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Une charte sur un toit brûlant Société

Une charte sur un toit brûlant

Qualifiées de racistes lors de leur adoption, la loi 101 et sa Charte de la langue française ne reçoivent aujourd’hui que des éloges. Mais les francophones demeurent les moins bilingues des Québécois. Ont-ils raté le train?

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Le dernier round

Extrait du livre Bourgault, biographie signée Jean-François Nadeau, parue en septembre chez Lux Éditeur. Les 7 et 8 octobre 1967, au congrès national du Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), Pierre Bourgault est réélu président. Andrée Ferretti, elle, devient vice-présidente. Cette nouvelle équipe aux caractères fortement antinomiques reçoit le mandat d’étudier et de favoriser le rapprochement de tous les indépendantistes, ce qui constitue une victoire pour les partisans de Bourgault. Ceux de Ferretti obtiennent en revanche du congrès que s’élabore une stratégie globale pour le parti afin qu’il soit structuré en fonction de l’intérêt des travailleurs. On adopte aussi, du même souffle, une politique d’action contre l’impérialisme américain. Au RIN, les luttes intestines sont dès lors plus nombreuses que jamais. Bourgault en a assez. Pour s’éloigner des soubresauts de la vie politique dans laquelle il est plongé corps et âme depuis 1960, il se retire volontiers dans son appartement somptueux situé près du Forum, dans l’ouest de Montréal. Pour mieux se retrouver seul, il tient souvent portes ouvertes, ce qui peut sembler paradoxal à quiconque, sauf à lui, bien sûr. Sa résidence, belle et claire, se confond avec un lieu de rencontres plus ou moins officielles où s’écoulent, le jour comme la nuit, les fêtes et les réunions autant que la bière et le vin. L’appartement de Bourgault court sur deux étages. Il est ensoleillé, rempli de fleurs fraîches et de tableaux « qui révèlent un goût raffiné », écrit à l’époque une journaliste. S’ajoute à ce décor sa passion voyante pour les animaux exotiques. Il possédera bientôt un kangourou et laisse toujours ses oiseaux libres dans l’appartement ! Comment peut-on avoir un appartement pareil lorsqu’on est depuis toujours sans le sou comme lui ? Il affirme alors en entrevue qu’il ne gagne que 100 dollars par semaine. « Mon appartement… c’est un ami du parti qui le met à ma disposition. » L’« ami » en question est en fait tout un groupe de soutien à Pierre Bourgault, groupe dans lequel le millionnaire et sympathisant indépendantiste Gilles Corbeil occupe une place prépondérante. En cette fin d’année 1967, Pierre Bourgault sait-il déjà que, d’ici quelques mois tout au plus, ses proches en politique, il ne les verra pour ainsi dire plus du tout ? Chose certaine, il règne alors au sein du RIN un climat de tension qui n’annonce rien de bon, ni dans l’immédiat ni pour l’avenir. Lucide, Bourgault n’en est pas dupe. Au quotidien, il prend d’ailleurs dès lors quelque peu ses distances avec la vie politique. Sait-il mieux que d’autres ce qui s’en vient ? Le Mouvement souveraineté-association (MSA) a alors terminé son incubation sous l’aile gauche du Parti libéral. Le départ de René Lévesque, ministre influent, ancien journaliste-vedette de Radio-Canada, lui assure un fort capital de sympathie auprès des indépendantistes. C’est la première fois qu’un homme aussi prestigieux manifeste son adhésion à une certaine forme d’indépendance pour le Québec. La création du MSA, en novembre, affecte tout de suite le RIN. Le parti se vide de ses militants au profit du nouveau groupe. Devant pareille montée d’enthousiasme pour les idées et la personne de Lévesque, les chefs de file du RIN, André d’Allemagne et Pierre Bourgault en tête, ne pensent pas à se recroqueviller dans une politique du chacun pour soi. Analystes lucides de la situation, ils estiment que le mouvement indépendantiste n’a plus d’autre choix que de s’unifier. Bien plus tard, dans nombre d’entrevues et de textes, Bourgault répétera qu’il a toujours été, d’un point de vue stratégique, favorable à cette union politique. Il ajoutera même, à l’occasion, qu’il n’y a pas eu en pratique d’autre choix possible. Or, dans les faits, tout ne se joue pas sous un éclairage aussi simple. D’entrée de jeu, Bourgault entrevoit cette union éventuelle plutôt comme un phénomène de digestion organique où le RIN joue le rôle du prédateur. Bourgault ne manque jamais d’appétit pour son parti : il considère en effet que c’est au RIN d’absorber le jeune mouvement de Lévesque. Pas le contraire ! Depuis Sept-Îles, où il effectue régulièrement des tournées, Bourgault déclare, le 26 octobre, « qu’il ne ménagerait rien » pour amener au RIN François Aquin et René Lévesque, les députés démissionnaires du Parti libéral. Mais entre Lévesque et Bourgault, la concurrence s’annonce vive. Les deux hommes réclament en quelque sorte pour eux seuls l’amour et l’autorité que leur accordent les militants. Des éloges, le président du RIN n’en a jamais vraiment eu pour l’ancien ministre de Jean Lesage. Bourgault l’a presque toujours présenté plutôt comme une simple et triste illusion politique, une sorte de caution à un régime réactionnaire assez hypocrite pour se draper dans un manteau de vertu. À la fin de septembre 1967, en réponse au journal La Patrie, qui lui demande ce qu’il pense de René Lévesque, Bourgault se montre encore plus dur que jamais à son endroit, voire mesquin. Sa déclaration ne comporte pas la moindre ambiguïté. Lévesque, affirme-t-il, « est un velléitaire. C’est le plus beau ballon que le Québec ait eu. En somme, l’un des hommes les moins intéressants. Il avait un certain talent des foules, mais c’est tout. Il a raté le bateau. Intellectuellement, c’est un homme désorganisé, fuyant les responsabilités, même celles qu’il se crée, et, comme un pantin, marchant avec petit bruit, sans avancer. » Bourgault insistera pour dire que ses commentaires à La Patrie ont été faits trois semaines avant que Lévesque ne quitte le Parti libéral… Bourgault, tout à fait convaincu que Lévesque ne quitterait pas le nid libéral, aurait alors chargé le portrait et se serait montré accusateur jusqu’à l’outrance afin de mieux combattre un adversaire. Grave, très grave erreur d’anticipation ! Alors que tout semble en place pour un rendez-vous historique avec Lévesque, un des hommes politiques les plus populaires du Québec, Bourgault s’intéresse plutôt aux bienfaits éventuels qu’aurait pour le RIN une tournée de promotion européenne qui ferait suite à la visite du général de Gaulle et à son « Vive le Québec libre ! ». Qu’importe donc Lévesque ! Bourgault s’envole pour Paris le 13 novembre 1967, accompagné par Roger Turgeon et Pierre Renaud. Là-bas, c’est l’opération de charme, avec sans cesse le nom du général de Gaulle à la bouche. Le trio n’obtient cependant pas tous les rendez-vous qu’il souhaiterait avec le gratin politique… À la suite d’une prestation publique de Bourgault à Paris, l’Agence France-Presse observe que le jeune président du RIN est « doué d’un indéniable talent d’orateur. Bien que son style soit sobre, M. Bourgault sait aussi s’exprimer par de larges gestes, des éclats de voix soigneusement mesurés. » Bourgault prend plusieurs fois la parole à Paris, Louvain, Grenoble, Rouen et Lyon. L’étonnante facilité avec laquelle le président du RIN navigue dans les milieux européens étonne jusqu’à Pierre Renaud, qui le connaît pourtant bien. « Son éloquence était aussi évidente en Europe qu’au Québec, explique-t-il. Au départ, je ne m’imaginais pas que ce serait ainsi. C’était surprenant. Il faisait rire les auditoires et les captivait. » À Montréal, pendant ce temps, tout s’agite plus que jamais autour du groupe de René Lévesque. Car c’est bien à Montréal, et non à Paris, qu’est en train de se jouer l’avenir immédiat du mouvement indépendantiste québécois… Dès son retour à Montréal, Bourgault se montre absolument convaincu que la fusion des forces indépendantistes est nécessaire, même si les résultats tardent à cet égard. Le RIN, explique-t-il, est prêt à « élargir les corridors » afin de réaliser l’unité le plus rapidement possible. Bourgault compte alors rencontrer Lévesque d’ici quelques jours pour poursuivre, dit-il, la rencontre qu’il a eue avec l’ancien ministre avant son départ pour l’Europe. Bourgault a-t-il vraiment vu Lévesque avant de partir, comme il l’affirme ? Pierre Renaud se souvient en tout cas d’une rencontre où Lévesque était arrivé plusieurs heures en retard, tout en ne prêtant que peu d’attention à la conversation. « Il avait noté quelques éléments sur son paquet de cigarettes, ce qui donnait vraiment l’impression que ce que nous disions ne valait rien. Bourgault en était furieux ! Je pense que c’est d’ailleurs ce que souhaitait Lévesque, qui est reparti très rapidement. » L’éditorialiste Michel Roy souligne que, par tempérament, les deux hommes ne sont pas faits pour s’entendre. Lévesque, écrit-il, se méfie « de l’action impétueuse et du radicalisme verbal de son jeune collègue, dont les dons d’orateur, parmi les plus riches de toute l’histoire politique du Québec, lui permettent de conquérir et de rallier à ses points de vue non seulement une foule, mais encore un groupe de militants bien informés et au départ sceptiques à son endroit. »

