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Bye-bye 2006!

Ce fut une année bruyante et tumultueuse, pendant laquelle on s’est allègrement chicanés, dénoncés, tapé dessus, tiré dessus. Mais il n’y a pas eu de grosses catastrophes, typhons d’enfer, tsunamis de cauchemars, pas de nouvelle guerre mondiale, que de vieux conflits qui durent — et aucun nouveau George Bush ne fut élu. Alors 2006 aura surtout été l’année des grosses frayeurs. Au printemps, la grippe aviaire était une pandémie appréhendée, puis, plus rien. La crise du pétrole nous a fait paniquer en juillet mais s’est résorbée en octobre. À l’automne, on angoissait plutôt sur la fonte de la calotte polaire. On a passé l’année à se dire : ça y est, tout fout le camp. Mais ça n’y était pas. L’année 2006 est peut-être de celles qu’on comprendra mieux plus tard — une année charnière, une période de transition peut-être? — ou alors on l’aura oubliée à la fonte des neiges. Dans ce tohu-bohu, un grand moment de communion universelle : au milieu de l’été, le centre de l’univers était le stade de foot de Berlin, et un milliard de paires d’yeux étaient braqués sur l’idole aux baskets dorées. Et le Zizou qui donne un coup de boule à Materazzi et se fait vider de la finale! Tout 2006 était symbolisé dans ce moment magique, un instant d’une extrême intensité, qui se termine en queue de poisson. Parlant de grandes communions mondiales, on a déjà presque oublié les Jeux olympiques de Turin — où «nos» hockeyeurs se sont fait planter. La patineuse Cindy Klassen fut la meilleure Canadienne (cinq médailles), mais elle peut fréquenter son Tim Hortons tranquille, la gloire passe si vite de nos jours; demandez à Jacques Villeneuve… On a commencé à mieux voir en 2006 ce qui s’est vraiment passé le 11 septembre 2001. Les électeurs américains ont admis qu’on ne gagnera jamais un affrontement armé contre l’islamisme militant. Ils l’ont dit au président Bush lors des élections de mi-mandat. Le faucon Donald Rumsfeld, architecte des déboires américains en Irak, a été viré le lendemain. La Maison-Blanche cherche une nouvelle stratégie. Le plan de George W. Bush était de démocratiser le monde arabe, parce qu’il n’est jamais arrivé que deux démocraties se déclarent la guerre. Mais cela n’a pas marché. Partout où ils le peuvent, des citoyens ont élu démocratiquement des candidats islamistes. Au Liban, le Hezbollah a provoqué la guerre cet été, de peur de voir les Palestiniens reconnaître la légitimité d’Israël. Pendant que les Américains s’enlisaient en Irak, les Canadiens ont commencé à se demander ce que leurs soldats font en Afghanistan : peut-on vaincre des talibans qui n’ont pas peur de la mort? On écrira peut-être plus tard que c’est en 2006 que l’Occident a perdu l’initiative planétaire. Des attentats violents, des complots effarants déjoués in extremis ont tenu les services secrets sur les dents —occasionnant de sérieux dérapages, comme dans le cas du Canadien Maher Arar, dénoncé injustement par la GRC, détenu illégalement par la CIA, torturé par les Syriens, sans motif solide. Partout, l’Occident nerveux trébuche dans l’autocensure et cherche des accommodements raisonnables… Au Canada, 2006 aura servi à mettre la table pour l’an prochain, une année d’élections anticipées à Ottawa et à Québec. Un nouveau premier ministre, Stephen Harper, conservateur et minoritaire, a été élu en partie grâce à des appuis aussi solides qu’inattendus dans la région de Québec. Les libéraux fédéraux ont aussi un nouveau chef — l’improbable Stéphane Dion, qui a coiffé les clans rivaux des Chrétien et des Martin pour conquérir le titre au congrès de décembre à Montréal. Le chef du Parti québécois, André Boisclair, a fait son entrée à l’Assemblée nationale à l’automne. Manque de pot : six ex-premiers ministres, morts ou vifs, semblent s’être donné le mot pour lui voler la vedette. Cette semaine-là, on dévoilait la statue de Robert-Bourassa à Québec, protestait contre l’idée de rebaptiser l’avenue du Parc à Montréal; Lucien Bouchard lançait son sermon annuel sur l’improductivité des Québécois; Jacques Parizeau et Bernard Landry voulaient le critiquer, pendant que Jean Charest se frottait les mains. La télé nous montra un André Boisclair perdu dans une foule de Libéraux applaudissant la statue d’un fédéraliste le soir de sa grande première à lui. On a eu l’impression en 2006 que la droite, et les fédéralistes, ont commencé à renouveler leur discours — alors que la gauche, et les indépendantistes, faisaient du surplace. Stephen Harper parle toujours français en premier à Ottawa, parce que le français fut, dit-il, la première langue du Canada. Stéphane Dion a revêtu le manteau vert, et a positionné les Libéraux à la gauche des conservateurs — s’éloignant le plus possible de son ancienne marque de commerce, l’unité nationale. Jean Charest, élu il y a trois ans comme un réformiste conservateur pressé, est devenu de plus en plus tranquille, centriste, socio-démocrate et nationaliste — et sa cote a remonté un peu dans les sondages. Le Bloc québécois ne voulait qu’embêter tout le monde à Ottawa en réclamant que le Canada reconnaisse la nation québécoise, espérant se faire dire non en prime. Quand Stephen Harper a dit «ok d’abord», le Bloc ne savait plus quoi faire. Les Québécois, qui n’avaient rien demandé, ont à peine dit merci. Les syndicats du secteur public, qui accusaient Jean Charest de vouloir détruire le Québec, sont devenus bien silencieux. Ils ont obtenu l’équité salariale pour les femmes. Québec Solidaire, le nouveau parti de gauche, fera peut-être mieux en 2007. La question nationale était de moins en moins pressante dans les débats de la société québécoise, remplacée par la recherche d’accommodements raisonnables avec les minorités religieuses, les discussions sur la productivité ou le déclin démographique et — la cause qui rallie vraiment la jeunesse — la protection de l’environnement. Le Québec, qui croyait, dans les années 1960, avoir confiné la religion au domaine privé, l’a vue faire un retour en force dans la sphère publique. Les sikhs peuvent porter le kirpan à l’école, des juifs hassidiques ont obtenu qu’on givre les fenêtres du YMCA de l’avenue du Parc à Montréal, des musulmans ont réclamé des lieux de prière sur les campus. Maher Arar, lui, demande 400 millions de dollars du gouvernement fédéral, pour avoir été erronément qualifié de suspect terroriste. Il exige aussi des excuses… Très à la mode, les demandes d’excuses. On a exigé des excuses des journalistes torontoises Jan Wong et Barbara Kay, qui n’ont pas été très gentilles avec le Québec. De Michaëlle Jean, qui a dit que les Québécois ne s’intéressaient pas assez au reste du Canada. De Victor-Lévy Beaulieu, qui a traité Michel Tremblay de «trou de cul» et Guy A. Lepage de «fasciste». De Guy Fournier, qui a écrit sur les Libanais des choses qu’on ne va pas répéter ici. Mario Dumont a dit que Jean Charest devrait présenter ses excuses aux victimes de l’effondrement du viaduc de la Concorde, et aux riverains du mont Orford. On a sommé Stephen Harper de s’excuser auprès des familles des soldats morts à la guerre. Cela nous a tenus bien occupés. Le reste du temps, semble-t-il, on discutait pour bloquer des projets. La privatisation du mont Orford, la construction d’un théâtre du Cirque du Soleil à Montréal, et certains vieux running gags comme le parachèvement de l’autoroute 30, la construction du CHUM, le changement des heures d’ouverture des commerces. Grandes incertitudes en 2006: GM n’est plus le premier constructeur d’autos du monde. Domtar, Falconbridge, Molson, Sleeman, Intrawest, La Senza — piliers de l’identité économique canadienne — ont été achetés, fusionnés, absorbés dans des ensembles plus grands. Pluton n’est peut-être pas une vraie planète. Le prix de l’essence joue au yoyo, la planète se réchauffe, la banquise fond, le poisson disparaît, des hôpitaux sont contaminés au C. difficile. Fallait avoir le moral pour lire les journaux. Mais l’économie est demeurée en bonne santé et le taux de chômage a même vacillé — sous les 8% au Québec, pour la première fois depuis 30 ans. Certitude absolue au Québec en 2006: Claude Blanchard est mort, Fernand Gignac aussi, Jean-Pierre Ferland non plus — mais à lire les journaux, c’était tout comme. Du solide aussi: Pierre Bruneau ancre le bulletin d’informations de TVA depuis 30 ans, toujours bon premier — hélicoptère-qui-filme-tout en prime. Virginie dépasse le cap des 1 221 épisodes. Dominique Michel écrit un livre, Serge Losique survit à un putsch et présente, sans aide, son Festival des films du monde. Pas tuables. Les cloches ont sonné pour marquer l’arrivée de Kent Nagano au pupitre de l’OSM. Gregory Charles a fait un tabac avec son nouveau disque — d’inspiration disco, et en anglais. Dominic Champagne et le Cirque du Soleil recréent les Beatles à Las Vegas. Colm Feore est devenu une vedette au Québec — mais les Canadiens anglais ont boudé Bon Cop, Bad Cop, un film pourtant bilingue et racoleur, le plus grand succès québécois pour ce qui est des recettes. Guillaume Latendresse, 19 ans, fut sacré héros national — «Gui! Gui!» — avant même d’avoir marqué son premier but. En somme, 2006 ne fut ni si tragique ni déprimante, même si le général Jung-il, en Corée du Nord, et le président Ahmadinejad, en Iran, ont voulu relancer la course à la bombe atomique. Ce fut une année plutôt moyenne. Que dire d’autre d’une année où deux castors moyens ont remplacé Monsieur B dans les pubs de Bell? Au moins, le voisin Canadian Tire — celui qui avait une petite génératrice d’urgence, si pratique pour écouter la télé en camping — a été envoyé aux boules à mites. Nouveautés: on y pense à deux fois avant d’utiliser un sac de plastique au marché. Les gros VUS de luxe n’ont vraiment plus la cote. Plus de gras trans pour le poulet frit Kentucky, des sandwichs végétariens chez McDo, plus de fumée dans les bars du Québec. Une poutine lite avec ça? Où s’en va le monde? En 2006, ce n’était pas toujours évident…

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L’année des fourmis

Au temps des cathédrales, il était admis que les ouvriers qui travaillaient à un ouvrage meurent avant d’en avoir vu l’achèvement. Ils savaient que tel serait leur destin. C’était une autre époque. Fille d’un siècle où les tours s’érigent en quelques mois, je me suis souvent demandé comment on pouvait passer une vie à suer pour une cathédrale qu’on ne verrait jamais. L’époque actuelle glorifie la rapidité de l’action. Et elle occulte les réalisations qui se résument mal en quelques secondes au bulletin d’informations. À moins qu’on prenne le temps. Lorsque l’équipe de rédaction de L’actualité s’est rassemblée, comme le veut la tradition depuis 12 ans, pour choisir les personnalités de l’année, les vedettes de l’heure ne sont pas rapidement venues à l’esprit. Qui donc avait contribué à changer le paysage, les mentalités, la vie, les institutions? Qui nous avait marqués? Tout doucement, au cœur de la discussion, s’imposèrent… les fourmis. Vous savez, ces bestioles qui refusent de reculer devant l’obstacle. Qui s’entêtent à vouloir le contourner, l’escalader. Renoncer pour elles n’est jamais une option. La cuvée 2006 des personnalités de l’année de L’actualité est donc faite de bagarreurs, d’entêtés, de persévérants, qui savent voir au-delà de l’obstacle et penser plus loin que leurs difficultés. En tête, des femmes. Un groupe de neuf femmes qui, depuis 10 ans — certaines depuis 30 ans —, en dépit de leurs différences politiques, ont fait cause commune pour mettre fin à la discrimination systémique qui règne, sur le marché du travail, à l’égard des métiers dits «féminins». Grâce à elles, des milliers de femmes ont reçu des chèques en 2006, d’autres en recevront bientôt. Et gagneront désormais mieux leur vie. Grâce à elles, le Québec fait figure de pionnier dans le monde. À ces bâtisseuses qui ont patiemment, pendant des années, apporté leur pierre à l’édifice… L’actualité lève son verre. Tout à côté d’elles, un homme. En apparence, une victime. Mais dans les faits, un héros: Maher Arar. L’obstacle qu’il a surmonté était de taille: le gouvernement du pays le plus puissant du monde, les États-Unis. La bavure canado-américaine qui a expédié ce père de famille dans un cachot syrien serait restée secrète sans la persévérance de Maher Arar. Tous les Canadiens lui sont redevables. Ils savent désormais encore plus de quelle incompétence leur gouvernement peut se rendre coupable. Leur vigilance en sera accrue. Non loin de Maher Arar, un médecin: l’oncologue Richard Béliveau, désormais mieux connu sous le surnom affectueux de «Docteur Cancer». Las de voir autant de gens ravagés par la maladie, il a pris sa truelle et posé une pierre: un livre de cuisine qui révolutionne la façon dont le Québécois moyen envisage aujourd’hui de lutter contre le plus grand tueur de l’époque. Le plus rose des grands de l’année est… un bébé. Ou devrait-on plutôt dire ses parents? En 2006, les Québécois ont donné naissance à 80 000 poupons, du jamais-vu au Québec depuis 10 ans. C’est peu, je sais. Mais pensons-y. En 2006, des milliers d’hommes et de femmes ont fait un acte de foi: ils ont mis au monde un enfant et ont osé croire que leur société saurait être digne de lui. Tous ces parents et tous ces bébés méritent bien le titre de «personnalités de l’année»! Tout au cours de l’année, d’autres Québécois nous ont émerveillés. Des médecins qui ont traité les victimes de la tuerie du collège Dawson aux soldats québécois qui se dévouent en Afghanistan, ils ont été nombreux à aller au-delà de ce qui est attendu d’eux. Une fois de plus, les artistes québécois ont brillé sur la scène internationale. L’extraordinaire réussite de Dominic Champagne et du Cirque du Soleil, l’exploit d’avoir réuni les Beatles pour cet époustouflant spectacle qu’est Love, demeurera un élément marquant de l’année. Tout comme les chansons de Pierre Lapointe et le succès cinématographique de Patrick Huard avec le film Bon Cop, Bad Cop continueront de nous rappeler l’incroyable variété de talents du milieu culturel québécois. Et la nation dans tout cela, me direz-vous? La nation? Elle est là. Son cœur bat. Comme disait René Lévesque en 1978, dans un discours prononcé dans l’ouest de l’île de Montréal — alors appelé le West Island —, si vous payez des impôts au Québec, vous êtes un Québécois. Le reste est l’affaire des fourmis et des bâtisseurs de cathédrales.

