Nous, les Latinos du Québec

Plus de 60 000 Latinos ont trouvé leur place au Québec. Et leur musique, leur cuisine, leur culture séduisent les Québécois. Histoire d’une intégration réussie.

Depuis quelques années, à Mexico, l’organisme français qui fait la promotion de la culture et de la langue de l’Hexagone donne à ses cours un accent… du Québec! «C’est une réponse à la demande», dit le Français Yves Kerouas, directeur général adjoint de l’établissement, qui me reçoit dans l’immeuble de quatre étages en béton et en brique spécialement construit pour l’Alliance française dans le chic quartier de Polanco. «Les Mexicains sont attirés par la culture francophone, et particulièrement par le Québec.» Les séances d’information sur la vie et les coutumes québécoises qu’il donne aux candidats à l’immigration, en collaboration avec la délégation générale du Québec à Mexico, «sont toujours pleines», dit-il.

L’Association hispanophone de Laval — la première du genre au Québec — a dû elle aussi s’adapter à la demande populaire. «À nos débuts, en 1994, nous offrions des cours d’espagnol aux enfants de la première génération d’immigrants. Puis, l’organisme est devenu un lieu de rencontre entre les hispanophones et le reste de la population lavalloise», raconte son président et fondateur, Jaime Pinto, originaire du Chili. L’association organise des cours de danse et des sorties à la cabane à sucre, mais l’activité la plus courue est incontestablement l’intercambio (échange linguistique) du samedi matin. «Les Québécois se sentent latinos dans leur façon de parler, de sourire, de s’exprimer», dit-il.

La communauté latino-américaine du Québec, forte de plus de 60 000 membres, est la deuxième en importance au pays, après celle de l’Ontario, selon Statistique Canada. Mais à en croire les personnes interviewées pour cet article, il faudrait plutôt parler de 100 000 Latino-Québécois.

Ce qui distingue réellement les Latinos du Québec de ceux du reste du Canada, c’est leur affinité avec la société d’accueil. Et l’attirance va dans les deux sens! Festivals culturels, cours d’espagnol, restos mexicains et cours de tango, les Québécois semblent plus qu’intéressés par la culture des 21 pays situés au sud du Rio Grande: ils sont carrément interpellés par elle. Les Québécois se percevraient même comme les «Latinos du Nord», selon Yuri Berger, originaire de l’Uruguay et directeur général de Festivalíssimo. Cette manifestation, créée à Montréal en 1995, est devenue le plus grand festival latino-américain au Canada.

Jusqu’à récemment, je regardais cette affinité réciproque d’un œil anglo-canadien un peu sceptique. Un stéréotype de plus?

Tandis que la vingtaine d ’autres étudiants américains, unilingues, se débattaient avec une phonétique différente de la leur, je gobais tout à la vitesse grand V. J’ai même prononcé mes premiers mots en espagnol avec un accent… français! Bref, en raison des similitudes entre ces deux langues, on est déjà moins gringo quand on est «franco».

Il ne faut donc pas se surprendre si 90 % des immigrants latinos adoptent le français à leur arrivée au Québec, même si beaucoup sont d’abord surpris — voire déçus — de découvrir que ça ne se passe pas partout en anglais dans el Norte. «Au début, c’est un choc pour presque tout le monde. C’est une malédiction de ne pas parler français ici», dit Fernando Ferrara, jeune prêtre hondurien de la mission Notre-Dame de la Guadeloupe, à Montréal. Il voit passer bon nombre des nouveaux arrivants d’Amérique latine. «Ceux qui cherchent seulement l’argent vont à Toronto. Ceux qui restent sont ceux qui aiment le Québec.»

Tous ne s’installent pas à Montréal. Ils sont quelque 3 000 dans la région de Québec, 2 000 à Gatineau et 1 500 à Sherbrooke. Dans le petit village de Sainte-Clotilde-de-Beauce, l’arrivée massive d’immigrants en provenance de Colombie a même permis de rouvrir l’école primaire, fermée pendant un an!

Les Latino-Américains s’inscrivent de plus en plus dans le paysage québécois. Dans la région montréalaise, on peut désormais se faire soigner, se faire arracher une dent, acheter sa maison, déménager, changer de lunettes en espagnol. Dans le site Web Tu Guía Latina (ton guide latino), fondé il y a cinq ans, on peut trouver des bureaux de graphisme, des magasins d’informatique, des salons de beauté où l’on parle espagnol, bref, todo sobre el comercio latino y los profesionales latinos de Montreal!

La communauté a aussi ses associations de gens d’affaires, ses commerces et ses politiciens. L’ex-ministre péquiste Joseph (né José) Facal est originaire de Montevideo, en Uruguay, l’ancien député bloquiste Osvaldo Núñez, du Chili, le député libéral fédéral Pablo Rodriguez, de l’Argentine. La ville de Québec a son avenue Simon-Bolivar, du nom du grand libérateur du Venezuela. À Laval, on trouve la seule rue d’Amérique du Nord nommée en l’honneur de Salvador Allende, l’ex-président chilien renversé en 1973 à la suite d’un coup d’État parrainé par la CIA — el otro 11 septembre, comme se plaisent à le rappeler de nombreux Latino-Américains!