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Les enfants de la loi 101

Je n’ai pas eu de réveillon le 31 décembre 1978. Ce fut plutôt un déménagement. Nous quittions le village douillet et homogène de mon enfance (Sainte-Rose, à Laval, troisième maison à gauche de l’église) pour Montréal la multiethnique. En plein milieu de ma 2e année du secondaire. C’est à l’école Saint-Luc que j’ai fait l’apprentissage de la diversité. Diversité sociale, d’abord. À l’époque, le territoire de l’école englobait les municipalités cossues de Westmount, de Hampstead et de Montréal-Ouest, mais aussi des secteurs « durs » de Notre-Dame-de-Grâce et de Côte-des-Neiges. Une voiture de police était stationnée dans la cour tous les midis. La tension était parfois perceptible dans cette petite bâtisse, où s’entassaient plus de 1 200 jeunes. L’école se trouvait à l’époque sur le chemin de la Côte-Saint-Luc, à l’est de l’autoroute Décarie (elle a déménagé deux kilomètres plus à l’ouest, à son emplacement actuel, au milieu des années 1980). La diversité la plus remarquable était cependant ethnique. J’avais visité les lieux avec ma mère, quelques mois auparavant. Raymonde Bayard, responsable de l’accueil, m’avait prévenu : « Ici, les élèves viennent de 50 pays différents. » C’était demeuré bien abstrait pour le préado que j’étais. C’est devenu concret le 8 janvier 1979. Mes profs se nommaient tout à coup « madame Saad » ou « monsieur Iskandar ». Ils faisaient l’appel de mes nouveaux camarades, qui avaient des prénoms que je n’avais jamais entendus : Nawal, Jaime, Uy Linh… J’étais un « p’tit nouveau » dans un univers nouveau, résultat d’une loi adoptée moins de deux ans plus tôt à l’Assemblée nationale. La Charte de la langue française obligeait désormais tout parent qui n’avait pas fréquenté l’école primaire anglaise au Québec à inscrire son enfant à l’école française. (Depuis 1993, un parent peut aussi avoir fréquenté une école anglaise ailleurs au Canada.) « La loi 101 a sauvé Saint-Luc », affirme aujourd’hui Robert Jodoin, qui nous enseignait la musique à l’époque. Sans l’apport des élèves immigrants, qui jusque-là privilégiaient les écoles anglaises, et des francophones, qui se tournaient de plus en plus vers les établissements privés, Saint-Luc aurait fermé ses portes en quelques années, croit-il. Depuis que nous avons obtenu notre diplôme, en 1982, le français en éducation a fait des bonds de géant. En grande partie grâce aux immigrants. Selon le ministère de l’Éducation, la population des écoles françaises de Montréal était composée à 3 % d’allophones à la rentrée 1976. Vingt-cinq ans plus tard, 20 % des élèves de ces écoles sont nés à l’extérieur du Canada, et sans la Charte, une grande partie aurait choisi le réseau anglophone. En 2000, au Québec, environ 100 000 adultes immigrants avaient fréquenté une école primaire ou secondaire francophone. La majorité d’entre eux étaient jeunes — seulement 5 000 avaient plus de 35 ans ! Mes ex-camarades de classe, aujourd’hui au début de la quarantaine, font partie de ces quelques pionniers. Je suis allé à la recherche de certains élèves de ma promotion, pour voir ce que ce bain de culture unique qu’a été Saint-Luc avait fait d’eux. L’un est un ami, les autres sont d’anciens camarades dont j’avais gardé un bon souvenir. Des gars, presque exclusivement… parce que j’étais maladivement timide au secondaire ! Une nouvelle identité « Quand Richard Desjardins chante “ Nataq ”, je pense au fleuve, aux baleines. Ça me touche », dit avec émotion Khai Dao, architecte. Le métier qu’aurait voulu exercer son père… Khai Dao avait 10 ans en 1975, quand il a fui le Viêt Nam avec sa famille. C’était quelques mois avant la chute de Saigon. Son père, caricaturiste pour le journal Tiên Phong, était très critique à l’égard des communistes. « Il aurait été l’un des premiers ciblés, croit Khai. Il serait sûrement mort dans un camp de travail… » À Montréal, les Dao ont vécu pendant des années à six dans un modeste deux-pièces. Plus de 30 ans après son arrivée, Khai Dao s’identifie pleinement à la culture québécoise. Mais il ajoute qu’il ne peut pas « prétendre » être québécois : « Je ne veux pas m’approprier cette identité-là. Un Québécois, pour moi, est né ici, il a des parents ici, des racines. Ce serait prétentieux de ma part de dire que je suis québécois. » Pascal Catroun, né au Liban, aujourd’hui agent au sol pour Air Transat, s’empresse de dire que sa mère milite pour le Parti québécois et qu’« elle est plus québécoise que bien des Québécois ! » Mais lui ? « Je suis québécois à 50 % plus un ! » Son père, chrétien de Beyrouth, était comptable pour Middle East Airlines. Sa famille a quitté le Liban une première fois au milieu des années 1970, quand la ligne aérienne a délocalisé en Angleterre une partie de ses activités à cause de la guerre civile. Après une certaine accalmie, Middle East a rapatrié ses employés, mais les combats ont repris. Les Catroun sont repartis. Pascal est arrivé à Saint-Luc à la rentrée 1978, quelques mois avant moi. S’il se rendait à Beyrouth aujourd’hui, il se sentirait perdu, dit-il. « Mais je suis encore libanais. » Qu’est-ce qu’être québécois, demande Patrick Filiatrault, né en Haïti. Si la définition est « une personne qui vit sur le territoire du Québec, dans ce cas, je suis 100 % québécois », dit-il. Mais se sent-il québécois ? « Les gens comme moi n’ont pas de patrie. Nous vivons une ambiguïté perpétuelle. Je suis retourné au moins quatre ou cinq fois en Haïti. Je ne suis pas considéré comme un Haïtien là-bas. C’est évident que je suis un étranger. Ici aussi. » Khai Dao et Pascal Catroun disent ressentir le même écartèlement identitaire. Je me battais chaque semaine, dit-il, parce que les enfants me traitaient de p’tit caca, de p’tit chocolat. » Ses parents l’ont envoyé comme pensionnaire dans une école primaire privée de Montréal, puis ont déménagé dans le quartier Côte-des-Neiges. Il a fait tout son secondaire à Saint-Luc. Il dirige aujourd’hui l’Institut Garvey, organisme qui travaille notamment à l’éducation des jeunes de la communauté noire. Je lui demande si nous, les anciens de Saint-Luc, ne sommes pas québécois d’une façon différente. Il est d’accord : « On est en train de forger une nouvelle identité québécoise. » Ode au bilinguisme Ce sont les Québécois francophones qui « se sont fait fourrer par la loi 101 », croit Sean Berry. Né à Montréal de parents anglophones, Sean dirige aujourd’hui sa petite société de rédaction et de communication, dont la spécialité est… l’adaptation pour le marché anglo-québécois. Le bilinguisme, dit-il, a augmenté davantage chez les anglophones que chez les francophones depuis 25 ans au Québec. Et les chiffres lui donnent raison (voir « Titre texte Aubin », p. xx). Selon lui, la Charte de la langue française donne l’illusion à de nombreux Québécois qu’ils peuvent se passer de parler l’anglais. « Si vous dites : “ Je suis un pure laine, je ne veux pas apprendre l’anglais [mais je vais réussir dans la vie quand même] ”, vous vous mentez, ça ne marchera jamais. » Pablo Guzmán, originaire du Salvador, le croit aussi. Avocat dans un grand cabinet montréalais, il est responsable du comité de recrutement. Des dizaines de curriculum vitæ lui passent entre les mains chaque année. « Les meilleurs cerveaux que Montréal peut produire », dit-il. Souvent, les candidats francophones qu’il rencontre maîtrisent mal l’anglais, ce qui limite leurs horizons. « S’il y a une relation où il est crucial de bien se comprendre, c’est bien celle entre un avocat et son client. » Étudier en français n’était le choix ni de Sean ni de Pablo. « Je braillais en montant les escaliers de Saint-Luc, se rappelle le premier. Tous mes amis allaient à Outremont High. Mais ma mère voulait que j’étudie en français ! » Sa mère, une francophile — on l’oublie, mais il y en avait en 1977 ! —, a gagné son pari : son fils vit toujours au Québec et il est parfaitement bilingue. « J’ai dit merci mille fois à ma mère ! Ç’a été cinq années merveilleuses. Saint-Luc a changé ma vie. » Selon l’Office québécois de la langue française, 10 % des élèves admissibles à l’enseignement en anglais choisissent plutôt l’école française. En 1997-1998, dernière année scolaire pour laquelle des données ont été compilées, ils étaient 12 665 à avoir renoncé à leur droit d’étudier en anglais. Dans le cas de Pablo Guzmán, ce sont ses parents qui auraient bien aimé inscrire leur fils à l’école anglaise une fois installés au Québec. Le jeune Pablo avait appris l’anglais au Salvador. Mais la loi 101 est venue changer la donne. « Pour moi, ce n’était pas un problème. Il fallait aller à l’école en français ? J’allais simplement apprendre le français », dit Me Guzmán. Je me souviens de l’autorité tranquille qui émanait de lui il y a 25 ans. Il a encore ce physique de joueur de ligne des Alouettes et un sourire perpétuel. Pablo Guzmán a quitté le Salvador en septembre 1976, à l’âge de 12 ans, avec ses parents et ses trois jeunes frères. « Avant d’arriver à Saint-Luc, je n’avais jamais été exposé à une personne de race noire auparavant, ni à un Asiatique ! raconte-t-il. Mais j’ai créé des liens avec tout le monde. » La politique de son pays d’accueil l’a très tôt intéressé. « Te souviens-tu d’une visite que Pierre Bourgault avait faite à Saint-Luc ? » me demande-t-il. C’était pendant la campagne référendaire de 1980. Pierre Bourgault avait exigé que la salle cesse de chahuter l’adolescent, qui lui posait une question sur le fédéralisme. « Il m’a traité d’égal à égal, raconte l’avocat. J’ai appris ce que ça voulait dire avoir un rival que tu respectes. » La leçon a servi à Pablo Guzmán, qui a milité dans les ailes jeunesse des partis libéraux fédéral et provincial. Il a fait partie de l’équipe de Daniel Johnson lors de la course à la direction du PLQ de 1983… mais il a aussi été interprète pour la Société Saint-Jean-Baptiste ! Je lui demande s’il veut faire de la politique active : « C’est un devoir qu’un jour peut-être je vais accomplir. » Contrairement à Sean Berry et à Pablo Guzmán, Éric Poirier et Janie Payette, deux « pure laine », ont l’impression que le français recule au profit de l’anglais. « Je n’en reviens pas du nombre de personnes qui regardent la télé et écoutent la radio en anglais, qui lisent les journaux en anglais, déplore Éric Poirier, traducteur. Beaucoup plus que lorsqu’on était jeunes. » En 1977, fait remarquer Janie Payette, l’intégration des immigrants se faisait sur un fond de chicane entre les anglos et les francos. « Et les immigrants intégraient un clan ou l’autre », dit cette avocate, qui demeure toujours dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce. Selon elle, les choses n’ont pas tellement changé : « Il y a encore deux clans à Montréal, les défusions municipales l’ont bien montré. » La loi 101 n’empêche pas les immigrants de continuer à choisir l’anglais une fois l’école terminée, dit-elle. « Il y a de plus en plus de gens qui ne parlent qu’anglais dans les commerces de mon quartier. Je suis extrêmement pessimiste pour le français. » Le cœur de Montréal Lorsque l’on demande à Khai Dao d’où il vient, il répond : « Je suis un Vietnamien qui habite à Montréal, ou un Montréalais d’origine vietnamienne. » « Je n’ai jamais songé à quitter Montréal, dit-il. Ça ne m’a jamais traversé l’esprit. » Je lui demande s’il serait resté si le Oui l’avait emporté au référendum de 1995 sur la souveraineté du Québec. « Ça aurait peut-être changé pour le mieux. Peut-être qu’on aurait été plus riche comme pays, comme province, je ne sais pas. Anyways, ajoute-t-il en riant, j’ai toujours cru que si le Québec s’était séparé, Montréal se serait séparée du reste du Québec ! » Hérouxville vue des Rocheuses… et de Montréal Marco Navarro-Genie avait 15 ans quand il a quitté, seul, le Nicaragua. C’était en 1979, à l’apogée de la guerre civile dans ce petit pays d’Amérique centrale. « À Montréal, après les classes, je faisais le ménage dans une usine de textile. De 5 h à 9 h, cinq soirs par semaine. » Sa grande sœur étudiait déjà au collège Loyola, une école secondaire anglaise. Marco croyait qu’il y étudierait aussi. Erreur. La Charte de la langue française avait été adoptée entre-temps. « Ça m’a bousculé un peu, se souvient Marco. Il me semblait que c’était un pays où l’on pouvait faire des choix. Maintenant, je comprends. Mais à 15 ans, je ne comprenais pas vraiment. » Ses études de sciences politiques l’ont mené à Calgary, où il est resté par amour pour la nature sauvage des Rocheuses. Il est aujourd’hui maître de conférences en sciences politiques et en histoire au collège universitaire St. Mary. Il se tient donc informé, à distance, des débats politiques au Québec. Le code de vie d’Hérouxville a notamment retenu son attention, car il croit que cela a touché une corde sensible en Alberta. « Les Albertains, plus que les autres Canadiens, pensent que les gens qui viennent d’ailleurs doivent s’adapter à la façon de faire au Canada. Je ne dis pas que les nouveaux arrivants doivent renoncer à leur culture, mais mon grand-père disait toujours : “ À Rome, on fait comme les Romains. ” » Selon lui, on assiste à une implosion du multiculturalisme canadien. En retardant l’intégration de certains groupes, on engendre des tensions : « Ce n’était qu’une question de temps, dans mon esprit, avant que les membres de la société d’accueil disent : “ On commence à en avoir assez. ” » L’exaspération se fait sentir en Alberta aussi, dit Marco Navarro-Genie. Mais aucun conseil municipal n’oserait imiter celui d’Hérouxville : « Il y a une rectitude politique qui rend ça moins visible. Ça se déplace en dessous du radar, tandis qu’au Québec les gens y vont plus ouvertement. » Aux yeux de Pascal Catroun, de Khai Dao et de Patrick Filiatrault, tous nés à l’étranger, ce qui concerne la religion relève du domaine privé. « Dès que vous participez à des activités publiques, que vous allez à l’école, vous n’avez pas à porter de kirpan ! » tranche Khai Dao. Pour Pascal Catroun, le même raisonnement s’applique au sport : « Au soccer, vous portez un uniforme. Or, le voile, le turban, le machin ne font pas partie de l’uniforme. » « Ça ne s’appelle pas une pagode, une mosquée ou une église, renchérit Khai, mais une compétition sportive ! » Pablo Guzmán siège au comité d’équivalence du Barreau, chargé d’analyser les demandes d’avocats étrangers qui veulent pratiquer leur profession au Québec. Il dit être l’un des plus sévères membres du comité. À des avocats de Colombie et d’autres pays d’Amérique latine fâchés que le processus puisse prendre deux ou trois ans, il a déjà dit : « Le Québec ne vous doit rien. Vous venez ici avec une attitude selon laquelle vous avez des droits et des acquis. Mais sur quelle base avez-vous obtenu ces droits-là ? » Pour lui, l’intégration passe par le respect de la société d’accueil. C’est pourquoi les demandes liées à des questions religieuses faites par certains, récemment, le préoccupent : « Quand je suis arrivé au Québec, le Québécois moyen voulait la laïcité en politique, en droit, dans les institutions. Maintenant, on est en train de revenir sur cette définition-là. On dirait qu’il faut non pas accepter la pratique privée de ces religions, mais en permettre la pratique dans nos institutions laïques. » Me Guzmán n’a jamais oublié la première phrase de la Constitution canadienne, adoptée en 1982 (tiens ! l’année de l’obtention de notre diplôme) : « Le Canada est fondé sur des principes qui reconnaissent la suprématie de Dieu. » Il craint qu’on ne l’invoque de plus en plus souvent devant les tribunaux. Éric Poirier, lui, ne craint rien. Les intégristes mènent un combat d’arrière-garde, dit-il : « Ceux qui dominent, dans notre société, sont laïques. Et au Québec, la liberté individuelle est la valeur absolue. »

