Société

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22 Québécois à surveiller

Publié dans L’actualité du 15 décembre 2007 Ils sont les héritiers de Samuel de Champlain, de Pierre Du Gua de Monts et de Louis de Buade, comte de Frontenac. Les canons avec lesquels ils répondent aux défis que leur lancent le continent et le monde d’aujourd’hui ne sont toutefois pas faits de fonte et de bois, mais de haute technologie, de géomatique et de recherche scientifique, de culture, d’affaires et de solidarité. Leur ténacité, leur détermination feraient la fierté d’un Louis Hébert ou d’une Marie Guyart. Ils ne sont pas encore aussi connus que les Robert Lepage, Marie Laberge, Peter Simons ou Ann Bourget. Mais leurs réalisations tonnent déjà comme un orage sur le cap Diamant. VEUILLEZ SÉLECTIONNER UN NOM REINHARD PIENITZ MICHEL MAZIADE KARINE LEDOYEN GENEVIÈVE MARCON ET JEAN CAMPEAU SÉBASTIEN VACHON STÉPHANE MODAT GILLES PARENT FRÉDÉRIC GOURDEAU DAVID GILL SIMON RAINVILLE BARBARA PAPADOPOULOU DOMINIQUE BROWN ALEXANDRA LAROCHELLE LES FRÈRES BLAISE ET MATHIEU FORTIER ÉRIC BERGERON MAXIM BERNARD FRÉDÉRIC DUBOIS SOPHIE D’AMOURS BGL CROFT PELLETIER ARCHITECTES CHANTAL GILBERT TAHA OUARDA REINHARD PIENITZ – Le génie du lac Après 100 heures de forage, Reinhard Pienitz a rapporté du Grand Nord toute une page de l’histoire de la Terre. par Louise Gendron Bien sûr, comme ça, ça n’a pas grand sex-appeal : une carotte de boue et d’argile, longue de neuf mètres et tirée d’un lac perdu aux confins du Nunavik. Mais c’est un véritable trésor scientifique, qui pourrait permettre de reconstituer le climat qui régnait dans le nord du continent au cours des 200 000 dernières années. Et donc de mieux comprendre les causes et les effets potentiels des changements climatiques actuels. C’est aussi le résultat d’un exploit, réalisé sous la direction du géographe et biologiste Reinhard Pienitz, 46 ans, professeur au Centre d’études nordiques de l’Université Laval. Car n’approche pas le lac Pingualuk qui veut. D’abord, il se cache dans le parc national des Pingualuit, à 400 km au nord-ouest de Kuujjuaq. Ensuite, il est interdit de le survoler ou même de s’en approcher avec des véhicules polluants. Parce que le lac (connu aussi sous le nom de « l’œil de cristal du Nunavik » ou de lac Cratère), né de la chute d’une météorite de 120 m de diamètre il y a plus de 1,4 million d’années, est un joyau naturel d’une grande rareté… et d’une grande fragilité. Il n’est relié à aucun cours d’eau et n’est alimenté que par l’eau venue du ciel. Et il est si profond (près de 260 m) que même les glaciers qui ont raclé toute la surface du continent n’en ont jamais atteint le fond. D’où la valeur des sédiments qui le tapissent. C’est donc à pied — en tirant eux-mêmes les traîneaux contenant tout le matériel scientifique ! — que des chercheurs québécois, américains, autrichiens et finlandais ont gravi, au printemps, la pente de 30° qui mène à la rive du lac. Il leur a fallu près de 100 heures de forage pour extraire du fond les neuf mètres de sédiments. Une récolte inespérée : la seule autre expédition du genre, en 1988, avait réussi à en ramener… 14 cm. Découpé en tronçons, le précieux matériau fait présentement le bonheur de biologistes, de climatologistes et de géologues d’un peu partout sur la planète. Une grande satisfaction pour Reinhard Pienitz. Et un drôle de destin pour cet étudiant géographe qui avait quitté son Allemagne natale, en 1986, pour venir étudier quelques mois à l’Université Laval. Il y a rencontré un professeur (Guy Lortie, aujourd’hui disparu) qui lui a inoculé le virus de l’amour du Nord. Une maladie chronique : à la fin de son doctorat obtenu à l’Université Queen’s de Kingston, c’est à Québec que Reinhard Pienitz a choisi de s’installer. Pour le Centre d’études nordiques, pour la ville de Québec — « un milieu de vie exceptionnel », dit-il — et pour le Nord. MICHEL MAZIADE – L’homme de la NeuroCité Au pied d’un immense hôpital psychiatrique, Michel Maziade veut créer un parc technologique consacré exclusivement aux maladies du cerveau. par Valérie Borde Ces dernières années, la recherche en neurosciences a fait des bonds spectaculaires. Mais entre les découvertes des chercheurs et la pharmacie du coin, il reste un énorme pas à franchir — un pas qui coûte aux Canadiens 35 milliards de dollars par an, car les maladies du cerveau sont une des principales causes d’invalidité. Le psychiatre Michel Maziade a donc décidé de prendre le taureau par les cornes en convainquant la ville de Québec de mettre sur pied la NeuroCité, technopole de recherche et d’affaires destinée à introduire des innovations qui aideront vraiment les malades. « On a tout ce qu’il faut pour générer, dans la prochaine décennie, des investissements de 250 millions ainsi que 2 000 emplois », affirme le psychiatre de 53 ans, qui est déjà directeur scientifique du Centre de recherche Université Laval Robert-Giffard. Mis sur pied par le médecin en 1987, ce laboratoire consacré à la santé mentale est l’un des plus grands du genre au Canada, avec ses 400 employés et son budget de recherche de 10 millions de dollars par an. Grâce à la NeuroCité, qui devrait voir le jour d’ici deux ans, Michel Maziade espère attirer à Québec des entreprises pharmaceutiques et de haute technologie, qui pourront tirer parti des découvertes, offrir un tremplin aux entreprises dérivées du centre de recherche (il y en a déjà trois) et encourager les étudiants chercheurs — ils sont 170 au doctorat seulement ! — à se lancer dans les affaires. Le ministre Philippe Couillard et l’ancien maire Jean-Paul L’Allier (président du conseil d’administration de la NeuroCité) ont donné leur appui au projet, qui aura aussi l’avantage de revitaliser un secteur de la ville à l’abandon, à deux pas de la baie de Beauport et au pied de l’énorme Hôpital Robert-Giffard, premier asile du Québec au moment de sa construction, en 1845. KARINE LEDOYEN – Du front tout le tour des pieds La chorégraphe Karine Ledoyen n’attend l’aide de personne pour danser et créer. par Danielle Stanton Osez ! C’est le nom du spectacle fou concocté à l’été 2002 par la jeune chorégraphe de Québec Karine Ledoyen. Appellation méritée : éparpiller des danseurs sur le quai de Saint-Jean-Port-Joli, au coucher du soleil, pour les faire virevolter sur une chorégraphie improvisée… le jour même, cela commande, avouons-le, un certain culot. Karine Ledoyen n’en manque pas : « Je n’avais pas de boulot, mais je voulais désespérément créer. J’ai convaincu des amis d’embarquer ; pas question de salaire, mais je payais le camping ! » Le très atypique Osez ! a trouvé son public. Depuis cinq ans, Osez ! a séduit des milliers de spectateurs, non seulement à Saint-Jean-Port-Joli, mais aussi sur les quais de Québec, Montréal, Rimouski et Baie-Saint-Paul. Karine Ledoyen s’apprête même à répondre cet été à une invitation à présenter le spectacle au pays de Galles ! « J’ai fait travailler jusqu’à maintenant une bonne trentaine de musiciens et de danseurs de la relève, sous la direction de différents chorégraphes invités », indique avec une fierté légitime la dynamo platine, âgée maintenant de 31 ans. Ginette Laurin, directrice artistique de la réputée troupe montréalaise O Vertigo, s’est entre autres prêtée au jeu d’Osez ! En 2006, le Conseil de la culture