« On ne pourra pas décider le vendredi que la rentrée se fait le lundi suivant »

Bien malin celui qui peut aujourd’hui prédire la date du retour à l’école. Mais tout le monde s’entend, maintenir la distanciation, ce sera du sport !

Photo : L'actualité

La question est de toutes les conversations : quand rouvrira-t-on les écoles ?

« Est-ce que ce sera en mai, en juin, en août, en septembre, voire à Noël ? Tout est sur la table », indique Marie-Dominique Taillon, directrice générale de la commission scolaire Marie-Victorin. Elle dit réfléchir à des approches très diverses : réouverture générale, progressive (quelques heures par jour), partielle (les élèves vulnérables d’abord) ou minimale (expansion des services de garde). « Un gouvernement doit se préparer à toute éventualité, alors depuis quelques semaines, on essaie de se projeter. »

L’hypothèse d’une réouverture générale début mai a été écartée par le premier ministre Legault le lundi 20 avril. Le contraire aurait été étonnant : le ministère de l’Éducation a créé récemment des comités de consultation, qui doivent faire des recommandations début mai. Ces comités, qui réunissent chacun de 25 à 30 participants syndicaux, patronaux et professionnels, portent aussi bien sur la vie scolaire que sur les élèves vulnérables et la formation à distance. On prévoit en créer deux autres sur la diplomation et la rentrée scolaire.

Mais, revirement de situation, le 21 avril, le premier ministre Legault a dit qu’il voulait absolument que les enfants retournent à l’école ce printemps, quitte à commencer par les régions les moins affectées. « Ce ne serait pas une bonne idée d’attendre le 1er septembre pour retourner un million d’enfants dans les écoles en même temps », a-t-il affirmé durant sa « messe » de 13 h. Quelques heures plus tôt, la France annonçait un retour en classe progressif à partir du 11 mai et s’étalant sur trois semaines — primaire la première semaine, secondaire la deuxième et lycée la troisième.

« J’ai beaucoup de membres qui rongent leur frein et qui ont hâte au retour, mais le défi organisationnel est énorme », dit Josée Scalabrini, présidente de la Fédération des syndicats de l’enseignement, qui regroupe 60 000 membres. Elle affirme avoir très hâte que le Ministère propose des scénarios, car les comités tournent actuellement à vide. « Tout ça reste hypothétique tant qu’on n’a pas de scénarios plausibles sur lesquels travailler. »

Une rentrée scolaire normale prend de 10 à 15 jours à organiser, mais on n’a jamais été dans une situation où il faut repartir la machine après une fermeture totale de deux mois, voire trois, dans un contexte de mesures sanitaires. « On ne pourra pas décider le vendredi que la rentrée se fait le lundi suivant », dit Caroline Quesnel, présidente de la Fédération nationale des enseignantes et enseignants du Québec (34 000 membres, dont 10 % d’enseignants des écoles privées). « Il va y avoir tout un processus à suivre, il faudra du temps pour installer des mesures. »

La situation actuelle, inédite, comporte néanmoins quelques rares certitudes sur lesquelles tout le monde s’accorde : « Tous les chercheurs, dit Josée Scalabrini, soutiennent que la priorité devrait être donnée aux élèves “vulnérables” [en échec scolaire, en troubles d’apprentissage ou avec des handicaps sévères, en malnutrition]. »

 

Syndicats et commissions scolaires s’entendent sur un autre point : la décision de rouvrir les écoles, et à quelles conditions, appartient à la Direction de la santé publique. « Ça ne peut pas venir d’un simple décret du ministre de l’Éducation. J’embarque s’il y a consensus, mais ça ne marchera pas si les épidémiologistes se contredisent », dit Éric Pronovost, président de la Fédération du personnel de soutien scolaire, qui compte 30 000 membres.

Sylvain Mallette, président de la Fédération autonome de l’enseignement (45 000 membres), croit qu’il ne faut rien faire pour aggraver la situation actuelle, d’autant que la propagation de la maladie est mal contrôlée chez les populations à risque, notamment dans les CHSLD. « La population est inquiète et les enseignants aussi », prévient-il. « Les experts ont besoin d’être certains, parce qu’il n’y aurait rien de pire que de rouvrir les écoles pour devoir les refermer deux semaines plus tard. » Ce qui risque malgré tout de se produire : comme le premier ministre continue d’envisager la réouverture, les écoles devront malgré tout fermer pour les vacances scolaires.

