Orphelins sans frontières

En Azerbaïdjan, un journaliste québécois comprend que tous les orphelins se ressemblent — sauf au jour de l’An.

Illustration : Paule Thibault

À première vue, cet orphelinat inspirait confiance. Il avait bonne réputation auprès des épouses d’ambassadeurs, qui y apportaient des jouets et des cadeaux. Les dortoirs semblaient un peu vétustes mais propres, quoique pas trop non plus, et c’était tant mieux. Un excès de propreté aurait pu être synonyme d’excès tout court.

Je croisai une femme de ménage à l’air renfrogné. Je baragouinai un vague bonjour dans sa langue, l’azéri. Sous son fichu coloré, elle marmonna quelque chose, évitant de regarder l’étranger qui allait souiller le corridor qu’elle venait de laver à grande eau. Son ronchonnement me rassura quelque peu. Je le préférais à la fausse bonhomie que beaucoup d’adultes affichent lorsqu’ils sont en présence d’enfants et même d’adolescents.

Cet orphelinat de la banlieue de Bakou, la capitale de l’Azerbaïdjan, hébergeait alors — cette histoire remonte à une dizaine d’années — environ 300 garçons et filles âgés de 7 à 17 ans. Malgré sa réputation, je répète, plutôt bonne, il suscitait des inquiétudes parce que ses plus petits pensionnaires ne cessaient de s’en enfuir. Difficile de ne pas les voir : ils mendiaient dans le métro de Bakou. Beaucoup de gens ne comprenaient pas pourquoi ces gamins refusaient de retourner à l’orphelinat, où ils étaient pourtant logés, nourris et blanchis. Une agence des Nations unies m’avait demandé d’aller à la pêche aux infos — j’étais sur place en tant que consultant en communication.

Lorsque j’arrivai à l’orphelinat, je constatai que les dortoirs étaient déserts. Normal. C’était un jour d’école. Seul un garçon malade traînait au lit. Son sourire me fit deviner qu’il n’était pas trop mécontent d’être là. Bien qu’accompagné d’un interprète, je ne lui posai aucune question. Les prisonniers sont libres de parler nulle part au monde.

La tête de ce gamin me rappelait quelque chose. Ce regard malicieux mais sombre, ces yeux cernés, je les avais vus dans le vieil album photos de mon père. C’était celui des garçons de l’orphelinat Saint-Arsène, à Montréal, où il avait été envoyé à l’âge de 12 ans, en 1942. Sa mère, dont le « cœur de bœuf » avait flanché, était morte subitement. Son père, parti travailler à Terre-Neuve, ne pouvait s’occuper de ses enfants, semble-t-il. Trois des quatre garçons furent envoyés « au collège » et les deux filles « au couvent », c’est-à-dire dans des orphelinats. Ces établissements catholiques accueillaient des enfants qui avaient « perdu » leurs parents ; dans bien des cas, ceux-ci n’étaient pas morts, mais s’étaient évaporés dans la nature.

J’avais rendez-vous avec le directeur de l’orphelinat de Bakou, un jeune homme presque élégant qui me reçut avec égards. Je devais faire preuve de tact, à plus forte raison parce que j’étais étranger. Je ne pouvais pas lui rappeler d’entrée de jeu que beaucoup de spécialistes estiment que l’institutionnalisation des enfants nuit à leur développement cognitif et émotionnel, notamment parce que les gamins sont à la charge d’adultes qui tissent peu de liens affectifs avec eux. Tout comme je ne pouvais pas insinuer que ces adultes, en situation de pouvoir absolu, risquaient d’en abuser absolument. C’est pourquoi, du moins dans les riches pays d’Occident, beaucoup d’établissements avaient été fermés et leurs pensionnaires confiés à des familles.

Mais l’Azerbaïdjan, au carrefour de trois anciens empires (russe, ottoman et perse), n’était pas un riche pays occidental. Il ne possédait pas non plus, malgré ses ressources énergétiques, des services sociaux capables de placer des enfants dans des foyers d’accueil. Le directeur de l’orphelinat n’y était pour rien, bien sûr. Il pouvait cependant m’éclairer sur la fuite de ses pensionnaires.

Le directeur commença par m’expliquer qu’il dirigeait un établissement hérité de l’époque soviétique, une maison dont la fonction était d’éduquer et d’instruire des enfants avant de les confier à l’armée ou à l’usine. À l’école qui jouxtait l’orphelinat, les élèves avaient encore et toujours le choix entre deux filières seulement : formation militaire ou formation professionnelle. Leurs parents n’étaient pas tous morts, tant s’en faut. Bon nombre d’entre eux, surtout les pères, travaillaient en Russie. Tout cela était fort intéressant, mais le directeur éludait ma question : pourquoi tant de fugueurs ?

