Montréal est bien vivante

Dans un vibrant hommage à la résilience de la métropole, l’environnementaliste Karel Mayrand demande aux pleureuses et autres oiseaux de malheur de cesser leurs jérémiades et de plutôt se remonter les manches.

Photo : L'actualité

Ancien directeur général pour le Québec et l’Atlantique de la Fondation David-Suzuki, l’auteur est maintenant président-directeur général de la Fondation du Grand Montréal.

À la mi-août, un auteur et investisseur new-yorkais annonçait sur LinkedIn la mort de New York. Il en donnait pour preuve les témoignages anecdotiques de personnes privilégiées de son entourage qui avaient quitté New York et n’avaient pas l’intention d’y revenir. La ville avait perdu son énergie. Privée de théâtres, de restos et de comedy clubs, la Grosse Pomme était morte pour de bon. Ce texte lui a valu une réplique cinglante de Jerry Seinfeld dans le New York Times qui se résume à ceci : New York va rebondir, grâce aux New-Yorkais.

Je me suis rappelé ce texte en lisant les nombreuses chroniques d’humeur écrites ces dernières semaines pour annoncer la déchéance de Montréal. Faut-il le rappeler, Montréal a été, avec New York, l’une des villes d’Amérique du Nord les plus durement frappées par la COVID-19, et elle est – de loin – l’épicentre de la pandémie au Canada. Alors que nous pleurons encore la mort de près de 3 500 personnes à Montréal – plus que lors des attentats du 11 septembre 2001 –, il y a quelque chose de foncièrement déplacé à voir des chroniqueurs manquer de la compassion la plus élémentaire envers notre ville et ses citoyens en publiant des textes qui dépeignent Montréal comme si elle était devenue Tchernobyl. Pendant qu’ailleurs dans le monde les gens s’entraident pour mieux se relever, ici, il est de bon ton d’écraser une ville qui a un genou par terre. Parce que c’est tendance. Si Camus réécrivait La peste aujourd’hui, il devrait y faire figurer des Cassandre qui haranguent les foules en annonçant la disparition d’Oran.

Le bal a été lancé par un dude qui a annoncé au début d’août qu’il quittait Montréal, pour finalement révéler dans le même texte – il faut le faire – qu’il avait dans les faits quitté la ville 10 ans plus tôt. Le gars a vendu son duplex (à profit, merci Montréal !) pour déménager en banlieue. Ce qu’il reprochait à Montréal ? Le stationnement, la circulation et les nids de poule. Je l’imagine aller souper au Boston Pizza le long de l’autoroute 15 le jeudi soir, apprécier le stationnement gratuit et surtout ne pas avoir à stationner en parallèle son camion Ford F-150. Devrait-on ouvrir des Boston Pizza avec stationnements gratuits surdimensionnés pour le ramener en ville ?

Puis, ce fut la litanie des chroniques dénonçant une prétendue guerre à l’automobile parce qu’on a piétonnisé une demi-douzaine de rues et aménagé 90 kilomètres de pistes cyclables, sur un total de 4 050 – vous avez bien lu : 4 050, quatre-mille-cinquante – kilomètres de voies de circulation ! C’est 2 % des rues de Montréal qui ont été touchées. Give me a break ! Vous avez perdu quoi, 10, 12 minutes, quelques fois durant l’été ? Vous avez été obligés de réduire votre vitesse à 30 km/h ou d’attendre derrière quelqu’un qui tournait à gauche ? Vous avez dû céder le passage à un cycliste qui arrivait dans votre angle mort sur une voie sécurisée ? Et vous prétendez que, ce faisant, on a brimé votre liberté ? Soyons sérieux. On a un petit peu dérangé vos privilèges. En pleine pandémie, vous avez patiemment accepté de faire la file à la SAQ pendant 25 minutes pour acheter votre Chablis Premier Cru, mais vous êtes montés aux barricades dès qu’un cône orange ou un cycliste vous a fait faire un détour. Ça en dit plus long sur vos priorités que sur Montréal.

Mais assez parlé des oiseaux de malheur. Parlons plutôt de Montréal. Je suis arrivé ici en 1991. On annonçait déjà la mort de notre ville, comme celle de New York d’ailleurs. C’était la récession du début des années 1990. Il y a eu deux meurtres dans ma rue en trois ans. Au centre-ville, les vitrines placardées des magasins fermés se comptaient par dizaines entre les néons des bars de danseuses. Le marché immobilier était anémique. Dans les journaux, les chroniques étaient encore pires qu’aujourd’hui. Je me souviens aussi de mon premier voyage à New York en 1990 : des montagnes d’ordures partout, des carcasses de voitures brûlées, des arnaqueurs à tous les coins de rue, des peep-shows partout sur la 42e. Babylone sur le Hudson.

La réalité, chers amis, c’est que les villes comme Montréal et New York ne meurent pas. Elles se relèvent toujours. Je suis certain – j’ai fait mes recherches – que si une bombe soufflait Montréal, la ville repousserait exactement au même endroit, comme ces arbres qui repoussent sur leurs propres souches. C’est ce qui est beau dans la ville, cette énergie qui ne meurt jamais, qui ne dort jamais. Mais voilà, vous vous êtes attachés à un souvenir plutôt qu’à cette énergie qui lui permet de repousser continuellement.