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Dehors, le ministre baratineur !

Le ministre canadien de la Défense ignore-t-il que les citoyens savent lire ? Dans les deux langues officielles du pays, parfois plus ? Et qu’Internet a décuplé leur capacité de s’informer ? On croirait, à l’entendre, qu’il les prend pour des valises. Le ministre O’Connor avait déjà assuré, en avril, que la Commission afghane des droits surveillait le traitement des prisonniers de guerre. Étant donné qu’elle n’a que sept employés et aucun accès aux prisons afghanes, c’était un peu ridicule. (Il était mal informé ?) Voilà qu’il affirme, en juillet, que les troupes afghanes seront prêtes « cet hiver » à prendre la relève des Canadiens dans la région de Kandahar. Tiens donc. Et il va aussi neiger en juillet à Montréal pendant qu’on y est. Quelques jours plus tard, il a « précisé sa pensée » et prolongé le délai de quelques mois. C’est encore trop peu ! La plupart des experts militaires estiment qu’il faudra quelques années pour que l’armée afghane et ses kandaks (bataillons) puissent faire face seuls à la guérilla talibane, surtout celle, bien armée, qui vient du Pakistan. Quelque 37 pays du monde forment la coalition de l’OTAN qui aide l’Afghanistan, et notamment son armée, à se reconstruire. Il suffit de lire des reportages provenant de Grande-Bretagne ou des Pays-Bas (les soldats de ces pays sont actifs dans deux provinces dangereuses, Helmand et Uruzgan, voisines de celle où combattent les Canadiens) pour savoir que l’armée afghane progresse… modestement. La tendance est prometteuse, mais le pays a besoin de temps. Les soldats de l’armée afghane — encore trop peu nombreux — se battent souvent en sandales, armés de vieilles kalachnikovs. Ce qui explique en partie qu’ils soient plus nombreux dans les lits des hôpitaux militaires que les soldats étrangers ! Dans ce pays pauvre, qui a besoin de tout, l’argent pour les joujoux militaires se fait rare. On compte donc sur les dons. La Hongrie a donné 20 500 fusils d’assaut. La Slovénie, 10 000 mitraillettes. La Turquie, une vingtaine d’obusiers. Les États-Unis, 800 véhicules blindés, arrivés tout récemment. L’armée de l’air afghane ? On n’en parle pas. Elle n’existe pas encore. Pourtant, dans ce pays montagneux et difficile d’accès, les bombardements de la coalition ont été jusqu’ici un élément clé pour faire fuir les talibans, ne serait-ce que temporairement. Les Nations unies estiment que l’armée afghane a besoin de 72 000 hommes en armes d’ici la fin de 2008. Pour défendre un pays de 29 millions d’habitants, ce n’est pas énorme ! Environ 50 000 soldats seraient à l’entraînement (sur le nombre exact, on ne sait trop qui croire). Ils sont courageux et déterminés. Ils se heurtent à des talibans, mais aussi à des trafiquants de drogue. En Grande-Bretagne, le secrétaire à la Défense, Des Browne, a eu le courage, à la mi-juillet, de dire que les forces de l’OTAN éprouvent « des problèmes » en Afghanistan (résurgence talibane, corruption endémique). Il a toutefois soutenu du même souffle que ce serait une catastrophe pour l’Occident si ce pays redevenait un vaste camp d’entraînement pour terroristes islamistes. Il a enjoint aux pays de l’OTAN d’envoyer plus de troupes. Environ 37 000 soldats de l’OTAN — dont 7 000 Britanniques, mais aussi des Néerlandais, des Turcs, des Espagnols, des Allemands — y combattent aujourd’hui. Mais les budgets accordés à la reconstruction sont 10 fois moins élevés, par habitant, que ce qui a été versé au Kosovo après la guerre des années 1990 ! D’ici la fin août, environ 2 500 militaires de Valcartier seront installés dans la province de Kandahar pour former des soldats et des officiers et pour protéger les équipes de reconstruction. Les sondages montrent que 70 % des Québécois s’opposent à cette mission. Le franc-parler d’un Rick Hillier, chef d’état-major des Forces canadiennes (voir « La guerre de Rick Hillier »), a beaucoup plus de chances de les atteindre — à défaut de les convaincre — que les camouflages du ministre O’Connor. L’engagement du Canada envers l’Afghanistan prend théoriquement fin en février 2009. Le premier ministre Stephen Harper a déjà indiqué qu’il ne prolongerait la mission à Kandahar qu’avec l’approbation du Parlement, ce que son gouvernement minoritaire semble avoir peu de chances d’obtenir. Les libéraux préconisent la fin du rôle de combat du Canada. (Ils accepteraient une autre mission, moins exposée.) Le Bloc québécois et le Nouveau Parti démocratique s’opposent à toute prolongation. Si Stephen Harper croit que le Canada doit assumer ses responsabilités au sein de l’OTAN, il faut qu’il donne d’urgence un meilleur ministre de la Défense aux Canadiens. Car il y a de bonnes raisons pour que le Canada reste en Afghanistan après 2009. Encore faudrait-il que le ministre ait le courage de les défendre et cesse de prendre les Canadiens pour des poules mouillées.

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Je me souviens… de quoi ?