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Le fabuleux destin d’Alex Kovalev

Quand il pilote son bimoteur privé, à quelques milliers de mètres au-dessus de Manhattan et de sa résidence principale, Alex Kovalev a la douce impression de décrocher. «Voler est un besoin pour moi. Ça me permet de m’évader, de me changer les idées… et de revenir plus « affamé » sur la patinoire», dit le costaud joueur étoile du Canadien. Sur ses patins, le numéro 27 donne aussi l’impression, quand il n’est pas branché sur le pilote automatique, de survoler la patinoire. «C’est un magicien avec la rondelle, dit son coéquipier Steve Bégin. Il peut déculotter des joueurs adverses et tricoter des jeux spectaculaires. Moi, le mieux que je pourrais faire, c’est de me tricoter une paire de bas!» Ce n’est pas un hasard si on le surnomme «l’artiste», ajoute son entraîneur-chef, Guy Carbonneau. «Je ne connais pas beaucoup de joueurs dans le monde capables de manier la rondelle aussi bien que lui.» À sa 13e année dans la Ligue nationale de hockey, Alex Kovalev, médaillé d’or olympique (avec l’équipe nationale russe, en 1992) et champion de la Coupe Stanley (avec les Rangers de New York, en 1994), est encore perçu comme l’un des joueurs les plus doués du circuit professionnel. Critiqué pour son rendement en montagnes russes par une partie des amateurs, adulé par les autres, il reste, à 33 ans, l’un des hockeyeurs les plus flamboyants à porter le maillot tricolore depuis Guy Lafleur, dans les années 1970. Mais si son style de jeu fait des étincelles, il se démarque encore davantage par son style de vie loin des projecteurs du Centre Bell. Adepte des sensations fortes, Kovalev pilote son propre avion (un Cessna 414 payé 250 000 dollars américains et pouvant accueillir cinq passagers), a son permis de pilote d’hélicoptère et compte bientôt tester les limites, à 300 km/h, d’une voiture de formule 1. Il excelle au golf, pratique la plongée sous-marine, joue du saxophone et jure de séjourner un jour dans l’espace – avec son salaire annuel de 4,5 millions de dollars américains, ce n’est pas un rêve inaccessible. Un destin exceptionnel pour un fils d’ouvrier élevé dans des conditions plus que modestes, à Togliatti, sa ville natale, sur les rives de la Volga, à 1 000 km au sud-est de Moscou. «Si je suis affecté à Montréal, c’est en bonne partie en raison de la présence de Kovalev au sein du Canadien», dit Genadi Boguslavski, correspondant à Montréal du quotidien russe Sovietski Sport, tiré à deux millions d’exemplaires. «C’est vraiment une personnalité hors du commun et il est très populaire chez nous.» Le parcours unique et rocambolesque d’Alex Kovalev a récemment fait l’objet d’un documentaire tourné en russe et présenté l’été dernier à Moscou. Il pourrait aussi inspirer des scénaristes de Hollywood. De son enfance marquée par un père autoritaire à sa conquête de la coupe Stanley, en passant par ses manoeuvres pour échapper au service militaire soviétique, sa vie rassemble tous les ingrédients d’un film à succès. C’est pourtant un homme modeste qui se présente à l’entrevue, dans un coin du Salon des Anciens, petit pub privé situé près du vestiaire du club, au Centre Bell. Vêtu d’un t-shirt vert à l’effigie de Popeye qui laisse deviner des pectoraux sculptés au couteau, il offre ses excuses pour son retard, dû à une très longue séance d’entraînement dans la salle de musculation de l’équipe. En cette avant-dernière journée du stage d’entraînement, une meute de journalistes ont été dépêchés pour connaître la liste des derniers joueurs retranchés de l’équipe avant le début de la «vraie» saison. Kovalev, qui en a vu d’autres avec les Rangers de New York, se dit peu surpris par cette tempête médiatique. Mais très étonné, en revanche, de voir les 21 273 places du Centre Bell occupées soir après soir, même lors des matchs hors concours. «En Russie, en pleine saison, de 8 000 à 9 000 personnes à peine assistaient aux matchs de mon équipe, le Dynamo de Moscou», dit-il dans un anglais teinté de russe. Selon sa femme, cette passion des Montréalais pour leur club a été un facteur déterminant dans la décision du joueur d’accepter l’offre du Canadien, en 2004. «La grande différence entre New York, Pittsburgh [où Kovalev a aussi joué] et Montréal, c’est qu’ici les gens comprennent vraiment le hockey», lance en riant Eugenia Kovalev, une minuscule mais pétillante blonde aux yeux pers et aux longues bottes en cuir, qu’Alex connaît depuis la fin de l’adolescence. «Aux États-Unis, le public aime plus le jeu physique. Ici, il apprécie plus la finesse. Sa perception ressemble davantage à celle des Russes et des Européens. Mon mari le sent et il aime ça.» Cette ferveur quasi religieuse des amateurs pour la «sainte Flanelle» a un revers: les attentes à l’égard de Kovalev sont extraordinairement élevées. «Pourquoi ne lève-t-il pas les bras en l’air quand il marque un but?» se plaignent certains amateurs. Et pourquoi ne démontre-t-il pas plus de passion quand il fonce vers les filets adverses? «Avec le talent qu’il a, Kovalev devrait remplir les buts!» lance le bouillant Michel Bergeron, ancien entraîneur des Nordiques. Alex Kovalev affiche, comme à son habitude, un air stoïque quand on lui rapporte certaines critiques à son endroit. «Dans les médias, t’es une superstar un jour et le lendemain, t’es un zéro. Pourquoi ruiner sa journée à cause d’un mauvais commentaire ou d’un article de journal? Je préfère ne rien lire.» Ce détachement, cette carapace risquent-ils, malgré lui, d’alimenter la désillusion du public à l’égard des athlètes professionnels, parfois accusés de se préoccuper davantage de la gestion de leurs millions que de leur rendement sportif? Kovalev ne semble nullement offusqué de la question. «C’est vrai, il y a des joueurs dans cette ligue qui rêvaient, tout jeunes, d’être riches, qui le sont devenus et qui ralentissent peut-être un peu le rythme, dit-il. Dans mon cas, l’argent n’a jamais été une motivation. Ça ne pouvait même pas l’être, quand j’étais jeune, en URSS. À l’époque, les joueurs ne s’enrichissaient pas. Même quand j’ai été repêché par les Rangers, je ne savais pas ce qui m’attendait. J’avais à peine entendu parler de la Ligue nationale.» Comme à Montréal, Trois-Rivières ou La Tuque, le hockey occupait une place de choix dans le coeur des habitants de Togliatti. «Aussitôt que l’hôpital m’a appelé pour me dire que mon bébé était un garçon, j’ai décidé d’en faire un joueur de hockey», écrit son père Viacheslav dans La route vers le succès, un petit ouvrage paru il y a une douzaine d’années. Après avoir été initié, dès l’âge de trois ans, au soccer et au ski de fond, Alex donne à quatre ans ses premiers coups de patins, sur des flaques d’eau glacées et des terrains de soccer gelés transformés en patinoires improvisées. Incapable de dénicher des patins à sa taille, son père avait attaché des lames sous des bottes de feutre. Le jeune Alex préférera emprunter les patins artistiques de sa soeur Irina… Quand son père lui procure enfin ses premiers «vrais» patins, raconte celui-ci, le fils a le style d’un patineur artistique. Viacheslav Kovalev se démène pour lui trouver d’autres pièces d’équipement. C’est en échangeant une boîte de bougies qu’il parvient à lui offrir un bâton de hockey digne de ce nom! Entraîneur adjoint au plus important club de hockey local, le Lada Togliatti (du nom du constructeur d’automobiles Lada, principal employeur de la ville), Viacheslav Kovalev est bien placé pour superviser les progrès d’Alex. Les vacances d’été ne donneront aucun répit à la future star, soumise à un entraînement digne de l’armée rouge. En plus de soulever des poids et haltères et de pratiquer la course à pied, il se rend chaque matin à l’aréna pour travailler ses frappes. Chaque tir raté lui vaut une dizaine de redressements assis en guise de punition… «Il était comme de l’argile entre mes mains», écrit son père avant de saluer, dans un style soviétique, la force de caractère d’Alex. «Je devais l’élever comme un grand travailleur, parce que je savais que sa vie de sportif n’allait pas être une partie de plaisir.» Cette discipline éreintante porte fruit. Tout au long de son enfance et de son adolescence, Alex Kovalev se démarque de ses coéquipiers, même s’il évolue le plus souvent en compagnie de joueurs plus âgés que lui. En 1987, le Dynamo de Moscou l’invite à étudier à son école, qui offre un programme sport-études aux meilleurs hockeyeurs du pays. Il a alors 14 ans. Ses parents acceptent, en pleurs, de laisser filer leur fils. Les années suivantes mettront grandement à l’épreuve le jeune hockeyeur. Comme tous ses camarades, Kovalev loge dans un hôtel délabré de la capitale russe. «Quand on revenait à l’hôtel le soir, après un match, je faisais toujours très attention. J’ai déjà trouvé ma chambre ravagée par les rats», raconte-t-il. Il lave ses vêtements à la main, apprend la cuisine. «Ça donne de bonnes leçons de vie.» Survient ensuite l’événement qui changera son existence. En juillet 1991, à la veille de l’éclatement de l’URSS, les Rangers de New York le choisissent au 15e rang du repêchage. Il devient alors le tout premier joueur russe à être repêché au premier tour dans l’histoire de la LNH. «Quand on me l’a annoncé, je n’avais aucune idée de ce que ça pouvait vouloir dire. Je me suis dit: « Est-ce que je leur appartiens? »» Son nouveau club versera 400 000 dollars au Dynamo pour qu’il le laisse partir. Il se joindra aux Rangers en 1993, après avoir remporté, l’année précédente, la médaille d’or aux Jeux d’Albertville, avec l’équipe nationale russe. Lâché seul dans la jungle new-yorkaise – sa femme l’y rejoindra plus tard -, Alex Kovalev doit tout apprendre, à commencer par l’anglais. Un choc dont il se relèvera bien vite. Menée par le capitaine Mark Messier, son équipe remportera la coupe Stanley en 1994, un an seulement après son arrivée dans la ligue. Emballés par son talent exceptionnel, la presse sportive new-yorkaise et les dirigeants des Rangers perdront toutefois patience devant les nombreux passages à vide du jeune joueur au cours des saisons suivantes. C’est à Pittsburgh, où il aboutit à la suite d’un échange en 1998, qu’il fera enfin honneur à son surnom, AK 27 – ses initiales et son numéro de maillot, un clin d’oeil à la mitraillette russe AK 47. En compagnie de Mario Lemieux, il se hisse parmi les meilleurs marqueurs de la ligue en 2001, avec 95 points. Il conserve une grande admiration pour Lemieux. «Il aurait effacé tous les records de Wayne Gretzky s’il n’avait pas été si souvent blessé», dit-il. Renvoyé à New York quand Pittsburgh sera incapable de lui verser le salaire de star qu’il exige désormais, Kovalev n’y restera que deux saisons avant d’être cédé à Montréal. La meilleure chose qui pouvait lui arriver, selon le journaliste Genadi Boguslavski, de Sovietski Sport. «À Pittsburgh et à New York, il était dans l’ombre d’autres grandes vedettes, dit-il. Kovalev a plus de temps de jeu ici. Il a besoin d’être un leader, et le Canadien a besoin d’un attaquant comme lui s’il veut se rendre de nouveau au sommet de cette ligue.» À Montréal, Alex Kovalev se retrouve au sein d’une véritable escouade russe, avec le défenseur Andrei Markov et l’attaquant Sergei Samsonov. Sur la patinoire, ils échangent parfois des blagues, en russe, pendant les matchs. «Mais on essaie de ne pas abuser pour ne pas exclure les autres!» dit en riant Samsonov. Kovalev aimerait aussi apprendre à communiquer en français avec ses coéquipiers québécois. Il compte reprendre sous peu les cours de français commencés, puis abandonnés, peu après son arrivée à Montréal. «Nos enfants vont sûrement parler le français avant nous», dit sa femme, Eugenia. Ivan (deux ans et demi) et Nikita (quatre ans et demi) fréquentent une garderie bilingue et – qui sait – pourraient aller à l’école française si leur père réalise son rêve: jouer encore une dizaine d’années dans la Ligue nationale. Idéalement à Montréal. «Je me sens en forme et j’aime cette ville, en particulier le Vieux-Montréal, dit le hockeyeur. Ça me rappelle l’Europe.» C’est dans un condo de ce quartier qu’il a élu domicile, avec sa famille. Les Kovalev n’ont toutefois aucune intention de se départir de leur vaste résidence du Connecticut, dans la grande région de New York. Ne constitue-t-elle pas le prétexte idéal pour permettre à Kovalev de sauter dans son Cessna (garé à l’aéroport de Saint-Hubert) et de disparaître dans les nuages? —- ET ENCORE… La vie après l’URSS Alex Kovalev a beau y avoir remporté une médaille d’or, il garde un étrange souvenir des Jeux olympiques d’Albertville, en 1992. L’Union soviétique venait alors de s’effondrer, les joueurs étaient vêtus d’un maillot tout blanc, sans écusson, et il n’y avait pas d’hymne national pour souligner leur victoire. «C’était bizarre. On avait l’habitude de voir les lettres CCCP sur nos maillots. On savait d’où on venait, mais on ne savait pas où on allait…» À l’instar d’autres expatriés, il s’inquiète aujourd’hui pour son pays, où l’espérance de vie des hommes a dramatiquement chuté. «La Russie a beaucoup changé, dit-il. Ceux qui en ont les moyens peuvent se payer tout ce qu’ils veulent, mais d’autres vont jusqu’à tuer pour de l’argent. Des aînés ne peuvent se payer des biens essentiels, comme du pain et des patates. On a l’impression de retourner à la Deuxième Guerre mondiale! C’est pénible à voir.» Impliqué auprès des enfants malades, il a créé une fondation en Russie, A Russian Gift of Life, qui recueille des dons pour venir en aide aux nouveau-nés, aux jeunes handicapés et aux enfants sans assurance maladie. Cet intérêt pour les enfants l’a tout naturellement amené, en octobre dernier, à reprendre la loge du Centre Bell que José Théodore louait pour les enfants malades du Québec. Sujet tabou Selon un rapport d’enquête du Sénat américain publié à la fin des années 1990, 80% des joueurs russes ont déjà été victimes d’extorsion de la part de groupes criminels dans leur pays d’origine. À l’époque de ce rapport, Alex Kovalev évoluait dans la Ligue nationale depuis plusieurs années déjà. A-t-il eu vent de ce problème? A-t-il été intimidé? Le joueur refuse de commenter.

