On n’a pas de plan

On prépare la rentrée, mais sans savoir où on s’en va, personnellement et collectivement.

Photo : Daphné Caron

Je reviens de quelques jours dans Charlevoix, où le Québec entier s’était donné rendez-vous. Comme en Gaspésie, d’ailleurs. Ou aux Îles. Il y avait embouteillage quotidien à Baie-Saint-Paul, avec des cadets qui faisaient la circulation. Dans les commerces, tout le monde portait le masque. De temps en temps, certains racontaient en roulant des yeux des histoires de récalcitrants non masqués — des touristes vociférant à l’épicerie ou à la station-service. Mais en général, les Québécois sont respectueux, ce qui tranche avec ce qu’on lit sur les réseaux sociaux. Donc, nous avons arpenté le Québec et pris plein de photos pour Instagram. Mais connaissons-nous réellement mieux le territoire et ses gens ? Y retournerons-nous quand la pandémie sera chose du passé ? Était-ce par engouement ou par dépit ? L’avenir nous dira si les enjeux liés aux régions, à l’Histoire, au patrimoine trouveront dorénavant, suite à cet été de vagabondage, une nouvelle écoute.

Nous voici donc au temps des petites laines. Nous allons inéluctablement vers la rentrée. Tôt le matin, août sent déjà septembre. Je me suis reconnectée à l’actualité que j’avais délaissée à Charlevoix. Que du normal : la saison de hockey s’avère décevante et Revenu Canada a dispersé nos renseignements aux quatre vents. Si, après le piratage de Desjardins l’an dernier et celui de l’ARC cette année il y a un hacker au pays qui ne possède pas toutes nos données, c’est vraiment un cancre du dark web ! Les accusations d’appropriation culturelles tombent désormais dans la caricature, le chef du restaurant Mousso s’excusera bientôt d’avoir fait un menu coréen, et nos grand-mères devront brûler en enfer pour leurs pâtés chinois. Le pouvoir de nuisance du plus petit nombre d’anonymes est désormais exponentiel et illimité. Montréal accélère le rythme et le nombre de ses chantiers pendant que le centre-ville est sans vie ; la ville rebute de plus en plus. La plupart des citoyens ne savent pas comment reprendra le travail. Certains ne savent pas pour combien de temps ils auront encore un boulot, car la fin de la saison touristique fera mal à beaucoup de commerces affaiblis par la pandémie. De nombreux parents, élèves et étudiants se demandent, anxieux, si l’école sera constante, cet automne. Tous, nous craignons l’éventualité d’une deuxième vague de COVID et ses répercussions sur nos vies, nos jobs, nos relations, l’économie. Le temps est comme suspendu, même si nous achetons des fournitures scolaires, des bulbes, des maisons, même si nous faisons du ketchup en prévision de l’hiver.

Ça s’appelle une rentrée, mais nous ne sommes même pas sortis.

Nous avons fait du surplace. La société s’est désorganisée un peu plus, les fils distendus s’effilochent. On attend de voir ce qui se passera le 3 novembre au sud de la frontière. On vit dans l’expectative. Nous savons tous que le remplacement de Bill Morneau par Chrystia Freeland n’effacera pas par magie le gouffre financier dans lequel nous sommes aspirés. Sur tous les aspects, collectivement comme dans nos vies personnelles, on navigue à vue, on vit au quotidien, on refuse de prévoir et de faire des plans, sachant qu’ils pourraient être défaits à la moindre fièvre qui point.

Et là, ça apparaît crûment, ça nous saute au visage : nous n’avons pas, nous n’avons plus de projet de société auquel nous référer, dans lequel nous investir pour nous rassurer. Un projet, c’est un but collectif qui nous soulève. Ça peut être de bâtir un pays, ou de devenir des champions de l’éducation, ou même un paradis pour les personnes âgées. Quelque chose qui nous motive, une lumière même en ces temps incertains, surtout en ces temps incertains. Ça fait longtemps que nous n’avons pas eu de tel projet de société. La désorganisation actuelle, les fils distendus de la société laissent entrevoir le gouffre sous nos pieds. C’est angoissant.

Les êtres comme les sociétés ont besoin de lumière et de projets. D’espérer et de construire. Je ne sais pas où est le plan, ni qui le détient, mais chose certaine, manifester contre les masques n’est assurément pas un projet de société.