de Québec et de Chaudière-Appalaches décernait à Karine Ledoyen son prix Rayonnement culturel pour cette « initiative artistique dont l’impact sur le développement de la danse contemporaine est indéniable ». Et dire qu’elle a dû se battre pour être acceptée à l’École de danse de Québec, en 1995 ! « J’ai donné du fil à retordre à mes professeurs, mais rien ne m’aurait arrêtée ! » Directrice de sa propre compagnie (K par K), porte-parole du volet danse au Grand Théâtre de Québec, membre active de tout ce qui grouille en danse dans sa ville et interprète pour d’autres chorégraphes à ses heures, Karine Ledoyen ne se laisse intimider par personne quand il est question de sa passion. « Des Montréalais m’ont dit jadis qu’à Québec il ne se passait rien en danse. J’ai répondu : “Alors tant mieux ! Si la place est libre, je l’occuperai.” » Parole tenue. Elle peaufine actuellement sa prochaine création, Cibler, ainsi qu’un spectacle d’envergure qui sera présenté cette année à l’occasion du 400e de Québec. Une obsession hante la chorégraphe allumée : démocratiser la danse. « Un fermier âgé est un jour venu me voir après le spectacle et m’a dit : “Merci, madame. J’espère avoir ces belles images en tête à l’heure de ma mort.” À de tels moments, je me sens utile. » GENEVIÈVE MARCON ET JEAN CAMPEAU – Les revitaliseurs urbains Les promoteurs Geneviève Marcon et Jean Campeau ont embelli le quartier Saint-Roch, mais se défendent bien de l’avoir embourgeoisé. par Danielle Stanton Ils ont réussi l’impossible : faire émerger d’une zone sinistrée de la Basse-Ville de Québec un lieu hautement tendance ! Bistrots et restos, boutiques hip, librairieet épicerie fine — grâce au couple de promoteurs immobiliers Geneviève Marcon et Jean Campeau, la rue Saint-Joseph est désormais le cœur du « Nouvo Saint-Roch » (voir « Québec en 10 lieux », p. xx). Nouvo avec un « o », comme dans SoHo, le quartier branché de New York, explique Jean Campeau, bourgeois bohème de 62 ans, à la tête, avec sa femme, de GM Développement, le promoteur principal du périmètre central de Saint-Roch. « Nous voulons recréer la même ambiance : un mélange de commerces, de résidences et de bureaux où il fait bon vivre 24 heures sur 24. » En 1997, Saint-Roch est en pleine revitalisation. Forts de leur expérience et de leur enthousiasme, les deux promoteurs acquièrent leur premier immeuble (l’ancien édifice de l’entreprise Paquet), rue Saint-Joseph. De justesse : ils auront une misère folle à trouver enfin une institution bancaire prête à les épauler, toutes étant mortes de peur à l’idée d’investir dans ce secteur que l’on dit mal famé ! « Nous percevions le potentiel du coin, se rappelle Geneviève Marcon, belle brune de 39 ans. Nous avions le goût de tenter le coup. » Les débuts ne furent pas de tout repos. Pas question d’installer des Aldo et autres enseignes habituelles dans leur immeuble. Les Marcon-Campeau misent sur l’originalité pour donner une âme au lieu. Mais laisser des locaux vides coûte cher, au propre comme au figuré. « Beaucoup de gens nous reprochaient de bloquer le développement de la rue Saint-Joseph », se rappelle la promotrice. Ils tiennent bon, s’accrochent à leur vision. Allant jusqu’à investir de leur poche dans Baltazar, boutique de décoration avant-gardiste et premier commerce « nouvo genre » à ouvrir ses portes. « Nous voulions donner le ton pour attirer les bons acteurs », dit Jean Campeau. C’est maintenant fait. Coopérative de plein air, magasin de sous-vêtements chics, resto-bar cool, le Nouvo Saint-Roch affiche sa personnalité. Les deux promoteurs ont aussi à leur actif un coup de maître : la seule boutique de vêtements griffés Hugo Boss au Canada a maintenant pignon sur la rue Saint-Joseph ! Autre étoile de la rue : Benjo, un féerique magasin de jouets, propriété du tandem. « Une bien belle folie, dit en souriant Geneviève Marcon. Notre but n’était pas de faire de l’argent, mais de casser l’image de dureté qui hante encore ce quartier longtemps défavorisé. » Que certains leur reprochent de contribuer à l’embourgeoisement du quartier les désole. « Nous n’embourgeoisons pas, nous embellissons », s’impatiente Jean Campeau en levant les yeux au ciel. « Et ça, tout le monde en profite. » Cet été, une tour de bureaux d’une dizaine d’étages s’élèvera à proximité, sur le boulevard Charest. De nouveaux résidants pourront aussi s’installer d’ici peu dans des condos milieu de gamme aménagés dans les rues adjacentes à Saint-Joseph. « Nous voulons densifier le secteur, le rendre encore plus dynamique, plus vivant ! » s’enflamme Geneviève Marcon. Les rapports de GM Développement avec la Ville de Québec n’ont pas toujours été au beau fixe du temps de Jean-Paul L’Allier. Question de vision. Mais au printemps dernier, le téléphone a sonné : l’ex-maire désirait rencontrer les promoteurs pour les remercier de leurs efforts. « Il considérait que nous avions vraiment compris l’esprit du développement de Saint-Roch », dit Jean Marcon. Rien ne pouvait leur faire plus plaisir. SÉBASTIEN VACHON – Cartes gagnantes Sébastien Vachon a mis la géomatique au service des entreprises. Il veut maintenant en faire profiter sa région. par Louise Gendron Sébastien Vachon, 38 ans, l’admet simplement : il n’était pas bon à l’école. Pour faire plaisir à ses parents, il s’est tout de même inscrit à l’université, en géographie. « Parce que ce n’était pas contingenté », dit-il. Une très bonne décision. C’était au début des années 1990 et la géomatique n’était encore utilisée que dans des secteurs bien pointus, comme la gestion des ressources ou les activités cadastrales. Le soi-disant cancre a tout de suite vu les services que la jeune technologie pourrait rendre dans d’autres secteurs. Coupler une carte géographique avec la liste des clients d’un distributeur, pour l’aider à optimiser ses routes de livraison, par exemple. Ou créer pour une entreprise de marketing, histoire de lui permettre de mieux cibler ses efforts, la carte d’une ville avec le revenu des ménages et leurs dépenses annuelles en loisirs. En 1993 (deux ans avant d’obtenir son bac !), Sébastien Vachon fondait Korem, dans le sous-sol de ses parents. L’entreprise qu’il préside toujours emploie aujourd’hui 35 personnes. Elle est devenue une incontournable dans son domaine et une proche alliée des géants internationaux comme Oracle, NAVTEQ et PB MapInfo, au Québec et au Canada, mais aussi, de plus en plus, aux États-Unis, au Mexique et en Europe. Le jeune président est content de son coup. Mais n’entend pas en rester là. Il travaille activement, dans le cadre du projet ACCORD (Action concertée de coopération régionale de développement) Capitale-Nationale, à faire de la région de Québec un pôle d’excellence pour les technologies géospatiales. STÉPHANE MODAT – L’utopiste de la cuisine Saumon en torsade, laitue en tube : Stéphane Modat pourrait bientôt faire de Québec une destination obligée pour les gastronomes du monde. par Danielle Stanton Il sert le foie gras glacé et enveloppe son crabe d’Alaska d’une gelée de kombus, algues qu’il travaille exactement comme une pellicule plastique : le mot « classique » ne fait pas partie du vocabulaire culinaire de Stéphane Modat, 30 ans, le jeune chef de toutes les audaces à Québec. La recette lui réussit. En 2004, année où il a ouvert L’Utopie avec ses associés