Ma grand-mère de 89 ans a appris à l’école que les Amérindiens se divisaient en deux catégories : les gentils Hurons et les méchants Iroquois. Ces derniers avaient torturé à mort le père Jean de Brébeuf, missionnaire devenu saint martyr, avec des haches rougies au feu et en lui arrachant les ongles ! La maîtresse d’école de ma grand-mère les appelait « les Sauvages ». L’enseignement de l’histoire a bien sûr évolué depuis l’époque de mamie. Et voilà qu’il prendra à la rentrée une orientation qui fait déjà autant de bruit que les canons de Montcalm sur les Plaines ! Ainsi, ma jeune amie Clara, 14 ans, apprendra, à partir de l’automne, que les « premiers occupants » se soignaient avec des plantes, pratiquaient le troc, respectaient les aînés et communiquaient avec les esprits. Elle découvrira d’étranges rites de passage — comme celui qui imposait aux adolescents amérindiens de jeûner jusqu’à ce qu’ils hallucinent… « On s’intéresse maintenant aux Amérindiens pour ce qu’ils étaient vraiment, non plus seulement pour leurs rapports avec les Européens », dit Michel Allard, professeur retraité de l’UQAM et coauteur de 300 ans de manuels scolaires au Québec (PUL, 2006). Clara fait partie de la première cohorte de Québécois qui sera nourrie à la « nouvelle histoire » du Québec et du Canada. Le cours qui jusqu’à l’an dernier se donnait en 4e secondaire s’étale désormais sur deux années, les 3 e et 4 e secondaire. Il ne représente par ailleurs qu’un volet du programme « Histoire et éducation à la citoyenneté ». L’histoire du monde de l’Antiquité à aujourd’hui, sujet couvert en 1re et 2e secondaire, est enseignée depuis l’an passé. En 2009 commencera le volet enseigné en 5e secondaire, un mélange d’histoire, de géographie, de sociologie et d’économie du monde contemporain. Ce vaste programme vise un objectif ambitieux : former des citoyens. Des citoyens que l’on souhaite tolérants, ouverts sur le monde, empathiques. Pour ce faire, l’histoire éloigne son projecteur des grands événements politiques et des grands hommes, et le braque sur des inconnus qui ont fait avancer notre pays : les femmes, les ouvriers, les minorités ethniques… Elle fait aussi de constants allers-retours avec « l’ailleurs », pour montrer ce qui se passait à l’étranger pendant que… En étudiant la modernisation de la société québécoise dans les années 1950 et 1960, par exemple, on fera un petit saut en Chine communiste. Tous ces choix sont basés sur les recherches les plus récentes en histoire et en pédagogie. Au printemps 2006, la divulgation des intentions du ministère de l’Éducation concernant le volet sur l’histoire du Québec et du Canada a causé tout un émoi. Le quotidien Le Devoir révélait que des événements comme la Conquête, la rébellion des Patriotes, le rapatriement de la Constitution canadienne (en 1982) étaient à peine mentionnés. On voulait présenter aux jeunes un passé moins conflictuel, moins politique, moins misérabiliste, lisait-on. Le débat a rebondi dans tous les médias. La nouvelle histoire a été qualifiée d’« aseptisée », de « javellisée », d’« ultrafédéraliste » et même de « stalinienne ». Des personnalités tels les anciens premiers ministres du Québec Bernard Landry et Jacques Parizeau, l’écrivain Yves Beauchemin et le groupe hip-hop Loco Locass ont appuyé une pétition réclamant une commission parlementaire sur la réforme proposée. En entrevue à L’actualité, Bernard Landry a cependant admis s’être fié à l’avis de connaissances pour y apposer sa signature, n’ayant pas lui-même pu lire le dossier. « C’est comme si on avait tenté de tuer une mouche avec un bazooka », résume l’historien Jocelyn Létourneau, de l’Université Laval, un des rares intellectuels à s’être portés à la défense du programme dans les médias. Ce spécialiste du Québec contemporain ne voit rien de répréhensible dans le nouveau cours. Au contraire. « C’est une occasion en or d’amener les jeunes à une compréhension plus fine, plus approfondie de l’histoire du Québec. Il n’a jamais été question de nier qu’il y ait eu des tensions ! L’idée est d’offrir un récit plus complexe que la sempiternelle opposition à la Pierre Falardeau [le cinéaste et polémiste] entre les bons francophones et les méchants anglophones », dit-il. Le Québec n’est pas le seul endroit au monde où l’on se crêpe le chignon quand il est question d’enseignement de l’histoire. Aux États-Unis, lorsqu’on a réécrit le programme scolaire, dans les années 1990, le débat a été épique. En Grèce, en Inde, au Japon, le sujet a aussi déchaîné les passions ces dernières années. C’est que l’histoire racontée aux écoliers est quelque chose de sacro-saint, qui forge l’idée qu’un peuple se fait de lui-même. « Elle nous marque pour l’existence entière », écrit l’historien Marc Ferro dans Comment on raconte l’histoire aux enfants (Payot, 1981). Changer l’histoire, c’est un peu comme refaire un album de famille. Pour laisser de la place à des photographies anciennes retrouvées au grenier, il faut en enlever d’autres. Or, en modifiant la succession des images, on change le récit. C’est déchirant. « Beaucoup sont attachés au récit historique qu’on leur a raconté à l’école. Pour eux, c’est la vraie histoire. Seulement, l’histoire n’est pas une matière figée, rappelle Christian Laville, didacticien de l’histoire à l’Université Laval. Elle évolue en fonction des questions que les historiens posent au passé. » S’il en allait autrement, on en serait encore aux saints martyrs et aux méchants Iroquois ! Au Québec, devant le tollé médiatique, le ministre de l’Éducation Jean-Marc Fournier a envoyé ses fonctionnaires refaire leur travail. Ils ont redécoupé la matière pour mettre en évidence la Conquête. Et intégré une ligne du temps pour marquer les grands événements politiques. Ce faisant, ils ont cloué le bec aux critiques, que l’on n’a presque plus entendus par la suite, sinon dans certaines revues intellectuelles comme le Bulletin d’histoire politique (publié par l’Association québécoise d’histoire politique, fondée en 1992 à l’UQAM). Que les critiques aient été satisfaits de ces changements laisse perplexe l’historien Éric Bédard. « L’esprit du document est resté le même ! » proteste ce professeur de la Télé-université de l’UQAM et cofondateur du Collectif pour une éducation de qualité (CEQ), qui demande un moratoire sur la réforme scolaire. Pour comprendre de quoi il retourne, je suis allée visiter la classe de 2e secondaire de Michel Lamarche, à l’école Félix-Leclerc de Pointe-Claire. À ce niveau, le volet « Histoire du monde » est enseigné depuis l’an dernier. Sans controverse aucune. Étonnant ? « Quand on ne touche pas à l’histoire nationale, donc à l’identité, on a moins de problèmes pour modifier l’histoire », fait remarquer Jean-François Cardin, historien et didacticien de l’histoire à l’Université Laval, qui a observé ce phénomène ailleurs dans le monde. Ce matin caniculaire de juin, les élèves de Michel Lamarche font de la révision. Le sujet : la Deuxième Guerre mondiale. N’imaginez pas que le professeur, debout à l’avant de la salle, résume la matière. Non, nous sommes à l’ère du renouveau pédagogique. L’objectif est de « développer des compétences » plutôt que d’« accumuler des connaissances » — du « par cœur » que les enfants risqueraient d’oublier le lendemain de l’examen. Cette approche, qui se répand dans la plupart des pays occidentaux, repose sur l’idée que l’on n’apprend pas à jouer du violon en regardant un violoniste, mais en jouant soi-même avec l’instrument. Les élèves doivent démontrer qu’ils maîtrisent une des trois compétences prévues par le programme — s’interroger sur le passé. Le prof s’avance et écrit quelques mots au tableau : nazis, camps de concentration, crise économique, Deuxième Guerre mondiale. En équipes, les adolescents doivent lier ces réalités entre elles au moyen d’une question. Je ne sais pas si leurs violons sont mal accordés, mais leurs questions n’ont ni queue ni tête ! Elles tordent l’histoire en tous sens. Par exemple : « Est-ce que le nazisme est une conséquence de la Deuxième Guerre mondiale ? » Le prof soupire. « Dans mon autre groupe, ça s’est mieux passé », dit Michel Lamarche. Ses élèves ont eu une brève leçon sur la guerre, mais ceux qui n’ont pas révisé la matière dans le manuel ont été complètement largués. Pour André Champagne, professeur au collège Jean-de-Brébeuf et chroniqueur à la radio de Radio-Canada, l’abandon de l’enseignement magistral n’est rien de moins qu’une catastrophe. L’homme est vêtu de noir de la tête aux pieds, ce qui s’harmonise bien avec son humeur. Il me reçoit dans son petit bureau rempli de livres, au troisième étage du vénérable établissement du chemin de la Côte-Sainte-Catherine, à Montréal. « Brébeuf », c’est l’alma mater des anciens premiers ministres Pierre Elliott Trudeau et Robert Bourassa, de l’écrivain et homme politique Pierre Bourgault et de nombreuses autres personnes ayant une place dans les livres d’histoire. « Moi, madame, j’enseigne comme on enseignait au 16e siècle : je me plante devant la classe et je parle, dit André Champagne. Et vous savez quoi ? Les élèves a-do-rent ça ! » Ses protégés, jure-t-il, n’ont jamais échoué à l’examen officiel. Quand on lui parle de compétences, André Champagne lève les bras au ciel. « Comment voulez-vous qu’ils s’interrogent sur une matière qu’ils ne connaissent pas ! À cet âge-là, ils ne savent rien, madame. La réforme essaie de leur faire faire des relations de cause à effet alors qu’ils ne connaissent pas la base, les faits. C’est comme demander à un médecin d’établir un diagnostic sans connaître l’anatomie ! » André Champagne s’emporte : « Enseigner, c’est transmettre des connaissances. Platon, Érasme, Voltaire savaient ça ! Et tout d’un coup, des pédagogues patentés du ministère de l’Éducation en décident autrement ? » Il baisse les bras de découragement. Quelques jours après cette rencontre, je me retrouve au 17e étage d’un immeuble de l’État, près du Vieux-Québec, pour un rendez-vous avec ce que le coloré enseignant appelle « des pédagogues patentés ». Gérard Guimond et Marius Langlois sont respectivement directeur des programmes et responsable des programmes d’univers social au ministère de l’Éducation. Autrement dit, ils font partie des architectes de la réforme du programme d’enseignement de l’histoire. Ils y ont travaillé pendant deux ans, en collaboration avec des professeurs de partout au Québec. Les deux hommes ont passé un mauvais moment, au printemps 2006, quand les critiques ont fusé, mais ils disent ne pas regretter les changements qu’ils ont dû faire. « Le but d’un programme n’est pas d’énumérer tous les faits historiques, comme doit le faire un manuel. Mais on a compris que ça rassure les gens de les voir. La nouvelle version est sûrement plus conviviale », dit Gérard Guimond, un cinquantenaire à l’allure plutôt cool avec sa chemise rose pétant et ses lunettes aux larges montures en simili-bois. La formule de l’« approche par compétences », les deux anciens professeurs d’histoire l’approuvent complètement. « Les choses évoluent dans tous les domaines : en médecine, en génie… En pédagogie aussi. On ne peut plus bâtir des programmes d’enseignement en faisant abstraction des changements qu’il y a eu dans la compréhension du fonctionnement du cerveau, dit Gérard Guimond. Et les jeunes ont changé. Ils voyagent, naviguent dans Internet, ont des téléphones portables, des iPod… Des outils et des sources d’information qu’on ne connaissait même pas il y a 25 ans. Il faut s’adapter ! » Ni fédéraliste, ni souverainiste, ni marxiste-léniniste, le programme a tout de même un parti pris idéologique : il appuie la démocratie. « L’idée est de lutter contre le je-m’en-foutisme, de dire aux jeunes : dans le passé, les choses ont changé parce que des gens se sont engagés. Vous pouvez faire pareil ! » dit Marius Langlois. Contrairement à ce que d’aucuns ont cru lorsque le volet « Histoire du Québec et du Canada » a été rendu public, au printemps 2006, il n’impose pas que certains événements soient enseignés et d’autres passés sous silence. La différence réside dans l’angle d’approche. Auparavant, les événements politiques étaient un peu comme les perles d’un collier. On égrenait une perle après l’autre, pour bâtir le récit, et en parallèle on abordait les faits d’ordre économique et social. Désormais, on ne s’appuie plus sur la politique pour créer un fil conducteur. Les transformations majeures de la société — comme l’urbanisation, l’industrialisation — deviennent la base d’une espèce de courtepointe historique, qui intègre aussi des considérations sur les conditions de vie des femmes, des ouvriers, des autochtones et autres minorités, sur leurs mentalités, leurs activités économiques, religieuses, sociales, politiques, etc. L’historien Éric Bédard n’est pas très enthousiaste. Il est de ceux qui croient que l’acquisition de connaissances souffrira de cette insistance sur les « compétences citoyennes ». Par-dessus tout, cet homme aux yeux presque aussi bleus que le drapeau du Québec s’inquiète de l’effet que la nouvelle histoire aura sur la mémoire collective.« Cette histoire gomme tout ce qui fait la particularité de la société québécoise », dit celui qui est rédacteur en chef de la revue politique et sociale Argument, publiée deux fois l’an. Pour lui, l’histoire racontée pourrait être celle de n’importe quelle société occidentale tant elle insiste sur les évolutions communes à toutes, comme l’acquisition des libertés. Il n’y a plus un « nous » québécois, mais une infinité de « nous » selon les sous-groupes auxquels on appartient, fait-il remarquer. Des éléments communs aux Québécois en général — le fait d’avoir vécu dans une société où le clergé avait une influence énorme, d’avoir été pauvres à côté de voisins anglophones nantis — sont du coup évacués. « Je ne dis pas qu’il faille ne retenir que ça, mais c’est fondamental. Si vous ne comprenez pas l’infériorité économique des Canadiens français, vous ne pouvez pas comprendre la Révolution tranquille, la création de la Caisse de dépôt, la nationalisation de l’électricité… », dit l’historien. Donc, vous ne pouvez pas comprendre le Québec. L’enjeu est encore plus important pour les nouveaux arrivants que pour les jeunes Québécois ayant grandi ici, croit Éric Bédard. Car ils ne peuvent compter que sur l’école pour apprendre l’histoire de leur société d’accueil. « On a une responsabilité envers eux, celle de leur dire qui on est. Si on ne leur parle pas de la peur de disparaître qui caractérise notre passé, on ne leur donne pas les clés dont ils ont besoin pour décoder notre société. » Les immigrants doivent apprendre à nous connaître, convient le didacticien Christian Laville. « Mais est-ce que ce doit être de cette façon-là, en nous percevant comme des survivants ? » demande ce professeur retraité de l’Université Laval, qui a été consulté lors de l’élaboration du nouveau programme. Il soupçonne la majorité des opposants à la nouvelle histoire d’avoir une motivation politique. « Ils ont peur de perdre une éducation historique qui conduit les jeunes à vouloir l’indépendance du Québec », dit-il. La trame politique déroulée jusqu’ici dans les programmes d’enseignement de l’histoire favorisait-elle cette idée de l’indépendance ? « Elle a longtemps servi à insuffler aux Canadiens français la fierté d’être des survivants », affirme l’historien et didacticien Jean-François Cardin. Survivants de la Conquête, de la volonté de Londres de les assimiler, de l’oppression des patrons anglais… C’est l’historien et chanoine Lionel Groulx, auteur de nombreux manuels scolaires, qui a été la source de cette vision. C’est lui aussi qui a contribué à créer le mythe de Dollard des Ormeaux — personnage pourtant controversé —, parce qu’il trouvait que les jeunes Canadiens français gagneraient à s’identifier davantage à cette figure courageuse et virile… En 1961, le programme d’histoire du Québec dispensé en 8e et 9e année se donnait cet objectif : « Montrer combien la vie laborieuse, la ténacité, la persévérance, la vie de famille et la vie paroissiale de nos gens ont contribué à la survivance de notre peuple. » C’est ce qu’on peut lire dans un document du département de l’Instruction publique — ancêtre du ministère de l’Éducation, créé en 1964. La vision de Groulx a été reprise et développée par trois historiens, devenus des stars de leur domaine dès les années 1950, explique l’historien québécois Damien-Claude Bélanger, 31 ans, qui enseigne à l’Université Trent, en Ontario. On disait de Maurice Séguin, Guy Frégault et Michel Brunet : l’un pense, l’autre écrit et le troisième parle. On les voyait à la télévision et ils ont enseigné, à l’Université de Montréal, à des générations de futurs professeurs. Pour les trois, la Conquête était un désastre. Elle était la cause première du sous-développement du Canada français et de toutes ses difficultés à s’affirmer. « Leur vision reste très présente dans la mémoire populaire. Rien ne l’a remplacée », dit Damien-Claude Bélanger. Cette vision, les familles se la transmettent peut-être encore à table. On la retrouve dans certains films, certains romans. Mais ne la cherchez pas dans les travaux récents des historiens, car il y a belle lurette qu’elle est considérée comme désuète. À partir des années 1970, inspirés par les ouvrages de leurs collègues français, les historiens québécois ont délaissé l’histoire politique, les grandes dates, les grands personnages et, par le fait même, ce point de vue un peu misérabiliste sur le passé. Ils ont commencé à s’intéresser aux « gens ordinaires » et aux bouleversements socio-économiques qui ont touché leur vie. « C’est cette nouvelle histoire qui trouve enfin, en 2007, le chemin des manuels scolaires », explique Damien-Claude Bélanger. Pour Éric Bédard, cependant, le balancier est allé un peu trop loin. L’historien ne souhaiterait pas revenir à une histoire à la Lionel Groulx. Il n’appuierait pas non plus un cours s’apparentant à de la propagande souverainiste, mais il aimerait réhabiliter la nation comme objet d’étude et comme « liant » social. Selon lui, ce sujet est devenu tabou après le commentaire de Jacques Parizeau sur l’argent et le vote ethnique, le soir du référendum de 1995. « Ce n’est pas parce qu’un premier ministre s’est permis une déclaration malencontreuse qu’il faut faire l’impasse sur la mémoire canadienne-française », dit-il. La jeune Clara, ses copines et les générations qui suivront feuilletteront donc à l’école un album de famille renouvelé — édité par ERPI, les Éditions CEC, Chenelière Éducation, Graphicor de même que les Éditions Grand Duc (HRW). Est-ce qu’elles connaîtront mieux leur histoire que les élèves qui les ont précédées ? Est-ce qu’elles en feront un meilleur usage ? Pour Claude Tousignant, enseignant à l’école secondaire Curé-Antoine-Labelle, à Laval, la réforme est surtout… un défi intéressant. Il intégrera plus d’activités à ses cours et cherchera davantage de liens avec le présent qu’il ne le faisait déjà. Ce dynamique professeur a peut-être une petite crainte : celle d’avoir moins de temps pour raconter. « La plupart des professeurs d’histoire sont de bons conteurs. On aime ajouter des petites anecdotes », dit-il, assis au pupitre d’un élève, à l’heure du dîner. Mais après un instant de réflexion, il ajoute qu’il ne s’en fait pas trop. Réforme, pas réforme, il sait bien, comme ses collègues, que dans sa classe il sera encore maître chez lui. Dans ce conflit entre pédagogues et historiens, ce sont peut-être les enseignants qui auront le dernier mot !

