Non, les jeunes ne font pas plus de fautes qu’avant

Une linguiste de l’Université d’Ottawa a analysé des milliers de vieux papiers. Son constat : les jeunes d’aujourd’hui font les mêmes types de fautes que leurs ancêtres… mais ils les montrent plus.

Illustration : Catherine Gauthier pour L’actualité

France Martineau se passionne pour les vieux papiers de famille jaunis rangés dans des boîtes à chaussures au fond des greniers. La linguiste de l’Université d’Ottawa en a photographié, retranscrit et analysé des milliers. Tout l’intéresse : les Mémoires d’un agriculteur, les lettres de femmes qui demandent des nouvelles de leur mari voyageur à la Compagnie de la Baie d’Hudson et celles de soldats canadiens-français et acadiens dans les tranchées. Elle est même allée jusqu’à Londres pour récupérer des sacs de lettres jamais décachetées saisies sur des navires français pendant la Conquête.

Tout ce courrier ancien de scripteurs souvent malhabiles et peu lettrés lui permet de conclure que, dans le « bon vieux temps », la qualité du français écrit n’était pas meilleure qu’aujourd’hui. « Les gens ne font absolument pas plus de fautes de nos jours. À un niveau social comparable, c’est la même chose », dit la professeure émérite de 62 ans, qui publiera l’an prochain son 18e livre, une grammaire historique du français en Amérique du Nord. « Il est important de déconstruire certaines idées. On compare trop le français d’Amérique du Nord à un idéal inexistant présenté comme le français standard. Personne n’a jamais écrit en français standard. »

Après plus de 40 ans d’études, de recherche et d’enseignement, elle a une connaissance très nette du français d’il y a un, deux ou trois siècles, et en examine la continuité en Acadie, au Québec, dans l’Ouest et en Nouvelle-Angleterre — d’hier à aujourd’hui. Elle est frappée par le fait que les erreurs sont toujours les mêmes. « Les peu-lettrés n’écrivent presque pas au son, mais ils recherchent la régularité dans ce qui est irrégulier. Quand ils errent, ils répliquent le même type d’erreur partout. Ce n’est pas du n’importe quoi. »

« On compare trop le français d’Amérique du Nord à un idéal inexistant présenté comme le français standard. Personne n’a jamais écrit en français standard. »

France Martineau, linguiste

L’immense majorité des gens ordinaires, qui parlent un français normal, ont toujours écrit — et écriront toujours — en faisant leur possible, tout simplement. « Les fautes révèlent davantage des défauts des conventions de l’écrit qu’une méconnaissance de la langue. La langue est un système et tout le monde cherche la régularité. Prétendre que c’est de la paresse est un jugement sur ce qui est, au fond, un procédé parfaitement normal. »

Cela saute aux yeux à la lecture de l’ouvrage Les voyages de Charles Morin, charpentier canadien-français (Presses de l’Université Laval, 2018), que France Martineau a coécrit avec Yves Frenette. Né à Deschambault en 1849, Morin était un fils d’agriculteurs qui s’est fait charpentier afin de pouvoir voyager un peu partout sur le continent avant de se fixer à Argyle, au Minnesota, pour le reste de sa vie. Fait exceptionnel, il a produit non pas une, mais deux versions de ses Mémoires. La première avait été conservée dans une boîte à chaussures. La seconde a été trouvée dans un mur durant la rénovation de sa maison d’Argyle. Charles Morin avait une très belle écriture, mais la retranscription de France Martineau présente un fouillis orthographique équivalent à ce qu’on peut lire sur Facebook.

Selon France Martineau, l’impression de déclin de la qualité du français provient essentiellement de la visibilité. « De nos jours, les peu-lettrés écrivent beaucoup plus, et publiquement sur Twitter ou Facebook. Le nombre croissant de communications écrites révèle davantage les points faibles des conventions orthographiques et le gros écart entre l’écrit et l’oral. Avant de juger l’orthographe, il faut considérer l’objectif. Les textos visent une communication ultrarapide plutôt qu’une démonstration de son brio. »

Ayant grandi à Gatineau et travaillé à Ottawa, à cheval sur une frontière linguistique entre francophones majoritaires et minoritaires, France Martineau a vu très tôt la nécessité de comprendre la personne qui écrit pour mieux contextualiser le texte. 