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Des femmes en or!

Encore aujourd’hui, Céline Dion, infirmière au Centre hospitalier de Verdun, a du mal à y croire. Imaginez: une hausse de salaire de 5 000 dollars par an et un chèque d’environ 11 000 dollars en guise de paiement rétroactif! Quand elle a appris, en juin dernier, que c’est ce que l’application de la Loi sur l’équité salariale lui vaudrait, l’infirmière de 48 ans a sauté de joie. «Ça fait tellement longtemps qu’on attend, on se demande toutes si on va vraiment l’avoir!» En s’entendant cet été avec le gouvernement du Québec, les 360 000 syndiquées de la fonction publique et du parapublic — dont 42 000 infirmières et 72 000 enseignantes — ainsi que les 30 000 éducatrices des centres de la petite enfance (CPE) ont fait un pas de géant dans la marche des femmes vers l’équité salariale. Du coup, les entreprises privées qui tardent toujours à se conformer à la Loi — certaines attendaient que le principal employeur des Québécoises le fasse pour lui emboîter le pas — n’ont plus d’excuse! Ces retardataires représentent la moitié du nombre total d’entreprises. Cette longue marche, des centaines de féministes, ministres, syndicalistes, députées et universitaires la poursuivent depuis 30 ans, pour que soit reconnu le principe du «salaire égal pour un travail équivalent». La Loi sur l’équité salariale, adoptée en 1996, va en effet au-delà du simple principe du «salaire égal pour un travail égal». En vertu de la loi 35, la secrétaire d’une entreprise doit être rémunérée comme son collègue soudeur. Et la préposée aux bénéficiaires d’un centre pour personnes âgées doit recevoir le même salaire que le préposé à l’entretien des bâtiments. Puisqu’ils font un travail équivalent. Environ 500 000 Québécoises, dont 140 000 du secteur privé, ont déjà reçu ou recevront — d’ici le 21 novembre 2007 dans le cas de la fonction publique et du parapublic (santé et éducation) — un réajustement de leur salaire. Sans oublier les hommes qui exercent des métiers traditionnellement féminins. Dans la fonction publique, les hausses atteindront en moyenne 5%, et 6% pour le parapublic, précise Monique Jérôme-Forget, présidente du Conseil du Trésor. Rien qu’en paiements rétroactifs, la facture s’élèvera à 1,7 milliard de dollars pour l’État. Dans le secteur privé, les augmentations varient jusqu’ici de 2% à 14%, pour une moyenne de 6,5%. C’est la reconnaissance de ce grand pas vers l’équité — et particulièrement les efforts de neuf femmes — que L’actualité célèbre en 2006. «La Loi québécoise est l’exemple le plus achevé d’un cadre législatif pour l’égalité salariale», dit Marie-Thérèse Chicha, professeure à l’École de relations industrielles de l’Université de Montréal, qui a participé à la première ébauche de la Loi. Elle vient de publier une analyse comparative du droit à l’égalité en matière de rémunération pour le Bureau international du travail, à Genève, analyse portant sur le Québec, la France, le Royaume-Uni, les Pays-Bas et la Suisse. «Le Québec est très en avance, dit-elle, même si la Loi comporte des lacunes.» Des lacunes, certes. Mais la Loi engendre aussi du mécontentement quant à son application. L’étalement des paiements rétroactifs, par exemple, ne fait pas l’affaire des syndiquées de la fonction publique. Au lieu des cinq versements prévus par la Loi, la Commission de l’équité salariale permet à Québec d’étaler les paiements sur six ans, ce qui veut dire sept versements — le dernier en novembre 2007. Pour les syndiquées, «le manque à gagner est important», déplore Céline Dion. Même imparfaite aux yeux de certains, la loi 35 est en train de révolutionner les relations de travail au Québec «aussi sûrement que l’ont fait les lois sur la santé et la sécurité du travail dans les années 1980», dit Hélène Bourcier, consultante spécialisée en équité salariale et associée de la société AVRH, à Québec. La loi québécoise inspire d’ailleurs d’autres provinces et pays. Pour Jeanne Blackburn, ministre de la Condition féminine dans le gouvernement de Jacques Parizeau de 1994 à 1996, qui a déposé l’avant-projet de loi sur l’équité salariale en décembre 1995, cette loi a eu des répercussions aussi importantes que les lois québécoises sur le travail des enfants (au tournant du 20e siècle). «Là aussi, les employeurs profitaient d’une main-d’œuvre pas chère, comme c’est encore le cas dans de trop nombreux pays, dit-elle. Et là aussi, on a dit que cela allait pénaliser lourdement les entreprises.» La Loi québécoise sur l’équité salariale est révolutionnaire «parce qu’elle reconnaît, d’un point de vue financier, la valeur du travail des femmes», dit Nathalie Goulet, directrice du Conseil d’intervention pour l’accès des femmes au travail (CIAFT). Dès qu’on parle de sous, dit-elle, les femmes sont gênées. «Quand elles comprennent qu’on met des mots, et de l’argent, sur leur description de tâches, beaucoup sont déboussolées. La Loi va bouleverser la façon de voir les emplois traditionnellement féminins.» Ce fut d’ailleurs difficile de trouver une femme qui consente à dire combien d’argent elle a fait — ou fera — avec la loi 35! Louise Lauzon, 59 ans, est l’une des rares qui ait accepté d’en parler. Commis spécialisée à l’usine de camions Paccar, à Sainte-Thérèse, elle a reçu un chèque de 1 000 dollars, assorti d’une augmentation de 15 dollars par semaine. «Le salaire des commis a été comparé à celui des assembleurs d’usine, dit-elle. Jusque-là, cet emploi était mieux payé que le nôtre, alors qu’il demande moins d’études et comporte moins de responsabilités. On trouvait ça effrayant!» Une partie de l’écart salarial entre les emplois, selon qu’ils sont majoritairement masculins ou féminins, est explicable: parce que les femmes peuvent compter moins d’années d’expérience que les hommes ou travailler moins d’heures… Certains aspects du travail des femmes ne sont cependant pas rémunérés à leur juste valeur. Par exemple, pour un emploi de secrétaire-réceptionniste, on sous-évalue la capacité d’écoute et la patience nécessaires pour traiter avec des clients mécontents. Alors que ces compétences sont prises en considération pour un poste d’agent de recouvrement. En voulant corriger cette discrimination subtile, volontaire ou non, la Loi touche à des valeurs profondément ancrées dans les mentalités, dit Rosette Côté, l’énergique présidente de la Commission de l’équité salariale. «On a sorti de l’invisibilité toutes les compétences considérées comme naturellement féminines — soin des personnes, disponibilité, minutie… — et jusque-là jugées sans valeur sur le plan salarial.» Le concept d’un salaire égal pour un travail équivalent est difficile à démontrer, reconnaît Claudette Carbonneau, présidente de la CSN, qui a milité contre la discrimination et pour la parité dès les années 1970. «Il y avait une adhésion spontanée de la population au principe du salaire égal pour un travail égal. Mais c’était une autre paire de manches en ce qui concerne les emplois différents.» Elle et ses troupes martèleront alors des exemples-chocs — comme celui des éducatrices en garderie, qui sont moins payées que les gardiens de zoo, pour des responsabilités aussi grandes, sinon plus… «La Loi est encore très mal comprise, tant dans le grand public que chez les employeurs», dit Esther Déom, professeure de relations industrielles à l’Université Laval, qui a travaillé avec Marie-Thérèse Chicha à l’élaboration de la loi 35. «Beaucoup disent qu’ils assurent déjà l’équité salariale, puisqu’ils rémunèrent les hommes et les femmes de la même façon! Il y a encore de la confusion entre le principe du “travail égal, salaire égal” et celui du “travail équivalent, salaire égal”.» Dans la fonction publique, il aura fallu des années de discussions, d’évaluations et de reports avant que soit conclue l’«entente historique» de juin dernier. «C’est une loi très complexe», dit la présidente du Conseil du Trésor, Monique Jérôme-Forget. «Il y avait 350 catégories d’emplois à évaluer, suivant 17 paramètres, et avec une pondération sur chacun des paramètres. Un travail de moine!» C’est un travail qu’a suivi Rosette Côté, à la tête de la Commission de l’équité salariale. Ex-enseignante et ex-syndicaliste (elle fut vice-présidente de la Centrale de l’enseignement du Québec de 1986 à 1992), cette «batailleuse» — le mot est d’elle — a été de tous les combats féministes. Chef de cabinet de Jeanne Blackburn, elle a contribué à l’élaboration des lois sur la perception des pensions alimentaires (1995) et sur l’équité salariale (1996). Dès son arrivée à la tête de la Commission, en 2002, cette femme réputée pour son franc-parler et son débit de mitraillette lui a imprimé son rythme. «La Commission était absente de la scène publique. J’ai brassé les affaires et nous avons réussi à imposer un changement majeur des mentalités: l’équité salariale est devenue une priorité pour les Québécois.» Elle n’en a pas moins essuyé des critiques, de la part de la droite comme de la gauche, du gouvernement comme des syndicats. «Mon poste n’est pas un concours de popularité! Mes sorties ont cependant contribué au règlement du dossier dans la fonction publique.» Élaboré aux États-Unis, le concept d’équité salariale a fait son chemin au Québec dès les années 1970. L’Ontario a toutefois été la première province canadienne à adopter une loi en ce sens, en 1988, sous le gouvernement néo-démocrate de Bob Rae. En 1995, les professeures Esther Déom et Marie-Thérèse Chicha sont invitées par la ministre de la Condition féminine de l’époque, Jeanne Blackburn, à faire partie d’une commission de consultation sur le sujet. Elles rédigent un document, inspiré de la loi ontarienne, qui sera présenté lors d’une tournée de consultation dans l’ensemble du Québec. Leur rapport à la ministre sera le point de départ de la loi 35. L’avant-projet est déposé en décembre 1995. Explosif! «On me disait que j’allais tuer les entreprises et jeter l’économie du Québec à terre. Comme si celle-ci reposait sur les bas salaires des femmes!» raconte Jeanne Blackburn. Louise Harel, nouvelle ministre de la Condition féminine, hérite de ce dossier brûlant en 1996. «On mécontentait tout le monde, milieux d’affaires et milieux syndicaux, se souvient-elle. Il fallait trouver le dénominateur commun.» Et faire des compromis. La Loi subit une vingtaine d’amendements, dont un, notamment, qui prévoit l’établissement de régimes différents selon la taille des entreprises. À l’Assemblée nationale, la vis-à-vis de Louise Harel est alors la libérale Monique Gagnon-Tremblay, porte-parole de l’opposition officielle en matière d’emploi et de formation professionnelle. Les deux femmes se sont déjà retrouvées face à face, en 1989, quand Monique Gagnon-Tremblay, alors ministre de la Condition féminine dans le cabinet de Robert Bourassa, a déposé sa loi sur le patrimoine familial. «Elle a toujours su que, sans moi, son projet de loi ne serait jamais passé, dit Louise Harel. Avec l’équité salariale, j’avais ma contrepartie.» Ce que confirme sans hésiter Monique Gagnon-Tremblay: «C’est souvent ainsi dans les dossiers qui touchent la condition féminine. L’intérêt des femmes prime tout le reste.» Elle avait tout de même quelques réserves, liées aux coûts qu’entraînerait la loi 35 et à sa complexité. La Loi sera tout de même adoptée à l’unanimité. «Sans la solidarité des femmes députées, c’était impensable!» dit Louise Harel. Au cours des discussions ayant mené, cet été, à l’entente entre le principal employeur des Québécoises et les syndicats, la présidente du Conseil du Trésor, Monique Jérôme-Forget, a senti le découragement la gagner. «J’ai dit à Claudette Carbonneau [présidente de la CSN]: “Si on n’arrive pas à s’entendre, je démissionne! J’envoie tout à la Commission de l’équité salariale et elle réglera le problème.” Mme Carbonneau m’a répondu: “Madame Jérôme-Forget, nous, les femmes, nous ne démissionnons jamais.” Et je l’ai écoutée!» Cette féministe convaincue (Monique Jérôme-Forget fut vice-présidente de la Fédération des femmes du Québec à la fin des années 1970) se félicite que le dossier soit réglé. «On va réparer une injustice qui a duré tellement d’années, dit-elle. Si j’avais une seule raison d’être venue en politique, celle-ci serait une raison valable.» Si le principal employeur du Québec s’est conformé à la loi, il y a des retardataires . De nombreux patrons de PME entament les démarches à contrecœur, parce qu’ils ne connaissent pas bien cette loi «très technique et dont le processus exige beaucoup de temps», croit André La Rue, gestionnaire-conseil en ressources humaines à Québec. «Quand ils comprennent que ça va leur permettre de mieux gérer la rémunération de leurs employés, ils embarquent.» Selon la Commission de l’équité salariale, 43% des entreprises privées qui ont terminé l’opération évoquent des retombées positives: amélioration du climat de travail et de la productivité, meilleure connaissance des emplois, mise en place d’une politique salariale… D’autant que dans 70% des cas, le pourcentage moyen d’augmentation est inférieur à 1,5% de la masse salariale. «L’équité n’est pas acquise une fois pour toutes, dit cependant Claudette Carbonneau, de la CSN. C’est tout un défi de faire vivre ça, avec le changement des emplois, l’évolution et la complexification des tâches. Il faut rester vigilants.» Le mandat de Rosette Côté à la Commission de l’équité salariale prendra fin en février 2007. «Si on ne fait rien pour maintenir les acquis, on va se retrouver dans 10 ans avec le même écart qu’on a voulu corriger, dit-elle. Comme le dit Benoîte Groult [NDLR: auteure féministe française], les droits des femmes sont des cadeaux qui peuvent être repris à tout moment.» Encore du chemin à faire Le gouvernement du Québec lui-même a traîné la patte. La Loi sur l’équité salariale, votée en 1996, donnait aux employeurs jusqu’au 21 novembre 2005 au plus tard pour corriger les écarts salariaux. Québec n’a signé une entente avec les syndicats qu’en juin 2006, sept mois après sa propre date butoir… Et les versements ne seront faits qu’en 2007. Les employeurs n’ont aucun rapport à rendre à la Commission de l’équité salariale. Celle-ci a créé un programme de vérification aléatoire des entreprises, mais le nombre d’inspecteurs demeure insuffisant. Quant aux sanctions encourues, elles sont peu dissuasives, dit Marie-Thérèse Chicha, de l’Université de Montréal (amendes de 1 000 à 25 000 dollars, avec possibilité de les doubler en cas de récidive). À ce jour, aucune amende n’a été imposée (5% des entreprises se montreraient récalcitrantes). La Commission a cependant reçu 3 000 plaintes d’employées et de syndicats, dont la grande majorité ont été réglées. D’autres n’ont pas la possibilité de se plaindre: les entreprises comptant moins de 10 salariés ne sont pas assujetties à la loi 35 (les employées peuvent néanmoins invoquer la Charte québécoise des droits et libertés devant la Commission de l’équité salariale). «Cela représente 25% des travailleuses», déplore Nathalie Goulet, du CIAFT, organisme qui fut porte-parole de la Coalition québécoise en faveur de l’équité salariale dans les années 1990. «La Loi sur l’équité salariale repose sur une idée profondément progressiste et constitue un avancement majeur, mais il reste beaucoup à faire pour les travailleuses des PME, souvent non syndiquées et donc moins bien informées et moins en mesure de porter plainte.» Dans un mémoire qu’il a cosigné cette année avec la Fédération des femmes du Québec et l’organisme Au bas de l’échelle, le CIAFT propose au ministre du Travail différentes modifications de la loi 35 — et notamment l’adoption d’un plan d’action visant à améliorer la situation des travailleuses non syndiquées.

