Ne plus regarder ailleurs

On doit abolir la distance qui sépare encore les Blancs des gens de couleur. Tout comme la vague #moiaussi a permis aux femmes de s’affranchir de l’oppression.

Photo : L'actualité

J’ai regardé les images. Je vois l’Amérique qui se déchire, je vois l’Amérique qui brûle au beau milieu de cette tension impénétrable. Une tension qui dure depuis des siècles, un système qui écrase, triche, tue, rit directement au visage des Noirs et veut coûte que coûte continuer à avantager les Blancs. Avoir primauté. Affirmer en coulisses et maintenant directement dans l’œil de la caméra que l’Amérique est blanche et que les Noirs sont descendants d’esclaves… qui n’auraient pas dû être libérés. C’est incroyable. Incompréhensible. Le fantôme qui rôde habituellement dans les couloirs de l’Amérique prend maintenant sa place bien confortablement dans le siège le plus puissant du monde, le fauteuil dodu où assoit Donald Trump son gros…

La honte. La honte circule « épaissement », elle voyage dans tous les canaux. Ce malaise des Blancs, ce sentiment de ne pas savoir où se mettre, de ne pas savoir s’ils ont le droit de parler, de prendre la parole pour une cause qui n’est pas la leur. Cette peur de paraître hypocrite, de faire partie du problème, de vouloir se cacher d’avoir la couleur de peau qui cause toute cette merde… Et cette honte d’avoir été avantagé toute sa vie pour quelque chose d’aussi con que la mélanine.

La moindre des choses est déjà de reconnaître ce privilège, reconnaître que même au Québec, dont l’histoire est différente de celle des États-Unis, il est plus facile de se promener dans la vie en s’appelant David Tremblay qu’avec un nom qui pourrait sonner autrement. Au-delà d’un CV qui reste en haut de la pile, d’un bail qui s’obtient plus facilement, ce qu’il faut assumer, c’est que personne ne se méfie de toi. Tu n’as pas d’excuses à donner, tu n’as rien à justifier. Tu passes ta vie dans ce confort d’être chez toi. C’est un privilège immense. Tu es un poisson dans l’eau qui ignore tout de la sécheresse de l’air.

L’autre privilège qui m’a sauté aux yeux dernièrement et que j’ai honte de ne pas avoir saisi plus tôt, c’est celui de la distance. Ce qu’il faut imaginer, c’est que chaque fois qu’un Noir meurt injustement aux mains de la police, chaque fois que ton frère n’obtient pas un job pour des questions de discrimination, chaque fois que l’on souligne la couleur de ta peau sans raison, que tu es jugé, violenté, regardé de travers… chaque incident raciste du plus léger au plus grave s’accumule. Et dès qu’il arrive à quelqu’un qui te ressemble, tu n’as aucune distance pour t’en dissocier. Chaque coup s’additionne et qui que tu sois, tu le vis de manière personnelle.

C’est de ça dont notre armure blanche nous protège. J’ai lu les réactions d’Oprah Winfrey, cette reine incontestable de la communication, née noire et pauvre dans un Mississippi où les abus et le racisme sévissaient, et en lisant ses mots sur la mort de George Floyd, en intégrant le fait qu’elle se réveillait la nuit en revoyant les images, j’ai vu qu’à ce moment-là, elle n’était plus la femme puissante et milliardaire aimée de millions de gens, mais devenait tout simplement… lui. Elle s’incarnait dans sa souffrance. Elle revoyait et revivait les centaines de fois où elle avait aussi été témoin de l’injustice, l’insulte et la profonde douleur du traumatisme racial.

C’est cette distance qu’elle n’avait pas et que moi, j’avais. C’est cette distance que l’on ne peut plus avoir. C’est cette distance que l’on doit comprendre. Dans ce cas-ci, le mouvement #moiaussi est ce qui m’a ouvert les yeux. Je vis la souffrance des femmes et chaque geste grossier, chaque humiliation sexiste, chaque blessure de notre sexualité, de son utilisation, son objectification, tout ce qui comprend la laideur, le dégoût, la violence et l’horreur du viol, je le comprends dans ma chair même quand ça ne m’arrive pas à moi. Je le vis. Je n’ai pas de distance par rapport à ces femmes parce que j’en suis une.

Les hommes et nos institutions ont commencé à vouloir comprendre et à progresser pour réduire cette distance par rapport aux traumatismes vécus par les femmes. De la même façon, les Blancs vont devoir aussi annuler la distance dont ils jouissent par rapport aux traumatismes des Noirs.

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Ne plus regarder ailleurs
Merci pour ce texte!
Et pour l’éclairage qu’il met sur cette « distance » à abolir…

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Entièrement d’accord avec cette réflexion. Moi, j’ai toujours été pour la justice et le serai toujours. Puis, quand quelque chose d’injuste arrive, ça me fait mal par en-dedans; c’est comme si je le ressentais. Chacun devrait se regarder et se dire que chaque être humain a des qualités et des défauts, il s’agit juste d’essayer de comprendre l’autre (plusieurs ont un gros travail à faire là-dessus). Dans ce monde, il y a trop de « Me, myself and I ».

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Bonjour!
Je ne peux m’empêcher d’écrire en retour ce matin.
L’humour et le vrai, c’est ce qui me fait revenir te lire à chaque nouvelle.
Mais ce matin c’est autre chose.
Oui il y a le propos d’une importance monumentale.
Mais c’est surtout la manière dont tu te sers des mots pour dessiner le contour d’une émotion afin de mieux la voir qui m’a « impressionné ».
Oui un texte qui parle du laid peut être beau.
Merci Léa
À très bientôt!

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Cet article est un bijou de pertinence et de sensibilité, il permet une pleine perception des méfaits causés par le racisme. Vous écrivez magnifiquement, vous lire est un plaisir et suscite toujours la réflexion.
Continuez votre excellent travail !

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Oui, chez nous aussi il y a ce type de problèmes mais il faut faire la distinction entre le racisme violent et l’ethnocentrisme et le tribalisme. Dans le cas des Québécois, nous sommes un petit peuple, un peu comme une famille, et on agit un peu avec nos concitoyens comme s’il s’agissait d’une famille. C’est un peu pour ça que si on s’appelle Tremblay, on est comme un membre de la famille alors que si on s’appelle Omar, on serait perçu comme « l’autre ». Mais ce n’est pas du racisme violent, instituionnel et systémique comme on le voit aux ÉU.

L’ethnocentrisme est un préjugé assez répandu dans le monde et prend souvent la forme de « ma culture est meilleure que la tienne » et ça s’applique au territoire et aux éléments de la vie courante. L’ethnocentrisme entraîne souvent la xénophobie. On peut être « Blanc » et subir la xénophobie des gens, comme c’est souvent le cas ici. Imaginez-vous si on est noir en plus!

Les conflits inter ethniques sont souvent les plus violents et peuvent même mener au génocide. Même ici nous avons participé à un génocide en voulant éliminer les peuples autochtones en les « blanchissant » (d’autres ont écrit en les civilisant) et heureusement ce fut un échec mais ce n’est pas faute d’avoir essayé.

Alors, oui, ne plus regarder ailleurs et accepter de se regarder dans le miroir. À partir de là, on peut travailler à déconstruire notre ehtnocentrisme, notre colonialisme, et se faire une société plus juste pour tous. En commençant, il faudrait écouter et au moins tenter de comprendre « l’autre ».

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