On est vite catalogué vieux !

Même en vivant des années de plus qu’autrefois, même en étant plus nombreux, les « vieux » restent figés dans des perceptions qui datent du siècle passé.

Christian Blais pour L'actualité

Il y a quelques semaines, j’ai été invitée à contribuer à l’Enquête montréalaise sur les conditions sociales et la participation des personnes de 55 ans et plus, organisée par la direction régionale de santé publique.

Il suffisait pour ce faire de remplir un questionnaire confidentiel sur Internet. Bonne citoyenne, je me suis exécutée, mais avec une arrière-pensée : 55 ans et plus, est-ce une façon voilée de parler des aînés ?

En cochant les cases, j’ai senti mon malaise s’accentuer. Étais-je vraiment concernée par la recherche en cours ?

Je suis une femme de la fin de la cinquantaine assez occupée merci ! Le travail, la famille, le soutien apporté comme proche aidante plus celui offert à une voisine âgée, les courses, l’entretien de la maison, les loisirs, etc. Or, je me retrouvais à répondre à des questions sur mon animal de compagnie, mon sentiment de solitude, l’aide que m’apportent ou pas les organismes de mon quartier…

Il y avait aussi plusieurs questions sur le bénévolat, qui me donnaient juste envie de rétorquer : proche aidante, ce n’est pas assez ? Mais aucune case n’était prévue pour les commentaires. 

Une page Web fournit des détails sur l’enquête. On y précise que la limite de 55 ans a été établie parce que c’est l’âge où commencent de grandes transitions : la retraite, le deuil, les problèmes de santé… Statistiquement, sans doute. Mais socialement, regrouper sous le même chapeau les 55 à 105 ans n’a aucun sens, même en raffinant les résultats. Ma vie ressemble davantage à celle d’une femme de 45 ans qui concilie enfants et boulot qu’à celle d’une retraitée de 75 ans ou d’une malade de 85 ans !

Au bout de l’exercice, de quelles interventions pour assurer ma qualité de vie, ma résilience et mon bien-être (objectifs de l’étude) sera-t-il donc question ?

J’étais agacée, mais au fond pas étonnée.

Le discours public dénonce l’âgisme. Dans les faits, c’est le trou noir une fois franchi le cap de la cinquantaine.

Les publicitaires l’ont compris, ciblant aujourd’hui comme hier les 20 à 50 ans pour leurs campagnes. Et si vous voulez faire trembler les dirigeants d’un média, dites-leur qu’il attire les quinquagénaires (au-delà, n’en parlons même pas !). Je devine que c’est pareil dans le secteur culturel.

Du côté de l’emploi, bonne chance ! On dit que les commerces courent après le personnel aux cheveux blancs. Mais combien de retraités — des ouvriers spécialisés aux professionnels en tout genre — veulent se recycler en vendeurs au salaire minimum ? Pour le reste, à quelques exceptions près, le monde du travail snobe sans complexe celles et ceux qui, devant se trouver un nouvel emploi, postulent en ayant un peu trop d’années au compteur. Notre société a beau carburer aux discours victimaires, cette discrimination-là se vit dans un douloureux silence.

C’est ainsi qu’on glisse dans cette masse informe qu’autrefois on appelait les « vieux ».

Et ceux-là, on les infantilise facilement.

Rien ne l’a mieux démontré que la première phase de la pandémie de COVID-19, au printemps 2020, quand le premier ministre François Legault a ordonné aux 65 ans et plus : « Envoye à maison ! », et illico en plus. Dans les résidences privées pour aînés (RPA), ce fut pire : hors de question de sortir des appartements. Des prisonniers nouveau genre puisque n’ayant pas droit, eux, à 15 minutes par jour pour prendre l’air !

C’était brutal et radical. Mais la réponse des autorités contrait toute protestation : c’est pour votre bien ! On allait prendre soin d’eux, ces grands enfants de 70, 75, 80 ans, tous ramenés au rang de grabataires un peu séniles, comme s’ils étaient aussi fragiles que des résidants de CHSLD (qu’on a, eux, affreusement mal protégés). 

Depuis que les mesures ont été assouplies, j’en connais qui en ont profité pour quitter leur RPA de luxe et s’installer dans un trois et demie ayant pignon sur rue. La moindre des choses est qu’on puisse demeurer maître de sa propre porte quand on est assigné à demeure ! 

