Nos amis m’ont quitté

C’est fini. Le rideau se referme sur l’histoire d’amour, les acteurs partent chacun de leur côté. Mais avant, avec ce qu’il reste de civilité, ceux qui vivaient ensemble font l’inventaire de ce qu’ils doivent se partager.

Ill : Luc Melanson
Ill : Luc Melanson

Le processus est toujours pénible : il n’est jamais facile de scinder ce qui était devenu une vie pour en refaire deux.

Le fric, la maison, l’auto, les meubles et les bibelots tiennent parfois lieu de monnaie d’échange dont on use pour faire payer à l’autre une trahison ou, à l’inverse, pour acheter la paix. Mais il y a aussi des objets chargés de souvenirs que l’on divise comme on déchire les pages d’un album de photos. Je pense aux livres, aux disques. Des premiers, on se souvient les avoir lus, les avoir échangés et en avoir discuté. Ils ont accompagné nos jours ou nos nuits et il suffit d’en parcourir quelques lignes pour qu’émerge l’image de l’autre qui dort ou l’odeur d’une vie à deux dont on n’a pas encore fait le deuil. Quant aux disques, ils sont la bande-son de notre histoire commune. Les réécouter revient à se planter une métaphorique lame dans le cœur.

Si, en plus, de petits personnages sont apparus sur scène avant la fin du dernier acte, l’opération est autrement plus complexe. Mais il s’agit, au final, de se répartir bien tragiquement des morceaux de leurs vies. On se console en se disant qu’il restera des souvenirs plus heureux à leur fabriquer.

Il ne reste plus qu’à décider ce qu’on fera des amis.

Ne riez pas. J’ai vu des ruptures au cours desquelles on se les arrachait. Un chum m’a raconté que son ex lui avait interdit de contacter certains de leurs amis communs, se réclamant d’une certaine ancienneté ou d’une plus grande proximité pour se les arroger. Cela n’avait aucun sens pour lui, jusqu’à ce qu’il comprenne que la peine d’amour doublée de la perte d’alliés exclusifs chez lesquels elle pouvait ventiler sa douleur serait intolérable pour elle. Mieux valait lui laisser ces copains-là.

Sauf que leur absence a fini par lui peser, laissant une sorte de trou à l’intérieur qui le tirait dans les profondeurs d’une tristesse qu’il n’avait pas envisagée. Il vivait une peine d’amitié.

Cette rupture dans la rupture est bien réelle, bien que je ne connaisse personne qui, au moment de débarquer chez le notaire, ait exigé que les soupers du samedi avec Martin et Karine lui reviennent dans la convention de divorce.

Souvent parce que les choses se font naturellement, et que les amitiés mieux entretenues par l’ex nous échappent jusqu’à ce que l’autre en obtienne l’exclusivité. Il est donc des gens que je n’ai plus revus après des séparations et que pourtant j’adorais. En dehors de nos rencontres de couples, je ne les croisais presque jamais. Sauf que j’avais fini par en fréquenter certains avec plus d’assiduité que plusieurs de mes vieux amis, si bien qu’ils avaient pénétré la bulle de mon intimité. Nous traversions de grands pans de la vie ensemble, voyions les enfants des uns et des autres grandir. Et puis un jour, plus rien. Comme s’ils avaient été effacés de mon existence.

C’est peut-être parce que ce sont des amis qu’on ne choisit pas qu’il est parfois si douloureux de les voir disparaître. En même temps que nos amours, ils se sont invités dans nos vies et on a parfois eu avec certains d’entre eux une sorte de coup de foudre.

Lorsqu’on saisit qu’on ne les verra plus ou qu’ils nous manquent, on est renvoyé à une des brûlures de l’enfance : un ami qui déménage très loin, ou alors qui devient le copain d’un autre, avec lequel on le voit partir après l’école, sans pouvoir rien y faire.

Cela renforce le sentiment, une fois adulte, que cette tristesse n’est pas légitime. On en a un peu honte.

Et c’est ainsi que les peines d’amitié sont cruelles : notre solitude est alors d’autant plus cinglante qu’on a l’impression d’être un peu attardé et d’éprouver un sentiment qui, en dehors du monde de l’enfance, n’existe même pas.

+

La psychologue Béatrice Copper-Royer affirme : « Perdre un ami, c’est perdre un peu de soi aussi, parce que l’on s’est construit ensemble. Avec lui, ce sont des années qui s’en vont, un chapitre de notre vie qui se referme. » C’est pas mal ça, oui. (Tiré du magazine en ligne psychologies.com)

Dans la même catégorie
Boutique Voir & L'actualité

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie