Nous sommes tous des métis

Le 22 mai marque le premier anniversaire de la fin des travaux de la commission Bouchard-Taylor « sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles », les fameux accomodements raisonnables. L’intellectuel français Tzvetan Todorov a justement fait de l’art de vivre ensemble sa spécialité. Il croit en l’imperméabilité des cultures, mais pas à l’imposition des valeurs par la force.

photo : Ryan Remiorz / PC
photo : Ryan Remiorz / PC

Son prénom n’est pas facile à prononcer, on ne le voit jamais à la télévision, il n’accourt pas sur les scènes de guerre en jet privé, comme Bernard-Henri Lévy : Tzvetan Todorov est un modeste, un effacé même. Cet intellectuel français d’origine bulgare est beaucoup moins connu du grand public que sa compagne, la romancière canadienne Nancy Houston.

Depuis plus de 25 ans, pourtant, il n’a cessé d’offrir au public, en une quinzaine d’ouvrages accessibles, une réflexion sur la démocratie et les exigences de la vie en commun. Un de ses thèmes de prédilection rejoint l’interrogation qui était à l’origine de la commission Bouchard-Taylor : comment bien vivre ensemble, avec et malgré les différences culturelles.

Après avoir tourné le dos en 1963, à l’âge de 24 ans, au régime communiste qui tenait la Bulgarie d’une main de fer, le jeune Todorov fait son apprentissage intellectuel dans un milieu parisien qui ne jure plus que par les sciences du langage. C’est la grande époque du « structuralisme ». Pendant la décennie de 1970, il délaisse progressivement l’étude un peu aride des formes du discours pour aborder ce qui deviendra le fil conducteur de ses réflexions et de son œuvre d’essayiste : « mieux comprendre comment les hommes ont choisi de vivre », selon les mots mêmes qu’il emploie pour définir son parcours dans un livre d’entretiens paru en 2002 ( Devoirs et délices : Une vie de passeur, Seuil).

Ce qu’il propose dans son nouvel ouvrage ( La peur des barbares : Au-delà du choc des civilisations, Robert Laffont), c’est une façon de sauvegarder dans nos sociétés un comportement civilisé, à une époque où la peur de l’étranger, perçu comme « barbare », risque de nous entraîner dans la vraie barbarie. Il y traite de la coexistence et de la perméabilité des cultures, mais également de l’impossibilité d’imposer par la force les valeurs de la civilisation et de la démocratie. Il a accordé un entretien téléphonique à L’actualité depuis sa résidence de Paris.

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Vous insistez sur le fait que les cultures changent, s’influencent les unes les autres, et que chacun est porteur d’un mélange de cultures. Cette hybridation culturelle, c’est aussi votre histoire personnelle…

– Nous sommes tous des hybrides culturels, et pas seulement ceux qui, comme moi, ont changé de pays. Il n’y a pas seulement la culture nationale du pays dans lequel on est, mais aussi d’autres formes de cultures, auxquelles nous participons tous. Ainsi, au sein d’une société, il y a la culture des hommes et des femmes, des jeunes et des vieux, des riches et des pauvres, et même celle de telle ou telle profession. Je suis retraité, j’ai une certaine culture de ce point de vue, mais je suis en même temps un homme, de profession intellectuelle, un Parisien, issu d’un pays de l’Est. Toutes ces choses font partie de ma culture. Ce n’est pas juste une rencontre entre la Bulgarie, où je suis né, et la France, où je vis. C’est un peu le cas de tout un chacun.

Nous sommes tous des métis, finalement…

– Nous sommes tous des métis, si on veut bien accorder au mot culture ce sens large, qui est un ensemble de comportements, de règles que nous partageons avec d’autres et qui nous permettent de communiquer avec eux. Tout le monde participe de plusieurs règles de comportement, donc de plusieurs cultures, et nous apprenons à passer de l’une à l’autre avec la dextérité d’un jongleur. Mais ce serait un peu trop simple si je n’ajoutais pas qu’il existe des situations dans lesquelles il y a un vrai conflit des cultures. Je pense, par exemple, à ce qu’on appelle les crimes d’honneur. Tous les pays européens ont connu au moins un cas de ce genre, où une jeune fille d’origine musulmane veut s’émanciper des règles que lui impose sa famille. Elle part avec un jeune homme entièrement différent. Et puis ses frères, ou son père, ou ses oncles, la torturent, la frappent et parfois la tuent. Face à des cas semblables, il y a une règle qu’il faut intérioriser : les lois d’un pays ne font pas partie de notre culture. Elles sont communes à des personnes de cultures différentes. Un meurtre reste un meurtre même s’il est qualifié de crime d’honneur, de coutume et de tradition dans un autre pays. Il n’y a pas à avoir à ce sujet la moindre tolérance.

Au Québec, il n’y a pas eu de ces cas extrêmes, mais les « accommodements raisonnables » ont créé un certain malaise. Le rapport de la commission Bouchard-Taylor propose la politique de l’interculturalisme, soit la possibilité de vivre dans un contexte de diversité culturelle, mais dans un cadre commun, celui du noyau francophone. On rejoint là le genre de solution que vous proposez.