Société

Il a vaincu la terreur

Ce Québécois de l’année est un ex-Montréalais trilingue, un musulman sunnite, pieux et barbu, un ingénieur en télécommunications au chômage, vivant maintenant à Kamloops, en Colombie-Britannique, et qui ne veut plus rien savoir. II a refusé d’accorder une entrevue à L’actualité cet hiver, en faisant dire par son avocat qu’il a déjà assez donné de lui-même en tentant de reconquérir les pans de sa vie qu’on lui avait volés. On le comprend. Ce citoyen canadien d’origine syrienne de 36 ans, maintenant officiellement déclaré au-dessus de tout soupçon, a vu son existence basculer dans un mauvais roman d’espionnage il y a plus de quatre ans: un cauchemar en trois dimensions qui lui a coûté son boulot, ses économies, une partie de sa santé physique et mentale, la plupart de ses illusions, de même qu’une partie de son nom: Maher Arar est disparu derrière «l’affaire Arar», sordide et inquiétant dérapage policier, politique et diplomatique d’envergure internationale. Dans ces mésaventures de Maher Arar, les puissances de l’axe du bien, et leurs polices secrètes, apparaissent tout aussi fourbes, cyniques et totalitaires que les tyrannies de l’axe du mal, qu’elles combattent au nom de la liberté et de la démocratie. Ceux qui le connaissent disent que Maher Arar est un homme discret, qui n’avait aucun intérêt pour la chose publique ni aucun désir de devenir célèbre ou influent: c’est un ingénieur, un petit entrepreneur, un membre d’une minorité visible, un workaholic, un père de famille qui se tient à carreau. En septembre 2002, il laisse sa femme, Monia, et leurs deux enfants en vacances avec la belle-famille, en Tunisie, pour retourner au boulot. Afin de profiter de son programme de milles aériens, il passe par la Suisse, puis par New York. Il attend l’avion pour Montréal quand il est arrêté et interrogé par des policiers américains. Ils le menottent, l’amènent en prison. L’interrogent sans ménagement. Pas d’avocat. Dix jours plus tard, il est embarqué à bord d’un jet privé et, menotté, il est expédié en Syrie, via Rome et Amman. Pendant tout ce temps, Maher Arar semble être le seul à ignorer pourquoi il est dans ce merdier. En Syrie, il est battu, torturé, humilié, brisé. Il confesse être un complice d’Oussama Ben Laden, avoir suivi un entraînement clandestin en Afghanistan, n’importe quoi. Des diplomates canadiens qui le visitent en prison ne remarquent pas qu’il est mal en point. Il passe près d’un an en isolement dans un cachot souterrain aux dimensions d’une tombe. Puis, il est relâché et revient à Ottawa, où vit sa famille à l’époque. Dès lors, Maher Arar devient, à 33 ans, un personnage public, connu et influent. Il vient de vivre le cauchemar de sa vie, il livrera la bataille de sa vie. Il obligera les Canadiens (et les autres Occidentaux) à revoir certaines des certitudes nées des attentats terroristes du 11 septembre 2001 — la vision du monde esquissée par la Maison-Blanche de George W. Bush. Une vision manichéenne, dans laquelle nous — les démocraties occidentales et chrétiennes — sommes les bons et eux — les tyrans islamistes — sont les méchants. «Vu l’état dans lequel il était à son retour, Maher aurait bien pu faire ce que la majorité d’entre nous aurait fait: s’écraser, se taire, panser ses plaies, dit Lorne Waldman, un de ses avocats. Mais il ne l’a pas fait.» Arar choisit plutôt de raconter ses déboires par le menu, lors d’une conférence de presse qui eut l’effet d’une bombe à Ottawa, en novembre 2003. C’est là qu’on apprit cette pratique des services secrets américains d’expédier les suspects de terrorisme vers un tiers pays, où il est plus facile de les interroger en secret, sous la torture, et sans procès. On apprendra aussi, beaucoup plus tard, que le nom de Maher Arar est apparu sur une liste de suspects de la GRC de manière totalement fortuite: il a été vu en compagnie de gens que la GRC surveillait déjà à Ottawa — et qui furent eux aussi emprisonnés en Syrie, torturés, puis innocentés. Il sera finalement établi que la GRC n’avait aucune raison sérieuse de ficher Maher Arar comme suspect de terrorisme. Mais elle le fit, et transmit son nom aux services secrets américains, qui épinglèrent Arar à New York et lui firent son affaire sans autre formalité. «J’ai trois objectifs, dit Maher Arar en 2003. Laver mon nom, comprendre ce qui m’est arrivé, et assurer que jamais plus cela n’arrivera à des Canadiens à l’avenir.» Alors même qu’il menait une campagne d’opinion pour réclamer la tenue d’une enquête publique, des sources anonymes au sein des services secrets multipliaient les déclarations aux grands quotidiens du pays, accusant Arar de complicités terroristes — dans l’espoir de faire dérailler sa campagne. Mais il l’obtint, sa commission d’enquête, et le 18 septembre 2006, le juge Dennis O’Connor remit un rapport clamant l’innocence d’Arar et soulignant plusieurs manquements professionnels graves de la police canadienne. Le juge recommanda aussi au gouvernement de dédommager Arar de ses peines et de ses frais. Arar a intenté des poursuites contre les gouvernements américain et syrien, qui furent annulées en raison de détails de procédure. Il poursuit aussi diverses instances canadiennes, pour un total de 400 millions de dollars. Les parties étaient en négociation cet hiver, ce qui explique peut-être la réticence d’Arar à accorder des entrevues. Maher Arar a immigré de Syrie avec ses parents à 17 ans; ils se sont installés à Montréal, où ils avaient déjà de la famille. Il a obtenu des diplômes de l’Institut national de la recherche scientifique et de l’Université McGill, où il a rencontré son épouse, Monia Mazigh, docteure en économie, qui enseigne maintenant à Kamloops. Ils ont deux enfants. Chômeur et meurtri, Arar est retourné aux études. Il essaie, avec difficulté, de tourner la page, de retrouver une vie normale. Il souffre de symptômes post-traumatiques, fait des cauchemars, a maintenant une peur bleue de l’avion, qui se transforme en panique si l’appareil semble survoler le territoire américain. Et la réputation du Canada — bastion des droits de la personne — en a pris pour son rhume avec les révélations de l’enquête. L’épreuve de Maher Arar n’est pas seulement le résultat d’un travail policier mal exécuté, dit Peter Leuprecht, directeur de l’Institut d’études internationales de Montréal. «C’est ce qui arrive quand un État assujettit les droits de la personne à la sécurité nationale, dit-il. Le cas de M. Arar illustre le prix payé par des gens innocents lorsqu’une société perd ses repères en matière de droits.» Arar a confié à des proches avoir été très déçu du tiède soutien, politique et financier, reçu de l’importante communauté musulmane du Canada. Personne ne lui a même offert un emploi à son retour à Ottawa. Mais il dit avoir retrouvé la foi — même si elle a été souvent ébranlée — dans les vertus démocratiques du Canada, «un pays où les membres des divers groupes ethniques ne sont pas traités différemment des autres Canadiens». Dans les tragédies grecques de l’Antiquité, les dieux s’amusaient à multiplier les embûches sur le chemin des mortels, dépassés par le destin. Dans les films de Hollywood, les Rambo à qui cela arrive prennent le bazooka pour se faire justice dans le sang et les explosions. Entre le fatalisme et la violence, il y avait la voie démocratique. Elle ne semblait ni claire ni invitante, mais c’est la voie que Maher Arar a choisi de suivre. L’actualité souligne son courage de citoyen.

Société

Aux biberons, citoyens!

Les 90 employés du Centre de service à la clientèle du régime québécois d’assurance parentale n’ont pas vu le temps filer cette année. Depuis l’inauguration de leurs bureaux, à Rouyn-Noranda, il y a un peu plus d’un an, ils sont inondés d’appels à propos du régime amélioré de prestations de maternité et de paternité — selon les plus récentes projections, ils devraient avoir répondu à plus de 600 000 demandes d’information en 2006! Est-ce l’effet de ce généreux congé parental? Des conditions économiques favorables? D’un retour aux valeurs familiales? En 2006, les couples québécois auront donné naissance à plus de 80 000 bébés, du jamais-vu depuis 10 ans. «C’est remarquable», dit Normand Thibault, démographe à l’Institut de la statistique du Québec. Comme tout scientifique rigoureux, il se garde bien de tirer des conclusions trop hâtives de ce sursaut de fécondité. Il est encore trop tôt, dit-il, pour parler de baby-boom — il faudrait pour cela que le phénomène s’observe pendant plusieurs autres années. Mais il n’y a pas de doute dans son esprit quant à l’année qui s’achève: elle se démarque par l’augmentation importante du nombre de naissances, poursuivant une tendance amorcée en 2005. Et Normand Thibault ne peut s’empêcher de s’en réjouir. «C’est humain. Je pourrais me contenter de dire que je suis un informaticien qui observe froidement des tendances, des chiffres. Mais admettons-le, c’est positif, des bébés!» Ils s’appellent William, Mégane, Mathis, Léa… Pour leurs 160 000 parents, leurs 320 000 grands-parents ainsi que des millions de jeunes frères et sœurs, d’oncles, de parrains ou d’amis proches, rien n’a été plus important cette année que leur naissance. Aux quatre coins du Québec, à grand renfort de cigares, de champagne ou de jus d’orange, leur entourage a célébré cet événement à la fois si intime et si crucial pour la suite du monde. Après avoir été le royaume des familles nombreuses, le Québec s’est révélé, pendant de nombreuses années, l’une des sociétés les moins fécondes de la planète. Grâce au mini baby-boom amorcé l’an dernier, le taux de fécondité du seul État francophone d’Amérique soutient aujourd’hui la comparaison avec celui du reste du Canada, et devance celui de la Colombie-Britannique, des provinces de l’Atlantique ainsi que de nombreux pays industrialisés, tels l’Italie, l’Allemagne et le Japon. Longtemps figé à 1,45, l’indice synthétique de fécondité — le nombre moyen d’enfants par femme — pourrait cette année atteindre 1,6. Une hausse en apparence modeste, mais susceptible, si elle se confirme, d’avoir d’importantes répercussions à long terme sur l’économie et les finances publiques québécoises. La chute de la natalité est un facteur dont Québec tient compte dans presque toutes ses décisions importantes depuis quelques années, de l’augmentation des quotas d’immigrants aux mesures encourageant la retraite progressive en passant par le soutien aux régions et la création du Fonds des générations. Les couples québécois déjoueront-ils les sombres pronostics des démographes, qui prédisent en chœur un vieillissement accéléré du Québec et une chute de son poids au sein du Canada? Quoi qu’il advienne au cours des prochaines années, le bouleversement de la pyramide des âges et l’afflux massif de retraités transformeront à coup sûr la société québécoise, comme ils l’ont déjà fait dans de nombreux pays industrialisés (voir «Québec: Les années zéro», L’actualité, 15 mars 2005, et la série sur le choc démographique dans les 14 numéros suivants). Mais si la tendance se maintient, comme dirait Bernard Derome, elle pourrait à tout le moins retarder le déclin probable de la population du Québec, prévu pour 2031. Sans tambour ni trompette, l’Institut de la statistique du Québec a d’ailleurs revu à la hausse, en juin dernier, ses projections à long terme sur la population québécoise. «On se rapproche de ce qu’on appelait le “scénario fort” dans nos prévisions sur l’évolution démographique du Québec entre 2001 [NDLR: date du dernier recensement] et 2026», dit Normand Thibault. «C’est une très bonne nouvelle», dit la ministre de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Michelle Courchesne, convaincue qu’il faut voir là l’influence du nouveau régime bonifié de congés parentaux, dont elle a piloté la mise sur pied. «On avait prévu que ce programme provoquerait une augmentation du nombre de naissances, on s’aperçoit que l’effet est réel. En Abitibi, en Montérégie, en Chaudière-Appalaches, partout au Québec, je n’ai jamais vu autant de femmes enceintes.» De nombreux couples ont sciemment retardé le moment d’abandonner les mesures contraceptives afin de profiter du nouveau régime. L’Institut de la statistique a noté une baisse du nombre de naissances en décembre 2005, suivie d’une hausse sensible en janvier. Mais on ne peut pas toujours prévoir le jour exact du passage de la cigogne… Stéphane Brouillard et Catherine Bureau, de Montréal, espéraient secrètement que leur premier bébé, dont la naissance était annoncée pour le 27 décembre 2005, se blottirait dans le ventre de maman jusqu’au jour de l’An. Le petit Léon a finalement pointé le bout de son nez le 26 décembre et ses parents ont dû se contenter de l’ancien régime de congés parentaux. Un manque à gagner de 10 000 dollars pour Stéphane et Catherine. «Mais on a très vite oublié ça quand Léon est né», tient à préciser la nouvelle — et heureuse — maman de 32 ans. Avec ses prestations parentales, ses garderies subventionnées et ses déductions fiscales pour enfants, la politique familiale (et non nataliste , insiste le gouvernement) québécoise ressemble à s’y méprendre à celles mises en place dans les pays scandinaves. Le Québec suivra-t-il l’exemple de la Suède, où le taux de fécondité n’a cessé d’augmenter (il avoisine 1,8), après avoir chuté à 1,5 enfant par femme il y a sept ans? C’est bien possible, s’il faut en croire les conclusions d’une étude menée par des démographes pour le compte du ministère de la Famille. «Le Québec se situe très près des pays nordiques en ce qui concerne l’adoption, par les couples, de valeurs modernes», écrivent les auteurs, Laurent Roy et Jean Bernier, qui ont étudié une foule d’indicateurs, tels le nombre de mariages, de divorces, de naissances hors mariage, le taux d’activité des femmes et la pratique religieuse. Alors que les valeurs modernes ont entraîné, au Québec et ailleurs, une chute de la fécondité, on observe une remontée de celle-ci en Scandinavie. La faible fécondité des Québécoises s’expliquerait donc au moins en partie, selon les auteurs, par le retard qu’a pris le gouvernement québécois par rapport à ceux des pays nordiques pour «adapter ses institutions aux valeurs et aux réalités des couples à deux revenus». Les deux chercheurs sont d’avis que la politique familiale québécoise se trouve aujourd’hui à un niveau comparable à celui atteint en Scandinavie dans les années 1985-1990! Mais puisque Québec travaille d’arrache-pied à combler ce retard, concluent-ils, la fécondité pourrait se redresser durablement au Québec. Le festival des poussettes ne fait donc peut-être que commencer… Chicoine sera content… L’âge moyen des enfants qui entrent à la garderie aurait augmenté. En place depuis moins d’un an, le régime bonifié d’assurance parentale semble déjà avoir un effet sur la fréquentation du réseau des centres de la petite enfance. L’Association québécoise des CPE note une tendance à l’arrivée plus tardive des poupons en garderie — vers 10 à 12 mois plutôt qu’autour de 6 mois. Des données propres à réjouir le pédiatre Jean-François Chicoine, qui a provoqué un vif débat cette année avec son livre Le bébé et l’eau du bain, écrit en collaboration avec l’éditorialiste Nathalie Collard, de La Presse. Le flamboyant spécialiste y décrit minutieusement le processus d’attachement des enfants et soulève des questions troublantes sur les CPE, qui ont des horaires trop rigides, se substituent trop souvent aux parents et font, selon lui, l’objet d’un interdit de discussion au Québec. Accusé de culpabiliser les parents, et en particulier les femmes, avec son réquisitoire — il estime que les enfants ne devraient pas fréquenter la garderie avant 18 mois —, il rétorque avoir voulu placer les bébés au centre du discours. «Certains me crachent dessus, d’autres m’idolâtrent. Mais les commentaires les plus importants, parmi les milliers que j’ai reçus, sont ceux de gens qui se posent des questions. De parents qui se demandent combien d’heures par jour et combien de jours par semaine leur enfant devrait fréquenter la garderie, en fonction de son état, de son cheminement, de son caractère. De la même façon qu’on s’est collectivement posé des questions sur la gestion de nos forêts et de notre réseau routier, on doit se pencher sur nos services de garde.» Son livre, dit-il, est avant tout une réflexion sur le temps, celui qu’on accorde ou non aux enfants. L’agressivité chez les jeunes bébés, l’échec scolaire et même le taxage proviennent souvent, à la source, d’une grande insécurité affective. Or, dit-il, la majorité des problèmes affectifs et sociaux découlent des trois premières années d’existence. «La prévention, ce n’est pas seulement choisir des légumes pour vaincre le cancer. Je fais de la prévention en sécurité affective.»