dans un quartier Saint-Roch en pleine explosion, le magazine enRoute a classé d’office l’établissement parmi les 10 meilleurs nouveaux restaurants au Canada. Depuis, les critiques enthousiastes pleuvent. La carrure terrienne de Stéphane Modat, natif du sud de la France, contraste avec son approche cérébrale du métier. Attablé dans la très belle salle aux murs grenat où des troncs de bouleau fichés dans le sol invitent au calme, le toqué explique : « Ma transformation extrême des aliments a un but précis : obtenir dans chaque bouchée la texture parfaite et le punch de saveurs maximal. Mon trip ? Faire vivre à chaque client une expérience gustative totale. » Son « Menu Architecture », élaboré à partir de propositions en 3D d’un architecte, a fait sa renommée. Et lui a donné en prime de sérieux maux de tête ! « Travailler un saumon en torsade ou une laitue en tube demande une bonne dose de recherche. J’ai mis plus de six mois à tout mettre au point. » Il mijote maintenant un « Menu Anthropologie » (chaque assiette symboliserait une époque de Québec) ou « Monochrome ». « J’ai même flirté avec l’idée d’un repas “Attraction-Répulsion”, où je proposerais des huîtres crues dans une éprouvette, par exemple ! Ces pistes aboutiront un jour, c’est certain. J’aurai plus de temps pour expérimenter quand tous les enfants feront leur nuit ! » indique le fier père de quatre loupiots. C’est pour les beaux yeux de leur mère, Jasmine, qu’il est venu s’établir au Québec, au tournant des années 2000. « Je ne pourrais plus vivre en France. Ici, tout est tellement plus simple. J’adore particulièrement vivre à Québec. Je travaille très dur, mais mon avenir est ici. » Il nourrit de grandes ambitions pour sa ville : « Je rêve qu’un jour L’Utopie fasse de Québec une destination obligée pour les gastronomes du monde, lance-t-il sur un ton de défi. On verra, mais je pense que nous sommes sur la bonne track, comme on dit ici. » GILLES PARENT – Le roi des ondes Gilles Parent règne sur la radio de Québec sans insulter personne. Alors ne lui parlez surtout pas de radio-poubelle… par Isabelle Grégoire Sourire fendu jusqu’aux écouteurs, Gilles Parent jubile dans son nouveau studio du centre-ville de Québec, avec vue jusqu’aux Laurentides. « J’ai retrouvé le plaisir de faire de la radio », dit l’animateur de l’émission d’affaires publiques Le retour, ravi d’avoir rejoint la famille Cogeco sur les ondes du 93,3 FM après six années à CHOI Radio X. Avec sa voix sympathique, un brin railleuse, il continue toutefois de faire comme avant « son show » quotidien, traitant d’actualité en mélangeant infos et divertissement. Et il garde l’objectif de rester le numéro un de la radio de Québec, comme il l’est depuis 24 ans (à part les quelques années où il a cédé la place à Jeff Fillion). Ses quelque 50 000 auditeurs assurent en effet au Retour une part de marché de 30 % à 35 %, soit un auditeur sur trois à l’heure du retour à la maison. L’homme de 47 ans, un costaud aux yeux verts pétillants et au crâne rasé, a de l’humour, un rire contagieux et un franc-parler qui plaît. Mais il refuse de verser dans la vulgarité, de détruire des réputations ou de mépriser les auditeurs. Ce qu’il privilégie ? Les intervenants intéressants. Généralement cordial envers eux, il aime « la joute verbale et intellectuelle, mais pas l’affrontement à tout prix ». Il préfère laisser l’auditeur juger. « En 30 ans de carrière, j’ai été cité une seule fois dans une poursuite, dit-il. Et je n’ai jamais été condamné. C’est ma plus grande fierté : avoir réussi à performer très fort sans dénigrer quiconque ni sacrer pour rien. » S’il se démarque dans le paysage radiophonique de la capitale, Gilles Parent n’en récuse pas moins le qualificatif de « poubelle » que les médias montréalais accolent à la radio de Québec. « C’est vrai qu’on dérange, mais on est d’abord des avant-gardistes. Avec Le zoo du matin, dans les années 1980, on a ouvert la voie à de nombreux humoristes, et on a été les précurseurs, notamment, des Grandes Gueules et de François Pérusse. On a même fait une émission entièrement sous l’eau en 1988 ! » Il est régulièrement sollicité pour travailler à Montréal, mais pas question pour lui de succomber à la tentation. Aux yeux de ce père de trois enfants, la vie de famille et la qualité de vie de Québec valent mieux que tous les ponts d’or montréalais. Et ne lui demandez surtout pas de vous expliquer le soi-disant « mystère Québec » (expression utilisée pour dénoncer la montée de la droite dans la capitale). « Après le scandale des commandites, nous, on a “switché” pour les conservateurs et l’ADQ — les seuls qui proposent un vrai changement, dit-il. Les Montréalais, eux, ont voté pour les libéraux. C’est qui, qui est mêlé ? Le mystère, il est à Montréal ! » FRÉDÉRIC GOURDEAU – Le mathématicien idéaliste Frédéric Gourdeau enseigne les maths pour aider les autres à mieux comprendre le monde. par Danielle Stanton À six ans, Frédéric Gourdeau projetait de devenir un savant fou. Objectif : faire sauter la planète et tout reprendre à zéro. À 44 ans, il est effectivement devenu un scientifique qui rêve de refaire le monde. « Plus de bombe au programme, toutefois », indique le cool mathématicien diplômé de Cambridge, assis à son bureau de la Faculté des sciences et de génie de l’Université Laval. Les mathématiques lui tiennent aujourd’hui lieu d’arme fatale. « Les maths me permettent de stimuler la logique et l’esprit critique des étudiants », dit ce pédagogue à la tignasse frisée, toute la fougue du monde dans ses yeux bleu clair. « Ils seront ainsi mieux outillés pour comprendre les projections de la Banque mondiale ou se faire leur propre idée sur la viabilité économique d’un Québec indépendant. » À temps perdu, Frédéric Gourdeau est aussi, entre autres, président du Groupe canadien d’études en didactique des mathématiques et de l’Association québécoise des jeux mathématiques, qu’il a lui-même fondée, en 1997, pour intéresser un maximum de jeunes aux maths. Engagé dans son métier, Frédéric Gourdeau ? Corps et âme. Suffisamment pour remporter, en 2006, le Prix d’excellence en enseignement de la Société mathématique du Canada et le Prix 3M Canada pour l’excellence de l’enseignement, décerné chaque année à 10 professeurs du pays. Sans oublier le Prix d’excellence en enseignement de l’Université Laval, en 2005. Normal : ses étudiants, composés en majorité de futurs professeurs de mathématiques du secondaire, l’adorent. Comment résister à un prof qui a le culot d’intituler une conférence « Les maths, c’est plate, c’est rien que pour les bollés pis y’a rien à comprendre. C’tu assez clair ? » Surtout, le dynamique enseignant maîtrise avec brio l’art de donner vie aux maths et n’a pas peur de renouveler le genre. En demandant à ses étudiants, par exemple, de rédiger un essai sur les motifs qui les poussent à vouloir enseigner les maths ou en leur faisant lire un texte de réflexion sur la place des femmes en mathématiques. À prof créatif, parcours inusité. Avant de devenir professeur, Frédéric Gourdeau a mis les maths entre parenthèses : de 1991 à 1995, il a travaillé comme coordonnateur régional Québec-Ontario pour le Carrefour canadien international. « La coopération m’a toujours attiré. Mon travail se situe d’ailleurs dans ce droit fil : je suis un humain qui est là pour