Ni célébration ni oubli

L’indignation devant le projet de reconstitution de la bataille des Plaines d’Abraham transcende les clivages partisans. Elle est justifiée, pour peu qu’on rappelle ce qu’ont vécu nos ancêtres durant le siège de Québec.

La correspondance laissée par le général Wolfe, qui installe son armada de près de 40 000 hommes en face de Québec le 23 juin 1759, laisse voir un personnage qui rêvait de revanche. « J’aurais plaisir, je l’avoue, à voir la vermine canadienne saccagée, pillée et justement rétribuée de ses cruautés », écrit-il à un correspondant. Si les Canadiens continuent de résister à l’envahisseur, promet-il dans sa proclamation du 27 juin, leurs familles dispersées dans l’arrière-pays périront « dans la plus grande famine, durant l’hiver qui s’approche ». Ces menaces n’auront aucun effet : les 11 000 miliciens canadiens — soit un habitant sur sept — tiennent bon. Cette mobilisation impressionne le gouverneur canadien Vaudreuil, convaincu jusqu’à la fin que les Anglais seront battus.

Les hommes du lieutenant-colonel Monckton, installés à la pointe De Lévy, commencent à bombarder Québec durant la nuit du 12 juillet. Pendant les deux mois que dure le bombardement, c’est plus de 535 maisons qui seront brûlées — les archéologues trouvent encore des boulets aujourd’hui. Tous les villages de la Côte-du-Sud, de Kamouraska jusqu’à Beaumont, sont incendiés, près de 1 400 fermes saccagées. De Québec, les conscrits canadiens assistent, impuissants, au spectacle des flammes qui embrasent leurs biens. « Si nous ne pouvons les battre, confie un officier britannique, nous allons ruiner leur pays. » Parmi les volontaires de l’armée anglaise, on retrouve six compagnies de la Nouvelle-Angleterre (les Rangers), qui rêvent d’en découdre avec les Canadiens, sèment la terreur dans les campagnes, torturent les quelques habitants trouvés par hasard.

La célèbre bataille du 13 septembre, de très courte durée, ne semble pas avoir été décisive sur le plan militaire. Une contre-attaque des troupes d’élite, postées tout près aux environs de Neuville, ou de la part des renforts français aurait pu renverser la vapeur. C’est d’un point de vue moral et politique que la bataille des Plaines d’Abraham a été décisive.

Les témoignages de l’époque montrent en effet que, dans l’esprit des Canadiens d’alors, la chute de Québec fut un véritable choc. Cette citadelle que l’on croyait imprenable, qui avait repoussé les troupes de Phips en 1690 et celles de Walker en 1711, était désormais aux mains des Anglais. Or, le général Montcalm avait décidé de tout miser sur la bataille de Québec, cœur politique de la Nouvelle-France. Ébranlés par cette défaite militaire de l’armée française, les Canadiens capitulent l’année suivante.

La controverse qui continue de sévir à propos de la reconstitution de la célèbre bataille montre que notre devise nationale a encore sa raison d’être. Cette bataille hante notre conscience collective. Face à un tel phénomène, les historiens les plus impartiaux peuvent bien peu de chose. Voilà une sorte d’événement traumatique dont le douloureux souvenir semble avoir été transmis de génération en génération, depuis maintenant 250 ans.

On écrira beaucoup par la suite sur le sens à donner à cet événement. Quand on relit les historiens qui ont cherché à analyser la portée de cette bataille, deux interprétations se dessinent, l’une plus ancienne, l’autre plus récente.

Pendant longtemps, les Canadiens français y ont vu la preuve suprême de notre résistance opiniâtre. Malgré la défaite, nous avions survécu. Notre existence était en soi un « témoignage ». Battus sur les champs de bataille, les Canadiens avaient survécu grâce à leur foi, à la revanche des berceaux et aux institutions britanniques. Modérés en tout, préoccupés davantage par leurs biens que par la grandeur de la France, parfois ambivalents mais toujours capables de tirer le meilleur parti des circonstances, nos ancêtres avaient su conserver « notre langue, notre religion et nos lois » (devise du journal Le Canadien, fondé en 1806).

L’arrivée de nouveaux historiens et un contexte de décolonisation provoquent l’émergence de nouvelles interprétations de notre histoire. À partir des années 1950, le même événement en vient à être présenté comme une catastrophe. La rupture des liens commerciaux avec la France, le refuge dans une agriculture de subsistance, la glorification de notre vocation rurale par une Église omnisciente, explique-t-on, seraient à l’origine de l’infériorité économique des Canadiens français. Porté par une nouvelle génération, l’indépendantisme québécois des années 1960 fut à la fois une colère exprimée contre les élites d’antan, qui avaient banalisé la défaite de 1759, et une volonté de mettre fin à ce qui avait alors toutes les allures d’un régime colonial.

Si bien des boomers ont eu raison de dire que leurs aînés avaient minimisé la défaite, ils ont trop souvent été insensibles aux efforts honnêtes des générations qui avaient opté pour la « survivance » — avaient-elles d’ailleurs le choix ? Qu’on ne veuille pas « célébrer » une défaite est une chose, qu’on passe sous silence le courage et la persévérance des femmes et des hommes qui ont tenu le fort, malgré la tempête, en est une autre.

En démocratie, les interprétations concurrentes du passé sont normales, sinon saines. Quelle que soit leur cause, les militants instrumentalisent toujours l’histoire à leurs fins. Au lieu de s’en offusquer, il vaudrait mieux offrir aux futurs citoyens formés dans nos écoles les connaissances de base qui leur permettront de distinguer les vrais arguments de la pure propagande.

Plutôt que d’enseigner l’histoire à partir du présent, comme le propose l’actuelle réforme scolaire, ou de privilégier les interprétations aux faits et aux dates, il serait préférable d’expliquer les enjeux de la guerre de Sept Ans (1756-1763) entre la France et l’Angleterre, de restituer le contexte géopolitique de cette bataille décisive et, pourquoi pas, de présenter les grands personnages de cette histoire. Non pour en faire des héros, mais pour mieux saisir leur pensée, leurs intentions, leurs ambitions.

Après les controverses autour du 400e anniversaire de Québec et celle qui risque de sévir tout au long de l’année à propos de cette bataille des Plaines d’Abraham, il faut espérer que les Québécois se réapproprieront leur histoire. Et qu’ils exigeront un enseignement plus rigoureux, qui les rendra à nouveau maîtres de leur passé et, peut-être, de leur avenir…

* Éric Bédard est historien et professeur à la Télé-université de l’UQAM. En 2006, il a fait paraître avec Julien Goyette Paroles d’historiens: Anthologie des réflexions sur l’histoire au Québec (Presses de l’Université de Montréal).