Oui, on peut éradiquer l’itinérance

Grâce à lui, des milliers de sans-abris souffrant de maladie mentale ont maintenant un toit. Rencontre avec un psy révolutionnaire.

banc-parc
Photo : Pixabay

Alors qu’on ne se rappelle souvent leur existence qu’à l’approche de Noël, les itinérants ont fait les manchettes cet été avec les résultats de leur recensement. Ils seraient 3 016 à vivre dans les rues de Montréal, dont le quart de façon chronique. Répandu dans toutes les villes du monde, ce problème n’est toutefois pas irréversible.

Fondateur du programme Housing First (Logement d’abord), le psychologue gréco-canado-américain Sam Tsemberis a imaginé une formule gagnante pour sortir de la rue les sans-abris les plus mal en point — ceux combinant maladie mentale et toxicomanie. L’idée : leur fournir d’abord un appartement, puis leur procurer les soins dont ils ont besoin. Le résultat depuis les débuts du programme : de 80 % à 90 % des bénéficiaires vivent toujours dans leur appartement après cinq ans.

Né en Grèce, élevé à Montréal et diplômé en psychologie de l’Université de New York, Tsemberis, 66 ans, a d’abord travaillé avec l’équipe des urgences psychiatriques pour les itinérants de cette métropole. Il a pu constater que, sitôt libérés de l’hôpital, ceux-ci retournaient dans la rue. «Un changement radical s’imposait, raconte-t-il. Plutôt que de leur dicter notre façon de faire, nous leur avons demandé ce qu’ils souhaitaient. Tous ont répondu vouloir d’abord un logement.»

En 1992, Tsemberis fonde donc l’OSBL Pathways to Housing et le programme Housing First. Adopté par des centaines de villes d’Amérique du Nord, d’Europe et d’Australie, celui-ci fait désormais partie de la politique canadienne de lutte contre l’itinérance. L’actualité a joint Sam Tsemberis à Vancouver, où il travaille à sa mise en place avec la Commission canadienne de la santé mentale.

tsemberis
Sam Tsemberis

*    *    *

Certains critiques disent que vous récompensez les mauvais comportements, les anciens sans-abris pouvant continuer à boire, à se droguer, sans être expulsés de leur logement. Que leur répondez-vous ?

Le mauvais comportement, c’est de laisser dans la rue quelqu’un qui souffre de maladie mentale et se bat avec des dépendances. Beaucoup de gens méconnaissent ces problèmes, croyant que c’est un choix de vie. Ce n’en est pas un. Ils consomment pour se mettre K.-O., ne plus ressentir leur peine, s’endormir la nuit. Une fois dans leur appartement, ils réduisent leur consommation. Tous reçoivent des services de soutien personnalisés, c’est obligatoire. Ils peuvent choisir ce qu’ils veulent — un traitement, un emploi, renouer avec leur famille… —, mais ils doivent accepter nos visites à domicile. Et respecter les conditions d’un bail standard, comme tout locataire.

L’aspect esthétique des logements est un point important de votre programme. Pourquoi ?

Les appartements doivent être convenables. Les itinérants y acquièrent un sentiment de propriété, la fierté d’avoir un chez-soi, plutôt que d’être hébergés dans un foyer où les heures des repas et les chaînes de télé sont imposées.

Est-ce difficile de trouver des propriétaires acceptant de louer des appartements ?

Nous leur expliquons notre programme en insistant sur le fait que le paiement du loyer est garanti, et que nous allons nous assurer que tout se passe bien dans l’appartement. Ça leur enlève des soucis, car certains de leurs locataires «normaux» peinent à payer leur loyer, ne respectent pas les règles sur le tapage nocturne, etc.

Comment réagissent les voisins ?

Ils ne connaissent pas l’histoire de la personne. Et les itinérants ayant une maladie mentale ne sont pas des gens de party, ils sont tranquilles, parfois déprimés, mais la plupart sont ravis d’avoir un appartement.

Le taux de maintien dans les logements est de 80 % à 90 % après cinq ans. Quelle est la principale cause d’échec ?

De 70 % à 80 % de nos clients ont un problème d’alcool ou de drogue et gardent leur appartement. Mais certains autres ont du mal à consommer seuls, ils invitent beaucoup de monde et ne respectent pas leur bail.

L’approche Logement d’abord fait partie de la politique fédérale de lutte contre l’itinérance depuis 2014. Cela paraît étonnant, le gouvernement conservateur ayant plutôt tendance à réduire les programmes sociaux…

Fournir un appartement à un itinérant ayant une maladie mentale ou une dépendance et lui assurer un suivi médical et social à domicile coûte moins cher à la société que de l’hospitaliser ou de le mettre en prison.