en aider d’autres. » Est-il d’abord mathématicien ou humaniste ? Il sourit. « Si je me réincarnais en personnage de bande dessinée, je serais davantage Mafalda [l’héroïne d’une célèbre BD argentine à saveur politique] que le distrait physicien Tournesol, ami de Tintin ; sa critique sociale, son obsession de vouloir refaire le monde, c’est tout moi. » DAVID GILL – Cours, David, cours ! L’athlète montagnais David Gill entraîne dans sa course tous les jeunes autochtones qui veulent réussir. par Isabelle Grégoire Autour de son cou, David Gill porte une tortue. Drôle d’emblème pour un coureur de demi-fond ? « C’est un aîné algonquin qui me l’a donnée, dit ce Montagnais de 29 ans. La tortue regarde toujours vers l’avant et progresse à petits pas vers son but. » Si les sportifs sont souvent laconiques, ce n’est pas le cas de David Gill. Ses mots courent aussi facilement que lui sur la piste ! Et pas pour dire des futilités : l’athlète est aussi brillant qu’entreprenant. En plus de collectionner les honneurs (triple médaillé d’or au Championnat canadien universitaire d’athlétisme en 2005, il a participé aux Jeux du Commonwealth à Melbourne, en 2006, et a été nommé athlète universitaire sur piste de l’année au Canada en 2005, entre autres) et de s’entraîner pour les Jeux olympiques de Pékin, auxquels il espère participer (il est membre de l’équipe nationale d’athlétisme), ce bachelier en enseignement de l’anglais bouillonne d’idées. Depuis l’âge de 18 ans, il a lancé plusieurs sociétés, spécialisées notamment dans l’organisation de concerts de musique techno. Sa dernière entreprise : Totalcoaching, un site Internet qui permet au commun des mortels de bénéficier, à partir de 14 dollars par mois, d’un programme de mise en forme personnalisé, avec les conseils d’une équipe de pros de l’activité physique et de la nutrition. Quelque 750 personnes de 30 pays se sont inscrites depuis l’ouverture du site, en mai, sans compter les écoles et les entreprises qui sont venues s’y ajouter. Pommettes hautes et regard noir vif, David Gill est né d’un père amérindien et d’une mère québécoise. Élevé dans la réserve de Mashteuiatsh, au Lac-Saint-Jean, il a été l’un des rares résidants de sa localité de 2 200 habitants à faire des études postsecondaires. S’il ne vit plus dans son village, aujourd’hui, il y est toujours attaché. Et vice versa : là-bas, sa photo est affichée partout ! « Je suis conscient d’être un modèle pour plusieurs jeunes de ma communauté », reconnaît sans fausse modestie ce papa d’une fillette de six ans. « Et je veux les aider à travailler pour qu’ils réussissent. » Ce n’est pas un vœu pieux. David a été l’un des lauréats du gala Forces Avenir en 2006, en reconnaissance de son engagement à l’égard des jeunes autochtones, qu’il rencontre régulièrement pour les motiver. Il sillonne le Québec avec sa conférence « Un rêve et beaucoup de travail » depuis 2004, en plus de travailler pour le Conseil en éducation des Premières Nations (il vient de l’aider à produire des fiches pratiques sur l’activité physique et espère faciliter l’accès des écoles autochtones à son site Totalcoaching). « De plus en plus de jeunes autochtones ont de grands objectifs, dit-il. Mon ambition est de leur permettre de mettre sur pied des actions concrètes pour qu’ils puissent se rapprocher de leurs rêves. » À pas de tortue… SIMON RAINVILLE – D’Einstein à E. coli Maintenant que la masse de l’atome n’a plus de secrets pour lui, Simon Rainville s’attaque au moteur des bactéries. par Valérie Borde À 33 ans, Simon Rainville n’a rien perdu de la curiosité qui, enfant, l’amenait à se demander ce qui fait qu’un tas de sable s’écroule ou tient debout. Mais après un baccalauréat en physique à l’Université McGill, un doctorat au Massachusetts Institute of Technology et un postdoc à Harvard, ce natif de Métabetchouan, au Lac-Saint-Jean, est maintenant bien outillé pour explorer les lois physiques qui gouvernent le monde. L’an dernier, il s’est illustré en publiant, dans la prestigieuse revue Nature, un article qui décrivait une manière originale de vérifier la célèbre équation d’Einstein, E = mc2. Il s’agit de mesurer la masse d’un atome avec une précision inégalée, équivalente à l’épaisseur d’un cheveu, sur la distance entre Québec et Vancouver. Professeur à l’Université Laval depuis 2005, Simon Rainville, qui s’intéresse aussi à la biologie, s’est attelé à la tâche de résoudre une nouvelle énigme : comprendre comment les bactéries peuvent se déplacer, en décortiquant le fonctionnement du moteur qui anime leur flagelle. Tout un défi ! BARBARA PAPADOPOULOU – Pas de pitié pour les parasites Barbara Papadopoulou a découvert chez le lézard la source d’un vaccin qui pourrait prévenir une terrible maladie. par Valérie Borde Les recherches de Barbara Papadopoulou l’amènent à collaborer étroitement avec des laboratoires d’Amérique latine, d’Afrique, d’Inde et du Moyen-Orient. Cette spécialiste en génomique, professeure au Centre de recherche en infectiologie de l’Université Laval, a réussi en 2005 une première mondiale : vacciner des souris contre la fièvre noire, une forme de leishmaniose souvent mortelle. Transmise par une piqûre d’insecte, la leishmaniose est une grave maladie parasitaire qui atteint la peau ou, pour la fièvre noire, le système digestif, et contre laquelle il n’existe aucun vaccin. Elle touche déjà 12 millions de personnes dans le monde et fait 80 000 morts par an dans les régions où elle est endémique, notamment en Inde et au Soudan. La chercheuse de 49 ans a fabriqué son vaccin à partir d’un parasite des lézards inoffensif pour les mammifères. Sa découverte suscite de grands espoirs, car le vaccin humain qui pourrait en résulter, en plus d’être sécuritaire, serait peu coûteux à produire. Dans un premier temps, on espère en arriver à prévenir l’infection chez les chiens, qui, souvent, sont à l’origine de la transmission du parasite aux humains. Avec son conjoint et collègue Marc Ouellette, Barbara Papadopoulou cherche aussi à comprendre la résistance du parasite aux rares traitements existants, ainsi que les mécanismes biologiques qui rendent les personnes atteintes de leishmaniose plus susceptibles de contracter le VIH, et vice versa. « Avec la mondialisation et les changements climatiques, même les Canadiens ne sont pas à l’abri de la leishmaniose, prévient-elle. Mais au Canada, il est difficile de trouver des fonds pour poursuivre ces travaux au-delà de la recherche fondamentale. » DOMINIQUE BROWN – Le superhéros de la console Mauvais élève reconverti en brillant homme d’affaires, Dominique Brown aide maintenant les jeunes à acquérir une expertise en création de jeux vidéo. par Valérie Borde Shrek, Spiderman, James Bond… Tous ces héros du grand écran ont trouvé une seconde vie virtuelle dans les studios de Beenox, entreprise qui conçoit des jeux vidéo dérivés, pour la plupart, des succès de Hollywood. Fondée par Dominique Brown, autodidacte de 29 ans muni d’un solide plan d’affaires, Beenox a percé dans le milieu du jeu vidéo en étant l’une des premières à répondre à un besoin criant de l’industrie : celui de pouvoir convertir en deux temps, trois mouvements un jeu conçu pour un type de matériel — une console Wii de Nintendo, par exemple — de manière à ce qu’il puisse être utilisé sur un autre type d’appareil — un simple