Et l’intégration est plus profonde. Exemple emblématique: Williams Chacon, réfugié de la guerre civile au Salvador, débarqué au Québec à 11 ans avec toute sa famille. Il est aujourd’hui, à 35 ans, chef des cuisines et de l’approvisionnement de l’Institut de tourisme et d’hôtellerie du Québec. Sa marque distinctive est la fusion des traditions culinaires françaises et latino-américaines, aux arômes de coriandre, et plus particulièrement salvadoriennes: homard accompagné de mangue et de chayotte, soupe à la pêche et au lait de coco… Williams Chacon n’a pas l’impression de surprendre ses clients en combinant les deux cuisines: «Les Québécois connaissent de plus en plus de mets latino-américains.»

Le tourisme explique cette familiarité grandissante des Québécois comme des autres Canadiens avec les saveurs du Sud. À eux trois, la République dominicaine, Cuba et le Mexique attirent 508 700 visiteurs québécois par an, soit presque deux fois plus que la France (269 300). «Les gens voyagent beaucoup au Mexique. Au retour, ils veulent reproduire les recettes découvertes là-bas et viennent acheter nos produits», dit Gloria Aguilar, native de Colombie et propriétaire du Mercado Sabor Latino, à Montréal.

Cette épicerie du boulevard Saint-Laurent, ouverte il y a 15 ans pour servir la communauté latino-américaine, attire aujourd’hui une clientèle diversifiée à souhait. Sur les étagères, outre les habituels produits pour tacos, on trouve des spécialités moins connues, comme le dulce de leche (sorte de tartinade à base de lait, très sucrée), le mole poblano (sauce à base de piments, de cacao amer et de deux douzaines d’autres ingrédients), les chipotles (piments qui donnent sa saveur particulière à la cuisine mexicaine) et autres churros (beignets sucrés longs et fins).

Au retour de leurs vacances en Amérique du Sud, de nombreux Québécois ne veulent pas perdre les quelques notions d’espagnol apprises sur place. «Aujourd’hui, bien des clients demandent à nos caissières de parler espagnol. Pas parce qu’ils sont hispanophones. Ce sont des francophones qui veulent pratiquer la langue!» dit Gloria Aguilar.

Les atomes crochus entre les deux cultures cachent tout de même quelques épines qui font mal. D’immigration récente — la première vague remonte au début des années 1970 —, la communauté latino-américaine est aux prises avec des problèmes semblables à ceux vécus avant elle par les Italiens, les Grecs et les Portugais, aujourd’hui bien intégrés. Préjugés, xénophobie, intolérance, précarité, chômage sont des épreuves qui attendent bon nombre de nouveaux arrivants, et les Latino-Américains n’y échappent pas. Mais ceux rencontrés pour ce reportage se sont rarement plaints d’être en butte au racisme.

Williams Chacon admet avoir eu bien du mal à son arrivée, en 1982, en plein blues postréférendaire. Comme beaucoup d’immigrants, son père, mécanicien au Salvador, a dû s’accommoder d’un emploi subalterne dans un hôtel de Montréal. Les trois enfants Chacon se sont retrouvés à l’école française, ce que Williams, qui ne parlait qu’espagnol, a vécu très difficilement. «Avant la vingtaine, je ressentais beaucoup les préjugés des Québécois envers nous, les Latinos. J’ai même songé à retourner au Salvador, dit-il. C’est par la cuisine que j’ai découvert que je pouvais toucher les gens, les connaître, leur parler, percer le mur.»

Comme bien d’autres immigrants «de couleur», les Latinos éprouvent des difficultés à se faire embaucher par des Québécois. Le taux de chômage de cette communauté, 14 %, est presque le double de celui du Québec dans son ensemble — quoiqu’il soit moindre que celui des Africains et des autochtones —, malgré un taux de scolarisation supérieur à la moyenne québécoise!

«Certains “contacts culturels” peuvent créer plus de mythes que de véritable compréhension», souligne Sergio Coutiño, originaire du Mexique et titulaire d’une maîtrise en administration des affaires (il a étudié aux universités de Montréal et McGill pour maîtriser à la fois le français et l’anglais). «Les Québécois en voyage voient surtout des plages et des hôtels, et ils s’imaginent que les Latinos font toujours la fête et n’aiment pas travailler. Pourtant, nous sommes instruits et travaillants», dit-il. Dans son quartier, Notre-Dame-de-Grâce, il a lancé au printemps 2006 l’Association Québec-Mexique, dont le but est de «créer des contacts et exposer les Québécois à la vraie culture latino-américaine».

Mais selon Ricardo Vela, informaticien d’origine péruvienne qui vit et travaille à Brossard depuis 14 ans, le problème tiendrait davantage à l’absence de réseaux qu’aux préjugés. «Les nouveaux arrivants n’ont pas de contacts établis dans leur domaine.» Ricardo Vela est membre de la Société culturelle péruvienne canadienne de la Rive-Sud, dont le mandat est d’aider les arrivants à se familiariser avec la société québécoise et à se bâtir un réseau. «Dès que les Québécois voient que nous travaillons bien, tout rentre dans l’ordre», dit-il.

