Orthographe : le rendez-vous manqué de 1990

Le lancement bâclé des plus récentes rectifications orthographiques du français a encore des répercussions 31 ans plus tard. Voici pourquoi.

Montage L'actualité

Si tout s’était passé comme prévu, la nouvelle orthographe de 1990 aurait dû devenir la nouvelle norme orthographique de l’administration française. Le projet émanait du Conseil supérieur de la langue française qui présentait en mai son rapport sur la réforme orthographique au premier ministre de France, avec l’appui de l’Académie française. 

La vague de protestation monstre qui a suivi la publication de ce document dans le Journal officiel du 6 décembre 1990 a certainement retardé l’adoption du projet dans l’Hexagone. Si l’on fait abstraction de toutes les faussetés qui se sont dites, les auteurs des rectifications ont prêté le flanc à la critique en y allant d’une proposition plutôt brouillonne. Le fameux rapport ne faisait que 17 pages et les listes de mots présentées, très partielles, avaient surtout valeur d’exemples. Essentiellement, le message était : « Voici de quoi ça aura l’air, arrangez-vous. » Ça s’appelle se tirer dans le pied ! 

C’est pourquoi, après vous avoir résumé les grandes lignes des changements dans ma plus récente chronique, j’ai envie de vous expliquer pourquoi ce grand lancement s’est avéré un pétard mouillé.

Une réforme précise… et floue à la fois

L’équipe du Robert a mis un an, après le dévoilement des recommandations, pour produire une brochure de 2 400 mots modifiés. « À l’époque, l’informatique n’était pas développée comme aujourd’hui. Faire le tri des mots était difficile », rappelle Chantal Contant, chargée de cours à l’UQAM et autrice du Grand vadémécum de l’orthographe moderne recommandée, qui est la référence sur cette question.

Cette grammairienne-informaticienne en sait quelque chose puisque, de 1993 à 1999, elle travaillait au sein de la bande de fous qui s’étaient mis en tête d’enseigner la langue à un ordinateur. Ils ont réussi, puisque la première version du logiciel Antidote est parue il y a 25 ans. En 2003, une fonction « nouvelle orthographe » largement piochée par Chantal Contant y a été ajoutée.

Entre-temps, celle-ci était devenue chargée de cours à l’UQAM. Puis, en 2004, elle a fondé avec la linguiste Annie Desnoyers le Groupe québécois pour la modernisation de la norme du français (GQMNF), qui s’est donné pour mission d’informer et d’achaler les syndicats, les associations de professeurs, les ministères et les lexicographes pour qu’ils arrivent au XXIe siècle. « J’étais indignée qu’on donne encore des fautes à des élèves qui écrivaient selon l’orthographe recommandée. » Elle l’est encore aujourd’hui.

En 2003, un groupe de linguistes appartenant au Réseau pour la nouvelle orthographe du français (RENOUVO) publie un petit vadémécum de 2 400 mots dont la liste est un peu différente de celle du Robert publiée en 1991. Chantal Contant entreprend alors de constituer un relevé complet.

Son Grand vadémécum, publié 19 ans après le Journal officiel, compte un peu plus de 5 000 termes. « J’ai fait ce travail pour que les 10 ou 12 grandes entités langagières, comme les grands dictionnaires commerciaux, les banques terminologiques et les grands concepteurs de logiciels, disposent de la même information », explique la linguistique, qui a travaillé auprès de tout ce beau monde, notamment pour la mise à jour du Bescherelle, en 2006.

Ainsi, même si les rectifications remontent à 31 ans, les lexicographes, terminologues, langagiers, pédagogues, enseignants peuvent se référer à une liste complète depuis 12 ans seulement. Et c’est une chargée de cours de l’UQAM qui a peaufiné ce travail si mal amorcé.

Résistance ouverte et adoption cachée

En 1990, la publication du fameux rapport dans le Journal officiel a déclenché en France une polémique surnommée la « guerre du “nénufar” ». Cette guéguerre, qui a fait rage presque toute l’année 1991, a favorisé la propagation de toute une série de fausses informations, comme celles concernant le pluriel de « cheval » (qui demeure « chevaux » et pas « chevals », malgré ce que certains continuent de prétendre). L’Académie française, qui avait d’abord soutenu le projet, s’est considérablement refroidie par la suite. 

Comme je l’ai expliqué dans ma précédente chronique, les opposants ont caricaturé cette réforme en prenant pour emblème l’orthographe proposée pour « nénufar » et « ognon ». Ainsi, 2 des 5 000 mots concernés par la réforme — soit 0,04 % du total — suscitent quasiment 100 % des commentaires ! Encore la semaine dernière, l’émission radio-canadienne On va se le dire réagissait à ma chronique en appuyant son commentaire sur les taux d’adoption anémique de « nénufar » et « ognon », qui ne sont que des épiphénomènes dans la liste des mots modifiés.