Vous pourrez bien écrire ce que vous voulez sur Montréal, je ne partirai pas. Je suis arrivé ici à 19 ans avec ma conjointe, et nous y sommes encore. Plus je vieillis, plus je me sens Montréalais, avant toute autre identité. Et aucune attaque teintée de mépris ou d’ignorance n’y changera quoi que ce soit. Nous avons choisi d’élever une famille ici. Nos enfants ont aujourd’hui 16 ans. Ce sont de vrais Montréalais, avec leur patois qui intègre des mots de créole, d’arabe, de joual et d’anglais. Et je peux vous dire une chose : pour eux, la ville n’est pas morte. Elle est pleine d’avenir, parce qu’eux, ils regardent en avant. Ils ont encore les yeux pour découvrir et créer la ville.

Seinfeld se demande dans son texte si New York fait partie des États-Unis. Sa réponse est savoureuse : « En quelque sorte. » C’est pareil pour Montréal. Nous sommes une île, une espèce de demi-république de bagel que personne ne semble comprendre, même pas les Montréalais, qui s’en foutent un peu d’ailleurs. Et c’est peut-être ce qui vous dérange le plus : Montréal ne cadre pas dans votre vision du monde. Elle n’entre pas dans vos petites cases. Vous vous attendez à quoi d’une ville qui a un stade avec une tour penchée ? Alors, vous laissez libre cours à votre frustration envers cette ville et ses habitants, qui ne font rien comme vous voulez.

Comprenez-moi bien : Montréal souffre, comme la plupart des grandes villes du monde, parce que les villes symbolisent maintenant le pire de la pandémie. Les gens hésitent à revenir. Cette ville – notre ville – unique au monde est blessée et elle a besoin d’amour. Alors on fait quoi ? On retrousse nos manches, on se crache dans les mains et on reconstruit. Parce que c’est ce que font les habitants des grandes villes de ce monde. Et Montréal, n’en doutez jamais, a l’énergie d’une grande ville qui renaît toujours.

Vous me permettrez de conclure en paraphrasant la conclusion de Seinfeld :

Les villes ne meurent pas. Elles changent. Elles mutent. Elles se réinventent.

Vous dites que Montréal ne s’en sortira pas cette fois.

C’est vous qui avez baissé les bras.

Ce virus stupide finira par lâcher prise. Comme vous.

Et nous allons continuer de vivre à Montréal si cela vous convient.

Notre ville va se relever.

Grâce à tous les Montréalais qui, contrairement à vous, l’auront aimée et comprise, seront restés et l’auront reconstruite.

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Toujours d’une condescendance inouïe, ce Karel Mayrand. Mais je n’en attends pas moins de quelqu’un qui a mangé dans la main de Projet Montréal depuis les débuts. Que va-t-il faire aujourd’hui, renier ces anciens maîtres? Le jour viendra où tous ces lèche-bottines, écologistes de circonstance, retourneront dans leur trou et laisseront les villes aux vrais citadins, et non aux rabats-joie de la secte vélo. D’ici là, M. Mayrand, continuez à prendre l’argent de la Ville de Montréal pour écrire vos torchons. C’est un cadeau. De rien.

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Monsieur Turmel, vous réussissez à m’accuser dans un court paragraphe d’être condescendant, d’être payé par la ville (faux), de manger dans la main de Projet Montréal (encore faux), d’être un écologiste de circonstance (je ne sais pas ce que ça signifie, je suis écologiste depuis 25 ans), et de faire partie d’une secte du vélo (je suis automobiliste). Je ne vois pas de faits ou d’argumentaire dans votre commentaire. Seulement des attaques personnelles contre moi. Mais je vois que je ne suis pas un vrai citadin alors éclairez-moi, j’imagine que vous en êtes un ? Qu’est-ce que c’est au juste un vrai citadin?

Je me demande à qui s’adresse cette chronique farcie de préjugés et de colère. Surtout, je me demande quel bien elle fait et à qui.
Nous traversons une période difficile pour tous, y compris pour le chroniqueur Mayrand et pour les lecteurs de L’actualité. Ce texte ne me choque pas pas plus qu’il me réjouit. Il me déprime immensément.

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Beau texte rempli d’espoir. Merci. Je ne suis pas Montréalaise, mais je suis heureuse que cette ville batte inlassablement sa cadence au coeur du Québec et continue d’attirer et de nourrir des talents qui viennent de partout au monde. Ne faites pas de cas des esprits étroits et mesquins.

Il semblerait que Karel Mayrand ne sache pas très bien faire la distinction entre le nombre de kilomètres de voies et leur catégorisation. On ne peut pas être expert en tout évidemment. En piétonnisant ne serait-ce qu’une centaine de kilomètre de voies, on peut foutre un joyeux bordel en s’y prenant bien. Surtout lorsqu’il faut composer avec des centaines de chantiers et des cônes oranges un peu partout. À moins d’être dément, on ne décrète pas un réseau express vélo sans en mesurer tous les tenants et les aboutissants.