Je devais m’y prendre autrement, lui faire comprendre que la vérité n’allait pas me scandaliser, que j’en avais vu d’autres… Je ne voyais qu’une solution : lui parler de mon père, de son orphelinat à lui, et particulièrement du « frère Mets-ta-main » qu’il avait dénoncé. Mon père parlait de cet épisode non sans fierté. Persuadé de la justesse de sa cause, il avait refusé de se taire et il avait protesté auprès de la direction. Le pédophile avait été muté. Aujourd’hui, on déplorerait que le coupable ait simplement changé de décor. Mais, pour un enfant, c’était déjà une victoire.

Le directeur de l’orphelinat de Bakou m’écouta patiemment. Il ne pouvait plus me raconter d’histoires ; je lui avais raconté la mienne. Je reposai ma question plus directement. Avait-il été aux prises avec des problèmes de maltraitance ? « Non, j’ai fait le ménage en arrivant. J’ai renvoyé 21 employés. » Ce chiffre, astronomique, me semblait à peine croyable, d’autant plus qu’il n’avait mené à aucune enquête judiciaire ni à aucun procès. Les enfants étaient peut-être protégés par la direction, mais pas par la loi. Comme à l’époque où mon père grandissait à l’ombre d’Arsène, un saint qui croyait à la vertu des larmes.

Les enfants de la rue, eux, en savaient long sur l’ombre et les monstres qui se terraient dans l’orphelinat de la banlieue de Bakou. À commencer par les quatre qui étaient assis devant moi. Ils avaient été réunis dans les locaux d’une association de bons samaritains qui tentait, tant bien que mal, de leur venir en aide. Tout le monde, cependant, devait rester sur ses gardes. Si l’un de ces « disparus » (du moins aux yeux de la loi) me révélait son identité, intentionnellement ou non, l’association qui leur donnait un coup de pouce devait le remettre aussitôt à la police, laquelle était tenue de le ramener… à l’orphelinat. Les enfants l’avaient parfaitement bien compris. Ils étaient libres de me parler, mais pas de me donner leurs noms.

Assis sur des chaises en bois aux couleurs vives, ces petits sans-abris semblaient fiers de parler à un étranger. À l’exception du plus jeune, âgé de 10 ans, dont les yeux étaient rougis par les larmes et le manque de sommeil. Avec lui, je devais redoubler d’attention. Je devais prendre garde à ne pas faire pleurer ce pierrot triste. Mon objectif n’était pas de leur arracher des larmes, ni à lui ni aux autres, mais des informations. Leur histoire pouvait être émouvante, mais mes questions ne devaient pas les émouvoir, eux.

Mon travail de journaliste m’a souvent amené à interviewer des enfants dans des situations difficiles (réfugiés, enfants soldats, etc.) et j’ai mis au point une méthode simple pour éviter les larmes. D’entrée de jeu, j’explique qu’il y a des avantages et des inconvénients à toute chose, que je vais les interroger sur les beaux et moins beaux côtés de ce qu’ils ont vu. Les gamins comprennent tout de suite où je veux en venir. Sauf que, cette fois-là, le petit pierrot flaira un piège : « Je sais bien qu’il y a des avantages et des inconvénients à tout, mais moi, je crois que je préférerais vivre dans une famille. » C’était un cri du cœur, et je dus beaucoup sourire pour masquer le fait qu’il m’avait ému, moi.

Lui et les autres m’expliquèrent ce qui n’allait pas à l’orphelinat : la faim, le froid, les adultes, du moins certains d’entre eux. Ça, c’était ce qui allait mal, bien sûr. Mais c’est leur description de ce qui allait « bien » qui me bouleversa. Lorsque je leur demandai de me donner un exemple d’un beau côté de la vie là-bas, une fillette d’une douzaine d’années, la tignasse tressée, commença à trépigner. « On mange vraiment très bien lorsqu’il y a des visiteurs ! » claironna-t-elle. Un autre beau côté ? « On reçoit de beaux jouets en cadeau, ajouta-t-elle avec enthousiasme, même si on ne peut pas les garder. » Parce que les adultes les rangent ? « Non, parce qu’ils les donnent à leurs propres enfants. »

Après mon départ de Bakou, je passai voir mon père à Montréal. Sa sœur cadette, qui était allée « au couvent », était là. Sur le ton de la rigolade, je dis à mon père que les oreilles avaient dû lui siffler : j’avais parlé de lui à l’autre bout du monde. Je lui racontai ma visite à l’orphelinat de Bakou.

Je lui parlai de la fillette qui avait admis qu’on mangeait parfois très bien. Ma tante me coupa : « Lorsqu’il y a de la visite ! » J’ajoutai que la gamine avait dit avoir reçu de beaux cadeaux. Ma tante me coupa à nouveau : « Que les employés lui ont confisqués pour les donner à leurs enfants ! »

J’étais abasourdi. Ma tante faisait écho — au mot près — à ce qu’une petite fille m’avait confié à des milliers de kilomètres de là. Perdue dans ses souvenirs, ma tante parla alors des religieuses qui lui inspirent, aujourd’hui encore, incompréhension et dépit. Mon père avait la larme à l’œil. Je le consolai, lui, ou plutôt l’enfant qu’il avait été.