– Un pays ne peut pas se contenter d’accueillir tout. Cela est bien sûr vrai des pays européens, avec une population autochtone qui est là depuis des siècles, mais aussi des « pays » d’immigration, comme le Québec. Mais il faut admettre que l’identité d’un groupe n’est jamais fixe. Prenez l’identité française. En l’an 0, les Gaulois étaient tous des païens ; en l’an 1000, les Français étaient tous chrétiens ; en l’an 2000, ils sont tous des laïcs, c’est-à-dire qu’ils affirment qu’il ne faut pas que ce soit la religion qui règle la vie. C’est un changement immense. Prenez un autre exemple : les femmes en France ont eu le droit de vote seulement en 1944, et ce n’est que dans les années 1960 que les femmes mariées ont eu le droit d’avoir un compte en banque à leur nom. C’est évident que ce genre de décision a influencé profondément la culture française. La culture se modifie aussi bien par interaction de ses différents ingrédients que par interaction avec les autres cultures. Cela se passe de manière plus ou moins heureuse. Il faut qu’il y ait un langage commun à tous les membres de la société pour qu’ils puissent fonctionner efficacement les uns avec les autres. Ça veut dire la langue, mais aussi certains codes de comportement. Mais ces codes, cette langue même, ne restent pas immobiles. Par exemple, l’intervention de plus en plus massive de gens venus d’Asie sur le continent américain influence les modes de vie des habitants, qui jusque-là ignoraient cet apport.

Et à l’égard de ces apports nouveaux, on peut entretenir un sentiment de peur. C’est cette tendance dont vous analysez les effets néfastes dans votre livre ?

– C’est le cadre global de mon livre, c’est pour ça que je lui ai donné ce titre, La peur des barbares, la peur des autres lointains dont on se dit qu’ils nous menacent, qu’ils vont nous faire mal. Et pour nous protéger contre ce mal, on est capables d’accomplir des gestes qui, à leur tour, nous rendent barbares. Ces gestes s’appellent la guerre, bien sûr, mais aussi les moyens par lesquels on pratique la guerre, notamment la torture. C’est impressionnant que, au 21 e siècle, pour la première fois depuis que la démocratie existe, un gouvernement démocratiquement élu [NDLR : l’administration Bush] a proclamé la défense de la pratique de la torture. Cette peur, il faut la comprendre. Si, dans la rue dans laquelle vous faites vos courses, vous n’entendez plus votre langue, vous êtes un peu dérangé, c’est le moins qu’on puisse dire. Il n’y a pas de solution miracle qui servirait en toute circonstance. Il faut tenir compte de la situation concrète. Il y a un cadre commun, qui seul permet à la diversité de ne pas devenir menaçante. Il me semble que l’Union européenne réussira si l’accueil des différences se passe dans un cadre commun. Cela reste vrai dans un « pays » comme le Québec, par exemple, qui continue d’accueillir de nombreux immigrants. Je sais bien qu’au Québec, comme au Canada, on parle de mosaïque, mais même dans une mosaïque, il y a un dessin commun. On ne se contente pas de juxtaposer des pierres de couleurs différentes, on veut qu’ensemble elles disent quelque chose.

Vous êtes un partisan de la pluralité et de la diversité des pouvoirs, par opposition à la centralisation. Vous y voyez un facteur favorable à la civilisation ?

– Je suis un partisan du pluralisme, et cela à tous les niveaux, peut-être parce que j’ai grandi dans un monde totalitaire dans lequel le mot d’ordre d’unité et de centralisation était le seul qu’on avait le droit de formuler. J’ai donc été rendu sensible à ce que nous apporte le pluralisme. Et c’est pourquoi j’aime beaucoup l’Union européenne. Mais je défends aussi, dans un pays comme la France, cette pluralité intérieure qui est beaucoup moins évidente, beaucoup moins acceptée qu’au Québec. Si on voulait donner un sens absolu et constant à des termes comme barbarie et civilisation, ce ne pourrait finalement être que celui-là. Je veux dire : est barbare celui qui ne reconnaît pas la pleine humanité de l’autre – donc, celui qui, parce qu’il le trouve de mœurs différentes, juge que l’autre lui est d’une certaine manière entièrement étranger, qu’il est à peine humain. Au contraire, la civilisation, c’est accorder cette pleine humanité à l’autre, même quand on le trouve différent de soi. J’ajouterais que personne n’est définitivement civilisé, malheureusement, et que, heureusement, personne n’est à tout jamais barbare. Nous avons tous en nous une capacité de barbarie. La barbarie peut se produire au sein de n’importe quel pays. Pour moi, la civilisation, ce n’est pas le fait d’avoir beaucoup de gens qui sont allés à l’université, c’est la manière dont on traite les autres que soi.

Le ministre français des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, fait de la présence des troupes de l’OTAN en Afghanistan une question de défense de la civilisation. Ce n’est pas votre avis ?

– D’après moi, il faut en sortir, et très vite. Ça ne peut évidemment pas se faire du jour au lendemain, mais cela doit être notre politique. L’intervention initiale en Afghanistan, en réponse à la destruction des tours jumelles, était légitime. C’était un acte de légitime défense : il s’agissait de punir, de rendre impossibles des actes terroristes de cette nature. Aujourd’hui, nous visons la reconstruction d’un État qui obéirait à des lois que nous jugeons appropriées à une démocratie moderne. Cette guerre-là, on ne la gagnera jamais. Les colonisateurs du 19 e siècle et de la première moitié du 20 e siècle disaient eux aussi qu’ils apportaient les droits de l’homme, la civilisation, la médecine, l’éducation et les routes. C’est exactement ce que dit le ministre français des Affaires étrangères. Mais ce n’est pas ainsi que les Afghans voient ce qui est en train de se produire dans leur pays. Ils voient une armée étrangère : les anciens colonisateurs britanniques et leurs alliés américains, canadiens, français, qui se comportent en soldats dans un pays occupé. Ce n’est pas ainsi qu’on apporte la civilisation ni qu’on apporte la démocratie et les droits de l’homme.

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