Mes skis, ma Gaspésie Société

Mes skis, ma Gaspésie

Près de 300 km en sept jours. Ski de fond le jour, conférences le soir. La Grande Traversée de la Gaspésie nourrit autant le corps que l’esprit. Notre reporter peut en témoigner.

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Société

La retraite hors du placard

Mêmes murets de béton, mêmes maisons de stucco aux toits d’ardoise, mêmes bosquets d’hibiscus fuchsia et, surtout, mêmes têtes grisonnantes. En Floride, les quartiers privés pour retraités se suivent… et se ressemblent. Celui de Palms of Manasota, à Palmetto, sur la côte du golfe du Mexique, ne fait pas exception. Un détail le distingue, cependant: ses résidants sont tous homosexuels. Enfin, presque. Al Usack et Ed Kobee y coulent des jours paisibles. Ces deux grands-pères aux cheveux blancs, conjoints depuis une vingtaine d’années, ont emménagé à Palms of Manasota il y a huit ans. Ils y vivent leur amour au grand jour, sans crainte d’être montrés du doigt, sans risque d’être ostracisés par des voisins peu amènes. Leur résidence au terrain nickel donne sur un vaste étang où aigrettes et pélicans se chauffent au soleil. Dans leur salon, la bibliothèque croule sous les photos de leurs enfants et petits-enfants respectifs. Et derrière la porte de leur chambre à coucher, un calendrier d’hommes nus marque discrètement le temps qui passe. Ed, 70 ans, est retraité de la CIA. Al, 75 ans, concevait des armes pour la Navy. Ils ne vivraient ailleurs pour rien au monde. «On peut être tout à fait nous-mêmes, se balader main dans la main et s’embrasser à l’extérieur de la maison», dit Ed. Leur voisine, Geraldine Scott, est elle aussi emballée par ce quartier de retraités. «J’ai trouvé ici une nouvelle famille. C’est important pour moi. Imaginez: je suis lesbienne, célibataire, handicapée et je vis seule, dit cette femme de 68 ans qui souffre de sclérose en plaques. J’ai besoin d’être bien entourée!» En Amérique du Nord, Palms of Manasota est le plus ancien des quartiers privés pour gais et lesbiennes retraités. Les premiers résidants s’y sont installés en 1998. Depuis, d’autres quartiers du genre ont poussé dans quelques États américains, notamment en Californie, en Arizona, au Nouveau-Mexique et en Ohio. Les gais d’Espagne, de Suède, de France, d’Allemagne et des Pays-Bas ont aussi les leurs. Au Québec, toujours rien. Du moins jusqu’à maintenant. Mais la première génération d’hommes et de femmes ouvertement homosexuels y a désormais atteint l’âge de la retraite. Et le moment d’emménager dans un foyer pour personnes âgées est arrivé. Pour beaucoup, cela signifie s’emmurer dans le silence. «La solitude frappe durement les doyens de notre communauté», constate Laurent McCutcheon, fondateur de Gai Écoute (ligne téléphonique de soutien psychologique pour homosexuels en détresse). «Nous recevons de plus en plus d’appels de gais âgés vivant complètement isolés. La plupart d’entre nous n’ont pas d’enfants pour les accompagner dans la vieillesse.» C’est afin d’éviter de vieillir seul que l’agent immobilier Bill Laing a imaginé Palms of Manasota, au début des années 1990. Il a acheté 10 hectares de terrain boisé – l’équivalent de 20 terrains de football – et a lancé la construction des premières résidences. Il est mort peu de temps avant qu’elles soient terminées. Passer inaperçu dans ce village caché derrière un muret de béton et blotti sous les palmiers et les orangers relève de l’exploit. Comme dans tous les quartiers privés. Parce que tout le monde se connaît et que des caméras observent les allées et venues de tout un chacun. À peine y avais-je mis les pieds qu’un résidant m’a interpellé: «La vente itinérante est interdite ici! C’est votre voiture qui est garée là-bas?» Avec de pareils voisins, pas besoin de système d’alarme! «Les caméras ont surtout un effet dissuasif», dit Al Usack. Le quartier accueille une cinquantaine de gais et de lesbiennes, dans 35 bungalows ou maisons jumelées. Dans les prochaines années, on construira une résidence pour personnes âgées gaies en perte d’autonomie. L’été prochain, le quartier sera doté d’un centre communautaire et d’une piscine creusée, laquelle, sans doute, soutiendra difficilement la comparaison avec la mer émeraude et les plages de sable blanc qui se trouvent tout près. Pour les homophobes qui voudraient casser du gai, Palms of Manasota est une cible facile. Imaginez, 50 homosexuels âgés – dont certains à la santé précaire – rassemblés dans un même lieu… Pourtant, les gestes violents sont rarissimes, assure John Dorr, 76 ans, prêtre de l’Église épiscopale et l’un des premiers résidants du secteur. «Quelques adolescents viennent parfois nous traiter de tapettes, mais sans plus.» Les divas Madonna et Britney Spears ont beau s’embrasser à pleine bouche à la télé et les cowboys de Brokeback Mountain tomber amoureux l’un de l’autre au cinéma, tout n’est pas rose pour les gais au pays de l’Oncle Sam. «Que vous soyez gai, noir ou même canadien, dit Bruce Wagener, conjoint de John Dorr, il y aura toujours quelqu’un, quelque part, pour vous haïr.» Selon des extrémistes religieux, par exemple, la mort des G.I. en Irak est la punition que Dieu inflige aux États-Unis pour leur trop grande tolérance envers les homosexuels… Ces fanatiques perturbent régulièrement les funérailles des soldats tués en service. Au Québec, Dieu n’est pas aussi cruel. N’empêche. La vie des gais et des lesbiennes du troisième âge se transforme parfois en calvaire. Et ce n’est que les pieds devant que beaucoup sortiront du placard, où ils s’enferment à double tour. Ainsi, pour Albert Tremblay (nom fictif), 84 ans, l’heure du retour à la clandestinité a sonné il y a trois ans. Cet homme d’allure soignée, retraité de l’enseignement, a emménagé dans une résidence pour personnes âgées de Montréal et, du coup, a occulté tout un pan de sa vie. Jadis actif dans la communauté gaie – il a fondé un groupe social pour les 40ans et plus -, il n’ose plus afficher son homosexualité. «Si mes voisins savaient, cela créerait des conflits, dit-il. Les gens de ma génération qui acceptent les gais sont l’exception.» Ce n’est pas qu’une question d’acceptation, croient Al Usack et Ed Kobee. «Bon nombre de personnes âgées n’ont même pas conscience que l’homosexualité existe», dit Ed, sans lever les yeux de son assiette de crevettes. Il y a une dizaine d’années, alors que Al et lui visitaient une résidence où ils pensaient s’installer, quelques vieilles dames les observaient de loin. «Vous avez une épouse?» leur a demandé l’une d’elles en s’approchant. «Non, Ed et moi sommes « partenaires de vie »», lui a répondu Al. «Super! s’est-elle écriée en se tournant vers ses amies. Ils sont célibataires!» Les deux conjoints ont pris leurs jambes à leur cou. Laurent McCutcheon, de Gai Écoute, lui-même dans la soixantaine, les comprend. «Nous avons besoin de nous retirer en compagnie de gens avec qui nous avons des choses en commun, qui partagent avec nous des souvenirs communs, qui ont une expérience de vie semblable à la nôtre», dit-il. De la même façon, en fait, qu’un vieil hétérosexuel passionné de hockey serait malheureux de vivre entouré de femmes âgées qui ne parlent que de tricot… À Montréal, les gais âgés s’organisent pour vieillir entre eux. En avril dernier, sur les 90 répondants à un sondage Internet annoncé dans le mensuel gai Fugues, environ 80 homosexuels âgés de 50 ans et plus ont affirmé qu’ils iraient volontiers vivre dans une résidence conçue pour eux. Près de la moitié souhaitent même pouvoir le faire d’ici cinq ans. L’idée qu’on construise une résidence pour retraités gais à Montréal sourit à Albert Tremblay. Mais y emménager? Pas question, tranche-t-il, l’air sévère. «J’irai y faire un tour, de temps en temps. Mais je ne veux pas y vivre. Je suis trop vieux pour déménager.» La vérité, me confie un de ses amis, qui assiste à l’entrevue, c’est qu’il ne voudrait pas habiter une résidence ouvertement gaie. «Il aurait peur d’être étiqueté. Et il ne pourrait pas y recevoir sa famille, qui ignore son homosexualité.» Du côté des lesbiennes, un projet de foyer pour personnes âgées est sur les rails. Et le train file à vive allure. Si tout va comme prévu, les premières locataires pourraient s’y installer dans deux ans. L’endroit comptera 24 logements, en location. La construction coûtera deux millions de dollars et sera financée en majeure partie – jusqu’à 85% – par les fonds publics. «Nous n’en sommes qu’aux premiers balbutiements, mais le dossier avance bien», dit Robert Dion, agent de développement en logement social au Groupe de ressources techniques, organisme sans but lucratif voué à la promotion de l’habitation communautaire. «Nous cherchons en ce moment un terrain où construire la résidence.» Pour Diane Heffernan, coordonnatrice du Réseau des lesbiennes du Québec, il n’y a pas une minute à perdre. Les lesbiennes dans les immeubles pour personnes âgées hétérosexuelles craignent qu’on apprenne leur secret. Au point que les auteurs d’une étude universitaire sur les besoins résidentiels des lesbiennes âgées ont été incapables d’en dénicher une seule dans les résidences de Montréal! Comment pourrait-on les blâmer de rester cachées? demande Diane Heffernan. «Ce sont souvent des femmes que leur famille a reniées, qui ont été rejetées par l’Église et traînées chez les psychiatres, où elles ont parfois subi une lobotomie. Mais notre génération ne retournera jamais dans le placard», ajoute-t-elle. Pas si sûr, rétorque Laurent McCutcheon. «Le jour où je serai dépendant des gens qui m’entourent, je vais mesurer les risques. Il suffit d’une seule personne pour vous rendre la vie infernale et vous laisser traîner trois jours la couche pleine…» Bill Ryan, homosexuel et professeur de service social à l’Université McGill, refuse lui aussi de blâmer les gais qui retournent dans le placard dès qu’ils emménagent dans une résidence pour personnes âgées. «Avoir 80 ans et être gai aujourd’hui, c’est avoir vécu la moitié de sa vie dans la criminalité ou la maladie mentale.» L’homosexualité n’a été décriminalisée qu’en 1969 et a été considérée comme une maladie mentale jusqu’en 1973. Le professeur de 49 ans ne prévoit pas cacher un jour son orientation sexuelle. «J’ai payé des impôts toute ma vie. J’ai le droit d’être accueilli dans les résidences publiques de façon équitable et respectueuse. Sans discrimination.» Et il est prêt à livrer bataille aux côtés des pionniers du mouvement d’affirmation des gais, qui ont aujourd’hui 65 ou 70 ans. Dans une société sans préjugés ni discrimination, la question de l’hébergement des personnes âgées gaies ne se poserait même pas, estime Laurent McCutcheon. «On n’aurait besoin ni de jeux gais, ni du défilé de la Fierté gaie, ni même de village gai, dit-il. Mais nous n’en sommes pas là.» La discrimination s’exerce également entre gais et lesbiennes. Ainsi, pas question pour Diane Heffernan, 64 ans, d’accepter des hommes dans le futur foyer pour lesbiennes. «Mon intimité est lesbienne, mes amies sont lesbiennes. Quand je serai vieille, je veux raconter mes histoires à des lesbiennes», dit-elle, le regard moqueur derrière ses lunettes rondes. Puis, plus sérieusement: «Les gais ne nous incluent pas toujours dans leur mouvement d’affirmation. Comme on n’existe pas pour eux, on ne veut pas travailler avec eux.» Un discours qui horripile Geraldine Scott, de Palms of Manasota, en Floride. «J’ai toujours vécu entourée d’hommes et je comprends mal comment on peut décider de s’en couper complètement.» Cette lesbienne de 68 ans, mère de trois enfants, pense entre autres au village de retraite lesbien de Pagoda, dans le sud de l’État, où même les plombiers doivent être des plombières… Au Québec, explique François Gaumond, directeur des communications de la Société d’habitation du Québec (dont la mission est de faciliter l’accès à des conditions adéquates de logement pour les Québécois), «toute discrimination, qu’elle soit positive ou négative, est interdite. Si un hétéro veut aller vivre dans un foyer gai, il peut le faire.» Robert Dion, responsable du projet de résidence pour lesbiennes, nuance. «On a le droit de réserver un immeuble à un groupe précis, si on peut prouver que celui-ci a des besoins particuliers. Dans le cas des lesbiennes, c’est chose faite.» Au village de retraités de Palms of Manasota, les hétérosexuels sont aussi les bienvenus. Mais se font rares. Sur les 50 résidants, 4 sont hétéros, dont James Dodrill, 80 ans. «Ce n’est qu’au moment de signer l’acte de vente que l’agent immobilier nous a informés, mon épouse et moi, que tous nos voisins seraient homosexuels», précise ce vétéran de la Deuxième Guerre mondiale et de la guerre du Viêt Nam. «Nous avons acheté la maison quand même.» Les Dodrill ne l’ont jamais regretté. «Nous participons à toutes les activités – soirées de cartes, rencontres sociales. Et non, voir deux hommes se balader main dans la main ne nous dérange pas», ajoute-t-il en soupirant. Je ne lui avais pourtant pas posé la question…

