Nul n’est prophète en son pays

À 59 ans, Israel Finkelstein pourrait prendre sa retraite de l’Université de Tel-Aviv, mais l’impression d’énergie et de passion qui se dégage de sa personne nous indique tout de suite qu’il n’en fera rien. Il a entrepris dans le désert du Néguev un chantier de fouilles majeur sur des sédiments de l’âge du fer (autour du 10e siècle av. J.-C.).

Né en Israël dans une famille dont les racines sont en Europe de l’Est, il a acquis sa formation d’archéologue et d’historien à l’Université de Tel-Aviv, puis à celle de Chicago, à Harvard (Boston) et à la Sorbonne (Paris). Il aime se définir comme un « historien qui pratique l’archéologie ». Coauteur de La Bible dévoilée, avec Neil Asher Silberman, il a procédé dans cet ouvrage à une véritable reconstruction de l’histoire biblique.

Israel Finkelstein a répondu aux questions de L’actualité en octobre dernier, sur le campus de l’Université de Tel-Aviv.

Beaucoup de gens, tant chez les juifs que chez les chrétiens, doivent être troublés par votre refonte assez radicale de l’histoire biblique sur la base de découvertes archéologiques.

– Personne ne devrait être perturbé par mes travaux. Je ne suis pas si radical que ça dans ma recherche. Je représente la voie médiane sur la question de l’histoire biblique. D’une part, je ne lis pas le texte biblique de façon simpliste ; d’autre part, je n’appartiens pas au groupe de ceux qui nient toute valeur historique au texte biblique.

Ma méthode consiste à utiliser l’archéologie, qui est une source très efficace et indépendante, pour reconstruire l’histoire. Mais dans le passé, l’archéologie se pratiquait d’une autre façon. La question intéressante, c’est de savoir pourquoi il a fallu tant de temps pour la réformer. La plupart des travaux d’archéologie menés au Moyen-Orient et en particulier au Levant [la côte orientale de la Méditerranée] ont été le fait de gens qui venaient d’un milieu théologique ou qui étaient préoccupés par des questions d’identité nationale. Je me souviens que, dans ma jeunesse, on était dans une atmosphère d’édification d’une nation. On était dans du neuf, on établissait des règles. D’un côté, donc, c’était la religion ; de l’autre, le souci de fonder une nation. Encore aujourd’hui, l’archéologie américaine en Terre sainte est dominée par des préoccupations d’ordre théologique.

Comment votre livre La Bible dévoilée a-t-il été accueilli en Israël?

– Du côté du grand public, ça se passe sans heurts. L’ouvrage a été sur la liste des best-sellers de Haaretz [quotidien de Tel-Aviv] pendant quatre mois, et la critique a été excellente. Dans la société israélienne, deux groupes peuvent être ennuyés par mes travaux. Il s’agit des nationalistes religieux – modérés sur le plan religieux, ce sont les plus intransigeants sur le plan politique – et de la vieille garde, celle des fondateurs du pays, les « ben-gourionnistes » [de Ben Gourion, premier dirigeant d’Israël, en 1948]. Ils ont grandi avec ces mythes bibliques et c’est comme si je sabotais l’éducation qu’ils ont reçue. Personnellement, j’ai le sentiment que ce pays possède une identité très forte et je ne suis pas inquiet pour son avenir. Je n’ai pas du tout l’impression d’affaiblir l’identité d’Israël. Quant aux ultra-orthodoxes, ils se fichent complètement de mes travaux et de l’archéologie. Ils me voient comme une curiosité, un drôle de phénomène. Nous n’avons aucun terrain commun. Ils ont une foi solide, ce que je respecte. Moi, j’ai ma recherche.

Vous estimez, si on en juge par votre livre, que le peuple juif n’a plus besoin de s’appuyer sur les légendes de la Bible.

– Nous avons besoin de racines, mais à mon avis, il est sans importance que les vraies racines remontent à 4 000 ans, 3 000 ans ou 2 800 ans. De toute façon, le royaume de Juda existait, Jérusalem aussi, le Temple était là… Ce n’est pas si important que j’enlève un siècle à la partie historique du texte. Cela n’a pas de rapport avec la vie d’aujourd’hui. Ce qui est passionnant, c’est de voir le contexte social, politique et économique de la période au cours de laquelle la Bible a été compilée.

Vous avez écrit récemment que les écoles d’Israël font peu de cas de vos travaux.

– J’ai été étonné d’apprendre, par des parents que nous avons en France, ma femme et moi, que mon livre était inscrit au programme de certaines écoles là-bas. Mais il ne l’est pas en Israël. Ici, les écoles n’intègrent que très lentement les nouveaux critères d’interprétation de la Bible dans les programmes. Au ministère israélien de l’Éducation, vous vous heurtez à la politique, aux histoires de coalition de partis, c’est complètement politisé. Les choses changent, mais ce n’est pas rapide. Au collège que fréquente ma fille de 17 ans, l’étude du livre de la Genèse est au programme. Le texte mésopotamien de la Création [découvert en Mésopotamie au 19e siècle] est comparé à celui de la Bible. Les choses évoluent, donc, mais pas autant que je le souhaiterais.

Y a-t-il des progrès majeurs à relever aujourd’hui en archéologie?

– Oui. Il s’agit de l’incorporation des sciences exactes dans la recherche archéologique. Par exemple, ces dernières années, j’ai consacré une grande partie de mon temps à l’étude des résultats d’analyses au radiocarbone. La datation au carbone 14 ne cesse de progresser. Ce qui a changé, c’est la précision, de plus en plus grande, mais aussi la quantité de travaux que l’on peut accomplir. Aujourd’hui, la marge d’erreur sur une datation peut être réduite à 30 ans, ce qui est étonnant.