Ce qui me semble relever de l’évidence, c’est que pandémie ou pas, on n’est pas des champions de la planification urbaine à Montréal. Une réalité qui dure, perdure depuis des décennies, une vacuité qui était déjà d’actualité du temps du maire Drapeau qui avait certes une vision internationale de sa ville mais qui était tout simplement incapable de procéder à ces changements structuraux dans l’ordre.

S’il ne fallait que garder une seule image de cette gabegie, de ces dilapidations incohérentes de fonds publics, il faudrait se ressouvenir de ce Stade Olympique pas fini lors de l’ouverture des JO de 1976. Quelle vision pitoyable.

Ceux qui lui ont succédé n’ont pas été à la hauteur de leurs offices, seul Denis Coderre y voyait un petit peu plus clair. Mais… la démocratie étant ce qu’elle est, ceux qui président aux destinées de la communauté ne sont pas nécessairement ceux qui ont tous les talents pour faire avancer le schmilblick ; à tout cela s’ajoute une absence de planification urbaine pour l’ensemble des couronnes qui gravitent autour de la métropole, puisque seule la collecte de taxes foncières compte ; ainsi on obtient un tout qui fait plutôt peine à voir.

Mais… tout le monde préférera se mettre la tête dans le sable car personne ne veut manger des croûtes de pain noir lorsqu’on peut encore manger de la brioche à bon prix.

Ce que monsieur Mayrand ne comprend pas manifestement, c’est que ce qui meure dans une ville, ce sont les gens. Le fait que d’autres personnes viennent y remplacer des morts ne démontre pas de la vitalité d’une ville. Cette énergie à laquelle il fait référence relève plutôt de toutes formes de libidos morbides. Il y a un taux de morbidité élevé à Montréal. Comment peut-on révérer l’environnement et refuser de voir dans son propre milieu de vie ces évidences-là ?

La vie en général se nourrit d’illusions. Merci donc à monsieur Mayrand de partager les siennes avec nous. Je conjecture que nous en reparlerons peut-être un jour dans dix ans ou encore avant. Les conclusions empruntées à Jerry Seinfeld sont fausses, elles sont purement cabotines et théâtrales. Il n’y a guère que les fous qui se réinventent tout l’temps. Alors peut-être que Montréal est un grand asile où l’aliénation trônerait en seigneur et maître.

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Karel, mille fois merci pour chaque mot! Merci de remettre les choses en perspectives. Merci pour l’espoir et pour L’ENGAGEMENT CITOYEN afin de donner tord aux « gérants d’estrade » au autres prophètes de malheur
Je suis une montréalaise d’adoption, peut-être plus fervente que les natifs, (bien qu’attachée à notre Bas St-Laurent d’origine) qui sait! Quand je suis venus me réinstaller à Montréal, il y a plus de vingt ans, nos nous sommes abonnés à Communauto. Cette formule d’autopartage fait partie de ma qualité de vie montréalaise puisque je peux marcher et prendre les transports en communs pour la majorité de mes besoins de déplacement. Depuis le début de la pandémie je découvre les ruelles vertes de mon quartier, les officielles et les traditionnelles . J’apprécie la patience, la politesse de mes concitoyens dans les files d’attentes. La liste serait longue pour dire que mon coeur est ici et que partager notre amour pour cette ville est peut-être aujourd’hui un geste militant, à tout le moins un geste de réconfort.

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Merci pour votre très bon texte, Monsieur Mayrand. Le plus grand problème de Montréal, ce sont ces citoyens qui passent leur temps (et même toute leur vie) à chialer contre leur ville.

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J’aurais tendance à dire que le « plus grand problème de Montréal », ce sont moins ces citoyens que ceux qui justement n’y vivent pas, et qui pourtant passent « leur temps (et même toute leur vie) à chialer contre leur ville ».

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J’aimerais vraiment savoir d’où vient votre statistique de 2%, j’imagine que vous comptez chaque kilomètre de route de l’ouest de l’île jusqu’à Pointe-aux-Trembles. C’est une jolie façon de comptabiliser des routes dans quartiers qui ne font absolument pas partie du débat. La réalité est que, dans les quartiers centraux, la circulation est insupportable, pas seulement à cause des pistes cyclables, mais aussi à cause des travaux, des rues piétonnes et morceaux de rues transformés en parcs. Étant moi-même cycliste en ville, j’adore le concept des pistes cyclables et je ne suis certainement pas contre l’idée d’élargir le réseau cyclable mais je constate qu’un grand nombre de ces nouvelles voies cyclables ont été aménagées sur des routes en très mauvais état qui rendent l’expérience désagréable et dangereuse. Je pense finalement que l’avènement du télétravail contribue déjà à une diminution significative de la circulation et qu’il n’y avait aucune raison pour être aussi agressif sur la quantité de changements à apporter au réseau routier.

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