Cette sensibilité lui vient également de son enfance, traumatique, aux mains d’un père violent, qui l’a amenée à se réfugier dans le mutisme pendant un an. « J’étais muette, mais pas sourde. Le poids du silence, on le ressent. Cette expérience m’a éveillée à l’importance des trajectoires familiales. Ça explique aussi mon intérêt pour les peu-lettrés. Écrire quand on est peu lettré, c’est quand même un acte incroyable. On ne peut pas retracer l’histoire de la langue française sans tenir compte de la parole de ces gens-là, qui ont fait le français. »

Les peu-lettrés forment un groupe disparate qui comprend aussi bien des personnes ayant du mal à reconnaître et à détacher les mots que des autodidactes plus ou moins voraces dans leurs lectures. « Je suis fascinée par les transfuges de classe. Quelqu’un qui a l’ambition de monter socialement n’écrira pas comme un autre qui n’y pense pas. »

Elle rappelle qu’au XVIIe siècle, l’orthographe était pratiquement ignorée ou indifférente. Même les lettrés ne faisaient pas les pluriels en s. C’est seulement au XIXe que l’orthographe est devenue une valeur, à la suite de l’alphabétisation, dont le taux est passé de 20 % à 75 % pendant ce siècle. Or, il faut savoir que seules les personnes incapables d’écrire leur nom étaient alors considérées comme analphabètes. La bourgeoisie, elle, s’est mise à épouser la norme orthographique pour se distinguer de la masse.

« L’orthographe est un élément appris, qui n’a pas vraiment de lien avec la langue. Elle est visible, elle montre que l’on connaît la norme. Elle se remarque tout de suite, un peu comme l’accent, mais elle n’est pas un bon indicateur du niveau de maîtrise linguistique. » À preuve, si on fait abstraction de l’orthographe, la grammaire est très correcte dans ces écrits anciens.

Dans le bureau de la maison de France Martineau, quelques gros dictionnaires occupent la place d’honneur : un vieux Littré en cinq volumes et le dictionnaire de Trévoux de 1771 en huit volumes, à côté du dictionnaire Bescherelle de 1856 en deux volumes. Elle y retourne constamment pour rédiger sa grammaire historique, Les voix de papier : Grammaire et lexique historiques du français nord-américain, qui paraîtra aux Presses de l’Université Laval à la fin de 2022. « Il faut arrêter de penser que le français d’Amérique commence avec Champlain. Molière et Chrétien de Troyes sont autant à nous qu’aux Français. Le français du Moyen Âge, c’est aussi le nôtre. Dans les grammaires européennes, le français d’Amérique est souvent présenté en un seul paragraphe, pour illustrer la différence. Je regrette, mais ce n’est ni un paragraphe ni une différence. Il faut montrer sa continuité, sa cohérence, sa logique interne. »

Parmi les milliers de documents à sa disposition, France Martineau en a sélectionné symboliquement 101. Ces lettres, qui suivent des familles acadiennes, québécoises et de l’Ouest, révèlent les liens linguistiques entre elles, alors qu’on a trop souvent tendance à séparer le français acadien du français laurentien (celui de la vallée du Saint-Laurent).

La spécialiste considère que les Québécois, ainsi que tous les francophones d’Amérique du Nord, sont à un tournant de leur histoire linguistique. « Les chercheurs québécois ont monté un très grand nombre de corpus [banques de données] de la langue orale, davantage que les Français. On a notre dictionnaire, Usito. On a des institutions fortes. On a tout pour comprendre notre français. Il ne manque qu’une grammaire. »

France Martineau, qui se bat toujours pour que ses collègues français la présentent comme « professeure » et non « professeur », est convaincue que le Québec joue un rôle majeur dans l’histoire du français par sa capacité et sa volonté de créer de la norme. « On peut faire bouger les choses. Il faut se faire entendre sur des erreurs actuelles qui n’en seront plus dans 100 ans. »

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Ce qui ne chicote un peu est le soi-disant niveau de scolarité et toutes les ressources qu’on y met. Serait-ce que la 5e d’antan équivalait à la 12e d’aujourd’hui?

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Quel plaisir de lire ces observations marquées au coin du bon sens… et de l’érudition. Des propos qui tranchent avec bonheur sur tant d’opinions si conservatrices mais le plus souvent ignares, ou l’inverse. Merci encore. JPJ.

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Petit biais
Les écrits des populations d’antan s’inscrivent, pour la population générale, dans un contexte de sous-scolarisation et d’analphabétisme chroniques.
La comparaison de l’émérite Martineau est donc tout à fait bancale.

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Elle précise : «  il faut savoir que seules les personnes incapables d’écrire leur nom étaient alors considérées comme analphabètes. » Elle compare donc les écrits de gens qui ne savaient à peu près pas écrire (non lettrés) à des gens qui sont allés à l’école pendant au moins 11 ans (de 5 ans à 16 ans au minimum). La comparaison ne peut pas tenir la route dans ces conditions.

Intéressant cet article.
Des précisions sur la définition de peu lettrés aurait été utile.
Selon moi, ce qui est tout aussi intéressant serait une étude sur la qualité du français écrit des « lettrés » diplôme d’études secondaires et universitaires.

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