Ontario : les facultés affaiblies

Les suppressions de postes et de programmes à l’Université Laurentienne signalent une ère de changement pour la francophonie universitaire en Ontario.

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Coup de tonnerre dans la francophonie canadienne et fait inédit dans le portrait universitaire canadien : l’Université Laurentienne, à Sudbury en Ontario, s’est placée sous la protection de la Loi sur les arrangements avec les créanciers des compagnies (LACC). La deuxième université bilingue du pays — 9 000 étudiants, dont 1 800 francophones — a aboli lundi le tiers de ses programmes.

Bien que les francophones représentent 20 % des étudiants, le sénat de l’Université Laurentienne vient de supprimer 24 des 50 programmes en français — soit 45 % ! Aux cycles supérieurs, ce sont 11 programmes qui sautent, dont quatre en français (36 %). Pourquoi ce déséquilibre ? 

Cette liquidation signale probablement une ère de réorganisation bénéfique pour la francophonie universitaire en Ontario. Mais avant, les francophones devront sauver les meubles et digérer des coupes très douloureuses.

Je résume les explications fournies par la Laurentienne : enseigner en français, ça coûte cher ! Or, cet argument ne tient pas la route. Par exemple, les problèmes de surinvestissement en infrastructures étaient connus et les déficits s’accumulaient depuis 2014, dans un contexte de désinvestissement systématique du gouvernement ontarien. En fait, sa situation était tellement mauvaise que ses fonds de recherche servaient à payer les dépenses courantes ! Depuis que l’université s’est placée sous la protection des tribunaux, le gouvernement ontarien a dû lui verser 25 millions de dollars seulement pour garantir les salaires pendant la transition. Le déficit accumulé à combler serait de l’ordre de 100 millions de dollars.

Ces coupes auront de grosses répercussions sur la minorité francophone de l’Ontario et d’autres provinces canadiennes. Finis les programmes d’études françaises, d’histoire, de nursing, de promotion de la santé, de théâtre. Dans ce cas, les liens étaient profonds entre le Département de théâtre et le Théâtre du Nouvel-Ontario à Sudbury. Les coupes dans les programmes de santé vont nuire aux efforts de la communauté pour développer les services en français. Certains de ces programmes bénéficiaient en plus d’un soutien financier du fédéral et du Consortium national de formation en santé, une initiative appuyée par Santé Canada, et ses diplômés travaillent partout au Canada dans les communautés francophones hors Québec. 

Mais c’est la fermeture pure et simple du Département d’histoire qui est vécue comme un coup de poignard. Dans une province dont l’histoire a été très sombre en matière de francophobie, supprimer cette discipline au nom des coûts qu’elle impose a quelque chose d’indécent.

C’est peu dire que les mesures de redressement de l’Université Laurentienne sont dures, voire brutales et sans appel. C’est en anglais qu’elle a congédié ses employés francophones. Le fait qu’elle s’est placée sous la LACC interdit aux syndicats de s’exprimer publiquement sur ce qui s’y passe, et la communauté francophone est tenue complètement à l’écart des discussions.

L’affaire porte également un coup à un autre établissement bilingue, l’Université de Sudbury, qui était fédérée avec la Laurentienne. Or, le 1er avril, l’Université Laurentienne a résilié son lien fédératif dans le but avoué de garder pour elle les millions de dollars qui leur étaient destinés ! Ce geste s’apparente à de la piraterie et l’on s’étonne que le gouvernement ontarien le tolère.

À quelque chose malheur est bon. Ainsi, l’Université de Sudbury, qui avait senti la soupe chaude, avait annoncé cet hiver son intention de réclamer son autonomie et de devenir totalement francophone.

En dehors du Québec, il existe six universités entièrement de langue française, dont la plus importante, celle de Moncton, accueille 4 000 étudiants. L’Ontario compte surtout des établissements bilingues. La plus grosse université, celle d’Ottawa, avec 43 000 étudiants, dont 30 % de francophones, est fédérée avec un établissement plus petit, l’Université Saint-Paul; quant au le Collège universitaire dominicain, il est affilié à l’Université Carleton. La Laurentienne est l’autre grande université bilingue de l’Ontario. La petite Université de Hearst (200 étudiants) est affiliée à la Laurentienne, ce qui lui assure un statut d’autonomie financière presque totale. En voie de création, l’Université de l’Ontario français, à Toronto, sera 100 % francophone, mais elle n’ouvrira qu’en septembre prochain et sa première campagne de recrutement en pleine pandémie a été difficile.

L’Ontario est la seule province qui a adopté un système d’universités bilingues pour les francophones. Cette décision remonte aux années 1950, à l’époque où le gouvernement ontarien tentait d’étendre son réseau universitaire. L’Université Laurentienne fut fondée en 1960, neuf ans avant que la province reconnaisse aux Franco-Ontariens le droit à une éducation secondaire en français. 