La leçon aura néanmoins porté : même si on est actif, en forme, impliqué auprès des autres au point d’en être le soutien, on peut, à titre d’« aîné », voir un rideau de fer tomber sur sa vie, dans une indifférence généralisée.

Mais bon, si on a un chat qui nous tient compagnie, une ressource qui appelle pour soupeser notre moral, un proche à qui se confier, il y a qualité de vie, n’est-ce pas ?

J’en déduis donc que, même en vivant des années de plus qu’autrefois, même en étant plus nombreux, les « vieux » restent figés dans des perceptions qui datent du siècle passé. Il serait temps qu’elles volent en éclats.

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Vous avez tellement raison madame! J’ai été une professionnelle de haut niveau pendant plusieurs décennies. Je maintiens mes connaissances â jours au plan des nouveautés de mon ex profession… mais très très peu de considération à ce sujet par mon entourage de 45 ans et moins… comme on me le mentionne souvent «  c’était dans ton ancien temps »…. Et pourtant je fais des journées pleines et archi pleines et diversifiées depuis que je suis retraitée…et même souvent plus complexes que lorsque j’étais sur le marché du travail! C’est fou ce que vos constatations sont justes!!! Merci

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Merci pour cet article. En effet, passé 50 ans, lorsque l’avis des autres est sollicité, de n’est pas de nous de l’âge dit d’or. En fait, ce qui m’a le plus traumatisée est le fait que l’on se sent graduellement disparaître du rang des gens pertinents, on disparaît dans le décor! On nous écoute à peine, car, bien sûr, ce sera des ragots, n’est-ce pas? Et les quelques fois où on nous écoute et réalise que nous avons peut-être quelque chose de pertinent à apporter à la discussion, des conseils découlant de lectures et d’études qui ne sont pas toujours des lectures de « mémé », les plus jeunes sont surpris, et on nous félicite presque comme des enfants de 5 ans qui auraient réussi une prouesse. Les trentenaires s’étonnent parfois qu’on ait pu lire des articles sur les derniers développements en aérospatiale, en physique, en relations humaines, en littérature, et oui aussi en cuisine et en alimentation, ainsi qu’en tricot et autres activités du passé qui sont remises au goût du jour. La vie nous apprend que plus on apprend, plus on réalise qu’on a encore plus à apprendre: c’est ce qui maintient l’intérêt bien vivant. L’âgisme existe bien et il serait temps de le faire voler en éclat! On ne devient pas automatiquement gaga une fois franchies les cinquante premières années. Nous avons un passé, certes, et c’est souvent synonyme d’avoir plus d’acquis, de connaissances, ayant en vue les progrès réalisés menant à une perspective à plus long terme qui ne s’acquiert qu’avec l’expérience de vie. Le physique ralentit certes, mais le raisonnement demeure à moins d’être malade. On ne s’éteint pas à 50, 60 ni même 70 ans, et nous ne restons pas nécessairement figés dans le anciennes perceptions, car nous continuons à percevoir la vie présente et à en considérer les ramifications dans le monde d’aujourd’hui, avec plus de données qu’en ont les plus jeunes. Vraiment merci!

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C’est drôle mais vous semblez faire ce que vous reprochez aux autres quand vous écrivez « Ma vie ressemble davantage à celle d’une femme de 45 ans qui concilie enfants et boulot qu’à celle d’une retraitée de 75 ans ou d’une malade de 85 ans !» Ce n’est pas l’âge qui fait la différence mais le plus souvent c’est l’état de santé, la fortune et le fait qu’on se tient occupés.

Au début de la pandémie le PM Legault en avait contre les 70 ans et+ pas 65 ans car il était lui dans le groupe des 65 ans… Non, il a choisi arbitrairement 70 ans et comme je venais d’avoir cet âge vénérable, je me suis retrouvé du jour au lendemain comme un paria. Mon épouse s’est fait crier après dans notre rue parce qu’elle était allé marcher un peu dehors avec sa tête blanche, des «jeunes» lui ont crié après «enwouye à maison», comme notre cher PM caquiste.

L’âgisme est plus que présent maintenant et c’est un revirement car dans le passé on reconnaissait aux aînés une certaine sagesse alors qu’aujourd’hui, les vieux c’est à l’hospice qu’on voudrait bien les envoyer, version moderne en CHSLD ou en RPA, on aime tellement les euphémismes. Non, pas question maintenant d’aller en RPA avec le comportement brutal des gouvernements – on va rester chez nous et nous allons nous occuper comme le reste des gens, ni plus ni moins. Quant aux jeunes qui aiment réinventer la roue, «be my guest!»

