On reviendra à Montréal

La montée du télétravail tuera-t-elle les centres-villes ? Wô les moteurs ! Les tours de bureaux, les restos et les foires alimentaires n’ont pas dit leur dernier mot. La crise écorchera des entreprises, mais ce n’est pas la fin des haricots.

Illustration : Guillaume Perreault

Cela fait 30 ans que Jean-Philippe Meloche, professeur à l’École d’urbanisme et d’architecture de paysage de l’Université de Montréal, entend dire que le télétravail va changer notre rapport à la distance. Tellement que les grands centres urbains perdront de leur pertinence. Les technologies de l’information et de la communication permettant désormais de brasser des affaires n’importe où, pourquoi ne pas le faire les deux pieds sur la grève à Kamouraska, ou dans le fond des bois à Mont-Tremblant ? C’est le scénario que prévoyait notamment l’économiste britannique Frances Cairncross dans The Death of Distance, en 1997, et l’entrepreneur américain Tim Ferriss dans un livre à succès paru en 2007, La semaine de quatre heures.

Cette vision ne s’est pourtant jamais concrétisée. Pour des raisons que la pandémie ne changera pas, d’après Jean-Philippe Meloche. « Si j’ai le choix, j’aime mieux être à Mont-Tremblant, mais je n’y suis pas productif. Le savoir, les collègues, les projets de recherche, les conférences sont dans les grands centres comme Montréal, et ce sera encore comme ça longtemps. »

Déjà, une modeste reprise est à prévoir, les entreprises privées ayant reçu à la mi-juillet la bénédiction de Québec pour réintégrer jusqu’à 25% de leurs employés, pourvu qu’elles se soumettent aux normes sanitaires prescrites par la CNESST. Une annonce qui a réjoui bien des commerçants, mais aussi des employés qui trouvaient le temps long à la maison.

C’est que même si les messageries instantanées et les vidéoconférences sont pratiques, rien ne bat la qualité de la communication en personne, estime celui qui est aussi chercheur à l’Observatoire Ivanhoé Cambridge du développement urbain et immobilier. « En ce sens, les restaurants du centre-ville de Montréal jouent un rôle névralgique, puisqu’ils permettent à 300 000 travailleurs concentrés dans un rayon de moins de trois kilomètres de se donner rendez-vous aisément. » C’est autour de ces lunchs entre investisseurs, créatrices, entrepreneurs et politiciennes que se dessine une bonne partie de l’économie du Québec. « Une zone aussi exceptionnellement dense est quasi impossible à reproduire ailleurs », dit-il.

Le géographe Richard Shearmur, qui étudie depuis six ans les endroits où les gens mènent leurs activités de travail, ne croit pas non plus à la mort des centres-villes. Au début de la pandémie, le directeur de l’École d’urbanisme de l’Université McGill a lancé une enquête auprès des télétravailleurs de la grande région de Montréal, afin de savoir s’ils comptent réintégrer les bureaux lorsque ceux-ci seront davantage accessibles. Sur la vingtaine de personnes interviewées par son équipe jusqu’à présent, toutes rêvent de retrouver enfin leurs collègues « en vrai » au moins quelques jours par semaine, même si le boulot à domicile leur plaît et qu’elles n’entendent pas faire une croix dessus.

« Les restaurants du centre-ville de Montréal jouent un rôle névralgique, puisqu’ils permettent à 300 000 travailleurs concentrés dans un rayon de moins de trois kilomètres de se donner rendez-vous aisément. »

Jean-Philippe Meloche, professeur à l’École d’urbanisme et d’architecture de paysage de l’Université de Montréal

« En raison de la valeur du travail en équipe et de la socialisation, le cœur de Montréal va conserver son importance », dit-il, soulignant aussi le précieux bassin de main-d’œuvre et de clients que la ville offre aux entreprises, en plus d’être le lieu de convergence de toutes les infrastructures de transport.

Bien sûr, ce fourmillement a été interrompu net en mars, ce qui a coupé les jambes au marché locatif de bureaux, aux foires alimentaires, aux hôtels et aux entreprises culturelles. Et d’ici à ce qu’un vaccin ou des traitements efficaces permettent à nouveau la proximité entre humains, le centre-ville va continuer de souffrir, évalue le spécialiste du développement économique urbain. « D’autant plus que les étudiants des universités, qui représentent une clientèle importante, ne seront pas aussi nombreux sur les campus à l’automne. La vitalité va revenir, oui, mais à long terme. Et avec quelques changements dans le paysage. »

C’est que les faillites à prévoir auront sans doute pour conséquence de laisser bien des locaux commerciaux inoccupés, ce qui forcera une chute du prix des loyers, estiment les deux chercheurs. Une situation qui pourrait générer un renouvellement partiel du tissu économique du centre-ville. « Des entrepreneurs qui avaient choisi de s’établir en banlieue en raison des frais de location de bureaux moins élevés songeront peut-être à migrer à Montréal, histoire de profiter de ses avantages stratégiques sans payer le gros prix », soutient Jean-Philippe Meloche.

Même chose pour les artistes qui, avant la crise, étaient nombreux à ne pouvoir se payer une vitrine au cœur de la métropole, remarque Richard Shearmur, qui croit que leur arrivée serait un vent de fraîcheur. « Depuis quelques années, les quartiers centraux s’étaient beaucoup embourgeoisés, accueillant surtout des entreprises disposant de moyens importants, observe-t-il. Or, pour créer une vie sociale foisonnante, ça prend une variété de profils. »

Par ailleurs, Richard Shearmur juge plausible que des banlieues se dynamisent grâce à la présence accrue de leurs habitants convertis en télétravailleurs. Déjà, avant la pandémie, la création de parcs industriels dans des villes en périphérie de Montréal et de Québec favorisait l’émergence de restaurants, de bars et de commerces de proximité. « Cette tendance pourrait s’accentuer encore, parce qu’au bout d’un certain temps, les gens qui travaillent à domicile éprouvent le besoin de se décloisonner. Ils s’installent dans un café de leur quartier résidentiel, par exemple. »

Certains experts, notamment l’économiste et sociologue Diane-Gabrielle Tremblay, professeure à l’Université TÉLUQ, croient aussi que le marché des locaux pour bureaux partagés, dont les premiers sont apparus au Québec il y a 12 ans, pourrait croître dans ces villes excentrées. « Jusqu’ici, c’était surtout des travailleurs autonomes et des entrepreneurs qui les occupaient, dit-elle. Mais dans les prochains mois, des entreprises ne disposant pas de l’espace nécessaire pour accueillir toutes leurs troupes à cause des règles de distanciation physique pourraient en louer, afin d’accommoder une partie de leurs salariés. »

Néanmoins, il ne faut pas s’attendre à une grande révolution, estime Richard Shearmur. « C’est vrai que les lieux du travail se diversifient de plus en plus, mais les grands centres demeureront importants, entre autres parce qu’il est plus facile d’y organiser des rencontres. »

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