le durcissement des peines de prison) a témoigné de son attachement aux valeurs de la justice réparatrice, fondée sur la notion de pardon, mais aussi de responsabilisation de l’agresseur envers ses crimes.

Une fois libérés, au terme de leur peine, les délinquants sexuels se retrouvent isolés socialement et affectivement. Trouver du travail, un appartement, reconstruire un réseau social est difficile pour eux. Ce stress crée un terreau propice à une récidive, constatent des spécialistes en réinsertion sociale.

« C’est extrêmement difficile de refaire sa vie, confirme Katia Lavallée, psychologue et directrice du Centre d’entraide et de traitement des agressions sexuelles des Laurentides, à Saint-Jérôme. Il y a beaucoup de méfiance, de honte autour d’eux. Les Cercles de soutien créent un filet de sûreté et les aident à reprendre leur place dans la société. »

Pierre (nom fictif), 49 ans, est l’un de ceux qui fréquentent les CSR de Montréal. Grand costaud aux yeux doux, il a purgé une peine de quatre ans de prison pour un crime sexuel. Sorti il y a un an, il a trouvé ici une planche de salut et, surtout, la volonté de changer. « Quand on s’engage dans un Cercle de soutien, il faut vouloir s’aimer, et se pardonner aussi, raconte-t-il.  J’étais tanné de vivre avec des remords. À un moment, il faut se donner une petite tape sur l’épaule, puis se dire : envoye, avance ! »

C’est en 1994, dans un Ontario encore traumatisé par la révélation des crimes sexuels commis par Paul Bernardo et Karla Homolka, que le premier Cercle de soutien est né. Un pédophile plusieurs fois récidiviste allait sortir de prison, à Hamilton, après y avoir purgé la totalité de sa longue peine. Aucun proche ne l’attendait à sa sortie. Et les risques qu’il commette de nouveau un crime étaient très élevés. Le Service correctionnel du Canada a alors demandé à un pasteur qui l’avait déjà rencontré en prison de l’aider dans sa réintégration. Avec des bénévoles, il a décidé de créer un cercle autour de l’ex-détenu pour le soutenir. L’expérience, qui s’est révélée très utile, a été répétée quelques mois plus tard à Toronto, là encore avec de bons résultats.

Compte tenu de ces succès, le modèle a été repris d’un bout à l’autre du pays. Au Québec, les Cercles de soutien et de responsabilité accueillent des délinquants sexuels à haut risque de récidive. « Plusieurs de nos membres sont déjà déclarés « délinquants à contrôler », explique Jean-Jacques Goulet, coordonnateur des CSR à Montréal. Une infraction de plus, et ils seront automatiquement classés comme « délinquants dangereux ». Ils ne pourront alors plus jamais sortir de prison. » Pour eux, il s’agit souvent de la dernière chance.

Soutenus par le Service correctionnel du Canada et par le ministère canadien de la Sécurité publique, les Cercles sont présents dans trois régions du Québec : Montréal, Québec et Laval-Basses-Laurentides. À Montréal, les CSR francophones sont administrés par l’Aumônerie com­mu­nautaire de Montréal, organisme chargé par le Service cor­rec­tionnel d’accompagner les ex-détenus. Le pendant anglophone relève des Montreal-Southwest Community Ministries, une organisation interconfessionnelle chrétienne. Le Québec compte actuellement une vingtaine de « membres actifs » engagés dans un Cercle, tous d’ex-détenus comme Pierre.

Issu d’une famille de 12 enfants éparpillés aux quatre coins de la province, Pierre s’est retrouvé fin seul à sa sortie de prison, dans une ville qui lui était inconnue, Montréal. Les Cercles l’ont aidé à se reconstruire une vie et une santé psychologique après sa détention. À la différence de groupes d’entraide comme les Alcooliques Anonymes, les CSR privilégient une approche individuelle plutôt que de groupe. Chaque cercle est formé d’un ex-détenu (le membre principal) et de trois ou quatre bénévoles. La première rencontre est déterminante. « Le membre princi­pal doit raconter son « cycle d’offense », explique Jean-Jacques Goulet. Il faut qu’il surmonte sa honte, qu’il raconte ce qu’il a fait de pire dans la vie, et cela, devant des gens qui vont accepter quand même de l’accompagner. »

Géraldine, 21 ans, étudiante en criminologie, est bénévole dans un CSR depuis janvier 2011. Après avoir été formée, notamment par le Service correctionnel du Canada, elle accompagne avec trois autres bénévoles un violeur récidiviste de 50 ans. « Mon entourage a un peu de mal à comprendre pourquoi je fais ça, dit-elle. Je n’excuse pas ce qu’il a fait, mais je suis capable de voir que, au-delà de ses actes, c’est un humain. »

Jean-Jacques Goulet, des CSR de Montréal, est convaincu qu’il faut changer les mentalités. « À lire les journaux, on a l’impression que tous les agresseurs sexuels récidivent, qu’il n’y a rien à faire, qu’il faudrait leur infliger la peine de mort, dit-il. Pourtant, il y a plein de choses qu’on peut faire pour les aider à redevenir des membres de la société. »

Pour Pierre, tous les espoirs sont permis. Après avoir habité un an en maison de transition, il s’est trouvé du travail et emménage bientôt dans son propre appartement. « Maintenant, je peux dire que je suis heureux de vivre, confie-t-il. Même si j’ai encore des remords, je ne me laisse pas bloquer par ça. Il faut s’arrêter au mal qu’on a fait, mais il faut aussi penser au bien qu’on peut faire. Et ça, les Cercles m’ont aidé à le comprendre. »

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Ailleurs aussi

Au Canada, on trouve des Cercles de soutien dans presque toutes les provinces. Et plusieurs États américains, la Belgique, l’Italie, les Pays-Bas, l’Afrique du Sud, la Lettonie, la France et le Royaume-Uni ont importé le modèle en l’adaptant à leur réalité carcérale.

 

Les chiffres parlent

Selon une étude du Service correctionnel du Canada, le taux de récidive des délinquants sexuels membres d’un Cercle est de 5 %
après deux ans, alors que celui des délinquants qui ne fréquentent pas de Cercle est de 17 %.