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En effet, vous l’avez bien décrit: aucun but à moyen ou long terme depuis un bout. C’est angoissant car nous y étions habitués à cette “ course folle de la performance “ qui mène nos vies.

En tant qu’enseignante et mère de 2, je me sens sans but cette année. J’ignore si je pourrai enseigner aux élèves jusqu’à la fin de l’année tous mes plans de cours que j’ai et que j’ai revu pendant l’été au cas où le reconfinement revient.
J’ignore aussi si mes enfants seront en classe toute l’année afin de revoir les apprentissages de 2020 et de suffisamment apprendre ceux de 2021 pour passer à l’année suivante de manière assuré. Je n’ose même pas penser à l’enfer des quarantaines que plusieurs élèves et profs auront à faire…

… En ce moment, j’anticipe déjà la lourdeur des demandes pour ma propre rentrée scolaire avec tout ce qui risque d’arriver et tout ce que le ministère a promis que les enseignants feront de plus pour chaque élève!
La situation n’était déjà pas évidente avec le manque d’effectif et ce dernier croit qu’en injectant de l’$, les enseignants pourront s’acheter du temps et avoir 36h au lieu de 24h dans une journée!
Bref… pas de vision à long terme c’est angoissant.

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Se rebâtir une identité collective et un capital social intime comme dans le projet de revitalisationde la Papeterie saint-Gilles à Saint-Joseph-de-la Rive pourrait être le début d’un grand projet national de bienveillance durable. #PSGpower

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Je n’ai pas cette angoisse d’une société qui fait du surplace. Je ne regarde plus la société avec un drone, j’observe mes petits-enfants dans leur quotidien eux qui n’ont pas été coupés de leurs camps de jour cet été. À six et sept ans, ils portent leurs masques lorsqu’ils sortent, se lavent les mains partout où cela est nécessaire, jouent avec des blocs LEGO et inventent des histoires où passe leur vision du monde. Ils rient, se chamaillent, courent en s’arrêtant pour observer la forme des feuilles et les fruits des arbres… ils vont à la bibliothèque où ils se retrouvent presque seuls … ils se baignent en se souciant fort peu de savoir si la piscine débordera… ils sont heureux … À leur insu, ils se préparent à devenir les adultes de demain… Moi qui suit l’adulte d’hier, je sais qu’il y a des temps pour prendre le temps, que nous ne sommes pas toujours obligés d’être en réaction…peut-on apprendre à respirer par le nez? Ceux et celles qui s’affichent en ce moment me semblent désespérés en se prononçant contre ce qui n’existe même pas car tel est le vaccin. L’adulte a fort à faire pour apprendre à se recomposer mais qui a dit que la vie se jouait toujours sur la même note? Je dirais que pour avoir un projet de société, il faut d’abord se connaître soi-même. La pandémie a bousculé tout le monde et elle nous oblige à revoir nos forces, nos faiblesses… et cela prend du temps. L’attente de cette deuxième vague accentue les incertitudes, les inconforts… Finalement, je me refuse à ne voir que ce qui me semble manquer.

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J’adore vous lire Madame Bazzo. Parfois je ris, parfois je suis triste mais en tout temps, je vous trouve pertinente dans vos écrits. Merci!

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Un grand projet n’est jamais qu’un assemblage de petits projets. Ce qui rend cette réalisation incertaine, c’est le contrôle exercé par les uns et le fait que les autres n’ont de contrôle sur rien.

Ce qui est à la base de la problématique, ce n’est pas la pandémie en cours. C’est plutôt l’exercice du pouvoir par des élites plus ou moins incompétentes ; mais… qui détiennent un mandat et préfèrent s’associer à des entrepreneurs auxquels ils s’identifient ; car croient-ils… parce qu’ils sont comme eux et parce qu’ils leurs ressemblent.

Aussi longtemps que nous ne pourrons offrir à tous la possibilité de participer à ce projet qu’est la vie, sans distinction aucune et avec ouverture, il est probable que nous continuerons de nous heurter quotidiennement à des murs.

Le futur n’est pas incertain, c’est plutôt la gestion du présent qui est anecdotique.

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Quel chronique pessimiste. Pourquoi ne pas dire que l’on s’en sort assez bien malgré tout. Que l’économie reprend. Que l’opposition à Trump et à ses idées continue de croître. Que les »scandales politiques » ne sont pas bien grave. Que la COVID a reculé cet été. Que le tourisme a repris dans les régions.

Mais on peut toujours trouver matière à se plaindre.

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