Je me suis souvent demandé si mon père, avec qui j’ai eu des relations difficiles jusqu’à l’adolescence, aurait été un meilleur père s’il n’avait pas grandi dans un orphelinat. Combien de fois avait-il menacé de m’envoyer « au collège » ? La menace de l’abandon avait longtemps plané au-dessus de ma tête. Je ne devais pas être un bon fils. Il l’avait un peu mérité. Car je savais qu’il n’était pas un bon père. Il l’avouait une fois par an, le matin du jour de l’An.

En tant qu’aîné de la famille (j’ai deux sœurs), je devais lui demander « la bénédiction paternelle », une coutume encore vivace au début des années 1970. En vertu d’un pouvoir conféré par la seule tradition, le pater familias bénissait alors ses enfants et sa femme. Il prononçait une courte prière et souhaitait à tous santé et bonheur pour la nouvelle année. Mais mon père, homme sévère et colérique, profitait de ce rituel pour faire son mea-culpa. Le scénario ne changeait guère d’une année à l’autre. Nous nous retrouvions au salon, tous debout. Il reconnaissait qu’il n’avait pas été un bon père pendant l’année écoulée. Il nous demandait de le pardonner et disait qu’il nous aimait. Une fois l’an, donc, il nous le disait. Les yeux fixés sur l’arbre de Noël presque sec, mes sœurs et moi pleurions à chaudes larmes. Un adulte s’écorchait devant nous et, sous la peau, l’émotion ruisselait.

À l’époque, je croyais naïvement que tous les pères du Québec profitaient de la bénédiction paternelle pour faire la même chose. Je finis par comprendre mon erreur. Une année, je ne sais plus laquelle exactement, la « tournée du jour de l’An » nous conduisit chez un oncle, un homme qui avait lui aussi été envoyé à l’orphelinat, au moment où il s’apprêtait à bénir les membres de sa famille. Il nous invita à nous joindre à eux. Tout le monde s’agenouilla. À genoux ? Comme c’était étrange… Dans ma famille, nous restions debout. Mon oncle se contenta de déclamer une prière catholique et nous bénit à la manière d’un prêtre. Sans s’excuser de quoi que ce soit, et sans dire une seule fois à ses enfants qu’il les aimait. Décidément curieux.

J’ai compris il y a longtemps que mon père avait détourné ce rituel pour laisser parler son cœur. Pour un homme né en 1929, ce n’était pas rien. Surtout pas pour un garçon qui avait grandi dans un orphelinat. Il avait fait mentir les prédictions des psychologues, travailleurs sociaux et consultants. Il avait pu s’affranchir du déterminisme de l’institution pour nous donner une leçon d’amour et de liberté.

Pour les orphelins de Bakou, je m’obstine à croire que l’espoir est permis.

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Article très touchant. Et vous m’avez rappellez la foutu bénédiction paternelle du jour de l’an. Quel moment embarrassant, même si mon père ne nous faisait pas de discours, je sentais son malaise à accomplir ce rituel. Vive la révolution tranquille!

Ce texte est très touchant et me rappelle aussi les bénédictions du jour de l’An. C’était toujours un moment émouvant où mon père était ému de voir sa famille réunie autour de lui. J’en garde de précieux souvenirs et je souhaite aussi aux orphelins de Bakou des jours meilleurs.

¨Bénédiction¨, ça veut dire ¨donner du bien, vouloir du bien¨ à ceux à qui on la donne. Ça ne peut pas être mauvais. C’est comme souhaiter la santé et le bonheur aux autres. J’ai cessé cette pratique avec mes propres enfants quand mon plus vieux a atteint l’âge de dix ou onze ans. Raison ? Trop d’émotions et de tristesse en plus de l’érosion imperturbable de ma propre foi. Ça ne m’a jamais empêché de toujours souhaiter le meilleur du monde à mes enfants, et ce, à longueur d’année, et sans pincement au coeur comme à la bénédiction du jour de l’an.
Cet article m’a tout de même ému.

Excellent votre article. J’ai beaucoup apprécié. J’ai connu cela aussi la bénédiction au Jour de l’An. Mon père le faisait comme un devoir envers sa famille, avec le sourire et comme un acte protecteur. Nous étions agenouillés et souriants. J’en garde tout de même un bon souvenir. Je n’en demeure pas moins critique envers l’Église. Et ici au Québec, que fait-on pour les enfants qui vivent des drames et de la maltraitance? Il manque de famille d’accueil. Récemment un enfant maltraité a été placé dans une famille d’accueil où le père a été accusé de voies de fait sur ses enfants. Ouf… Ici aussi il faudrait en faire beaucoup beaucoup plus et apporter une réelle protection aux touts-petits et enfants dont les parents ne sont pas en mesure de s’en occuper. Il est plus que temps d’y voir.

Un retour dans le passé, et une vision du présent, plus que touchant. Merci pour ce texte inspirant.