En réalité, le gros des propositions concernait le pluriel des mots étrangers, la soudure des mots composés, les accents et les consonnes doubles. De grands pans de la nouvelle orthographe sont désormais couramment employés, même par ceux qui sont contre l’idée de la réforme.

Vérification faite auprès de l’équipe de révision de L’actualité, qui se conforme en principe à la graphie traditionnelle, on applique les nouvelles règles de soudure, les trémas et les pluriels de mots étrangers de manière quasi systématique, ce qui touche déjà quelques milliers de mots. Plus personne n’écrit des « matches » et des « sandwiches » à l’anglaise : on écrit « matchs » et « sandwichs ».

Dans les faits, la plupart des textes écrits de nos jours juxtaposent les deux systèmes. Très peu de textes se conforment à la graphie traditionnelle à 100 %. « C’est d’ailleurs ce qui était prévu par les auteurs du rapport », rappelle Chantal Contant, qui explique que le but des rectifications orthographiques n’est pas de dire que « sandwiches » est faux, mais que « sandwichs » est la forme recommandée. Les deux graphies sont correctes. Ce qui n’est pas correct, c’est d’employer les deux formes dans un même texte.

De nos jours, la plupart des ministères de l’Éducation tiennent compte de la nouvelle orthographe. Au Québec et en France, c’est nettement plus mou qu’en Belgique et en Suisse, laquelle vient de décider que l’enseignement de l’orthographe rectifiée serait obligatoire. Au Québec, certains centres de services scolaires ont été plus proactifs que d’autres, mais on n’est pas encore allé aussi loin que la Nouvelle-Écosse qui a été la première à le systématiser pour ses écoles francophones au Canada, dès 2011.

Une affaire de gros sous

Chez ceux qui soutiendraient une telle réforme, la « crainte d’avoir l’air fou » ou de la critique est le premier motif de résistance au changement, notamment dans les médias et l’édition en général, et plus largement en éducation. Mais d’après Chantal Contant, l’argent a beaucoup joué pour les gouvernements et les dictionnaires. Pour un système éducatif, une nouvelle orthographe suppose de nouveaux manuels et formations. Quant aux grands dictionnaires, qui sont d’abord des entreprises commerciales, il leur arrive de faire une grande mise à jour tous les 10 ou 15 ans — pour maintenir leurs parts de marché par rapport à la concurrence. Et c’est rarement de gaieté de cœur.

« Chez certains dictionnaires, on me disait : “Vous nous coûtez cher, madame Contant.” », raconte-t-elle. Car ajouter de nouvelles formes orthographiques signifie plus de caractères et donc plus de pages. « Si l’on change “événement” pour “évènement”, il faut aussi le faire pour les 500 définitions où ce mot apparaît. »

Même si Le Robert a produit la toute première brochure en 1991, il a mis plus de temps pour joindre l’acte à la parole. « Hachette était en pointe et y est allé progressivement, rappelle Chantal Contant. On a commencé par régulariser les pluriels, et ensuite l’utilisation des accents circonflexes. Les autres ont été moins systématiques. Chez Robert, par exemple, on a d’abord réparé les mots composés avec “entre”, mais pour ceux avec “contre”, ça n’a pas été avant 2019. »  

Le grand échec des rectifications orthographiques de 1990 n’est donc pas dans son adoption, plus avancée qu’on le croit en général. Il tient plutôt à l’incapacité à faire accepter l’idée qu’il est correct, normal et souhaitable que l’orthographe puisse changer. Ce qui suppose que l’on tolère qu’un mot puisse avoir deux orthographes acceptables pendant un certain temps.

« Une orthographe, c’est un système pour transposer l’oral à l’écrit, rien de plus. Ne pas réparer l’orthographe, c’est comme de ne pas réparer des nids-de-poule sur la route sous prétexte qu’on aime les nids-de-poule », dit Chantal Contant, qui s’est battue pendant toute sa vie professionnelle pour cette idée.

« Linguistiquement, nous avons  besoin d’une réforme, mais socialement parlant, nous ne sommes pas prêts à la faire. »

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés par l’équipe de L’actualité et approuvés seulement s’ils respectent les règles de la nétiquette en vigueur. Veuillez nous allouer du temps pour vérifier la validité de votre commentaire.

« Une orthographe, c’est un système pour transposer l’oral à l’écrit, rien de plus.»
Au Québec, en viendrions-nous à avoir une orthographe différente de celle des autres francophones avec nos prononciations aussi particulières et répandues que le « ai » ?

Répondre