Le maire de Vancouver, qui avait promis en 2008 d’y éliminer l’itinérance d’ici 2015, admet avoir échoué, malgré l’implantation de Housing First. Pourquoi ?

Housing First a beau être très efficace, il ne sert qu’une catégorie d’itinérants. Pour régler le problème de l’itinérance, Vancouver doit déployer différents programmes de façon à atteindre tous ceux qui en ont besoin. La ville de Medicine Hat, en Alberta, a mis huit ans pour y arriver: on trouve un hébergement à tous les itinérants chroniques qui se présentent dans les refuges, les sans-abris ne restent pas dans la rue plus de 10 jours et les services de soutien sont efficaces.

*    *    *

3 016 sans-abris à Montréal

C’est le nombre qui ressort du recensement commandé par la Ville au Centre de recherche de l’Institut universitaire en santé mentale Douglas.

Pourquoi un tel écart avec les 28 000 itinérants dont on parlait jusque-là ? Cette donnée, extraite d’une étude de la chercheuse Louise Fournier (publiée en 1998), mesurait en réalité la fréquentation annuelle des soupes populaires et autres refuges.

Parmi ces 28 000 utilisateurs, 12 666 avaient été sans domicile fixe durant les 12 derniers mois. Le décompte de 2015 donne en revanche un portrait de la seule journée du 24 mars, date du recensement. Environ le quart des 3 016 itinérants recensés l’étaient de façon chronique (depuis quatre ans ou plus) et près de la moitié de façon épisodique (au moins deux périodes d’itinérance durant les trois dernières années).

Pour 10 000 habitants, Montréal compte moins d’itinérants (15,4) que Vancouver (28,1), Calgary (29,7), Edmonton (26,2) et Toronto (18,8).

Au Canada, on loge d’abord

Le programme Logement d’abord a été mis en œuvre au pays à la suite d’une recherche pancanadienne sur la santé mentale et l’itinérance, commandée par Ottawa à la Commission de la santé mentale du Canada.

Menée dans cinq villes (Moncton, Montréal, Toronto, Vancouver, Winnipeg) de 2009 à 2013, l’initiative Chez Soi a démontré l’efficacité de cette approche pour enrayer l’itinérance des personnes aux prises avec la maladie mentale et la dépendance aux drogues et à l’alcool. Son intérêt économique a aussi été mis en avant.

«Cette intervention permet de réaliser des économies sur plusieurs types de services: refuges, hospitalisations, visites aux urgences, logements sociaux», observe le psychiatre Eric Latimer, de l’Université McGill, chercheur à l’Institut Douglas et chercheur principal pour l’initiative Chez Soi à Montréal. «Mais elles sont plus importantes dans le cas des gens à besoins élevés.»

Pour les personnes qui engendraient les plus hauts coûts au moment du recrutement (10 % de l’échantillon), les économies moyennes ont atteint 21,72 dollars pour chaque tranche de 10 dollars investie. Les résultats de l’étude ont conduit le gouvernement fédéral à lancer un plan d’action de 600 millions de dollars sur cinq ans (2014-2019) pour réorienter selon l’approche Logement d’abord sa Stratégie des partenariats de lutte contre l’itinérance.

Dans la même catégorie
Boutique Voir & L'actualité

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie

2 commentaires
Les commentaires sont fermés.

Mais où sont passés nos psy de tout acabit? Personne ne comprenait l’essentiel. On en est toujours à créer du n’importe quoi, du « patchage » à la va comme je te pousse et ce Monsieur Sam Tsemberis aurait trouvé une idée de génie? Non, tout humain, tout animal cherche deux choses, manger et se loger à l’abri des intempéries. Effectivement les dépendants aux substances diverses sont en général tranquilles et souvent déprimés. Ils ne fanfaronnent pas, ne veulent pas de troubles. Je n’en reviens pas que nos élites médicales et du domaine de la santé publique n’aient jamais pensé à ce LUI a réalisé… À moins que dans notre société si distincte on préfère créer des emplois en s’assurant de ne remplir qu’une piscine trouée sans jamais penser, surtout pas, question d’emplois en jeu, qu’il fallait avant tout chose bouché le trou… On a un beau pays, avec beaucoup de gens formidables, des gens humains mais bon sans il y en encore trop qui mériteraient un licenciement. Et à quand l’imputabilité, à quand des gens responsables, des gens qui gèreraient le bien public, l’argent pubilc comme un bon père ou mère de famille? Le GBS c’est pour qui? Lâchez les tableaux Excel et retournez sur le terrain voir comment le monde de l’itinérance vit. Décourageant parfois!