Société

Je me souviens… de quoi ?

Aux États-Unis, c’est presque une guerre civile qui a éclaté dans les médias lorsque l’on a rendu publiques les nouvelles lignes directrices de l’enseignement de l’histoire, à l’automne 1994. Dans les National Standards for History, on mentionnait à peine le premier président, George Washington, mais on s’attardait sur la vie de l’esclave émancipée Harriet Tubman. On passait vite sur des héros lumineux tels les frères Wright, pionniers de l’aviation, et Alexander Graham Bell, inventeur du téléphone. Alors qu’on insistait sur des pans sombres de l’histoire, comme le maccarthysme (période de la chasse aux communistes) et les horreurs du Ku Klux Klan. Cette histoire des États-Unis est « antiaméricaine », a tonné la droite religieuse et patriotique. Comment voulez-vous que les enfants soient fiers d’être américains si on leur lègue ce passé-là ? Ce à quoi les intellectuels libéraux ont répondu : il faut revenir de vos dead white men (hommes blancs morts, soit les pères fondateurs et autres grands hommes politiques). La nouvelle histoire a le mérite, ont-ils ajouté, d’être lucide et de faire une place aux oubliés des anciens manuels : Noirs, femmes, autochtones, ouvriers… La bataille de l’histoire, féroce, s’est déroulée dans les pages éditoriales des journaux, dans les talk-shows télévisés et à la radio. Puis, elle a abouti au Sénat, où, en janvier 1995, 99 sénateurs — contre un — ont condamné la nouvelle vision du passé ! Les National Standards ont été révisés de façon à ménager les susceptibilités et ils ont survécu sous forme de guides, que les professeurs peuvent ou non utiliser.

