Nos définitions de « francophone »

La chute du nombre de Québécois dont la langue maternelle est le français s’explique. Notre chroniqueur y voit aussi d’importantes nuances.

Montage L'actualité

Le hasard a voulu que le démographe Charles Castonguay, professeur émérite à l’Université d’Ottawa, publie Le français en chute libre : La nouvelle dynamique des langues au Québec la veille du dévoilement par la ministre Mélanie Joly d’un livre blanc sur la réforme de la Loi sur les langues officielles.

Le professeur fait une comparaison fine des recensements fédéraux depuis 1951 à l’aide des chiffres qui ont aussi inspiré la ministre.

Le livre de Charles Castonguay est court : 58 pages, incluant les annexes (j’exclus la postface de 12 pages du président du Mouvement Québec français, éditeur de l’ouvrage).

L’essai a plusieurs qualités, à commencer par la clarté du propos. Ici, une personne peut être considérée comme francophone si le français est sa « langue maternelle » ou sa « langue d’usage (à la maison) ». Le professeur Castonguay distingue bien les deux définitions dans son texte. Il explique aussi très bien la difficulté de comparer les recensements, notamment à cause des changements de méthodologie en 1991 et 2001.

Le français en chiffres

Deux tableaux résument tout le livre, ceux du français comme langue maternelle (LM) et comme langue d’usage (LU).


Ce premier tableau montre que le nombre de personnes dont le français est la langue maternelle « chute » depuis 2001. Il y a plusieurs explications à cela, comme la fin de l’exode des anglophones en 1995 ainsi que l’accroissement important de l’adoption de la langue anglaise par des francophones à Montréal. Et, surtout, une politique d’immigration qui s’intensifie depuis 20 ans pour compenser la dénatalité.

Ce portrait « langue maternelle » est forcément incomplet (et mon résumé ci-dessus l’est encore plus). Toutefois, Charles Castonguay dit ailleurs que 55 % des allophones choisissent le français. Le « recul » dramatique du français au Québec, c’est celui des « francophones langue maternelle », alors qu’il y a évidemment autre chose qui porte le français.  Pour connaître la vraie proportion de francophones au Québec en 2016, il faut additionner un peu plus de la moitié des allophones (7,6 %) aux 78 % de personnes dont la langue maternelle est le français. Cela donne 85,6 %.  

Considérons maintenant l’autre tableau, celui du français comme langue d’usage (LU) à la maison. 


Entre 78 % de « francophones langue maternelle » et 94 % de Québécois qui déclarent savoir parler français, il y a comme une série de « cratères » statistiques qui font tache. Les données montrent ici que 80,6 % des Québécois déclarent parler français à la maison, peu importe leur langue maternelle. Cet autre recul marqué depuis 2001 est en grande partie lié à l’immigration. Je rappelle toutefois qu’il s’agit de la langue d’usage à la maison. Si l’on considère à nouveau que les allophones ont adopté le français dans une proportion de 55 %, le portrait change : 80,6 % et 4,6 % font 85,2 %. Pas 78 %.

Des statistiques statiques

Le sous-titre du livre de Charles Castonguay est La nouvelle dynamique des langues au Québec. Le terme « dynamique » est fort juste, mais pour ce qui est de « nouvelle », on repassera, car il me semble qu’une partie du problème du « recul du français » vient du fait qu’on analyse la nouvelle dynamique avec de vieux critères.

Malgré tout mon respect pour les études statistiques, j’observe des limites aux catégories traditionnelles. C’est vrai surtout pour Montréal, mais l’ensemble du Québec est concerné, puisque le mélange linguistique y est une composante sociologique majeure unique en son genre au Canada.

Francophones, anglophones et allophones sont tous coincés dans une définition qui ne correspond pas à leur réalité, puisqu’une frange importante de la population est linguistiquement « bâtarde ». L’absence de cadre clair exigerait de fines analyses anthropologiques, plutôt que statistiques.

Je vais me prendre pour exemple. Pour dire les choses crûment, je grince des dents chaque fois que je remplis un questionnaire de recensement. Ma femme, une anglophone qui ne parlait pas un mot de français quand je l’ai connue, est maintenant journaliste à L’actualité. Elle se déclare anglophone LM au recensement, même si elle travaille surtout en français. Nous communiquons ensemble dans les deux langues. Comme elle s’adresse en anglais à mes filles alors que je leur parle en français, je ne me rappelle jamais où je les ai casées auparavant sur le formulaire. J’ai dû répondre « francophone langue maternelle », mais leur mère aurait tout aussi bien pu dire « anglophone ». Et quant à l’idée de langue d’usage, là, je ne vous dis pas.

Rajoutons-en une couche. En 2004 et 2010, j’ai reçu des bourses du Conseil des arts du Canada en tant qu’« anglophone minoritaire ». Ma femme et moi avions signé deux beaux contrats chez St. Martin’s Press (pour un livre sur la langue française et un autre sur la langue espagnole), et nous avions déposé nos demandes en anglais.

Nous sommes une « méchante gang » dans cette situation à Montréal et au Québec en général. Par exemple, quelles cases du recensement cochent des ministres comme Fitzgibbon, McCann, Girault et Carmant ? Bref, les catégories statistiques sont un indicateur, pas un absolu.

De même pour les immigrants ou les enfants d’immigrants (et les autochtones), qui sont le principal enjeu de nos lois linguistiques. La plupart sont exclus du critère de « francophone langue maternelle », qui sert à justifier le discours sur le recul du français au Québec. Les Kim Thúy, Mehdi Bousaidan, Elisapie Isaac, Peter McCambridge, Boucar Diouf, où cadrent-ils ?

Et que dire encore des anglophones québécois, qui sont bilingues à 67 % ? Les statistiques en font des Canadiens ordinaires bilingues comme les autres, alors qu’ils sont très différents et qu’ils ont forcément une incidence sur la langue française au Québec .

Si j’ai retenu une chose de mes cours d’histoire, c’est que la démographie est une science où des dixièmes de points de pourcentage influencent beaucoup l’évolution des sociétés. Or, il me semble que nos statistiques en négligent un gros paquet.

Ce que l’on choisit de voir

Je suis certain d’une chose, c’est que l’avenir du français au Québec sera définitivement compromis si ses plus ardents défenseurs continuent de pratiquer l’entre-soi statistique. 

Charles Castonguay, comme bien d’autres commentateurs, conclut que le français recule au Québec sur la base du « français langue maternelle ». Les « francophones langue maternelle » ne sont plus l’unique composante du fait français au Québec ni celle qui en assurera seule le maintien. Le Québec est une société dynamique qui a fait le pari de l’immigration, d’assimiler les immigrants à la communauté francophone.

Le résultat est loin d’être excellent, et je suis le premier à dire que nos lois d’aménagement linguistique doivent être réécrites. Quoique si le gouvernement faisait usage de la moitié des pouvoirs que la loi lui donne, son travail de réécriture en serait d’autant réduit.

Défendre le français, oui. Se donner des lois qui lutteront contre la puissance assimilationniste de l’anglais au Québec, oui encore.

Mais prétendre qu’il y a recul du français parce qu’il y a recul des « francophones langue maternelle », non. Non, parce que c’est justement un déni du Québec qui se bâtit. Non et non.