Société

La recette du colonel

Lorsque l’ex-lieutenant-colonel Léo Marleau a hérité de la direction d’Hormisdas-Gamelin, il y a trois ans, cette école secondaire de l’Outaouais avait des allures de terrain miné. Élèves, profs et parents avaient combattu la commission scolaire, qui avait chassé le précédent directeur en lui reprochant son attitude, qui suscitait des conflits. Les taux de décrochage et de diplomation étaient désolants. Mais depuis, le vent a tourné. Au point qu’on vient maintenant de Joliette ou de Québec chercher des trucs à Buckingham (maintenant fusionnée à Gatineau)! Même un incendie, survenu en décembre 2004, s’est finalement révélé une bénédiction… bien qu’il ait ravagé les deux cinquièmes de l’école.Dans les couloirs tranquilles, Léo Marleau, tiré à quatre épingles, nous guide d’un pas rapide et assuré, qu’on devine hérité de ses années dans la réserve des Forces armées – lors de sa dernière mission, en 1990, il commandait le régiment de Hull.Ici, avant le feu, explique-t-il avec force gestes, s’élevait l’amphithéâtre délabré. Il a été remis à neuf et on s’apprête à l’équiper d’installations électriques dignes du Centre national des Arts, à Ottawa. Le ministère de l’Éducation n’ayant pas les moyens de financer l’équipement scénique, on a conclu un partenariat avec la Ville de Gatineau et des producteurs de la région.On en a profité pour déplacer la cafétéria, si sombre que des profs avaient peur d’y faire de la surveillance. Elle est aujourd’hui plus lumineuse et plus vaste. Un salon pour les élèves, une salle de danse et même une salle de musculation ont également émergé des cendres.Le sinistre, accidentel, n’a pas seulement permis à Léo Marleau de commander aux architectes des concepts répondant aux besoins d’aujourd’hui. Il lui a aussi fourni l’occasion de donner une nouvelle dimension au spectaculaire redressement auquel il a présidé, avec son équipe. «Le feu est devenu un agent mobilisateur», dit-il. Tellement que des gens soutiennent pour blaguer que c’est lui qui l’a provoqué, raconte-t-il en riant.Sous son commandement, grâce à beaucoup d’audace et de créativité, l’école a fait un bond au palmarès des écoles secondaires, passant du 392e rang en 2001 au 177e cette année. Elle est l’une des écoles ayant le plus progressé depuis cinq ans. La cote globale, alors de 4,7, est maintenant de 6,4. Le taux d’échec, lui, est passé de un élève sur quatre à un sur cinq! Et le pourcentage de décrocheurs au 2e cycle, de 12,3% en 2003, est maintenant de 5,2%.Le plus étonnant, c’est que toutes ces victoires n’ont pas été une affaire de budget. Le directeur précédent avait défié la commission scolaire pour obtenir plus de ressources. Son successeur était prévenu: il n’aurait pas un sou, pas un prof de plus. Hormisdas-Gamelin comptait 92 enseignants et 1 400 élèves en 2003; elle compte toujours 92 profs, mais… 1 700 élèves! «Je me suis très bien accommodé des ressources que la commission scolaire m’a données, mais on les a utilisées différemment», dit Léo Marleau.«Chaos total, école dysfonctionnelle»… L’homme de 1,83 m ne manque pas de mots pour donner la mesure du défi qui l’attendait lorsque, en avril 2003, il a quitté son poste de directeur adjoint à Grande-Rivière, une autre école secondaire de la région, pour prendre en main Hormisdas-Gamelin. Elle était en queue de liste des écoles publiques du Québec, avec un taux de décrochage deux fois plus élevé que la moyenne au 2e cycle et un retard de 24% sur le taux provincial de diplomation. Une déroute que n’expliquait aucune donnée socioéconomique, les revenus des parents se situant dans la moyenne québécoise.Le roulement du personnel cadre était infernal. L’absentéisme des élèves était en hausse, tout comme la violence et la consommation de drogue. «De septembre à novembre 2002, il y avait eu 19 arrestations d’élèves.» Tout ça dans un contexte de forte croissance des effectifs (le développement de la région, au début des années 1990, avait mené à la construction d’écoles primaires, dont les élèves ont récemment accédé au secondaire). Et au moment où la commission scolaire, en déficit, ne pouvait investir davantage.«Le défaitisme était remarquable, poursuit Léo Marleau. Les employés étaient très préoccupés par le manque de ressources. « Une école de BS »: j’ai dû entendre ça cent fois dans les corridors.»Au début de 2003, la commission scolaire démet de ses fonctions le prédécesseur de Léo Marleau. «Profs et élèves manifestaient pour appuyer le directeur. On se réunissait jusqu’à minuit. C’était l’enfer», raconte Marie-France D’Aoust, alors présidente de l’école et représentante des élèves au conseil d’établissement.Vu par le conseil d’établissement comme «l’homme de la commission scolaire», Léo Marleau obtient d’extrême justesse le feu vert pour sa «réorganisation pédagogique». Sans compter qu’il y a des obstacles syndicaux à certaines de ses initiatives.L’histoire de Marie-France D’Aoust témoigne bien de l’effet de cette «réorganisation pédagogique». Épuisée par la saga entourant l’ancien directeur, la jeune fille n’a pu terminer son année scolaire 2002-2003. Cela ne l’a pas empêchée de revenir l’année suivante et, en 2005, de passer directement de la 5e secondaire à l’Université d’Ottawa, en biochimie, grâce à une moyenne générale supérieure à 90%. (Elle vient d’entrer cette année en biopharmaceutique.) Une bonne partie du mérite est attribuable au virage pédagogique, croit-elle. «Le contenu est beaucoup plus approfondi. Les profs s’impliquent beaucoup.»C’est dans la voie scientifique que s’est épanouie Marie-France D’Aoust. Car au cœur de la réorganisation se trouvent les parcours spécialisés – les «voies» -, qui ont, dit-on, beaucoup à voir dans la réduction du décrochage.Ces voies donnent une «saveur» à toutes les matières. Ainsi, en maths, les élèves de la voie sports feront des statistiques de hockey et ceux de la voie arts plastiques se pencheront sur la géométrie des toiles de grands maîtres. Dans le monde selon Hormisdas-Gamelin, un même projet peut amener les élèves de la voie scientifique à dessiner des vêtements de la préhistoire dans le cours d’arts plastiques, à décrire le mode de vie de cette époque en français et en anglais, et à calculer la densité de la population des premiers hommes en maths. «Une amie qui allait dans la meilleure école privée de la région me disait qu’on était plus avancés qu’eux», dit fièrement Marie-France D’Aoust.Les premières voies avaient été mises en place avant la crise de 2003, mais le programme n’était pas universel. «J’avais une éducation à deux vitesses, dit Léo Marleau. Des privilégiés et des négligés. Les classes ordinaires héritaient des élèves avec des problèmes de comportement, de tous les enfants dont les profs ne voulaient pas.»Aujourd’hui, tout le monde choisit une voie: citoyenneté-environnement-arts plastiques, sports, arts de la scène, sciences et technologie, exploration professionnelle. Seul le programme d’études internationales, offert depuis septembre 2002, sélectionne ses élèves – 312 cette année.Des frais sont exigés en début d’année pour les sorties, l’embauche d’entraîneurs, etc. Ils vont de 60 dollars par an à plus de 2 000 dollars pour une discipline comme l’équitation. Mais l’école peut accepter d’étaler le paiement, de le diminuer ou même de l’annuler pour ceux qui ont du mal à payer.Ce système de voies reposant sur l’intégration des matières a sorti les profs de leur «bulle», se réjouit Micheline Maillé, qui fait partie des 14 chefs de groupe – des enseignants d’expérience libérés d’une partie de leur tâche pour conseiller leurs collègues. La formule de chefs de groupe, inspirée de l’école Grande-Rivière, a été intégrée à la convention collective cette année. «Dans la réforme, on enseigne aux élèves à travailler en équipe, dit Micheline Maillé. Il nous faut aussi acquérir cette compétence en tant qu’enseignants.»Hormisdas-Gamelin cartonne en outre là où nombre d’écoles échouent: il n’y a presque pas d’écart entre la réussite des garçons et celle des filles. Pour y arriver, les professeurs y ont mis… du Tigre.Vendredi après-midi. Les élèves ont congé pour le dernier cours, comme c’est le cas trois fois l’an. Par centaines, ils convergent vers la cour, où les Tigres, l’équipe de football de l’école, disputent dans leur uniforme orangé un match de la ligue scolaire. Pendant les temps d’arrêt, la radio de l’école crache des succès hip-hop. Comme un père de famille veillant sur les siens, Léo Marleau, cravate au cou et casquette sur la tête, regarde la partie.Le football, à Hormisdas-Gamelin, c’est une grosse affaire: 80 joueurs – dont une joueuse -, plus 40 meneuses de claques. Depuis que les enseignants ont eu l’idée d’intégrer les Tigres à la voie sports, le professeur d’éducation physique Carl Élie, 38 ans, entend souvent des joueurs lui confier que, sans l’équipe, ils auraient décroché. «Si l’élève a une seule raison de rester à l’école, dit-il, il va rester. Même s’il n’aime pas ses cours de maths et de français.»La réussite des gars et la baisse du décrochage reposent en outre sur une idée originale: la voie semestrielle, offerte à partir de la 3e secondaire. Des élèves ayant des échecs dans les matières essentielles à l’obtention du diplôme, souvent le français et les maths, bénéficient d’un accompagnement particulier. Dans de plus petits groupes et avec moins d’enseignants, l’adolescent peut ainsi consacrer la moitié de l’année à reprendre un cours raté l’année précédente, avant de passer, au second semestre, au contenu de l’année courante. «On lui dit: « Tu es rendu là, les autres sont rendus là. Si tu adoptes la formule [de la voie semestrielle], tu peux aller au bal en même temps qu’eux », explique Léo Marleau. En 4 e et en 5 e, on en perdait 50 par an. Maintenant, ils sont presque tous là en fin d’année.»Grâce à la voie semestrielle, Jayla Bayram a repris le temps perdu en 4e secondaire. Son adolescence était «pas mal rough». Le moral dans les talons, absente plus souvent qu’à son tour, elle avait échoué à plusieurs cours de 3e secondaire. «Je voulais recommencer à zéro. Dans la voie semestrielle, ç’a été plus facile pour moi de me faire des amis, puisqu’on était seulement un groupe d’une vingtaine et qu’on se suivait tout le temps. Tu as trois profs au lieu de huit. Tu les connais, ils te connaissent. Ils sont plus disponibles.» Sans ce modèle, dit aujourd’hui Jayla Bayram, elle n’aurait pas été admise au cégep cette année.En français aussi, Hormisdas-Gamelin a remonté la pente. Le chef de groupe François Bolduc, 39 ans, les cheveux attachés en queue-de-cheval, se souvient du temps où ses anciens élèves, une fois au cégep, se faisaient narguer par des profs, sous prétexte qu’ils n’étaient pas bons en français.Il faut dire que le taux de réussite à l’examen officiel de français écrit de 5e secondaire, en 2003, était de 49%, un triste record provincial. «Ça me faisait mal au cœur. Leur échec, c’était notre échec», dit François Bolduc.Deux heures de français avaient été ajoutées l’année précédente; depuis 2004, on n’y fait que de la grammaire. Et 15 minutes de chaque classe de français sont consacrées à la lecture d’un roman.On a également affiné la méthode de correction, en utilisant des couleurs différentes selon le type d’erreur, tout en les adaptant au manuel pédagogique. «Quand on corrigeait au stylo rouge, on retournait à l’élève des copies ensanglantées, rappelle François Bolduc. Il concluait qu’il était pourri en écriture. Avec les couleurs, je peux dire: « Tu n’es pas pourri, mais tu as des difficultés avec les verbes. » Ça dédramatise.» Le taux de réussite à l’examen officiel de français écrit a été de 78% en 2004 et de 92% en 2005. Mais en 2006, signe que la bataille n’est jamais gagnée définitivement, les résultats ont baissé à 63%. La direction cherche activement à comprendre ce qui a pu se passer, puisqu’il n’y a pas eu de changement majeur.La direction a par ailleurs instauré dans toutes les matières une période hebdomadaire de concertation, après les cours, entre tous les profs des mêmes groupes d’élèves, pour qu’ils discutent des contenus, des projets. La mesure n’a rien coûté. «La convention collective le permet, mais on ne le faisait pas», dit le directeur.Une première au Québec: Hormisdas-Gamelin a eu l’audace de modifier le sacro-saint horaire du secondaire. Il est toujours conçu sur neuf jours, mais selon une formule qui permet un arrimage avec le monde réel, qui lui fonctionne du lundi au vendredi. La mesure vise à faciliter les partenariats, lesquels permettent d’offrir davantage de services aux élèves sans qu’il en coûte plus à l’école.Ainsi, les jeunes et les troupes de théâtre de la région profiteront d’installations perfectionnées (avant l’incendie, il fallait arrêter la ventilation pendant les productions à l’amphithéâtre!). Il y a également eu échange de terrains avec la Ville, qui a construit une piscine à côté de l’école. Les élèves peuvent en bénéficier 15 heures par semaine.Un dernier petit truc: l’école n’a payé que 5 000 dollars les appareils de sa populaire salle de musculation, qui en valent 30 000. Elle les a dénichés… dans une vente defaillite.