PC ou une console Xbox de Microsoft. « Au début de Beenox, en 2000, la conversion représentait 90 % de nos activités, tandis que la création de jeux ne comptait que pour 10 %. Maintenant, c’est l’inverse », explique Dominique Brown, qui a vendu son entreprise en 2005 au géant américain Activision, numéro deux mondial du jeu vidéo, mais garde la haute main sur ses activités. Beenox et ses 85 employés, tous installés à Québec, ont déjà mis au point une trentaine de jeux. Depuis l’an dernier, ils assurent aussi une partie du contrôle de la qualité des jeux d’Activision. Dominique Brown a imaginé Beenox alors qu’il n’était encore qu’un adolescent sur le point d’être renvoyé du cégep de Sainte-Foy pour cause de piteux résultats scolaires. Il en a d’ailleurs inventé le nom pendant qu’il s’ennuyait dans un cours de chimie. « Maintenant, le cégep offre une formation en programmation de jeux vidéo que Beenox a aidé à mettre sur pied pour combler ses besoins de main-d’œuvre », constate, tout sourire, le chef d’entreprise, qui s’apprête à embaucher 200 nouveaux employés d’ici 2009. Plutôt que de les recruter un peu partout dans le monde, Dominique Brown a choisi d’investir dans la formation des jeunes de Québec, en passant des ententes avec des cégeps et l’Université Laval. Presque toutes ses recrues sont des débutants ! « Chez nous, tout se passe en français. La plupart de nos employés sont originaires de Québec ou des régions, et ils apprécient la qualité de vie ici », affirme Dominique Brown, qui, même s’il voyage souvent, ne déménagerait ailleurs pour rien au monde. ALEXANDRA LAROCHELLE – Une œuvre de jeunesse À 14 ans, Alexandra Larochelle est déjà l’auteure-vedette de six romans — mais elle ne s’empêche pas de vivre sa vie pour autant… par André Ducharme Elle a séché un cours de religion pour venir à notre rencontre. C’est probablement sa 201e entrevue en quatre ans. Cela explique quelques réponses mécaniques : « J’aime écrire… », « Tout m’inspire… », etc. Alexandra Larochelle se présente : « 14 ans, fille unique avec chien. » Et esprit ! Maman Estelle enseigne la musique, papa Robert, ingénieur du son, joue ces temps-ci à l’agent d’adolescente, tandis que leur fille est auteure-vedette des Éditions du Trécarré et idole de nombreux lecteurs de 10-12 ans. Avec Lorafil : L’avenir à l’agonie (en librairie depuis le 31 octobre), sixième et ultime tome, elle boucle Au-delà de l’univers, série dans laquelle elle se glisse dans la peau d’un garçon — « dans celle d’une fille, cela aurait été trop facile », ironise-t-elle — pour relater les aventures fantastiques de trois amis au pays d’Erianigami (« imaginaire », à l’envers). « Tout est possible à partir du moment qu’on y croit », dit-elle en sage. Ce n’est pas de la grande littérature, mais un bouquet de fraîcheur et d’humour. Et puis, une jeune qui écrit pour des jeunes, ce n’est pas si courant. Ce qui est encore moins courant, ce sont les chiffres de vente. Quelque 80 000 exemplaires des cinq premiers romans ont trouvé preneurs. Un succès de librairie tel qu’il a excité Christian Larouche, de Christal Films : il prévoit produire un long métrage en 2008. Alexandra verrait bien Daniel Radcliffe (Harry Potter) dans le rôle principal ! Porte-parole du club de lecture Jeunes lecteurs des librairies Archambault, l’auteure participe à trois ou quatre salons du livre par année. « Des jeunes qui ne lisaient pas me disent qu’ils se sont mis à aimer la lecture avec mes livres, ou que je leur ai donné le goût d’écrire. » Mlle Larochelle écoute du hip-hop, joue de la trompette, pratique l’escalade — même si elle a le vertige —, étudie l’espagnol, parle anglais avec son chum… de Toronto. « Il faut qu’elle ait le temps de vivre sa jeunesse, affirme son père. Sinon, elle va passer le reste de sa vie à écrire sur son enfance manquée. » Présentement, elle rédige un roman dramatique où pointe une histoire d’amour. Ce qu’elle fera plus tard ? « Je voudrais être écrivaine, animatrice et actrice. » À partir du moment qu’on y croit… LES FRÈRES BLAISE ET MATHIEU FORTIER – Le chant du monde Faire découvrir aux jeunes défavorisés la musique traditionnelle de leur pays : si Blaise et Mathieu Fortier ont réussi cet exploit en Inde et ici, pourquoi pas au Brésil et au Mali ? par Isabelle Porter « C’est un cliché, dit Mathieu Fortier, mais l’Inde a vraiment le pouvoir de te changer. » Parti là-bas à l’âge de 19 ans, ce fils d’un restaurateur prospère de Québec se découvre une passion pour la culture du pays. Il y multiplie les séjours, rencontre sur une plage celle qui deviendra sa femme — une Française du nom d’Agathe — et apprend la musique classique indienne (chant et percussions), le yoga ainsi que trois langues (hindi, bengali et kannara). En 2000, son frère Blaise prend congé du restaurant familial et de la sommellerie pour aller lui rendre visite. C’est alors que naît dans l’esprit des deux frères le projet de créer un lieu où on enseignerait gratuitement à des jeunes la musique indienne traditionnelle, grâce à la générosité des gens du Québec. Jeunes musiciens du monde (JMM) s’installe deux ans plus tard dans une école de l’État du Karnataka, dans le sud de l’Inde. Aujourd’hui, 115 jeunes vivent et étudient à l’école Kalkeri Sangeet Vidyalaya, sous la supervision de sept professeurs indiens. « Les Indiens n’en reviennent pas d’entendre ces jeunes chanter si bien des chansons religieuses en langue locale, explique Mathieu. Ils s’étonnent que des Québécois s’intéressent à ça, alors qu’eux-mêmes ne le font pas. » Car là-bas comme ici, le patrimoine peine à survivre au rouleau compresseur de la mondialisation. Mais rien n’a été facile, souligne Blaise. « Au début, les gens ne nous faisaient pas confiance. Imagine deux hindous avec leurs turbans qui débarqueraient à Joliette pour lancer une école de musique traditionnelle québécoise ! Les Indiens se demandaient ce qu’on avait derrière la tête. » Mais cinq ans ont passé, les frères Fortier sont fidèles à la cause, et les jeunes réussissent fort bien. « Maintenant, les gens disent qu’on était hindous dans une vie antérieure ! » Entre-temps, deux autres programmes de musique ont poussé, au Québec cette fois. JMM finance en effet des cours gratuits de musique dans les quartiers populaires de Saint-Sauveur (Québec) et Hochelaga-Maisonneuve (Montréal). Sous les auspices de musiciens aguerris, une centaine de jeunes âgés de 5 à 17 ans reçoivent ainsi des cours de musique traditionnelle, de danse, de conte. Pour financer ces cours, JMM recueille des dons privés et organise chaque année deux spectacles-bénéfice, à Québec et à Montréal. Les artistes ne se font pas prier pour y participer : Daniel Bélanger, Pierre Lapointe, Ariane Moffatt, DJ Champion, Loco Locass… Et la rumeur se répand. « Imagine ! Manu Chao répond aux courriels de Blaise ! » L’été prochain, les frères Fortier voudraient faire venir un groupe d’élèves indiens au Festival d’été de Québec. Ils discutent aussi avec des amis pour ouvrir des écoles au Saguenay, à Joliette, dans le quartier Saint-Roch, à Québec, ainsi qu’au Mali et au Brésil. « Dans le fond, nous, ce qu’on aimerait, résume Mathieu, ce serait de faire de JMM un bel organisme international dont les Québécois seraient fiers en raison de son respect pour les cultures des pays où il s’installe. » ÉRIC BERGERON – L’œil de lynx des bagages Grâce au détecteur d’armes et de liquides dangereux mis au point par l’entreprise d’Éric Bergeron, le contrôle de sécurité dans les aéroports ne mettra plus notre patience à l’épreuve. par Isabelle Grégoire Les files d’attente interminables à l’aéroport. L’interdiction de transporter des contenants de liquide de plus de 100 ml. L’obligation d’exhiber votre démaquillant et votre dentifrice dans un Ziploc. Grâce à Éric Bergeron, 40 ans, président fondateur d’Optosecurity, tout cela ne sera bientôt plus qu’un mauvais souvenir. Cette société de Québec a mis au point une technologie révolutionnaire qui permet d’analyser les liquides et de détecter instantanément les produits dangereux, sans avoir à ouvrir une valise ! L’appareil peut différencier, par exemple, le sirop d’érable du peroxyde d’hydrogène — un explosif qui a la même densité que notre nectar national. À la fois ingénieur (physique et électrique) et expert en campagnes de financement (notamment pour la société de capital de risque Innovatech Québec), Éric Bergeron a eu du nez. En 2003, il a eu l’idée de commercialiser le « corrélateur optique », appareil capable de reconnaître des formes à haute vitesse, mis au point par l’Institut national d’optique (INO), à Québec, pour la Défense nationale. « J’ai su instinctivement que cet appareil avait du potentiel en matière de sécurité et de lutte antiterroriste », dit l’entrepreneur, cheveux très courts, air de premier de classe et regard allumé. C’est pourtant une autre technologie, élaborée à l’interne, celle-là, qui va propulser Optosecurity dans la cour des grands : il s’agit d’un dispositif capable de détecter non seulement les armes (même en pièces détachées), mais aussi les liquides prohibés. La chose se présente sous la forme d’une boîte rectangulaire, équipée d’un écran tactile, qui se greffe aux appareils à rayons X existants — comme si on leur ajoutait un cerveau, dit Éric Bergeron. « Le but n’est pas de remplacer les agents de contrôle, mais de les aider, souligne-t-il. Ils n’ont que quelques secondes pour examiner chaque bagage et des erreurs peuvent survenir. » Actuellement testé en Amérique du Nord et en Europe, l’Optoscreener devrait être mis en service à partir de 2008 au Canada et ailleurs dans le monde. Dans des aéroports, mais aussi des gares maritimes, des ambassades, des prisons, des gratte-ciel, des casinos, etc. S’il rêve de réintroduire la simplicité de voyager, Éric Bergeron a d’autres cibles. Car l’Optoscreener peut aussi distinguer le super de l’essence ordinaire, déterminer si une boisson gazeuse est sucrée ou non et repérer le vin bouchonné ou aigre. Pas de doute, Éric Bergeron a du pif ! MAXIM BERNARD – Le Harry Potter du piano Le pianiste Maxim Bernard n’a découvert son don qu’à 13 ans, mais il apprend depuis à enchanter les spectateurs. par Isabelle Porter « C’est la plus grande école de musique en Amérique, c’est très, très inspirant ! » Lorsque Maxim Bernard, 28 ans, parle de l’Université de Bloomington, en Indiana, où il étudie depuis trois ans, on croirait entendre Harry Potter fraîchement débarqué à Poudlard. Mais si l’un des pianistes les plus prometteurs au pays, gagnant en 2006 du Tremplin international du Concours de musique du Canada, est parti étudier si loin, c’est d’abord pour suivre les enseignements d’un grand maître, le pianiste Menahim Pressler, du Trio Beaux-Arts. « C’est une légende vivante, dit Maxim. Ce que j’ai appris de lui est vraiment miraculeux. » Entre autres, une certaine forme d’abandon dans l’interprétation. « Il faut savoir mettre toutes ses joies, toutes ses peines dans le piano. » Contrairement à la plupart de ses confrères, ce jeune homme de Cap-Rouge n’est pas tombé dans la potion magique musicale dès l’enfance. Il avait 13 ans et s’intéressait surtout au sport quand sa mère a fait l’acquisition d’un petit piano portatif. « Mon amour de la musique s’est développé en même temps que mon apprentissage du piano. » Depuis, c’est l’amour fou. « Je ne me verrais pas faire autre chose. Il y a tellement d’œuvres à connaître, à interpréter ! » Il s’en est fallu de peu pour qu’il joue avec l’Orchestre symphonique de Québec cette année, mais le projet a avorté par manque de fonds. « J’espère qu’on pourra se reprendre. » Son plus grand rêve ? « Jouer avec un orchestre à Carnegie Hall, à New York, pour sentir l’énergie des 70 musiciens sur scène mêlée à celle du public. » En attendant, Maxim se prépare à de nouveaux concours internationaux. Dont la cuvée 2009 du très prestigieux concours Van Cliburn, au Texas. « Je suis quand même assez fonceur, je n’ai pas peur d’essayer des choses, au risque de faire des erreurs. Il faut être prêt à mettre son orgueil de côté pour avancer. » FRÉDÉRIC DUBOIS – Metteur en fête Le directeur artistique du Théâtre des Fonds de Tiroirs, Frédéric Dubois, s’apprête à célébrer les fêtes du 400e à sa façon : avec ludisme, rigueur et paroles fortes. par André Ducharme Il résiste. Alors que plusieurs de ses amis comédiens, et même son frère (Patrice, auteur, acteur et metteur en scène), se sont « exilés » à Montréal, Frédéric Dubois, 30 ans, porte le flambeau du théâtre à Québec. Avec quelques autres, soyons justes, Robert Lepage en tête. « Si on veut rayonner ailleurs, commençons par nous enraciner quelque part. Québec, c’est la ville pour ça, car c’est une bonne partenaire des arts. » Formé en interprétation au Conservatoire d’art dramatique de Québec (« J’en suis sorti épuisé, on était juste deux gars dans notre classe, imaginez tous les rôles qu’on a tenus ! »), le comédien bifurque rapidement vers la mise en scène. « Pour pouvoir apprendre sur moi-même et sur les autres. » Il travaille dans tous les théâtres de Québec et dans quelques-uns de Montréal, mais son truc en plumes, sa madeleine, c’est le Théâtre des Fonds de Tiroirs, créé en 1997, l’une des compagnies les plus vives de Québec. L’été dernier, pour ses 10 ans, le TFT reprenait son spectacle fondateur, La cantatrice chauve, d’Ionesco, avec la distribution originale, à laquelle se greffaient chaque soir, dans le rôle de la cantatrice, des personnalités aussi inattendues que Daniel Boucher et Yann Perreau. Succès fou. C’est, en 2004, avec Vie et mort du roi boiteux, de Jean-Pierre Ronfard — une délirante saga de huit heures en plein air —, que le TFT et Frédéric Dubois, son directeur artistique, ont laissé leur marque. « Dans l’esprit de Ronfard, justement, soit la rencontre et la fête du théâtre. » Actif, engagé, Frédéric Dubois a dénoncé, en novembre 2006, dans une lettre d’opinion au Soleil, le peu de place que la Société du 400e anniversaire de Québec accordait aux artistes de la capitale dans la programmation de ses festivités d’envergure. « Je ne vois aucun problème à ce qu’un metteur en scène de Montréal vienne travailler à Québec, mais qu’une ville ne mette pas à l’avant-plan ses créateurs lors d’une grande fête qui la célèbre, ça me dépasse. » Aux dernières nouvelles, il dirigera les Cabarets, qui animeront la place du 400e tous les lundis de l’été. Avec sa famille de comédiens du TFT, il va aussi planter, à la belle étoile, La cerisaie, de Tchekhov. Sa façon de célébrer Québec. SOPHIE D’AMOURS – Dénoueuse de crise ! Grâce aux recherches en gestion de Sophie D’Amours, l’industrie du bois québécois peut concurrencer