Société

De Valcartier à Kandahar

« Charlie, Charlie 1, ici 1-9. Vous vous mettez hatch down ! Je répète : hatch down ! » Les soldats s’exécutent et ferment les écoutilles de leurs véhicules blindés légers. Entassés dans les habitacles d’acier, les militaires du Royal 22e Régiment attendent. Fébriles et silencieux. Leur mission : débarrasser un petit hameau à flanc de colline des talibans qui s’y terrent. L’attaque s’amorce. Les obus de l’unité d’artillerie, postée à 12 km en retrait, sifflent, déchirant un ciel lourd de nuages. Dès que la pluie d’obus aura cessé, ce sera au tour des fantassins de passer à l’action. Une question de minutes… L’ordre de donner l’assaut vient enfin : fusils-mitrailleurs C7 à la hanche, les hommes du « Van Doos » se ruent hors des véhicules et courent vers l’ennemi, au milieu des maisons en flammes. Des portes volent en éclats, des coups de feu retentissent, des ennemis tombent sous les balles. À une dizaine de mètres de là, un missile ERYX, tiré à l’épaule par un soldat, pulvérise une cahute en bois. Plus loin, des chars d’assaut Leopard crachent des obus. Le sol tremble, le vacarme est infernal. Impressionnante, l’attaque n’est pourtant qu’une simulation. Un dernier exercice avant que les 2 100 militaires de Valcartier s’envolent pour l’Afghanistan, où ils se joignent cet été à la Force internationale d’assistance à la sécurité de l’OTAN. Nous sommes à la base militaire de Wainwright, en Alberta, à laquelle on a donné des airs de Kandahar pour l’occasion. La mosquée, le cimetière, les maisons aux fenêtres en ogive : du toc. Les balles, les missiles et les obus, par contre, sont tout à fait réels. Si, en cette matinée pluvieuse de mai, des talibans en chair et en os avaient trouvé refuge dans ces bâtiments de contreplaqué, bien peu auraient survécu. À Wainwright, les militaires n’ont pris aucun risque : ils s’y sont mis à 200 pour attaquer le hameau d’à peine une dizaine de maisons. « On préfère gagner 15 à 0 que 4 à 2 », dit le major François Caron, 34 ans, qui dirige l’assaut avec la précision d’un chef d’orchestre. Pour le Royal 22e Régiment, cette attaque n’a rien d’un jeu. « Les gars sont prêts », lance le major avant d’aboyer une série de commandements incompréhensibles pour l’auteur de ces lignes. « Nous sommes le meilleur groupe de combat des 60 dernières années », poursuit, confiant, le colosse de 1,88 m et de 95 kilos. En plus de s’entraîner depuis huit mois, les soldats de Valcartier ont profité des conseils des troupes canadiennes qui sont passées par Kandahar avant eux. « La reconstruction du pays ne se fera pas en mode peace and love, dit le caporal Henry Cloutier, l’air soucieux. Ça va se faire par les armes. On ne s’entraîne pas à ce point-là pour rien ! » Depuis l’arrivée d’un premier contingent de 2 500 Canadiens en Afghanistan, en janvier 2002, 66 militaires sont revenus au pays dans un cercueil. « Nous sommes bien conscients que la mission comporte des risques », dit le caporal Maxime Richard, 24 ans, dont le regard bleu et perçant ne laisse transparaître aucun signe d’inquiétude. « La principale menace, ce n’est pas que les talibans nous tirent dessus. Ils ne savent pas tirer, tranche le major Caron. Il faut plutôt se méfier des explosifs qu’ils font sauter au passage de nos véhicules. » Malgré le danger, bien des militaires de Valcartier comptent les jours avant le départ, enthousiasmés par les défis qui les attendent. « J’ai hâte de partir ! s’exclame le major Caron. C’est mon travail, je suis payé pour aller en mission. » Sa conjointe, Sophie Jenkins, ex-policière montréalaise de 32 ans aujourd’hui juriste, s’est résignée. « J’ai choisi de vivre avec un militaire », dit cette grande brune, dont les épaules révèlent un passé de nageuse de compétition. « Je dois accepter les risques qui viennent avec son métier. » Enceinte de trois mois, elle sait qu’il sera probablement absent lorsqu’elle accouchera. Beaucoup de soldats ont fait leur testament. « François a choisi le genre de funérailles qu’il veut et le cimetière dans lequel il sera enterré », dit Sophie Jenkins. « Tout peut arriver, ajoute-t-elle. Il ne s’en va pas au Club Med. » C’est un peu ce qui a poussé le caporal Maxime Richard et sa fiancée, Stéphanie LeBlanc, à se faire tatouer — elle dans le bas du dos, lui sur le bras gauche — les mots « âme sœur » en caractères chinois. « Ces tatouages sont un cadeau qu’on s’est offert et qui fera que chaque jour je vais penser à elle, et elle à moi », dit-il. Comme tous les militaires qui partent pour l’Afghanistan, Maxime Richard recevra des Forces armées la prime de service à l’étranger, l’indemnité de risque et la prime de difficulté. Et pendant les six mois qu’il passera à Kandahar, sa solde ne sera pas imposée. Une série d’avantages fiscaux qui peuvent s’élever à plus de 20 000 dollars. Les caporaux gagnent entre 50 100 et 53 000 dollars, selon leur échelon. On est loin des « BS en uniforme » décrits par un animateur de radio-poubelle de Québec, il y a quelques années. Maxime Richard réside dans un condo décoré avec soin qui pourrait faire l’envie de certains Outremontais. Il possède même une collection de sabres chinois — sa grande fierté —, qui occupe un mur du salon. La capitaine Marie-Josée Desroches, qui a choisi de vivre dans une chambrette sur la base, a déjà planifié ce qu’elle fera de ses primes. « Je m’en servirai comme mise de fonds pour une maison ou j’achèterai une moto », dit-elle, en précisant que même sans ces primes, elle irait en Afghanistan. « Je paierais pour y aller », ajoute cette adepte du triathlon et de la chute libre, qui part pour la première fois en mission. « On ne se sent pas comme un militaire accompli tant qu’on n’est pas “ sorti ”. » Son amoureux, le capitaine Michel Larocque, s’embarque pour son sixième « tour », comme les soldats appellent une mission à l’étranger. Depuis 1992, ce militaire de 40 ans a traîné son barda à Chypre, en Croatie et en Bosnie, où il a essuyé les tirs de l’artillerie serbe pendant trois mois. Tous les jours. Sans pouvoir riposter. « Nos règles d’engagement nous l’interdisaient et, de toute façon, les artilleurs étaient hors de la portée de nos armes, dit-il. Rien ne pourra jamais être pire que ces trois mois. » Le major Caron, lui, a fait partie de 2 des quelque 30 missions de paix auxquelles ont pris part les militaires de Valcartier au cours de la dernière décennie. Ce fils d’agriculteur a servi à Haïti, en 1996, puis en Bosnie, en 1999-2000. « Cette fois, c’est différent, dit-il. Nous n’allons pas en Afghanistan en tant que Casques bleus. » Il n’est donc pas question de maintenir la paix, mais de l’imposer. On peut revenir traumatisé de Kandahar », dit le caporal Henry Cloutier. En 2004, en Bosnie, il a vu le camion de deux collègues hongrois capoter et terminer sa course dans un champ bourré de mines antipersonnel. Impossible de secourir les deux hommes. L’un s’est traîné jusqu’à la route, au péril de sa vie. L’autre est mort. « Nous avons attendu les secours pendant plusieurs heures, en chassant les chiens errants qui voulaient dévorer son cadavre », raconte ce militaire de 28 ans, père de quatre enfants. Quand il revient d’une mission ou d’un exercice, Henry dort mal, dit sa conjointe, Geneviève Côté, 26 ans. « Une nuit, à son retour de Fort Bliss, aux États-Unis [où les soldats québécois se sont entraînés en février dernier], il s’est réveillé en sursaut, convaincu que des coyotes voulaient manger Catherine, notre bébé de quatre mois ! » raconte-t-elle. Avec sa famille nombreuse, dont elle s’occupe à temps plein, Geneviève Côté imagine mal son avenir s’il fallait que son conjoint meure en Afghanistan. « Faut pas trop que j’y pense, dit-elle en berçant Catherine. Je vais arrêter de regarder les nouvelles… » Les militaires de Valcartier et leurs familles savent bien que certains d’entre eux ne reviendront pas vivants de Kandahar. Plusieurs s’en remettent au destin. « S’il lui arrive quelque chose de grave là-bas, dit Stéphanie LeBlanc, conjointe du caporal Maxime Richard, je me dis que ça lui serait arrivé ici aussi, mais autrement. » D’autres prennent la chose avec détachement. Comme Marie-Josée Desroches, pour qui défier la mort est un loisir… ou presque. Avant de partir pour l’Afghanistan, cette femme de 26 ans se proposait de faire au moins un saut en bungee et un vol en deltaplane. « Et si je laisse ma peau en Afghanistan, ce sera en faisant ce que j’aime. Pour moi, dit-elle en s’inspirant de la philosophie bouddhiste, la mort n’est que la fin d’une étape de notre évolution et le début d’une autre. » Puis, après un moment de silence, son regard s’assombrit : « Mais est-on jamais vraiment prêt à tuer des gens ? · Le mollah, le malik et le militaire