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2076: la fin du Québec !

Jacques Godbout n’a sans doute jamais eu le temps de s’apitoyer sur son sort. À 73 ans, il vient de terminer son 25e livre, un roman finement écrit, observation savoureuse de la société parisienne (La concierge du Panthéon, Seuil, en librairie le 13 novembre 2006). Mais au crépuscule de son engagement politique, il se demande si le Québec n’est pas déjà trop envahi par l’immigration pour écrire sa propre histoire…Le collaborateur de L’actualité a rédigé son premier livre (le recueil de poésie Carton-pâte, en 1956) en Éthiopie, où il enseignait la philosophie et le français. Il le proposa à un éditeur de Paris, parce que c’était plus proche d’Addis-Abeba que Montréal. Dans ses livres et ses films – 37 documentaires et longs métrages, primés à l’étranger autant qu’au Québec, comme ses livres -, il s’est toujours fixé des normes de qualité internationales.Mais il vécut d’abord à l’aune du Québec. Outre son engagement dans la création d’une littérature nationale, d’un cinéma national – l’un et l’autre bâtis grâce à l’aide d’organismes fédéraux! -, Jacques Godbout a longtemps milité pour l’indépendance du Québec. Aujourd’hui, il ne croit plus qu’il ait le temps, comme en 1968, de se lancer dans un autre Mouvement Souveraineté-Association ni de fonder une autre Union des écrivains du Québec. « J’ai fait ce que j’avais à faire », dit-il.L’indépendance? Il ne pense pas qu’elle se réalisera. Et le Québec? Il évoque la possibilité qu’un numéro de L’actualité, en 2076, annonce sa disparition. Dans ces conditions, il ne fut pas facile de faire parler Jacques Godbout du Québec de 2036! Sa seule certitude: il sera bien différent, très complexe et moins homogène que celui dont il rêvait quand il avait 30 ans.Nous avons tenu à le rencontrer dans sa vieille maison de Saint-Armand, près de la frontière américaine, demeure construite en 1796 par un loyaliste qui fuyait la jeune république des États-Unis d’Amérique. Même s’il se dit inquiet pour ses petits-enfants, il leur léguera de vieilles pierres assez solides pour abriter d’autres générations de Godbout.De quoi rêviez-vous, pour le Québec, quand vous étiez jeune?- Je voulais un Québec laïque. J’en avais marre de penser que la seule façon d’exister dans cette société était de monter dans la hiérarchie catholique et que, quand on était chanoine, on avait enfin une existence. Il nous fallait une société laïque où les gens seraient reconnus pour leur métier, leur travail, leur réussite. Alors, nous avons voulu créer une littérature nationale, parce qu’un pays qui n’en a pas est un pays qui n’a pas d’existence nationale ni d’existence internationale. Il faut un drapeau et une littérature, le reste suit. Nous avons fait des colloques où Gilles Vigneault et [le poète] Gaston Miron d’un côté et des romanciers de l’autre se demandaient quand et comment créer une littérature nationale. À l’époque, cela s’appelait une « littérature canadienne-française ». Notre première décision fut de changer l’étiquette: nous l’avons appelée « littérature québécoise ». Puis, nous avons convenu que si nous écrivions suffisamment de volumes, un jour il y aurait deux ou trois mètres de littérature québécoise sur les étagères et que ça y resterait. La cinématographie nationale, c’est aussi une chose à laquelle nous travaillions beaucoup. On en discutait sans arrêt. C’était une volonté et ce fut une réussite.N’étiez-vous pas aussi portés par la Révolution tranquille?- L’avantage que nous avions, c’est que la société était jeune. Quand j’avais 20 ans, la majorité des Québécois n’avaient pas 20 ans. Nous pouvions dire: « Vous êtes une bande de vieux cons et on va vous remplacer. » C’était un discours naturel. Les chefs qui dirigeaient la société avaient tous l’Europe comme référence et avaient fait leur cours classique. On les appelait d’ailleurs parfois des « retours d’Europe ». Ils avaient pris des idées là-bas et revenaient les imposer ici. Que ce soit Daniel Johnson (père), Jean Lesage, René Lévesque, Robert Bourassa [NDLR: de futurs premiers ministres du Québec], ils avaient tous le même parcours. Aujourd’hui, vous avez trois chefs de parti qui sont de la génération des cégeps, des Nord-Américains d’abord et avant tout, qui n’ont pas fait leurs humanités et manquent de perspective. Je ne comprends pas tout à fait comment ils pensent et j’ai de la difficulté à saisir où ils vont.Le Québec serait-il en déclin?- L’année 1976 fut l’étape ultime de la Révolution tranquille, son apogée. On avait effectivement une littérature nationale, un cinéma, la chanson. On a eu l’élection du PQ, qui était le produit de tout un effort culturel des années 1960, la loi 101, la Loi sur la protection du territoire et des activités agricoles. Ce fut le sommet de la courbe. Sans la chanson, sans la poésie, sans la littérature, sans discours chargé d’émotion, le PQ n’aurait pas été élu. C’était une époque où il y avait une cohésion extraordinaire et un rêve partagé dans la société. Trente ans plus tard, on peut dire que la Révolution tranquille est épuisée, parce que la société canadienne-française, qu’on appelle « québécoise de souche », est elle aussi épuisée. Elle ne fait plus d’enfants. Elle a un problème démographique énorme. Par conséquent, sa culture disparaît peu à peu.Voulez-vous dire que ce que vous avez bâti est menacé?- On se retrouve avec une immigration de plus en plus importante, qui, curieusement, ramène le religieux dont on s’était débarrassé. Le religieux revient avec le voile, le kirpan, les salles réservées à la prière dans les collèges et les universités, l’érouv qu’il faut tendre autour du quartier. Le religieux revient donc avec l’immigré, qui, lui, n’a pas vécu notre laïcité. La langue française, elle aussi, est menacée, parce que ce n’est plus une immigration d’individus, comme dans les années 1970: ce sont des tribus qui immigrent, avec leurs costumes, leurs coutumes, leur religion et leur télévision. On sous-estime le fait que la soucoupe branchée sur Al-Jazira ou d’autres chaînes étrangères empêche ces gens de regarder la télévision indigène, qui, elle, ne les intéresse absolument pas. Donc, ils ne s’intègrent même pas le soir en rentrant à la maison. Ils sont entre eux. Sous prétexte de permettre aux individus plus de liberté, on se trouve à détruire une cohésion sociale. La tribu canadienne-française est en mauvaise posture: elle n’a plus d’enfants! Elle doit mettre fin au retour du religieux qui s’opère par l’intermédiaire du militantisme immigré, musulman entre autres, car il est très dangereux. Une façon d’y parvenir serait de dire: « On vous offre nos églises, elles sont vides. Faites-en des mosquées! » Le jour où on fera ça, le peuple va se rendre compte que quelque chose ne marche pas!Dans ces conditions, les jeunes peuvent-ils encore rêver?- Si j’avais 25 ans et que je regardais autour de moi, je me rendrais compte que je ne suis pas dans la majorité, au contraire; que ma société est en train de devenir clairsemée, dispersée et conservatrice; que les partis politiques sont conservateurs et que les organisations syndicales, qui, à mon époque, étaient dynamiques, sont devenues conservatrices. C’est très difficile d’avoir 25 ans aujourd’hui et de rêver de transformer une société comme celle-là.Vous allez décourager les jeunes!- Je ne sais pas par quel moyen les jeunes vont pouvoir agir. Ils sont dans un monde beaucoup plus éclaté et beaucoup moins cohérent que celui que j’ai connu. Ils savent cependant se servir d’un ordinateur mieux que moi et ont donc des moyens techniques pour agir. Mais ils n’ont plus les références que nous avions. Nous allions chercher nos références ailleurs que dans notre société. Moi, par exemple, je n’allais pas croire un mot de ce que le clergé m’affirmait. Il était au pouvoir et voulait que les choses restent comme elles étaient. Aujourd’hui, les références des jeunes, quelles sont-elles? Ils ont des gourous dans le milieu de l’environnement – Pierre Dansereau et Hubert Reeves -, mais cela me fait penser au monde chrétien que j’ai connu. C’est tout juste s’ils ne font pas des prières, ils sont toujours pour la vertu.Ils ont des gourous dans certains domaines, mais en sciences, où nous étions pourris et nuls, ils ont des experts très avancés, des garçons et des filles de 30 ans, qui travaillent comme des fous à des projets de société. C’est une nouvelle classe intellectuelle, que nous n’avions pas.Justement, ce thème de l’innovation revient souvent dans les propos des jeunes…- Ce mot fait partie de l’air du temps. J’y pensais moi aussi. Quand j’ai commencé à écrire, je ne voulais pas écrire comme les écrivains qui m’avaient précédé. J’ai écrit à ma manière. Innover, cela fait partie de la vie. On innove tous les jours, chacun d’entre nous. Mais ce n’est pas suffisant de dire: « Je vais innover. » Ce qui est important, c’est qu’il y a des gens en mathématiques, en physique, en biologie, qui travaillent très fort dans les universités. Ces gens-là sont probablement les plus beaux produits de la Révolution tranquille, même si elle est essoufflée, même si elle est épuisée…Alors, que voulez-vous que le Québec soit?- Ce que les gens qui y seront voudront qu’il soit.Vous éludez la question!- Ben oui, mais dans 30 ans vous viendrez visiter ma tombe. À moins que la vôtre ne soit à côté de la mienne! J’aimerais bien que les jeunes soient sympathiques et qu’ils viennent porter des fleurs sur nos tombes…Le Québec sera très complexe. On commence à peine à devoir faire face au terrorisme, qui est la guerre du 21e siècle. Les jeunes voyagent beaucoup. Si ma génération est allée surtout en Europe, la génération qui a suivi, celle des baby-boomers, est allée surtout en Californie. Celle qui a suivi celle-là, dans le tiers-monde. Sans savoir où ira cette génération des 20 ans, je sais qu’elle en reviendra avec des modèles. Et c’est cela qui aidera ces jeunes à transformer la société. L’avenir dépendra aussi des décisions qu’ils prendront maintenant. Qu’aurait été le Québec sans la nationalisation de l’électricité, par exemple? Qu’aurait été le Québec sans la pilule anticonceptionnelle? Voilà deux grands événements qui se sont passés il y a une quarantaine d’années et qui ont eu un effet économique et social.Avez-vous un conseil à donner aux jeunes?- N’oubliez pas de discuter avec vos aînés pour aller au fond des choses. Il y a trop de clichés, pas assez d’Histoire avec un grand H dans ce pays. On a caché l’histoire depuis 20 ans, tous partis confondus. N’oubliez pas de discuter de cela avec vos aînés.Pour l’instant, l’aîné, c’est vous. Vous avez donc un rôle à jouer auprès d’eux…- S’ils le veulent bien! Je dirais quand même que je me sens dans une société mal informée et facile à manipuler. J’en suis un peu découragé… C’est la grande responsabilité des médias, qui croient qu’il faut divertir plus qu’autre chose. L’un des moteurs les plus importants de cette société, c’est la télévision. À la Radio-Canada d’il y a 30 ans, j’aurais donné une note de 100 sur une échelle de qualité; à celle d’aujourd’hui, 40. Elle est passée d’une télévision qui pouvait aider la société à évoluer à une télévision qui ne fait plus, principalement, que l’amuser ou la divertir. Et dans les journaux, on retrouve aussi une génération de cégépiens, comme celle qui est au pouvoir. Alors, qu’est-ce que cette société va faire?Seriez-vous inquiet?- Nos jeunes ont un sentiment d’impuissance que nous n’avions pas. Probablement parce qu’ils ne sont pas majoritaires. Et parce qu’on consomme rapidement, on se débarrasse rapidement des problèmes. Cette impuissance, ils la ressentent de façon parfois vive. Oui, je suis inquiet…DISPARAÎTRE… »L’actualité de l’an 2076 pourra probablement annoncer la disparition de la société québécoise, dit Jacques Godbout. Mais d’ici là, personne ne va s’en rendre compte… »Et s’il avait raison? Le déclin démographique de cette société, déjà réel, ira en s’accélérant, au point que, comme raillait Jean Chrétien, le Québec ne sera plus guère, un jour, qu’un « gros Nouveau-Brunswick »!Les projections de Statistique Canada en la matière donnent à réfléchir. Dans 30 ans, par exemple, le Canada atteindra les 40 millions d’habitants, mais le Québec n’en comptera toujours que 8 millions. Son poids démographique approchera donc dangereusement du cinquième de la population canadienne – après en avoir représenté le tiers. En fait, les deux tiers des Canadiens vivront en Ontario, en Alberta et en Colombie-Britannique. Le temps joue contre le Québec, et davantage encore contre le Québec francophone.