les Chinois. par Valérie Borde Le bois, une industrie d’avenir ? Sophie D’Amours, directrice du consortium de recherche FORAC, à l’Université Laval, y croit dur comme chêne. « Si les gens qui disent que l’industrie est finie voyaient les innovations de certaines entreprises, autant dans les machines qu’elles utilisent que dans les produits qu’elles sont capables de fabriquer, ils comprendraient que cette crise peut être une occasion de rebondir », explique la professeure de 41 ans, citant les machines forestières intelligentes bardées d’électronique ou le sciage du bois optimisé grâce à des outils optiques dernier cri. Avec son équipe d’une cinquantaine de chercheurs, Sophie D’Amours conçoit de nouveaux modèles d’entreprise pour les compagnies forestières, les scieries ou les fabricants de meubles, et les aide à en tirer profit. La plupart des grandes compagnies actives au Québec collaborent à ses travaux, de même que nombre de petites entreprises, qui ont compris qu’elles avaient tout à gagner à investir dans la recherche opérationnelle. Le cœur du problème, bien sûr, c’est le manque flagrant de compétitivité des entreprises. « On sait transformer la forêt et la gérer, même si les lois sont très exigeantes, mais il y a d’énormes économies à faire en augmentant le niveau de compétence des industriels dans la gestion des affaires et de la technologie. On n’est plus au temps où il suffisait d’une scie à chaîne, d’un crayon et d’une calculette pour exploiter correctement son entreprise » dit Sophie D’Amours. Sa fougue et son expertise réussissent à convertir les industriels les plus récalcitrants aux vertus des affaires électroniques, des chaînes de création de valeur, du flux tiré et autres concepts de gestion avancés. Et les gains sont parfois spectaculaires. En inventant un logiciel qui permet aux scieries de collaborer sur le Web pour optimiser les déplacements de leurs camions, Sophie D’Amours et ses collègues sont parvenus à leur faire économiser la bagatelle de 15 % des coûts de transport ! De quoi rester dans la course contre leurs concurrents chinois… BGL – L’art en trio Individualistes, les artistes ? Pas Jasmin Bilodeau, Sébastien Giguère et Nicolas Laverdière, en tout cas : ils créent leurs installations en partenariat ! par Isabelle Porter Un quatre-roues percé de flèches, des tableaux dotés d’un mécanisme pour les faire tomber par terre, une maison transparente au beau milieu d’un champ, un casque de Darth Vader à demi fondu… Ces œuvres sont celles de BGL, phénomène unique dans le paysage des arts visuels au pays. BGL est un trio d’artistes dans la trentaine — Bilodeau (Jasmin), Giguère (Sébastien) et Laverdière (Nicolas) — qui s’amusent comme des gamins dans leur atelier, un capharnaüm indescriptible, tapi dans une petite rue du quartier Saint-Roch, à Québec. « Moi, c’est le jeu avec mes amis qui m’intéresse », dit B. Leur travail, où dominent la sculpture et le recyclage de produits de consommation, séduit et se fait voir de plus en plus dans le monde. Ils ont exposé en Pologne, à Cuba, en Argentine. Ils viennent de présenter une importante exposition solo à la galerie Koffler, à Toronto. Leurs œuvres font partie des collections des plus grands musées canadiens. Et ça continue : une installation pour le 400e, des projets d’expositions à Reims, à Paris et peut-être à Liverpool. Ils se sont connus à l’École des arts visuels de l’Université Laval, il y a 11 ans. « À l’expo des finissants, se rappelle G, on a présenté des œuvres réalisées en solo, et aussi une de nous trois. C’est notre œuvre commune qui était la plus tripante. » Depuis, une complicité fascinante les unit. La méthode est simple et éprouvée : l’un des trois a une idée, il la teste, puis les deux autres la corrigent, l’adaptent. « On est touchés par les mêmes choses », poursuit G. Et B renchérit : « Oui, on vit la même réalité à Québec, dans ce quartier. On est de la même génération, on a les mêmes références télévisuelles. Et malgré tout, on arrive à se surprendre les uns les autres ! » Et à se laisser étonner par les bizarreries de leur environnement. Comme lorsqu’ils ont découvert avec émoi une moto complètement carbonisée à l’arrière d’un magasin. Par hasard. « Nicolas la trouvait superbe, se rappelle G. On aurait dit des ossements. » Et c’est ainsi que la vieille moto est devenue la base d’une œuvre… L’inspiration ne manque pas. « Ça pleut, concède G. En fait, on n’a pas le choix : il faut qu’on soit inspirés, on a plein de commandes ! » Ils n’en demandent pas plus. « Pourvu que ça avance, qu’on voyage, qu’on fasse connaître notre travail ailleurs. C’est bien assez ! » CROFT PELLETIER ARCHITECTES – Bâtisseurs de présent Une épave stylisée, une prairie sur un toit : les architectes Marie-Chantal Croft et Éric Pelletier laissent leur marque dans les lieux historiques. par Louise Gendron Oui, il est habillé de bois rond. Oui, il veut rappeler une épave oubliée sur la grève qui s’éroderait tranquillement sous les assauts combinés de la mer et du vent. Mais le pôle d’accueil touristique de Natashquan, construit en 2005, est surtout un bâtiment résolument contemporain et qui tranche tout de même sur ses voisins. Il est signé Croft Pelletier architectes, de Québec. « L’architecture n’est pas là pour reproduire le passé, dit Éric Pelletier, mais pour ajouter au paysage l’empreinte du temps présent. » Il avait 27 ans et sa complice, Marie-Chantal Croft, en avait 25 quand ils ont fondé Croft Pelletier architectes, en 1995. Depuis, ils ont semé bon nombre de maisons ici et là au Québec, participé à quelques réalisations d’envergure (dont la Grande Bibliothèque du Québec, à Montréal) et gagné quantité de concours d’architecture. Leur préoccupation : créer des édifices stimulants pour le visiteur ou le résidant, mais qui s’intègrent à leur environnement. « Le défi, surtout quand on travaille dans un cadre historique aussi riche que celui de Québec, c’est de garder vivante l’histoire d’un lieu en l’enrichissant de la signature du 21e siècle », dit Éric Pelletier. Le dernier bébé du tandem : l’agrandissement de la bibliothèque de Charlesbourg, sise dans le Trait-Carré, véritable cœur de l’ancienne ville depuis 1665. À l’immeuble existant (à l’origine, une école de brique construite en 1910), les deux jeunes architectes ont ajouté une aile résolument contemporaine, habillée de bois et de pierre (pour rappeler l’église et les maisons environnantes), mais aussi de verre (pour la lumière) et de vert : le toit est une prairie de graminées qui descend en pente douce jusqu’à la rue. Un rappel du passé agricole de l’endroit. Et une aubaine pour le citadin, qui profite, en pleine ville, d’une prairie accessible. CHANTAL GILBERT – Ses lames font mouche Venue à la sculpture par la voie de la coutellerie d’art, Chantal Gilbert transforme le métal, les cornes de zébu, les vertèbres de serpent en objets qui font le bonheur des collectionneurs. par André Ducharme Un coin d’artistes au cœur du quartier Saint-Roch revitalisé. Dans son atelier-appartement, qui fut un garage dans une autre vie, Chantal Gilbert fignole un diptyque — constitué de plumes, de bronze, d’acier damassé, d’ivoire de mammouth fossilisé et de quoi encore — pour Guy Laliberté, patron du Cirque du Soleil, l’un de ses fidèles collectionneurs. Joaillière de formation, elle a