Ode au téléphone et autres plaisirs rétro

Conversations téléphoniques, Monopoly et ménage du cabanon : quand toute une population est encabanée, des activités d’un autre temps reviennent en force !

Photo : Filip Krstic / Getty images

Avec l’isolement plus ou moins volontaire de larges segments de la population et la fermeture des entreprises non essentielles, nos vies ont pris soudainement un petit tour rétro plutôt sympa.

Le téléphone, par exemple, reprend du service en force. Encore hier, il s’agissait d’un appareil domestique en voie de disparition. Même nos téléphones intelligents étaient de moins en moins « téléphones » à force d’être intelligents. Et puis soudain, voilà que le bon vieux téléphone nous sauve du naufrage social. En ces temps étranges, il devient le seul moyen d’établir un contact satisfaisant et spontané avec nos parents, nos enfants, nos amis, nos collègues. On s’appelle pour prendre des nouvelles parce qu’on ne peut plus juste se texter pour se donner rendez-vous : la brasserie, le café, le resto, le ciné sont fermés.

Il existe bien sûr des technologies pour se voir, comme Zoom, Skype ou Google Hangout. Mais ce n’est pas la même chose. La plupart n’ont aucune spontanéité : pour que ça marche, il faut fixer une heure. Il faut connaître l’adresse de son correspondant. Et il faut que celui-ci soit branché sur le service. Sans compter les problèmes de connexion, de routeurs surchargés et d’incompétence des utilisateurs. FaceTime est plus spontané, mais ça ne fonctionne qu’entre abonnés Apple.

Il n’y a finalement que le bon vieux téléphone qui marche universellement, avec simplicité et fiabilité, et qui procure la spontanéité et l’intimité qui font défaut aux autres modes de communication électroniques.

Et puis, avec le téléphone, pas besoin de soigner son apparence ni l’arrière-plan. On peut parler à ses collègues en pyjama sans qu’ils le sachent. Et ils ne verront pas non plus les draps défaits ou la pile de vaisselle sale. C’est le paradoxe du téléphone : intime, mais moins envahissant.

Le seul défaut du téléphone, c’est que ça ne marche que si l’autre répond. Le courriel a l’avantage de pouvoir être déposé sans réponse immédiate, mais il est facile à ignorer. Le téléphone est l’extension de la communication humaine : ça ne fonctionne que s’il y a quelqu’un à l’autre bout de la ligne. Chez les jeunes, cela suppose un certain apprentissage. Quoi, ça sonne ? Qu’est-ce qu’on fait avec ça ? On dit quoi ? C’est la revanche des vieux cons : hier encore, les baby-boomers étaient des immigrants technologiques plus ou moins décalés. Mais quand la communication devient rétro, les boomers deviennent OK.

Même la médecine se « téléphonise ». Il aura fallu cette crise sanitaire pour que la Fédération des médecins omnipraticiens autorise ses membres à faire des consultations téléphoniques pour les rendez-vous de suivi qui ne demandent pas un examen physique. Enfin ! Espérons qu’ils en finiront avec les télécopieurs avant la prochaine pandémie.

Ce côté rétro du téléphone se transpose un peu partout dans la société. Rassurez-vous, la sous-crise du papier de toilette n’ira pas jusqu’à ramener le bidet. Mais c’est tout le Québec qui est comme au chalet. On déballe les jeux de Monopoly ou de Risk, le Twister et le Mille Bornes, on ressort les vieux casse-têtes, les disques 33 tours réapparaissent dans nos vies.

Même le DVD fait un petit retour. À mon épicerie, il y avait toujours une centaine de DVD sur une tablette à laquelle personne ne semblait porter attention. Et puis, cette semaine, ils se sont envolés en deux jours. Il ne restait que deux ou trois DVD de Fraisinette et de Superman. À l’évidence, il y a tout un peuple que Netflix ne satisfait pas et qui ne souhaite pas multiplier les plateformes de visionnement, et donc les frais. Alors, on regarde de bons vieux DVD et on achète ceux qu’on trouve. Je doute que ça descende aux vidéocassettes, mais nos chalets cachent des ressources insoupçonnées.