Société

Un phare nommé Manawan

Avec lui, pas question de garder sa tuque en classe, de sortir sans permission ou de négliger ses devoirs. Moustachu, un peu bourru, Michel Berthelot est un prof de la vieille école. Ce Français de 57 ans enseigne l’histoire à l’école secondaire Otapi, à Manawan, dans Lanaudière. En 1985, il a quitté sa Normandie natale pour s’établir avec sa famille dans cette réserve attikamek de 2 000 habitants, dont plus du tiers sont d’âge scolaire. Il n’en est jamais reparti. « Les élèves aiment savoir qu’il y a un boss dans la classe, dit-il. Chez eux, ils sont souvent livrés à eux-mêmes dès la fin du primaire. » Il faut croire que sa méthode fonctionne: depuis 1991, année où la classe de 4e secondaire a été créée à Otapi, 87% de ses élèves ont réussi l’examen officiel d’histoire du ministère de l’Éducation du Québec (MEQ). Note moyenne: 70%. « J’enseigne comme je le faisais en France et vise l’excellence, explique-t-il. Je ne me dis jamais que mes élèves ne sont pas capables. » Hugo Ottawa, 18 ans, en témoigne: il a obtenu 100% à l’examen officiel d’histoire en 2003. « Michel est très exigeant », dit le longiligne jeune homme (il fait 1,99 m), qui termine son secondaire cette année. « Les examens du Ministère sont super-faciles à côté des siens! » Ces bons résultats en histoire n’ont pas empêché Otapi de se retrouver dernière au palmarès 2004 des écoles secondaires. Elle était toutefois l’unique école autochtone à figurer à ce palmarès. « Cela signifie que c’était la seule à avoir, cette année-là, au moins 15 élèves en 5e secondaire », dit Michel Berthelot, qui agit aussi à titre de conseiller pédagogique. « Nous remettons de vrais diplômes d’études secondaires et non pas des certificats « maison », comme c’est le cas dans bien des écoles de bande. Otapi serait sûrement dans le trio de tête d’un palmarès des établissements autochtones du Québec! » Près de 20% des élèves de Manawan obtiennent leur DES – contre moins de 6% pour l’ensemble des élèves amérindiens vivant dans une réserve… mais contre 60% pour le reste du Québec. Financées par Ottawa et administrées par les autorités locales, les écoles de bande, situées dans les réserves, ne sont pas tenues de présenter leurs élèves aux épreuves uniques du MEQ. Et lorsqu’elles le font, ils ne sont pas toujours assez nombreux pour que leurs résultats soient publiés au palmarès. Dans le cas de l’école Otapi, le nombre d’élèves inscrits aux examens d’histoire, de mathématiques et de sciences physiques étant insuffisant, seules les notes en français langue maternelle (une moyenne de 35,9%) et en anglais langue seconde (57,1%) ont été prises en compte – il faut toutefois préciser que le français est la deuxième langue des Attikameks, et non leur langue maternelle, tandis que l’anglais est leur troisième… Situé à quatre heures de route à peine de Montréal, Manawan n’en est pas moins un endroit isolé. Jusqu’en 1972, le village n’était accessible que par voie fluviale ou aérienne. Aujourd’hui, pour s’y rendre, on peut emprunter, depuis Saint-Michel-des-Saints, un chemin forestier où d’énormes camions chargés de troncs d’arbres roulent à un train d’enfer hiver comme été. Une centaine de kilomètres de glace, de boue ou de poussière, selon les saisons, où 20 personnes ont perdu la vie en 30 ans. Tout au bout de la route, le village surgit entre lac et forêt, avec sa patinoire bondée d’enfants, l’hiver, et ses maisons crème ou vert pâle toutes semblables, comme dans une base militaire. La réserve, qui fêtera son centenaire en 2006, n’a guère de souvenirs d’époque. Hormis la jolie chapelle – décorée d’oeuvres du peintre québécois Jean-Philippe Dallaire et reconstruite en 1942, après que la précédente eut été emportée par un ouragan -, le microscopique bureau de poste et deux maisonnettes datant des années 1950, rien n’évoque le passé. Dans les années 1980, les anciennes maisons ont été brûlées pour céder la place aux nouvelles, préfabriquées, plus spacieuses, mais souvent surpeuplées. « Parfois, 20 personnes s’y entassent », dit Daniel Niquay, homme calme et posé qui est directeur des Services éducatifs de l’école secondaire, en me faisant visiter le village à bord de son camion. « Pas moins de 170 familles figurent sur la liste d’attente pour un logement. » Bâti sur deux niveaux – la partie ancienne en bas, au bord du lac Kempt, la partie neuve, datant de 1989, en haut -, le village n’est pas très étendu (moins de 800 hectares). Les élèves se déplacent cependant tous en autobus scolaire. « C’est le moyen qu’on a trouvé pour diminuer les retards le matin, explique Michel Berthelot. Le problème n’est pas encore totalement réglé, mais le ramassage des élèves a drôlement amélioré les choses. » N’empêche que, les jours de verglas, quand l’autobus jaune n’arrive pas à gravir la côte qui mène à l’école secondaire, celle-ci doit fermer! Située dans la partie haute du village, l’école Otapi a été construite en 1996 pour remplacer l’ancien bâtiment, devenu trop exigu. « Manawan vit un vrai baby-boom, explique Daniel Niquay. Avec une moyenne de quatre enfants par femme et plus de 60 naissances par an, on bat des records! » Et les grossesses précoces sont de plus en plus fréquentes, ajoute Sandro Echaquan, 31 ans, cheveux d’ébène en brosse, infirmier à l’école ainsi qu’au Service de consultation externe du village. « Les jeunes filles sont actives sexuellement vers 12-13 ans, et les garçons, dès 11 ans. » Sur les 2 000 habitants que compte la réserve, 75 fréquentent la garderie, 420 l’école primaire et le préscolaire, et 240 le secondaire. Jusqu’en 1990, seules les 1re et 2e secondaire étaient offertes à Manawan, les élèves plus âgés étant contraints de séjourner dans un pensionnat – notamment à Mashteuiatsh – pour poursuivre leurs études. Long bâtiment sans âme, l’école Otapi n’a rien d’exceptionnel, vue de l’extérieur. Mais avec son atrium décoré, par les élèves, de scènes traditionnelles, ses puits de lumière et sa vue imprenable sur la forêt et le lac Kempt, l’endroit est plus accueillant que ne le laissent croire ses portes grillagées. Le jeune couple en train de s’embrasser à pleine bouche devant les casiers semble en tout cas fort à l’aise, ignorant même les gardiens chargés de surveiller les allées et venues des élèves. L’ambiance change cependant du tout au tout d’une classe à l’autre. En cet après-midi gris de janvier, 18 élèves sur 20 assistent au cours d’histoire autochtone de Michel Berthelot, en 3e secondaire. Est-ce parce qu’ils veulent impressionner la journaliste de L’actualité? Tous sont attentifs et allumés. Situation inverse dans la salle voisine, où seuls 6 élèves sur 13 se sont déplacés pour le cours de géographie de 7e année (classe de transition pour les élèves en difficulté), donné par Chantal Gariépy, nouvelle enseignante de 27 ans, arborant pantalon et queue de cheval. Impressionner la journaliste ne fait pas partie des priorités de ces élèves: durant toute ma présence dans leur classe, ils n’ont cessé de se lever, de s’esclaffer, de parler fort… leur enseignante conservant sa patience jusqu’à ce que la sonnerie retentisse. « Nous avons deux écoles en une », explique la directrice, Janette Flamand, une Attikamek grisonnante au regard doux et à la mise impeccable. « La filière A – soit environ la moitié des élèves – regroupe les plus motivés. Les filières B et C comportent, pour leur part, beaucoup de retardataires et présentent un taux d’absentéisme de 50%. » C’est à la demande des parents que cette séparation a été instituée, il y a cinq ans. « Cela permet de stimuler les meilleurs et de mieux suivre ceux qui ont des difficultés, dit la directrice, qui a autrefois enseigné au primaire. Pour tenter d’enrayer le mieux possible le décrochage. » Plusieurs enseignants non autochtones se plaignent toutefois de ne pas avoir l’appui des parents, notamment en ce qui concerne l’absentéisme. « Nous avons récemment essayé de les mettre à contribution pour régler ce problème, mais notre démarche a été très mal perçue, regrette l’un d’eux. Beaucoup nous ont rétorqué que si leurs enfants ne viennent pas à nos cours, c’est parce que ceux-ci ne sont pas assez intéressants! Pour eux, ce sont les Blancs qui ne font pas leur travail. » Les élèves de Manawan s’en sortent pourtant plutôt bien par rapport à ceux d’autres écoles de bande. Ils n’échappent toutefois pas aux problèmes sociaux qui minent beaucoup de réserves, y compris la leur. « Violence conjugale, agressions sexuelles, drogue, alcoolisme… Beaucoup de jeunes vivent des situations douloureuses dans leur famille », observe Richard Moar, policier costaud de 48 ans, qui se rend régulièrement à l’école pour y donner des ateliers sur la prévention du suicide. « Ils n’arrivent pas à exprimer leurs émotions et finissent par avoir des pensées suicidaires. » Peu avant Pâques, quatre jeunes filles de 1re secondaire qui avaient conclu un pacte de suicide ont tenté de mettre fin à leurs jours en avalant des doses massives de médicaments. Aucune n’est morte, mais d’autres réussissent leur coup, comme cet ado de 15 ans qui venait d’abandonner l’école et qui s’est pendu, en mars. « En 20 ans, 11 de mes élèves se sont donné la mort », dit Michel Berthelot. Le fléau a pris de telles proportions que l’école a décidé d’ajouter une semaine de congé, en mai, afin que parents, enfants et anciens du village se retrouvent dans les bois pour en discuter à coeur ouvert… La drogue aussi ravage Manawan. « Certains élèves sont recrutés par des bandes criminelles pour planter du « pot », en faire la cueillette et surveiller les cultures non loin de la réserve, dit un employé de l’école. Payés 15 dollars l’heure, armés d’un fusil automatique, ces jeunes sont persuadés que leur avenir est assuré! Et comme la loi du silence règne, rien ne bouge. » L’école Otapi s’apprête cependant à changer de nom. « Le mot otapi désigne une racine qui ressemble à un plant de cannabis, dit la directrice. Ça n’est pas un très bon symbole pour une école! » L’établissement sera donc rebaptisé du nom de César Newashish, illustre constructeur de canots attikamek mort en 1995, à l’âge de 92 ans, et dont les oeuvres sont exposées jusqu’à Londres ou Vancouver. Ajoutés à l’éloignement, ces problèmes ont de quoi décourager les enseignants. Pour la plupart non autochtones (sur 21 professeurs du secondaire, seulement 4 sont attikameks), ils viennent de diverses régions du Québec, mais aussi d’Europe et du Maghreb. « Beaucoup repartent au bout d’un an et le roulement du personnel est important », déplore Christian Dumont, moustache et longue tresse poivre et sel, professeur de mathématiques à Manawan depuis 1995. « Or, il faut au moins deux ans pour s’acclimater et saisir les différences culturelles. J’ai enseigné en Guinée et au Cambodge et je croyais être immunisé contre les chocs culturels. Je me suis rendu compte qu’on ne connaît pas les autochtones. On entend toujours parler d’eux de façon négative. Pourtant, à force de les côtoyer, on comprend beaucoup mieux certains de leurs comportements. Il est tout à fait possible d’être un prof heureux à Manawan. » Renouer avec les traditions est l’une des voies explorées par l’école Otapi pour motiver ses élèves les plus récalcitrants. Depuis trois ans, une dizaine de décrocheurs ont repris le chemin des classes pour s’initier à la fabrication de raquettes, de traîneaux pour bébés et de canots rabaskas, ces longues embarcations autrefois utilisées pour le transport des fourrures. « Avant, je venais à l’école quand ça me tentait, jamais l’après-midi », dit Lionel Petiquay, 19 ans, casquette vissée sur le crâne, qui avait abandonné en 2e secondaire. « J’haïssais ça, c’était ennuyant. » Aujourd’hui, il jure qu’il ne manque jamais un cours d’arts traditionnels. Cet après-midi, cependant, c’est le prof qui est absent. Lionel et ses quatre camarades de classe – tous des garçons – sont attablés dans la salle-atelier, les bras croisés. « On attend que les peaux d’orignal dégèlent! » me lance l’un d’eux, sourire en coin, en désignant la bassine d’eau tiède à ses pieds. « Il faut qu’elles ramollissent pour pouvoir les travailler et tailler la babiche. » Une quarantaine de paires de raquettes séchant au milieu de la pièce témoignent toutefois du travail accompli. « Apprendre les techniques traditionnelles, c’est valorisant pour ces jeunes, ça les occupe, mais ça sert à quoi? » se demande une enseignante, qui préfère garder l’anonymat. « Plus personne n’achète ces raquettes de babiche aujourd’hui: c’est désuet et absolument pas rentable. » Selon son collègue Christian Dumont, il serait préférable de diriger davantage de jeunes vers une formation professionnelle; or, il ne s’en donne pas à Manawan. « Il faudrait aussi qu’ils acceptent de vivre à l’extérieur de la réserve. Ici, il n’y a pas assez de débouchés: on n’a pas besoin de 10 électriciens à Manawan! » Mais le marché de l’emploi a beau être saturé et le taux de chômage atteindre 50%, ceux qui font des études postsecondaires – une soixantaine actuellement – rêvent presque tous de travailler ici. « Beaucoup critiquent le village et disent qu’ils s’y ennuient, mais ils ne sont pas à l’aise en ville, avec le bruit, le trafic et les feux de circulation, dit Christian Dumont. Pas facile non plus de laisser leur famille, malgré tous les problèmes qu’ils peuvent y vivre, ni d’abandonner les avantages financiers dont ils bénéficient en vivant dans la réserve. » Hugo Ottawa, lui, entrera bientôt au cégep de Trois-Rivières. Fort de sa note de 100% en histoire ainsi que de sa passion pour la Deuxième Guerre mondiale et les batailles napoléoniennes, il compte devenir professeur d’histoire à Manawan. « Il faut être plus fort et plus déterminé qu’ailleurs pour réussir ici, dans un contexte où l’éducation n’est pas la priorité, dit Michel Berthelot. Ceux qui y arrivent ont un mérite extraordinaire. » Pour lui qui s’apprête à prendre sa retraite, la relève semble en tout cas assurée!