Non à la mission en Afghanistan, oui aux soldats

Les Québécois ont beau désapprouver la mission canadienne en Afghanistan, ils ont une opinion positive des Forces armées.

Les Québécois ont beau désapprouver la mission canadienne en Afghanistan, ils on
Photo : CPLC M. McGregor / Caméra de combat

À 11 heures tapantes, tous les 11 novembre depuis 1998, une cinquantaine de souverainistes se recueillent au cimetière Notre-Dame-des-Neiges, à Mont­réal, au pied d’un monument en forme de croix érigé à la gloire des soldats canadiens morts au combat. À l’invitation de la Société Saint-Jean-Baptiste, organisme indépendantiste et nationaliste, ils respectent une minute de silence. Puis, tout comme à Ottawa en ce jour du Souvenir, les hommages aux vétérans s’enchaînent, avec dépôt de fleurs et discours. Mais c’est le drapeau du Québec qui flotte au-dessus du cimetière…

Année après année, le chef du Bloc québécois assiste à cette cérémonie. « Je trouve important de rendre hommage aux soldats qui se sont battus pour la démocratie, que ce soit à l’occasion de la Deuxième Guerre mondiale, de la guerre de Corée ou lors de missions de paix. Si le Québec était souverain, nous serions dans le camp de la démocratie et nous participerions sûrement à certaines missions », affirme Gilles Duceppe.

Voilà de quoi égratigner l’idée selon laquelle les traumatismes du passé – notamment les conscriptions de 1917 et de 1942 ainsi que la crise d’Octobre – ont fait de l’armée un symbole canadien-anglais aux yeux des Québécois !

À quelques mois du retrait des troupes canadiennes en Afghanistan, en juillet 2011, un sondage CROP-L’actualité révèle d’ailleurs que quatre Québécois sur cinq ont une opinion favorable ou très favorable des Forces canadiennes.

Cette donnée n’étonne pas Béatrice Richard, professeure d’histoire au Collège militaire royal de Saint-Jean et spécialiste des rapports culturels entre la population et les institutions militaires. « On a tendance à présenter les Québécois comme pacifistes et antimilitaristes, comme si c’était dans leurs gènes. Mais toutes les recherches montrent que c’est faux. »

L’image des Canadiens français farouchement opposés aux conscriptions lors des deux grandes guerres, au point de se cacher dans les bois pour éviter l’enrôlement, a faussé la perception, dit Béatrice Richard. « Les Québécois ont de la difficulté avec les décisions politiques qui entourent les conflits, mais pas avec l’institution militaire. Ils font la nuance entre la mission, décidée par les politiciens, et les soldats, à qui l’État demande d’exécuter les opérations », dit-elle.

Depuis le début du conflit en Afghanistan, le Québec est la province où la mission est la moins populaire au pays. On aurait donc pu s’attendre à ce que la popularité des Forces armées canadiennes y soit aussi à la baisse. Or, à peine plus du quart des Québécois disent que leur opinion de l’armée s’est détériorée au fil de cette mission. Elle s’est même améliorée chez un Québécois sur cinq !

Depuis qu’il dirige le Conseil de liaison des Forces canadiennes au Québec, l’ancien président de la Chambre de commerce de Trois-Rivières, Jean Fournier, constate toutes les semaines que les militaires ont bonne réputation au Québec. Avec ses bénévoles, il tente de sensibiliser les gens d’affaires aux besoins de leurs employés qui sont réservistes de l’armée – congés sans solde, horaire flexible pour s’entraîner, etc. « En sept ans, pas un ne m’a fermé la porte au nez. L’accueil est enthousiaste. Cer­tains se demandent pourquoi le Canada est en Afghanistan, mais sur la valeur des soldats, jamais une critique », dit-il.

Le pacifiste Francis Dupuis-Déri, professeur de sciences politiques à l’UQAM et auteur du livre L’armée canadienne n’est pas l’Armée du Salut (Lux Éditeur, 2010), affirme que les Forces canadiennes ont tout à fait réussi leur marketing. « L’armée a fait un excellent travail pour dépeindre ses soldats comme des gens sympathiques, de bons pères de famille qui vont au front pour les bonnes raisons. Au point que l’on ne peut plus critiquer leur travail, même s’il s’agit d’un métier qui sert à combattre, à tuer », dit-il.

La Fédération des femmes du Québec l’a constaté à ses dépens le mois dernier, lorsque sa publicité contre la guerre en Afghanistan, qui épinglait les mères des soldats, a dû être modifiée devant le tollé de protestations.