Pour Victor Ramos, professeur de sociologie à l’Université Laval, cette absence de réseaux rend l’intégration économique des immigrants latinos encore plus difficile à l’extérieur des grands centres. «Quand il n’y a pas de masse critique d’immigrants, il n’y a tout simplement pas de réseau de soutien assez fort.»

Contrairement aux Chinois, aux Haïtiens, aux Italiens et aux Portugais, les Latino-Américains se sont éparpillés sur toute l’île de Montréal. Leur voix très dispersée porte bien peu lors des élections. «Nous n’avons ni centre culturel ni banque latino-américaine. Nous sommes très peu visibles, politiquement parlant», dit José Del Pozo, professeur d’histoire à l’Université du Québec à Montréal.

Il y a tout de même quelques exceptions. Par exemple, Laval, Brossard et Longueuil abritent chacune quelques milliers de Latinos. Cela s’explique aisément: ces immigrants sont très prompts à acheter des maisons, selon Victor Ramos, de l’Université Laval. Effectivement, 52 % des Latinos sont propriétaires, contre 62 % pour l’ensemble des Québécois. À Montréal, rue Bélanger, entre les rues Saint-Denis et Saint-Hubert, on trouve une petite concentration d’épiceries, de restaurants, d’agences de voyages, assortis d’un club vidéo et d’une librairie espagnole. Mais toutes les tentatives pour constituer un véritable quartier latino, comme il y a un quartier italien, ont échoué.

Même celles d’Hector Aguilar, arrivé de la Colombie en 1972. Il a fondé à Montréal une quasi-dynastie de commerçants latinos, qui s’est ramifiée vers Ottawa, Vancouver et Toronto. «Avec les Latinos, c’est chacun pour soi», se plaint Gloria Aguilar, sa sœur cadette, propriétaire du Mercado Sabor Latino.
«Nous venons de 21 pays différents, avec des cultures très distinctes», dit Roy Bardelas, travailleur communautaire à la Corporation culturelle latino-américaine de l’amitié (COCLA). Cet organisme, fondé il y a 22 ans, vient en aide aux nouveaux immigrants latinos de l’arrondissement de Saint-Laurent. «La seule chose qu’on partage réellement, c’est la langue espagnole.»

Bien des guerres ont ponctué l’histoire de l’Amérique latine, qui reste agitée malgré de très nombreuses tentatives d’unification. À l’intérieur d’un même groupe, des guerres civiles et des luttes de classes ou ethniques très dures compliquent le portrait. Les Sud-Américains, qui forment la première vague d’immigrants, sont beaucoup plus européens et beaucoup moins indiens ou noirs que ceux qui arrivent des Antilles, d’Amérique centrale et du Mexique, et qui subissent toute la palette de préjugés que le fait d’appartenir à une minorité visible suppose.

Pour Pablo Rodriguez, député libéral fédéral d’Honoré-Mercier, le caractère hétérogène de la communauté latino-américaine est une évidence. «Souvent, ce qui nous unit, c’est davantage l’époque de notre immigration ou les associations auxquelles on appartient que notre nationalité», dit celui dont le père, avocat de gauche, a fui l’Argentine en 1974 pour s’établir avec sa famille à Sherbrooke.

Depuis 10 ans, les Latino-Québécois semblent surmonter leurs querelles intestines pour se construire une identité commune, «hispanique», qui demeure cependant encore largement une vue de l’esprit. C’est ce que constatent les dirigeants de Festivalíssimo. «Il y a 10 ans, les participants allaient voir les films de leur pays d’origine. Même si le film n’était pas bon, ils voulaient le voir — comme une carte postale. Maintenant, les gens viennent pour la qualité du film, peu importe où il est tourné et produit, dit Yuri Berger, directeur général de Festivalíssimo. Ils veulent voir du cinéma latino-américain, un point c’est tout.»

Outre la latinité, les hispanophones ont un autre point commun avec les francophones, qui facilite le rapprochement: ils sont fous de leur langue, et ils ne l’abandonnent pas aisément, même si la plupart se mettent au français très tôt.

«Je remarque un changement d’habitude dans la communauté», dit Antonio Ramos, directeur de la production de Chasqui, journal montréalais qui est le plus important hebdo de langue espagnole au Canada, avec un tirage de 25 000 exemplaires. «Nos premiers lecteurs étaient des immigrants récents. Maintenant, ce sont leurs enfants qui lisent le journal, pour garder le contact avec la culture latino-américaine et entretenir leur langue.» On veut vivre en espagnol à Montréal et ce mouvement forge progressivement une identité commune à ce groupe finalement assez artificiel que forment les Latinos.

Le Québec verra-t-il un jour l’espagnol devenir une langue officielle? Sans doute pas. Mais le père Fernando Ferrara entend depuis peu des jeunes utiliser des expressions du genre «voy a magasiner» ou «vamos à la cabane à sucre». Après le film Spanglish (titre qui est la contraction de Spanish et d’English), à quand Fragnol: Le film?

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