« La seule chose qu’on sait, c’est qu’il n’y aura pas 22 enfants par classe s’il faut maintenir une distance de 2 mètres. »

La très grande majorité des commissions scolaires n’envisagent pas une reprise rapide. Les mesures en place — trousses pédagogiques, mobilisation des équipes-écoles pour le soutien à distance, programmation spéciale de Télé-Québec — ont mis plusieurs semaines à s’installer et elles font déjà une partie du travail. À la commission scolaire des Découvreurs, à Québec, qui s’illustre en ayant le plus fort taux de diplomation au Québec, on dit ne considérer aucun plan, attendant celui de Québec. « On se concentre sur la pédagogie », dit Mélanie Charest, directrice du secrétariat général et des communications. « Il n’y a pas une commission scolaire qui est prête. La seule chose qu’on sait, c’est qu’il n’y aura pas 22 enfants par classe s’il faut maintenir une distance de 2 mètres. »

Sylvain Mallette pose une question difficile : une réouverture pour quoi faire ? « Les lignes directrices du ministre sont claires : on ne fera pas de nouveaux examens et les évaluations ont cessé le 12 mars. Chaque élève québécois serait évalué sur la base de ses résultats au 12 mars. Et je serais étonné que le ministre revienne sur sa décision », dit-il. Dans cette logique, une réouverture hâtive signifierait que l’école serait, pour le reste de l’année, une espèce de « super camp de jour ». Selon Josée Scalabrini, « l’école ne doit pas être une garderie. »

Peu importe à quel moment il aura lieu, le retour en classe comprend de nombreux défis. Maintenir la distanciation sociale dans un hôpital ou un CHSLD, c’est une chose, mais dans une école qui grouille de monde, c’en est une autre. « On fait quoi avec la cafétéria, les casiers, les grands ados qui se bousculent, les autobus avec trois enfants par banc ? », énumère Josée Scalabrini. « Les solutions ne seront pas les mêmes dans une école de 45 élèves et une autre de 1 000. »

Autre problème qui demeure entier : celui des cas, nombreux, d’élèves ou d’enseignants vivant avec une personne âgée ou à la santé fragile. Ceux-là devront rester chez eux, très bien. Mais comment remplacer les enseignants, alors que les remplaçants sont aussi rares maintenant qu’à la dernière rentrée ?

Les difficultés ne touchent pas seulement l’enseignement. Les syndicats du personnel de soutien regroupent plus de 80 corps de métiers, notamment les techniciens en travail social, en éducation spécialisée, en travaux pratiques, en service de garde, les concierges, les cuisiniers, les secrétaires, les comptables. « Une partie des écoles privées éprouvent déjà des problèmes financiers et ont dû mettre à pied les surveillants, les techniciens en loisir, les techniciens en activités parascolaires », dit Stéphane Lapointe, président de la Fédération du personnel de l’enseignement privé. Ce syndicat compte près de 2 800 membres, incluant 750 employés de soutien — dont plus de 300 viennent d’être licenciés. « Dans le cas d’une rentrée rapide, plusieurs services ne pourront être rendus. »

Au public, personne n’a perdu son poste, mais il faudra repenser tout le travail. « Changer les couches d’un élève handicapé ou aider un enfant dyslexique avec le doigt sur la feuille, ça ne se fait pas avec une perche de deux mètres », fait remarquer Éric Pronovost. « Dans un contexte de mesures sanitaires, on fait comment ? »

Vous avez aimé cet article ? Pendant cette crise, L’actualité propose gratuitement tous ses contenus pour informer le plus grand nombre. Plus que jamais, il est important de nous soutenir en vous abonnant (cliquez ici). Merci !

Les commentaires sont fermés.

Je me demande pourquoi l année scolaire ne pourrais pas et ne devrait être prolongée jusqu’au vacance de la constitution en juillet. Je suis père de 3 enfants de 8-10-12 ans. Bien que je profite actuellement des bons programmes du gouvernement je ne vois pas pourquoi nous ne prenons pas le temps de rattraper Le temps perdus. Même mes 2 fils de 10 et 12 ans sont d’accord pour un retour en classe prolongé, eux qui n aime d ordinairement pas trop l école.
De toute façon ce ne sera pas l été des voyages et des vacances géniales. Je m imagine mal dans les parc aquatique, à la ronde ou en voyage à Montréal. Si il ne peut y avoir de festival toutes ces activités seront fermées comme la frontière d’ailleurs.
Nous devrions en profiter pour se mettre à jour.
En plus j aimerais bien voir la réaction des syndicats d’enseignants après 6 semaines d arrêt grâcement payé.

Les plus populaires