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Société

L’histoire à deux tranchants

Pour les Noirs, c’est l’histoire de l’esclavage ; pour les Amérindiens, l’histoire du Canada ; pour les Maghrébins et les Noirs africains, l’histoire de la colonisation… Tous les peuples veulent qu’on « réécrive » l’histoire. C’est toujours possible, dit le grand historien français Marc Ferro, « mais il ne faut pas s’attendre forcément à avoir été toujours une victime ». L’historien préconise l’enseignement aux jeunes d’une « histoire à plusieurs voix », qui exposera les points de vue, certes antinomiques, des différents acteurs d’un événement historique. Il faut faire confiance à l’intelligence des jeunes et à leur perspicacité analytique et « cesser de les considérer comme des illettrés patentés », dit-il. Directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales de Paris (EHESS), spécialiste du 20e siècle et des rapports entre cinéma et histoire, codirecteur de la prestigieuse revue Annales, Marc Ferro est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages sur la société russe et soviétique, la philosophie et l’enseignement de l’histoire, l’islam, la Deuxième Guerre mondiale… traduits en 21 langues. Après Ils étaient sept hommes en guerre (Robert Laffont) — qui présentait les points de vue divergents sur la Deuxième Guerre mondiale de ses protagonistes —, il a publié au printemps Le XXe siècle expliqué à mon petit-fils (Seuil). L’actualité l’a joint à sa résidence, à Paris. Comment expliquer le fait que tant de groupes minoritaires demandent qu’on « réécrive » l’histoire nationale pour que celle-ci intègre leur passé et leurs revendications identitaires ? — L’histoire a toujours été écrite du point de vue des vainqueurs. Les victimes n’avaient pas le droit à la parole ni la capacité de s’exprimer. Très rares étaient ceux qui contestaient la vision des colonisateurs espagnols, français, anglais… Mais depuis les indépendances, et surtout depuis la faillite des indépendances due à la mondialisation, une sorte de ressentiment général déferle. Ces revendications identitaires sont relayées à l’échelle mondiale grâce à Internet et à la mondialisation des médias. Désormais, tous les peuples veulent qu’on réécrive leur histoire. Les Noirs africains, par exemple, qui réclament des dédommagements pour la traite et l’esclavage dont leurs ancêtres ont été victimes… Ce sont des revendications communautaires très légitimes, mais qui quelquefois se retournent contre leurs promoteurs. Donc, réécrire l’histoire n’est pas une sinécure… — Absolument. Par exemple, en ce qui concerne la traite des Noirs africains, des historiens noirs et blancs ont été abasourdis de découvrir, en retraçant l’histoire de la traite atlantique — du 15e au 19e siècle, quelque 11 millions de Noirs africains ont été déportés comme esclaves par les puissances coloniales vers leurs colonies sises en Amérique —, qu’il y avait aussi eu parallèlement une traite arabe. Ainsi, le monde colonisé s’est divisé : les Africains noirs commencèrent à critiquer avec véhémence les Africains noirs musulmans, qui avaient collaboré à une traite équivalente à celle pratiquée par les Blancs. Plus tard, on s’est aperçu qu’il y avait aussi eu une traite des esclaves intérieure, intrinsèque au monde noir, à des fins domestiques. À la Conférence internationale contre le racisme de Durban, en 2001, des groupes noirs cessèrent de réclamer des dédommagements financiers à l’Occident quand ils ont vu que des groupes africains accusaient d’autres tribus africaines noires d’avoir été complices de la traite des esclaves pendant que la colonisation européenne battait son plein. Autrement dit, réécrire l’histoire, c’est toujours possible, mais il faut tenir compte de tous les points de vue et ne pas s’attendre forcément à avoir été toujours une victime. Ceux qui se croyaient victimes, notamment les Arabes, ont été aussi des bourreaux. Au 9e siècle, en Irak, il y a eu des révoltes contre le califat arabe au pouvoir, parce qu’il avait massacré des milliers d’esclaves noirs. Aujourd’hui, les Arabes, qui revendiquent contre l’Europe — à juste titre, souvent —, oublient, ou ne savent pas, qu’eux-mêmes ont été aussi dans le passé des bourreaux. Pourtant, c’est toujours l’Occident qui se retrouve seul au banc des accusés. — Bien sûr, c’est l’Occident qu’on met d’abord sur le banc des accusés, parce que c’est l’Occident qui a dominé le monde ces derniers siècles. Mais auparavant, c’étaient les Arabes. Aujourd’hui, les Noirs d’Afrique hésitent à mettre en cause les Arabes et à émettre la moindre critique à leur encontre. Quand les historiens noirs africains écrivent l’histoire de la traite et de l’esclavage, ils ont la main qui tremble, parce qu’ils craignent des représailles du monde arabo-islamique. Cette mise en cause de l’Occident est légitime, mais elle ne pourra être totalement équitable que si on met aussi en cause d’autres traites, d’autres esclavages. Aujourd’hui, l’Occident culpabilise pour une histoire qu’il n’a pas toujours vue dans toute sa réalité. L’histoire n’est-elle pas depuis des lustres instrumentalisée à des fins idéologiques et politiques ? — Oui, l’histoire a toujours servi à façonner l’identité d’une nation. Souvent, à certains moments de l’histoire, pour des nations ou des communautés, le passé est plus présent que le présent. C’est un fait qu’on ne remarque pas assez. Prenez, par exemple, le cas des Arméniens. Ces derniers demandent que l’on reconnaisse le génocide perpétré en 1915 par les Turcs contre leur peuple, mais ne parlent presque jamais de leur histoire avant ou après ce génocide. Les Juifs aussi n’insistent que sur un chapitre funeste de leur histoire plusieurs fois millénaire : le génocide dont ils furent victimes durant la Deuxième Guerre mondiale. Les Polonais focalisent toute leur attention sur le fait que l’Europe ne leur est pas reconnaissante, alors que, de leur point de vue, ils ont sauvé plusieurs fois le Vieux Continent : contre les Turcs, contre le communisme, contre les armées soviétiques… Toute l’histoire polonaise, c’est un cri contre l’ingratitude des autres. Je pourrais citer des dizaines d’exemples similaires. L’enseignement d’une histoire plurielle ne risque-t-il pas de créer une confusion chez les jeunes ? — Nous avons beaucoup de préjugés contre les jeunes. C’est regrettable. Comme si les jeunes étaient nécessairement des illettrés patentés. Vous avez des gens très âgés qui restent dans de fausses certitudes jusqu’à leur mort. Je récuse l’alibi de la soi-disant ignorance des jeunes, qu’il faudrait endoctriner jusqu’à ce qu’on leur inocule la vérité. Il faut absolument enseigner aux jeunes une histoire à plusieurs voix. Il faut que leur professeur ait assez de hauteur pour leur donner la parole, afin qu’ils posent des questions, et pour leur montrer que l’histoire est un processus complexe, qu’il n’y a pas d’un côté les bons et de l’autre les méchants, même s’il y a eu de vrais méchants dans l’histoire. Je n’essaie pas de banaliser le nazisme, ni le soviétisme, ni le délire de Pol Pot… Mais il faut mettre à plat et relativiser les événements historiques dans les manuels scolaires. Avec cette approche éducative hétéroclite, peut-on vraiment « écrire » une histoire nationale? — Oui, on peut relater une histoire nationale, mais il faut aussi tenir compte du fait que l’histoire nationale perd du terrain devant l’idée des droits de la personne. C’est le cas en Europe. Par exemple, en Allemagne, à la différence des États-Unis, on se méfie beaucoup de l’histoire nationale, de la nation et de l’État, parce que les Allemands se rappellent ce que leurs ancêtres ont fait au nom de ces entités. Aujourd’hui, dans beaucoup de pays occidentaux, ce sont les droits de la personne et non plus l’histoire nationale qui servent de cadre de référence. C’est ce qui explique que des personnages historiques comme le Mahatma Gandhi, Martin Luther King et Nelson Mandela soient tellement populaires, surtout auprès des jeunes.

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Pour une révolte des téléspectateurs

J’appelle à la création d’une organisation de défense des téléspectateurs. Car s’il est vrai que nous avons le pouvoir de zapper pour fuir ce que nous ne voulons plus voir, rien ne sert d’appuyer sur les boutons de la télécommande si nous désirons continuer à regarder ce qu’on ne diffuse plus. Ce printemps, par exemple, Radio-Canada a offert à ses téléspectateurs de l’après-midi les épisodes de la série 4 et demi… en rafale. Ils étaient quelques dizaines de milliers à vouloir connaître la fin. Ils en ont été privés. La finale, de deux heures, ne cadrait pas dans la case horaire. Je ne faisais pas partie des victimes de cette décision, mais je suis solidaire, car cet hiver, j’étais parmi les 8,5 millions de personnes qui suivaient, à la chaîne Fox, la fiction Vanished, sur le mystérieux enlèvement de l’épouse d’un sénateur. Après neuf épisodes, la série fut retirée des ondes, sans que l’intrigue soit dénouée. Je comprends que les réseaux sacrifient des émissions dont la cote d’écoute baisse ou déçoit, mais après nous avoir convaincus d’investir neuf heures de notre vie dans cet univers, ne serait-ce pas le moindre des respects de la part des télédiffuseurs que de produire un ou deux épisodes pour raconter la fin ? La vérité, c’est qu’on nous traite comme du bétail. Sous prétexte que nous sommes passifs, sur notre canapé, on nous croit — euh… — passifs. J’exagère ? Au contraire. Lisez ce qu’expliquait Patrick Le Lay, PDG de TF1, la chaîne de télé la plus regardée en France. « Soyons réalistes : à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit […]. Pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Rien n’est plus difficile que d’obtenir cette disponibilité. Il faut chercher en permanence les programmes qui marchent, suivre les modes, surfer sur les tendances. » Message reçu : il nous faut vendre plus chèrement la disponibilité de notre esprit. Cet irrespect n’est pas nouveau. La vieille série Les envahisseurs — sur une invasion d’extraterrestres — n’a jamais eu, après 43 épisodes, de conclusion. À telle enseigne qu’une légende urbaine circule quant à l’existence d’un épisode final où le héros, David Vincent, se révèle être un mercenaire à la solde d’une deuxième race d’extraterrestres, qui se bat contre la première. Vous me suivez ? Et vous rappelez-vous comment se terminait la série Perdus dans l’espace, produite dans les années 1960 (je m’adresse aux baby-boomers) ? La famille Robinson, ayant quitté la Terre dans un futuriste 1997, était toujours perdue lorsque l’échec financier du film Cléopâtre, avec Elizabeth Taylor, poussa le studio Fox à supprimer brusquement tous les budgets. Il arrive que les « patates de sofa » se rebiffent. L’occasion en fut donnée par la série Firefly, également de science-fiction, sur Fox. Son annulation après 13 épisodes, en 2003 — et sans qu’ait été révélée la clé de l’intrigue centrale, dont je vous fais grâce —, mobilisa les amateurs, regroupés notamment dans la Firefly Immediate Assistance Campaign. Leur appui fut suffisamment fort pour que se réalise l’impensable : la transformation d’une série télé en film. Le résultat, Serenity, sorti en salles en 2005, fut un succès commercial et critique. « Les séries télé défuntes ne se transforment pas en films de qualité, a expliqué son auteur, le cinéaste Joss Wheldon, sauf si leur créateur, les acteurs et le public s’y investissent de manière déraisonnable. » Pour ma part, j’ai adopté quelques principes simples. Je n’entre pas dans une série avant de savoir s’il y aura une fin. Je n’ai regardé Prison Break (La grande évasion), en rafale, que lorsque j’ai su qu’une évasion aurait bel et bien lieu au dernier épisode de la première année. Maintenant que les auteurs de la série Perdus ont annoncé que celle-ci allait durer six ans et boucler toutes les boucles, peut-être vais-je m’y mettre. Cela dit, il y a des moments où le temps est trop long. J’en suis à la sixième saison de 24 heures chrono, avec l’increvable agent Jack Bauer. On nous annonce qu’il sauvera encore les États-Unis d’attaques terroristes, en un jour, pendant au moins deux saisons, ainsi que dans un film (qui, heureusement, ne durera pas 24 heures). C’est trop. D’ailleurs, Bauer est demandé ailleurs. Lors d’un récent débat, un journaliste soumettait aux candidats à l’investiture républicaine pour la présidentielle le cas hypothétique d’un terroriste incarcéré qui détiendrait de l’information sur une attaque imminente d’al-Qaida. Que feriez-vous ? demanda le reporter. Un des candidats répondit : « J’appellerais Jack Bauer. »

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Soyez prêts, les vacances achèvent

