Mystérieuse mafia

Qui a tué Nicolo Rizzuto et… pourquoi ? Pour s’approprier la filière québécoise de la drogue ? Pour venger une mort qui date de 30 ans ? Les hypothèses d’un spécialiste du crime organisé.

Mafia : quelle sera la suite ?
Photo : Ryan Remiorz/PC

Une balle mortelle, quelques éclats de verre et une affaire qui passionne le Québec. Nicolo Rizzuto, patriarche de la famille qui règne sur la mafia montréalaise, a été abattu dans sa cuisine le 10 novembre, par un tireur embusqué. Qui a commandé son exécution ? Et pourquoi ? « Certains pourraient être tentés de vouloir restaurer la route originale de la cocaïne », avance le Canadien Antonio Nicaso, journaliste, auteur et professeur d’histoire du crime organisé au Middlebury College, au Vermont.

La mort de Nicolo Rizzuto est le point final d’une année particulièrement sanglante pour la famille italienne, décimée par des assassinats restés impunis. Le chef de l’organisation, Vito Rizzuto, qui purge actuellement une peine aux États-Unis, ne pourra empêcher une nouvelle organisation criminelle d’émerger d’ici son retour, dans deux ans. Un tremblement de terre au sein de la mafia montréalaise et canadienne qui promet des jours incertains.

Antonio Nicaso a écrit 20 livres sur la mafia, dont Les liens du sang et Trafic de drogue (Éd. de l’Homme). Il a notamment collaboré à Mafia inc., publié à la fin octobre par les journalistes de La Presse André Cédilot et André Noël. Selon lui, l’assassinat de Nicolo Rizzuto n’est que la suite logique d’une entreprise d’extermination. L’actualité l’a joint à sa résidence ontarienne.

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Comment expliquer l’assassinat de Nicolo Rizzuto ?

Ceux qui ont tué Nicolo Rizzuto veulent faire le vide autour de Vito Rizzuto. Mais il n’y a pas de guerre pour autant. Les victimes ne sont que d’un côté. Ça ressemble plus à une stratégie d’extermination. Le but des tueurs est de rayer les Rizzuto de la carte. Ils sont en train de tuer tous ceux qui sont proches de Vito Rizzuto, qui sont importants dans son organisation. On veut l’atteindre au cœur.

Pour quelle raison ?

Le groupe à l’origine de ce meurtre — ou de ces meurtres, s’il s’avère que les assassinats des derniers mois sont bel et bien liés — veut probablement mettre la main sur la filière de la cocaïne, les voies que suit le trafic de drogue. Jusqu’à récemment, la cocaïne affluait à New York depuis Montréal. Aujourd’hui, 80 % arrive du Sud, notamment du Mexique, où le réseau est contrôlé par des cartels. Certains pourraient être tentés de vouloir restaurer la route originale.

On peut aussi regarder du côté de l’industrie de la construction. Selon le sergent de la GRC Lorie McDougall, qui est venu témoigner à Rome le 23 juin dernier dans une affaire de blanchiment d’argent impliquant les Rizzuto, la mafia contrôle la majeure partie de l’industrie de la construction au Québec. Et toujours selon le sergent McDougall, les Rizzuto prenaient un pourcentage sur chaque contrat. Québec a annoncé qu’il investira 42 milliards de dollars dans des travaux d’infrastructures au cours des cinq prochaines années, ça fait un certain pactole !

On peut aussi penser au clan des Calabrais, qui pourrait chercher à venger la mort de Paolo Violi, assassiné en 1978. Une règle importante de la mafia est que la vengeance n’a pas de date d’expiration. Il n’est donc pas improbable que les Calabrais aient mis en place cette vendetta, 30 ans plus tard, au moment où les Rizzuto sont plus faibles que jamais. Tout est possible. Il y a tellement de raisons de vouloir remplacer les Rizzuto…

Trouvera-t-on les responsables un jour ?

Identifier un groupe sera très compliqué. Tous ceux qui ont été un jour proches des Rizzuto se sont aujourd’hui retournés contre eux. Nicolo Rizzuto a été tué devant sa femme et sa fille, ce qui est une véritable insulte. Il a été tué pour montrer que les Rizzuto ne sont plus les chefs. On aura une idée plus claire de qui a fait le coup lorsqu’on verra l’ascension d’un nouveau groupe à Montréal.

Peut-on s’attendre à une escalade de la violence dans les prochains mois ?

Dans des circonstances « normales », la mort de Nicolo Rizzuto père entraînerait des représailles. Mais la mort de son petit-fils, en décembre 2009, considéré comme le successeur du clan, aurait été plus susceptible encore d’être vengée. L’enlèvement de Paolo Renda, beau-frère de Vito Rizzuto, au printemps 2010, n’aurait-il pas été susceptible de l’être aussi ? Et l’assassinat d’Agostino Cuntrera, un proche de Vito Rizzuto, en août ? Ce qui se passe n’a rien d’habituel.

L’absence de représailles ne peut signifier qu’une chose : les Rizzuto ont été incapables de déterminer d’où provenait la menace ou d’organiser la riposte. Les rumeurs veulent que les gangs de rue soient derrière le meurtre de Nicolo fils. Or, à l’exception de la tentative d’assassinat de Ducarme Joseph, en mars 2010, il ne semble pas y avoir eu beaucoup de mouvement à Montréal. La société a créé le mythe des Rizzuto, mais peut-être qu’ils n’étaient pas ou plus aussi forts et puissants que nous l’imaginions.

L’organisation criminelle formée par les Rizzuto a mis en place un réseau de relations qui ont toutes leurs entrées dans la société. Des banquiers, des hommes d’affaires, des politiciens. Ç’a été le secret de leur succès. Ils n’étaient pas seulement puissants dans la rue, ils l’étaient aussi dans les conseils d’administration. Le nouveau groupe dominant devrait pouvoir restaurer ce réseau sans trop de difficulté. S’il n’y arrive pas, alors Montréal connaîtra des temps plus violents.

Comment s’organise la lutte contre la mafia au Canada ?

Pour bien comprendre la complexité de la mafia, il faut avant tout se rendre compte qu’elle n’est pas com-posée que d’une bande de criminels. Ses membres ont des contacts dans le monde de la politique et de la finance. Des gens qui utilisent des couvertures — des personnes en apparence propres, sans casier judiciaire — pour gérer leurs entreprises et qui s’appuient sur des politiciens pour leur ouvrir des portes, en échange de contri-butions pour leurs campagnes électorales. La mafia, c’est ça.

On se penche souvent sur la dimension criminelle de ces bandits, mais rarement sur cette zone grise où gangsters, hommes d’affaires et politiciens se rejoignent pour différentes raisons. On n’utilise pas les outils à notre disposition : on n’a jamais mené d’enquête sur la corrup-tion dans l’industrie de la construction et dans les milieux politiques, on n’a pas non plus enquêté sur les liens entre banquiers et mafieux. Tant qu’on ne le fera pas, on ne s’attaquera pas au problème de la bonne manière.

Le témoignage que le sergent McDougall a présenté en Italie aurait provoqué un tollé au Parlement dans bien des pays. Mais au Canada, la réaction du gouvernement a été de demander une étude auprès d’une société privée sur les liens entre l’industrie de la construction et le crime organisé, avec un budget de 80 000 dollars. Pour un sujet aussi brûlant, ça me paraît très douteux de faire appel à des consultants plutôt que de laisser les forces de l’ordre travailler.