Malgré le succès d’estime des Forces armées, les gouvernements libéraux et conservateurs, à Ottawa, ont échoué à promouvoir la mission en Afghanistan, dit Francis Dupuis-Déri. D’ailleurs, à peine 28 % des Québécois croient que les soldats canadiens ont accompli quelque chose de positif pour les Afghans durant ces neuf années de guerre (la plus longue de l’histoire du pays), dit Maïalène Wilkins, analyste chez CROP. « Il y a cette impression, depuis le début, que ce déploiement n’est pas aussi légitime qu’une mission de l’ONU, qui bénéficie toujours d’un préjugé favorable. »

Les Québécois aiment se ranger du côté des opprimés. Ils sont alors prêts à appuyer des opérations musclées. « La proportion d’enrôlements volontaires lors des deux guerres mondiales était presque aussi élevée au Québec que dans le reste du Canada, dit Béatrice Richard. En Afghanistan, les gens sont moins convaincus que les raisons de notre présence sont nobles. »

Les gens veulent se souvenir du sacrifice des 105 000 militaires canadiens qui ont perdu la vie au cours des deux grandes guerres. Pas moins de 6 500 monuments et plaques commémoratives ont été installés au pays, dont plus de 700 au Québec, selon un décompte provisoire du ministère des Anciens Combattants.

En fera-t-on autant pour la mission en Afghanistan, où 152 soldats ont perdu la vie à ce jour et où 1 500 autres ont été blessés ? Au ministère des Anciens Combat­tants, on affirme qu’aucun cénotaphe n’est prévu dans les plans. « On commence à entendre des idées par-ci, par-là », dit toutefois Michel L’Italien, qui participe à l’Inventaire national des mémoriaux militaires du Canada du Ministère.

Selon le sondage CROP-L’actualité, 63 % des Québécois estiment qu’on n’accorde pas assez de reconnaissance aux militaires pour leur travail. Ériger un monument pour commémorer les soldats décédés peut être interprété comme un symbole d’appui à une mission. Cela pourrait être délicat dans une province où le conflit en Afghanistan est impopulaire, comme au Québec, dit Béatrice Richard. Il faudrait alors faire la part des choses… comme les souverainistes de la Société Saint-Jean-Baptiste le font tous les 11 novembre depuis 1998.

SONDAGE

79 % des Québécois ont une opinion favorable des Forces armées.
Francophones : 77  %
Anglophones : 92  %

La mission en Afghanistan n’a pas changé leur opinion sur les Forces canadiennes : 55 %
A détérioré leur opinion : 27 %
L’a rendue plus positive : 18 %

Pour 49 % des Québécois, les militaire­s canadiens n’ont eu aucun effet sur la situation en Afghanistan.
28 % estiment que les soldats ont eu un effet positif.
23 % estiment qu’ils ont eu un effet négatif.

63 % des Québécois considèrent qu’on n’accorde pas assez de reconnaissance aux militaires pour leur travail.
31 % considèrent qu’ils ont juste ce qu’il faut.
5 % considèrent qu’on leur en accorde trop.

MÉTHODOLOGIE : le sondage a été réalisé par la maison CROP du 18 au 25 août 2010 auprès d’un échantillon Web de 1 000 répondants québécois.

 

 

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DEUX FRÈRES À LA GUERRE

L’un part le 17 novembre, l’autre est rentré fin septembre. Les frères Kevin et Brian Dugré (en couverture du numéro), de Trois-Rivières, ont trouvé dans les Forces armées canadiennes un défi à leur mesure. Brian, 21 ans, a été le premier à s’enrôler, il y a trois ans. Démotivé par les études, incertain quant à son avenir. L’idée de s’enrôler lui est venue de façon naturelle, puisqu’il a « toujours été fasciné par l’armée », a-t-il confié au Nouvelliste. Kevin, 24 ans, l’a rejoint quelques mois plus tard.

Pour leur mère, voir deux de ses trois fils partir pour l’Afghanistan n’est pas facile. « Je suis tout de même très fière de mes garçons, dit Hélène Boisclair. Je ne les imagine pas faire autre chose dans la vie. » Elle appuie ses fils. « Comme le font toutes les mères de militaires », précise-t-elle. Hélène Boisclair a été choquée par la récente campagne de la Fédération des femmes du Québec. Une mère y déclarait que si elle avait su qu’en donnant la vie elle fournirait de la chair à canon, elle n’aurait peut-être pas eu d’enfant. « Si c’était la vraie mère d’un vrai soldat, elle ne dirait jamais ça. »

Daniel Chrétien