« On ne sait plus s’amuser »

La course à la performance est en train d’atrophier la «glande du plaisir» des Québécois, croit le musicien Yves Lambert, ancien pilier de La Bottine Souriante.


Photo: D.R.

Sur scène, il est le joyeux drille qui peut vous faire danser jusqu’au matin avec son harmonica, son accordéon et ses chansons à répondre. Ancien pilier du groupe de musique traditionnelle La Bottine Souriante, Yves Lambert se décrit lui-même comme un «épicurien affamé» et un «rebelle intempestif». Bref, il incarne le plaisir.

Avec son nouveau groupe, Le Bébert Orchestra, il court les festivals aux quatre coins du monde pour égayer les foules. Et que voit-il, quand il rentre à la maison? Un peuple qui «aspire à être joyeux», certes, mais qui a plutôt tendance «à s’encarcaner et à s’encroûter…», déplore-t-il.

L’actualité l’a rencontré chez lui, à Sainte-Mélanie, près de Joliette.

Les Québécois se décrivent souvent comme des hédonistes qui ont le sens de la fête. Est-ce aussi votre avis?
— J’ai plutôt le sentiment que les Québécois sont en train de perdre leur côté ludique. En s’américanisant, ils vivent de plus en plus dans leur bulle et sortent de moins en moins. Un des grands plaisirs des Québécois, il ne faut pas se leurrer, c’est le cinéma maison et la télé. Qui remplit les salles de spectacle? Ce sont souvent les mêmes passionnés.

La vie est plus rapide. La course à la performance amène son lot d’inhibitions. Qu’on le veuille ou non, ces ingrédients ont fini par annihiler la «glande du plaisir» des Québécois.

Ce n’est pas un constat très joyeux…
— Il faut être réaliste! C’est le reflet de la société actuelle. Avant, le monde travaillait fort, mais à un moment donné, les gens se disaient: «Ce soir, on fait sortir la pression et on tripe!» On fait moins ça de nos jours. Il faut maintenant encourager les gens à sortir de leur isolement! Le sens de la communauté, de la fête a été récupéré dans de grandes manifestations. Mais ces fêtes rapprochent-elles vraiment les gens?

En Amérique du Sud, les gens sont très pauvres, mais ils sortent trois, quatre fois par semaine, apportent leur guacamole et leurs Corona, dansent la salsa en compagnie des mamans, des papas et des jeunes… Au Québec, on a déjà eu du plaisir à se rencontrer, à communiquer, danser, se toucher, sentir la sueur… Cette tradition avait un côté très rassembleur, qu’on est en train de perdre.

Aujourd’hui, le Québécois trouve son plaisir dans la consommation. Et non dans le ludique, la rencontre ou l’échange.

Vous avez donné des spectacles aux quatre coins du Québec. Y a-t-il des régions qui savent «mieux» fêter que d’autres?
— Dans ma région, Lanaudière, par exemple, il y a une vie culturelle forte, un grand festival de musique classique, un autre consacré à la musique traditionnelle québécoise et à la musique du monde. Les «consommateurs» de spectacles sont enthousiastes et on le sent.

La Gaspésie est aussi en ébullition. J’étais porte-parole du Festival Musique du Bout du Monde, cet été, à Gaspé. Ç’a été l’une des plus belles fêtes de ma vie. Quel party! Tout au bout de la péninsule, il y avait des danseuses brésiliennes à plumes, il y avait de la folie dans l’air, de l’imagination, de la créativité. Plein de jeunes retournent vivre en Gaspésie et ça se perçoit. À l’inverse, il y a des régions beaucoup moins culturelles. En Chaudière-Appalaches, les affaires priment, les gens ont moins le sens de la fête.

Le plaisir ne se trouve pas seulement dans la fête…
— Non, pas du tout! Il y a toutes sortes de façons d’avoir du plaisir. À mon avis, tout est dans la curiosité, la découverte, l’exploration. L’éducation est un «vitalisateur», c’est l’outil par excellence pour mener au plaisir. C’est pourquoi il faut pousser les élèves à se passionner pour quelque chose, il faut allumer leur curiosité.

Je me considère comme un épicurien, j’aime le plaisir, je suis un jouisseur. Mais tu ne peux pas toujours jouir et avoir du fun. Il faut aussi prendre du temps pour l’introspection. La réflexion apporte un plaisir encore plus profond.

«Le plaisir est l’objet, le devoir et le but de tous les êtres raisonnables», disait Voltaire. Qu’en pensez-vous?
— On aspire tous à l’amour et au plaisir, mais il y a bien des façons d’y arriver. Pour certaines personnes, la vie est une épreuve à endurer en attendant la période dorée de la retraite. C’est le message qu’envoie cette idée de Liberté 55. «Pâtis pendant des années et tu vas voir, à 55 ans, tu vas avoir du fun.» Moi, j’ai plutôt fait le choix d’investir dans un travail qui me passionne. Mon plus grand plaisir, c’est de jouer de la musique. J’attends un nouvel accordéon, un Beltuna, commandé en Italie. Tu ne peux pas savoir combien j’ai hâte… Pour moi, ça représente des années de plaisir, chez moi comme sur scène. Quand je joue, j’ai l’impression de donner un cadeau aux spectateurs. Et j’y trouve en même temps mon plaisir. Peu importe ton métier, si tu le fais avec abandon, tu aspires au plaisir.

Devrait-on s’inspirer des fêtes d’autres pays?
— Personnellement, je m’intéresse beaucoup ces temps-ci aux rituels chamaniques. Je m’inspire des ragas indiens, des instruments de transe africains, de la musique du peuple garifuna d’Amérique centrale. Ces musiques sont empreintes de spiritualité.

Ça fait longtemps que j’explore ce rapport entre le plaisir et la réflexion. Même si mes spectacles sont très festifs, je me suis toujours donné cette mission d’introduire une certaine «élévation» dans la fête. À l’époque de La Bottine Souriante, j’ai toujours insisté pour jouer des chansons plus réfléchies, afin de faire contrepoids aux chansons à boire. C’est une question d’équilibre et de responsabilité.

Compte tenu de la crise financière, les gens devraient-ils célébrer plus modérément?
— Au contraire! Il faut investir dans la fête, la rendre indispensable, surtout pendant les temps difficiles.

Avez-vous des conseils à donner à ceux qui veulent organiser un party pour les Fêtes, qui approchent?
— Cultivez-vous! Au Chili et au Brésil, par exemple, les poètes sont des vedettes. Quand les jeunes partent sur la brosse, ils parlent bien sûr de soccer, mais ils récitent aussi des poèmes.

Inspirez-vous de vos «mononcles» et de la musique traditionnelle québécoise. Cette musique est présente dans presque toutes les familles. Faites-vous des banques de chansons, sortez l’harmonica, l’accordéon, ce que vous voulez, mais bougez.
Improvisez-vous animateur! N’ayez pas peur de provoquer la fête. Prenez-en la responsabilité. Et nourrissez-la. Les partys ne s’en porteront que mieux!


Les plus populaires