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Hey les jeunes, vous êtes vieux!
J’ai 71 ans et je suis beaucoup plus actif qu’à 40 ans.
Avant de prendre ma retraite à 66 ans, j’étais encore plus efficace au travail que les plus jeunes.
L’âge n’a aucun rapport avec ce que nous sommes capable de faire et de notre état d’âme non plus.
Je ne suis pas une exception. J’en côtoie beaucoup comme moi!

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Dans cette chronique bien inspirée, Josée Boileau rappelle notamment cet épisode douloureux de la pandémie, où le premier ministre Legault, pour notre bien bien sûr, avait assigné les vieux à résidence. Pendant plus d’un mois, il a fallu compter sur un fils pour l’épicerie. Cette attitude m’avait fait fulminer. Comme le dit l’autrice, on a beau être actif et en super forme, «on glisse dans cette masse informe qu’autrefois on appelait les vieux.» Aujourd’hui, on nous appelle les aînés, mais cet euphémisme débilitant est plus enrageant encore. Car, vieux ou aînés, on continue à nous infantiliser.

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J’ai lu votre article et même si je ne fais pas encore partie des 50 ans et plus, je comprends votre opinion,

Fait à noter: autrefois, l’âge d’or était, dans la tête des gens, le troisième âge qui commençait grosso moso à 80-85 ans… Et il fallait avoir 65 ans pour s’inscrire à la FADOQ. Aujourd’hui, il en faut seulement 50! C’est ridicule! Oui, je comprends que cela puisse amener son lot de privilège, mais il me semble qu’à 50 ans, si on compare à il y a 40 ans, on est encore dans la fleur de l’âge et bien portant pour un grande majorité et encore au travail pour une bonne part. Il y a une réflexion à faire sur notre rapport à l’âge, le travail, la retraite et le vieillissement dans la société. Et pourtant on parle souvent du « pouvoir blanc » en politique…. Présentement, il ne pèse pas lourd… Sauf démographiquement.

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Tellement vrai tout ce que vous dites, Mme Boileau. J’ai moi-même 65 ans et chaque mot de cet article me rejoint et me touche profondément. J’ai un profil que je qualifierais d’un peu similaire au vôtre (professionnelle, proche-aidante, super active à tous niveaux, sportive, etc.) et je ne me retrouve vraiment pas dans cette catégorie de « vieux » dont on parle de toute part. Alors merci pour cet article si juste et pertinent et qui remet les pendules à l’heure en quelque sorte.

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Chère Madame, j’ai 89 ans et je suis vieille. Mais que personne ne vienne me parler de vieillesse à 55 ans ni 60 et même difficilement à 65 ans. De nos jours personne n’est vieux à ces âges-là. La vie moderne a fait son oeuvre. Seule une mauvaise publicité a pu convaincre des gens encore capables d’agir et en excellente santé, de vivre dans des RPA qui enrichiront leurs propriétaires. J’en ai fait l’expérience et aujourd’hui j’ai la chance exceptionnelle de vivre avec ma fille et mon gendre. Combien de couples à l’aise financièrement et encore en forme se font prendre par la publicité qui leur dresse un portrait embelli et trafiqué de ces endroits. Des habitations très belles et très chères où on vous promet rien de moins que le paradis. Réveillez-vous mes amis ! Gardez votre indépendance le plus longtemps possible. Vous n’êtes pas vieux !!

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Merci pour cet article. L’agisme demeure en effet la discrimination la plus sournoise, si peu dénoncée et cela est d’autant plus paradoxal a cet époque des grands discours sur l’équité, la diversité et l’inclusion. L’âge en demeure le point aveugle!

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Vous avez entièrement raison. Nos entreprises font du gros lobby pour la diversité et l’inclusion, mais dans les faits ils poussent les travailleurs à la retraite ou les congédient carrément.

Et sur les photographies corporatives de ces e treprises, ils ne montrent que des jeunes.

On lis que les travailleurs expérimentés sont en demande, mais c’est faut. J’en ai la preuve.

On les écarte de la gestion et des comités. Pourtant ils sont une énorme plus value à mes yeux.

Les travailleurs expérimentés sont une opportunité pour former la relève.

Mais on dérange.

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