Mais ils ont dû attendre encore 20 ans, jusqu’en 1989, pour avoir leurs premiers conseils scolaires francophones, à Toronto et à Ottawa. Le premier collège francophone, La Cité collégiale à Ottawa, a ouvert ses portes l’année suivante.

Les universités bilingues ne sont pas le premier choix des francophones pour la simple raison que l’enseignement en français n’y est pas garanti. Un étudiant qui commence un programme en français la première année risque d’avoir tous ses cours en anglais en troisième ou en quatrième année. D’ailleurs, on le constate très bien à la manière dont la Laurentienne a géré ses problèmes : le français passe vite à la trappe quand il faut faire des coupes. Et on a vu les mêmes difficultés au Campus Saint-Jean de l’Université de l’Alberta. Les manœuvres de l’université albertaine, qui a tenté de redresser ses finances en vampirisant la partie francophone, lui ont valu un recours en justice de l’Association canadienne-française de l’Alberta, qui a un droit de contrôle sur le Campus Saint-Jean.  

Craignant la dilution, les Acadiens du Nouveau-Brunswick ont préféré fonder une université entièrement de langue française en 1963. L’Université de Moncton, qui est aussi le deuxième établissement en importance de la province, compte deux autres campus, à Edmundston et à Shippagan. Même si l’Université de Moncton a connu des petits problèmes financiers ces dernières années, sa situation est bien meilleure puisqu’elle ne doit rien. Les philanthropes acadiens lui ont même constitué un fonds de guerre de 100 millions de dollars. Contrairement à une université bilingue comme la Laurentienne qui est francophone quand ça fait son affaire, des universités francophones comme celles de Moncton ou de Saint-Boniface assurent une assise communautaire plus solide.

Les francophones ontariens ont maintenant une occasion unique de réorganiser complètement le système universitaire francophone à leurs fins, comme ils l’ont toujours voulu. Et ils ont la Constitution canadienne en leur faveur, de même que le gouvernement fédéral, qui surveille la situation avec inquiétude.

D’ailleurs, en 2018, les deux grandes universités bilingues avaient même fait des démarches auprès de Doug Ford, insistant sur le fait qu’elles serviraient mieux les intérêts des francophones qu’une université de langue française ! Mais maintenant que la deuxième université bilingue n’est même plus capable de signer un chèque, et que sa quasi-faillite mine tout le reste de l’édifice, la communauté franco-ontarienne a une belle occasion de restructurer la francophonie universitaire autour d’une Université de Sudbury qui récupérerait la partie francophone de la Laurentienne.

Je ne serais pas surpris que d’ici quelques années, on ait recréé une université de langue française avec un campus sudburois et un autre torontois. On pourra se demander plus tard ce que l’on fera de l’Université d’Ottawa, mais il est urgent que les Franco-Ontariens profitent de la crise pour se doter de structures universitaires qui les avantagent.

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Je suis triste de voir qu’on ne fait aucune mention de l’université de Saint-Boniface, établissement dont je suis très fier!!!
rc

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Bonjour M. Comeault,
Il en est mention dans le paragraphe, vers la fin, où l’auteur énumère les universités francophones hors-Québec, et fait remarquer la différence entre celles-ci et les universités bilingues de l’Ontario.
Éric Grenier,
Rédacteur en chef adjoint, L’actualité

Voilà une belle illustration des conséquences tristement réelles du soi-disant bilinguisme au Canada, qui en fait, s’applique uniquement aux francophones. C’est un bilinguisme de façade, totalement à sens unique! Pendant que le Québec finance les collèges et universités anglophones du Québec largement au-delà du poids démographique de la minorité anglophone québécoise, les francophones du reste du Canada doivent sans cesse se battre pour obtenir un financement adéquat et se butent presque toujours à des gouvernements provinciaux qui, au mieux, leur donnent des miettes! J’ai constaté depuis longtemps que l’obligation de protection du français que le gouvernement fédéral est censé assurer en vertu de ses propres lois est une coquille vide, je dirais même une pure hypocrisie. Ainsi, un sondage récent montrait que la grande majorité fonctionnaires fédéraux francophones n’osent même pas revendiquer leur droit de travailler en français à Ottawa, droit qui pourtant est officiellement reconnu par la loi, mais jamais vraiment mis en application par le gouvernement fédéral. Les répondants à ce sondage craignaient d’être « mal vus » dans leur milieu de travail s’ils revendiquaient leur droit (resté théorique) de travailler en français. Leur perception s’appuie sur la triste réalité qu’aucun gouvernement fédéral n’a jamais eu le courage politique de donner des dents à sa loi sur le bilinguisme… pour ne pas trop déplaire à la majorité anglophone canadienne qui, disons-le, se pense tolérante et généreuse face aux droits des francophones. Oh là là, que le roi est nu.

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