En ces temps où l’on est si nombreux à être seuls, on revient aux valeurs sûres, aux affaires qui marchent. Les parents redécouvrent la marelle avec leurs enfants ou le plaisir infini de casser des galettes de glace. Et avec la fonte des neiges cette semaine, la tendance sera aux barrages dans les rigoles.

Encabanés de force, on fait du pain, on sort ses recettes de cretons, on reprise ses chaussettes, on coud. Et comme on sait désormais que les grandes quincailleries sont un commerce essentiel, ils seront quelques centaines de milliers à bizouner dans leur cave sans souci de manquer de vis no 8 de trois pouces. La quincaillerie, avec la Société des alcools du Québec, nous sauvera du chaos, comme le dirait François Legault.

Le malheur a voulu que cette crise sanitaire tombe pendant cet impossible entre-saison québécois qu’est le mois de « marsavril ». Devant l’impossibilité de tondre son gazon et de jardiner, ou de pratiquer les sports d’hiver, il ne reste que le plaisir de casser de la glace dans son jardin ou de pelleter la vieille neige dans la rue. Un coup parti dans le rétro, pourquoi ne pas entailler l’érable à sucre dans la cour pour produire du sirop d’érable maison ? Il restera peut-être assez de neige pour faire de la « tire sur la neige » — de quoi réjouir nos cœurs d’enfants et se décoller les plombages. Chose certaine, vous avez le temps — et le dentiste est un service essentiel.

En fait, cette crise par anticipation nous assure une abondance de ce produit jadis si rare qu’on frôlait la disette : le temps. Encore hier, nous vivions une époque surstimulée. Mais là, rien. Pour la première fois de mémoire de millénariaux et de génération XYZ, nous avons le temps. Plus rétro que ça, tu meurs. Nous avons enfin le loisir de classer les vieilles photos ou de faire le ménage du sous-sol, du cabanon ou du coffre de l’auto, et toutes ces petites tâches que nous remettions à plus tard.

Le sous-produit du temps en abondance, c’est une autre chose qu’on avait presque oubliée : l’ennui, dont on dit qu’il peut être créateur. Tout le Québec est plongé dans une espèce de gros temps des Fêtes indéfini, un temps des Fêtes étrange où le jambon crucifié remplace la dinde éventrée — jambon qu’il faudra bien manger tout seul, car la visite est rare.

Tout comme les amateurs de sport qui sont pris pour réécouter les enregistrements de leurs meilleurs matchs, le quidam relira ses vieux Publisac. Faire l’amour, tiens, pourquoi pas ? Quoique, avec les enfants à la maison constamment, les occasions de faire la bête à deux dos de midi à quatorze heures sont quasi nulles.

Les rares commerces universellement ouverts étant les épiceries et les pharmacies, seuls les gourmands et les hypocondriaques vont y trouver leur compte. Je plains d’ailleurs ceux qui détestent cuisiner. Si le confinement national devient obligatoire comme en France, ils vont passer de bien mauvais quarts d’heure.

Ce matin, pour me dérider, je réécoutais le fameux monologue d’Yvon Deschamps sur le bonheur. Cela remonte à 1969, mais il demeure étrangement actuel. Le monologuiste y faisait la liste des « choses gratis en ville » : la messe, la marche et se bercer sur le balcon. Sauf que François Legault a interdit la messe (qui ne manque à personne), et le balcon est encore un peu frisquet pour se bercer. Reste la marche, qui seule remplace le gym, mais il faut en profiter tout de suite avant qu’on l’interdise.

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Les commentaires sont fermés.

Il ns faut de l’imagination pour remplir nos journées de farniente…alors j,ai sorti ma vieille flute à bec d’un panier perdu ds le fond du garde-robe et j,ai recommencé à taponner dessus ..tout en me rappelant mes premiers couacs à l’école normale… sur ce bidule qui me fascine… et je continue de nouveau mes couacs mais plus fréquents me semble avec l,âge…ah le cibole de si… le ré qui accroche tout le temps…mais le temps se passe bien et certains espèrent un concert à l’été…ouf quel contrat et boulot…!!!

Merci Monsieur Nadeau pour ce bel article qui décrit avec justesse et un brin de nostalgie peut-être l’état de nos ménages et de nos cœurs.