L’été, c’est le temps des vacances. Un moment idéal pour parler du travail, puisqu’il n’est pas là pour se défendre. Et si une chose a besoin de se faire remettre à sa place, c’est bien le travail ! Il paraît qu’on ne travaille pas assez au Québec. À écouter Lucien Bouchard, il faudrait presque se sentir coupable de partir en vacances. L’ex-premier ministre s’inquiétait, l’automne dernier, du fait que depuis 30 ans les Québécois travaillaient moins que les autres Nord-Américains. Et les Chinois, eux, prennent-ils une pause en juillet ? Non, l’horloge made in China ne s’arrête jamais. La société québécoise est vraiment en péril, et les choses s’annoncent d’autant plus mal que les jeunes refusent de travailler aussi fort que leurs parents. C’est le bouquet ! Celui qui ornera le cercueil du Québec dans 50 ans ? Si le problème, au lieu de venir de la base, émanait de plus haut ? Difficile de blâmer l’employé qui refuse de mettre les bouchées doubles quand il bosse pour un patron sans vision ou une entreprise sans âme. De la même façon, la nation a besoin d’un effort collectif, mais ceux qui sont aux commandes se révèlent incapables de susciter l’enthousiasme. Il suffit de se rappeler la dernière campagne électorale pour s’en convaincre. La plus récente trouvaille de Jean Charest pour redonner du cœur à l’ouvrage aux Québécois est de miser sur l’attrait du chèque de paye. Grâce à ses réductions d’impôts, voilà le citoyen-travailleur plus riche de… quoi ? Quatre cents dollars par année ? ! Et tant pis si la dette du Québec continue de grimper. Achetez maintenant, vos enfants paieront plus tard. La panne d’inspiration sévit aussi à Ottawa. Les jeunes sont prêts à s’investir sans compter pour la cause de l’environnement. Et que fait Stephen Harper pour leur donner foi en l’avenir ? Il repousse aux calendes grecques tout effort sérieux pour réduire les gaz à effet de serre. Appliquez-vous à remplir vos bacs verts ; nous, nous avons des sables bitumineux à extraire. Les deux chefs de gouvernement feraient bien d’être un peu plus attentifs à ce qui se discute autour de la machine à café ou du pichet de sangria. Car depuis que Lucien Bouchard et ses lucides se sont manifestés pour la première fois, il y a deux ans, les Québécois semblent avoir retrouvé le goût du débat. Les blogues d’opinion fleurissent, les décibels montent de plusieurs crans à droite comme à gauche, au point que seuls les très durs d’oreille restent encore sourds au grondement qui s’amplifie. Nous avons intérêt à prendre de bonnes vacances cet été, car le travail ne manquera pas à la rentrée ! Deux grands chantiers se mettront en branle, la commission sur les accommodements raisonnables et celle sur le financement de la santé. Toutes deux permettront de faire le point sur ce que nous devenons et sur ce que nous voulons devenir. Non, le Québec n’est plus à l’heure de Maria Chapdelaine, et n’en déplaise à certains, il ne peut se passer des immigrants pour assurer son avenir. Et oui, les nouveaux voisins peuvent parfois bousculer les petites habitudes des uns. À moins de déménager, il faut apprendre à vivre ensemble. En santé, les enjeux n’en sont pas moins fondamentaux, comme le souligne notre chroniqueur Pierre Fortin dans ce numéro (p. 48). Le secteur privé prend de plus en plus de place dans le système ; la tendance ne s’inversera pas. C’est aux Québécois de décider s’ils veulent continuer d’improviser ou s’ils ont le courage de repenser les façons de faire. Nous aurons la chance cet automne de nous mettre à l’ouvrage sur des thèmes qui pourraient définir notre société pendant de nombreuses années, voire des décennies. Les Québécois sont prêts à se retrousser les manches. Il ne leur manque que l’inspiration pour le faire.

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Les cygnes noirs de l’été

L’Union européenne songe à interdire la climatisation dans les voitures. La « clim » produirait trop de gaz à effet de serre. Que diront les députés européens aux gens atteints d’allergies respiratoires à qui la climatisation permet d’éviter la crise d’asthme les jours de grande concentration de pollen ? Mystère. Peut-être fera-t-on une exception. Mais peut-être pas. Les problèmes individuels sont anodins devant l’urgence de sauver la planète ! Certains jours, les purs et durs en tous genres — ayatollahs du « crois ou meurs », qu’il soit écologique, syndical ou politique — réveillent en moi un fond rebelle de mathématicienne manquée. J’ai toujours été fascinée par le concept d’incertitude qui occupe les théoriciens des probabilités. Avant la découverte, en Australie, d’un cygne noir, les Européens étaient convaincus que tous les cygnes étaient blancs. L’expression « un cygne noir » en est venue à symboliser la fragilité et les limites de nos connaissances, acquises par l’observation ou l’expérience. Pourtant, c’est souvent sur ces données incomplètes que les gens fondent les pires préjugés, les radicalismes les plus outranciers. Jusqu’à ce que surgisse… le cygne noir ! (C’est-à-dire un événement inattendu qui a des conséquences importantes et dont on se rend compte, rétrospectivement, qu’on aurait pu le prévoir si on y avait réfléchi un peu plus. Comme un gouvernement minoritaire à Québec.) Parions sur quelques cygnes noirs à venir cet été. • Depuis 30 ans, les autochtones ont clairement préféré les tribunaux à la violence pour faire avancer leurs causes. Très médiatisés, les coups de force demeurent tout de même rares. (Depuis la mort d’un agent de la Sûreté du Québec à Oka, en 1990, on a recensé un seul autre décès, à Ipperwash, en Ontario, en 1995. Dudley George était alors devenu le premier protestataire amérindien tué par la police en 100 ans.) On se dit, par conséquent, que la journée « Faites dérailler la nation », le 29 juin, dont les organisateurs appellent à des blocus ferroviaires, sera pacifique, même si plus de 800 revendications territoriales demeurent sans issue 30 ans après le début des négociations ! Mais si on se trompait ? Si un gros cygne noir nous tombait dessus ? En Abitibi, par exemple, où les négos sont au point mort, bien que des entreprises exploitent depuis 25 ans des terres que les Algonquins revendiquent… Jean Chrétien voulait résoudre ce dossier. Paul Martin aussi. En vain. Stephen Harper a déplacé la responsabilité des négociations vers un organisme indépendant. Celui-ci peut-il changer la donne ? • Qui aurait pu prédire que Khartoum, capitale d’un pays de misère, émergerait comme nouveau centre financier et pétrolier, soutenu notamment par la Chine ! (Voir « Le boom de Khartoum ») Imposer des sanctions aux entreprises soudanaises incitera-t-il vraiment Khartoum à faire cesser les exactions au Darfour, comme le veut le président des États-Unis ? Ne vaudrait-il pas mieux que l’Occident menace de boycotter les Jeux de Pékin, faisant ainsi pression sur la Chine pour qu’elle discipline Khartoum ? Et si le cygne noir était chinois ? • Au Québec, la majorité continue de penser que le réseau de santé public est la meilleure solution pour assurer l’universalité et l’équité des soins. Et si l’orthodoxie nous empêchait de voir les cygnes noirs qui planent à l’horizon ? De même, dans les transports en commun, si les Néo-Zélandais et les Britanniques ont réussi à optimiser leurs services en brisant les monopoles publics et en combinant privé et public, pourquoi ne pas essayer la même approche ? Encourageons les systèmes qui favorisent des pratiques variées, de nouvelles idées, dans le secteur privé comme dans les administrations publiques. D’ici quelques années, les nouvelles technologies nous auront peut-être donné de nouveaux carburants ou des véhicules qui n’émettront plus de gaz à effet de serre. Climatiser sa voiture ou déguster un kiwi de Nouvelle-Zélande qui aura voyagé sur les ailes d’un avion solaire ou fonctionnant au biodiesel ne sera plus un crime contre la planète. Il faut se méfier de ceux qui disent savoir, exactement, ce qu’il faut faire pour assurer un monde meilleur dans un avenir relativement éloigné. Ils ne peuvent prédire les cygnes noirs ! Disons donc « au diable l’orthodoxie » de temps en temps. Histoire de réfléchir autrement. Qui sait ? On pourrait être surpris… —– Pour les curieux The Black Swan : The Impact of the Highly Improbable, par Nassim Nicholas Taleb, Random House.

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Lettre à Pauline Marois

Madame, Au cours des prochaines semaines, avec vos collaborateurs, vous allez chercher les mots, les idées, les projets qui pourraient séduire les électeurs québécois. (Je sais, vous n’êtes pas encore chef, mais vous avez de bonnes chances de l’être d’ici la fin juin.) Des conseillers vous inciteront beaucoup à parler de langue, de culture, de famille, d’éducation. Les succès de l’ADQ ont remis à la mode le nationalisme identitaire. Et vous devrez aussi incarner ce besoin-là. Mais une autre idée pourrait plaire à la femme d’action que vous êtes. Fille de mécanicien, vous ne serez pas effrayée par son côté technique. Au cours de son histoire, le nationalisme québécois a été galvanisé par une grande entreprise : la construction de gigantesques barrages hydroélectriques, au service du mieux-être de tous les Québécois. La nationalisation de l’hydroélectricité, portée par le gouvernement libéral d’Adélard Godbout, en 1944, a été l’un des moteurs de la Révolution tranquille et a largement contribué à développer l’économie du Québec. Si vous lanciez un nouveau cri de ralliement du même type ? Pour propulser le Québec dans l’avenir et faire de lui un leader énergétique sur le continent ? Grâce à l’hydroélectricité, mais aussi à l’éolien ! Sur le plan historique, ce qui a fait la grande différence entre le développement économique des États-Unis et celui du Canada, à la fin du 19e siècle, c’est que les États-Unis avaient des tonnes et des tonnes de charbon et que le Canada n’en avait pas, ou si peu. Cette abondance va permettre aux États-Unis de développer l’industrie de l’acier et du fer. Le Canada, lui, prendra du retard. Au début du 20e siècle, la deuxième vague de la révolution industrielle se nourrira, elle, d’hydroélectricité plutôt que de charbon. L’aluminerie, la pétrochimie, les pâtes et papiers dynamiseront l’économie canadienne. L’énergie est un puissant créateur de richesse ! Votre parti, dites-vous, se préoccupera de créer la richesse tout autant que de la partager. Et le Québec, justement, n’exploite pas au maximum ses ressources énergétiques ! Près de la moitié de tout le potentiel éolien économiquement exploitable du Canada se trouve au Québec. Une véritable Arabie saoudite du vent. Malgré son climat froid, le Québec vient aussi au deuxième rang des pays industrialisés en matière d’ensoleillement. Pourquoi alors est-ce ailleurs, en Europe notamment, qu’on voit se développer les nouvelles technologies solaires et éoliennes qui feront un jour la richesse énergétique d’autres nations ? Ni le PLQ ni l’ADQ n’ont de stratégies bien inspirantes en ce domaine ! Si le Québec avait plus d’énergie propre à vendre à ses voisins états-uniens, peut-être ne construiraient-ils pas les 159 centrales au charbon qu’ils projettent et qui pollueront l’air de tout le continent (voir « Et revoici le charbon »). Seule une société d’État pourrait lancer les grands chantiers qui permettraient d’exploiter les importants « gisements » de vent qui se trouvent dans le très grand Nord québécois. Ce ne sont pas les caribous qui se plaindront que des milliers d’éoliennes tournent au-dessus de leur tête, bien loin de toutes les zones habitées ! Si Hydro-Québec n’est pas emballée, créons une nouvelle société d’État. Lors de la campagne à la direction du Parti québécois en novembre 2005, vous lui aviez même déjà trouvé un nom : « Éole-Québec ou Hydro-Québec, on verra ! » Sur le territoire des municipalités, pourquoi ne pas faire des MRC les maîtres d’œuvre du développement éolien ? Plusieurs régions y trouveraient les revenus nécessaires à leur croissance. Certes, l’énergie éolienne est intermittente et moins prévisible que la puissance de l’eau qui coule des grandes rivières, mais le problème n’est pas insoluble. Et les deux réseaux se compléteraient bien. Il y a 15 ans déjà, un rapport américain affirmait que le Québec possédait le plus grand potentiel éolien exploitable du continent. Le Québec n’a pas encore de politique énergétique verte qui se tienne. Comme grand chantier, ce ne serait pas mal, non ?