Notre histoire

Des papas aussi, ça pleure en confinement. Et ça ouvre les yeux. Les confidences de Marc-André Durocher, blogueur du site Ta Tribu.

Photo : iStockPhoto

Mon amour,

je ne te cacherai pas que quelque part,

je rêvais de cet instant.

Je rêvais d’avoir tout ce temps pour me tenir là, d’épaule à épaule avec nos enfants. De nous coucher tard en oubliant les règles. De rire en jouant à Fortnite. De manger ce qui reste dans les armoires et d’accrocher nos lumières du temps des Fêtes, un peu partout, pour calmer l’ambiance de notre appartement. De regarder la petite face de notre fille et de ses deux frères. 

Mais ce ne sont pas des vacances décadentes qui nous sont tombées dessus. Depuis le début de ce confinement, j’ai pleuré en cachette aux toilettes, puis j’ai pleuré jusqu’à rire aux larmes avec les enfants.

J’ai pleuré devant toi dans la cuisine.

Parce que faire le prochain souper était devenu trop difficile.

Tu ne t’en es pas rendu compte.

Je pense qu’elles étaient là depuis longtemps, les larmes. Dans les dernières semaines, elles se sont faufilées jusqu’à la surface en prenant des chemins de traverse. Elles ont remonté en se joignant à d’autres sources endormies ; la tristesse des deuils accumulés, la violence du monde, la peur de manquer de quelque chose.

On était fatigués bien avant la pandémie.

Les premiers jours d’isolement étaient voués à l’échec. Chaque jour, il y avait des châteaux de cartes à refaire. Des cris et des tremblements. La colère derrière une fine membrane de patience. Je pense que j’ai touché le fond quand je me suis mis à être seul, entouré de vous tous. Je suis sorti de mon corps.

Lentement, ça va mieux. Je fais les exercices de ma psy.

Je te regarde.

Je réapprends à te regarder.

Nous avons vieilli.

Notre peau est brûlée, gonflée.

J’aurais tant d’excuses à te faire.

Je n’avais pas remarqué que tu avais changé.

Je n’avais pas vu que tu serrais les dents.

Je les serre, moi aussi.

J’avançais sans respirer depuis des années.

J’avais oublié la peau de nos doigts emmêlés. J’avais oublié les histoires avec un sourire en coin, et les yeux qui attendent.

Mes yeux se réveillent.

Je te regarde pour de vrai.

J’avais oublié que nos corps de parents deviennent des carrés de sable. J’ai notre fils sur la tête, pendant que l’autre me lance des étoiles de papier dans la face. Et notre fille m’arrache le nez, à moitié endormie sur le divan.

Ici, nous n’avons pas le temps de nous demander à quoi ressemblera l’après-monde. Nous y sommes à plein pied.

Je n’ai jamais autant dit « tabarnac », devant nos enfants, qui partent à rire. Je n’ai jamais autant dit « osti de tabarnac de câlisse ». J’ai jamais autant gâché le riz frit, parce qu’osti de tabarnac de câlisse, il y a trois repas à cuisiner chaque jour et des collations à gérer entre un conflit, un appel Zoom et la pluie qui s’infiltre au plafond.

Nos enfants boivent les litres de lait comme des veaux de films d’horreur. Avec des yeux rouges. 

Le beau cauchemar de me trouver là, un père sans masque. D’être un père tenu à ses mots, nu, à bout de souffle.

J’étais devenu un père distrait. Ce que je m’étais promis de ne pas devenir.

Mes histoires sont tombées en panne. Je pense que j’avais oublié l’amour. 

J’ai oublié les feux de Bengale, les sueurs froides et le temps étiré de nos premières fois. J’ai oublié les promesses brillantes, les promenades perdues en silence, avant toute cette épopée de famille.

Je nous retrouve un peu, au creux d’une nuit fragile.

Nous faisons une trêve au centre des incertitudes.

C’est bien tout ce qui reste, quand la danse absurde s’arrête. L’amour. Je le savais, puis je ne le savais plus.

Je voudrais que tu me pardonnes.

Je ne sais pas pourquoi j’ai laissé ce gouffre apparaître entre nous.

Cette ombre plane aujourd’hui, à découvert.

Regardons-la ensemble, droit dans les yeux.

Il y aura d’autres marches sur la montagne. Des doigts collants dans le cou. Il y aura des pantalons roulés pour marcher plus loin, des nuits sur le balcon à regarder les satellites, les avions, les arbres et les écureuils fous.

Au bout de cette histoire étrange, je prendrai tous les risques. Je ferai ce qu’il faut, je garderai les pieds en place.

Je serai là.

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Les commentaires sont fermés.

Quel merveilleux texte que celui de Marc-André Durocher. Je n’ai pas envie d’aller plus loin, un père c’est un individu précieux…

Merci, cela m’a beaucoup touchée. Depuis quelques semaines j’entends des parents joués avec leurs enfants dans les ruelles de Montréal . Je vois leurs fils, leurs filles maîtriser l’art de ne pas se scrapper les genoux en faisant de la bicyclette sans petites roues. Tous sont fiers, complices. J’espère que ces pères, ces mères apprendront à dire non aux patrons, patronnes qui demandent d’en faire plus. Nous sommes les 99.

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