commencé par créer des bijoux, dont la vocation, un jour, lui a paru futile. Elle s’est alors tournée vers la coutellerie d’art, qui lui a apporté une reconnaissance internationale. Elle détournait la fonction utilitaire de l’ustensile ménager pour en éprouver le contenu métaphorique, en explorer le rôle et l’effet psychologique dans l’histoire de l’humanité. Rien de moins. La voici aujourd’hui du côté de la sculpture, mais restant attachée à la symbolique de la lame. Croyez-le ou non, ses œuvres affûtées arrivent à parler de relations humaines, de cicatrices, de liens et de ruptures. Et même à émouvoir. Aux métaux précieux (or, argent) et à l’acier des lames, elle adjoint des matériaux rares, porteurs de sens et d’histoire : dents de morse, cornes noires de zébu, vertèbres de serpent, plumes de coq de Sonnerat. « Quand j’entame une production, c’est incroyable les sommes que je dois investir. » Mais il y a toujours un amateur fortuné quelque part sur la planète qui attend ses créations. Chantal Gilbert ne signe que des pièces uniques, dont les prix varient entre 400 et 18 000 dollars. « Je ne serais pas capable de gagner ma vie à Québec si je n’avais pas une carrière à l’étranger. » Elle expose à Tokyo, New York, Paris, Milan, Barcelone, d’où elle ramène prix et bonnes critiques. « Mais le vrai pouls, pour moi qui prétends vivre de mon travail, c’est la vente. » Sans agent, elle assure sa propre promotion. Elle est douée, cela se sent ; flambante, rieuse, trilingue. Et sans chichi. « Transformer la matière, ça garde humble. » Celle qui revendique ses racines d’artisane et qui est d’ailleurs présidente du Conseil des métiers d’arts du Québec chérit une passion insoupçonnée : le canot de rivière sportive. « J’aime quand une rivière est tourmentée. » Tentant de faire le rapprochement avec son travail, où elle se lance toujours jusqu’aux limites de sa tolérance. « Le métal est rébarbatif, il ne se laisse pas facilement faire. Sincèrement, je ne saurais dire pourquoi je pratique ce métier, il y en a de moins durs, il me semble. » À l’agenda de Chantal Gilbert, une exposition individuelle au siège social du Cirque du Soleil, en 2009. TAHA OUARDA – Il prédit la météo de 2050 ! C’est en faisant parler des déluges de statistiques que Taha Ouarda peut prédire à long terme les précipitations là où l’on construit des barrages. par Valérie Borde Comment savoir quels sont, n’importe où sur terre, les risques de crues ou de sécheresses dans les décennies à venir, alors même que le climat est en train de changer ? Pour les compagnies hydroélectriques ou les sociétés de génie-conseil, la réponse vaut de l’or, puisque c’est d’elle que dépend la possibilité de construire et de gérer réservoirs et barrages en minimisant durablement le risque de débordement ou de panne sèche. Taha Ouarda, professeur au centre Eau, Terre et Environnement de l’Institut national de la recherche scientifique depuis 1997, est un des meilleurs experts au monde en hydrologie statistique, la science qui permet de répondre à ce genre de question au moyen de modèles informatiques extrêmement complexes. Passé maître dans l’art de régionaliser les données — ce qui rend possible la prédiction des précipitations à venir même dans un endroit pour lequel on ne possède aucune donnée météorologique —, l’ingénieur de 45 ans participe à des études dans d’innombrables pays, du Japon au Mexique en passant par la Chine, l’Égypte, l’Allemagne ou les États-Unis. « J’ai d’anciens étudiants en poste sur quatre continents », se réjouit ce citoyen du monde, l’un des rares scientifiques au Canada qui soit titulaire simultanément de deux chaires de recherche — l’une du gouvernement fédéral, l’autre d’Hydro-Québec.

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Société

Boom Town

Faut-il autoriser le projet de 1,3 milliard de dollar à Griffentown, dans le sud-ouest de Montréal ? Je pose cette question avec un brin d’ironie, car je ne me rentre pas dans la tête qu’on puisse maugréer et chialer contre des promoteurs qui ont une telle ambition et contester un projet d’une telle ampleur. Au Québec, ce sont les développeurs qui ont droit au tribunal d’inquisition alors que les rouspéteurs sont érigés en héros. Le projet avec ses 4 000 unités de logements serait trop ambitieux. Voilà un faux problème. Si les promoteurs ne réussissent pas à vendre leurs premières unités, avez-vous vraiment peur qu’ils en construisent 3 000 autres ? On veut construire une salle de spectacle alors que le milieu montréalais entend développer le Quartier des spectacles au centre-ville. Mais reproche-t-on au Groupe Gillett de songer à construire une nouvelle salle de 3 000 à 4 000 sièges tout juste derrière son Centre Bell ? On pourrait aussi reprocher au Casino de Montréal d’offrir des spectacles. Ce n’est pas sa situation de monopole qui assurera le succès du Quartier des spectacles, mais la qualité de l’offre et celle de l’emplacement. Les commerces de type Big Box nuiraient à la rue Sainte-Catherine. Je n’en suis pas si sûr. On ne vas pas au centre-ville acheter trois caisses de papiers hygiéniques ou des planches de 2 X 4. Il me semble que les motivations et les types d’achats ne sont pas les mêmes. En prime, ce projet créé justement un autre pont entre le centre-ville et le bord de l’eau, à l’image du merveilleux Quartier International (Caisse de dépôt, Palais des congrès…) qui relie maintenant les grandes artères au Vieux Montréal. Dans le cas du projet présenté hier, c’est le développement du bassin Peel qui m’excite le plus. Ce bassin constitue un véritable lac intérieur qui ajouterait une formidable dimension à Montréal. Si tout se déroule tel que prévu, le visage de Montréal sera méconnaissable. L’autoroute Bonaventure sera détruite, laissant place à un magnifique boulevard urbain. De nouveaux immeubles sont en train de s’ériger en lieu et place des trop nombreux stationnements à ciel ouvert. Le Quartier des spectacles solidifiera la réputation de Montréal comme ville de culture et de festivals. Le Musée des Beaux Arts sera agrandi et on compte plusieurs projets d’habitation et hôteliers tant au centre-ville que dans le Vieux-Montréal. Le projet de Griffentown est une autre pièce sur l’échiquier. Montréal est déjà une ville agréable et vibrante. Et si elle devenait vraiment belle…

Société

Chère Québec

Écrire sur toi sans vexer tes habitants n’est pas du tout évident. Ils ont l’épiderme sensible et un seuil de tolérance très bas à l’égard des opinions des Montréalais à leur sujet. Je le sais, je suis né chez toi, dans un roman de Roger Lemelin — Au pied de la pente douce. J’ai grandi à Lévis, fait mes études à Sillery et à Sainte-Foy. Sécher les cours de latin, prendre un bateau, mettre un fleuve entre sa routine et soi, aller se perdre dans tes venelles à l’européenne pleines de monuments et de plaques qui rappellent qu’il y avait de la vie avant les centres commerciaux et la banlieue fut une expérience romantique totalement formatrice. Comme pour ces femmes que la nature a dotées des attributs de la beauté et de l’élégance, la modestie ne fait pas partie de ta culture, toi qui attires des gens de loin, qui viennent te visiter, t’admirer et, souvent, t’envier. Grandir chez toi, c’est venir de quelque part. Tu confères une culture, une identité d’une richesse certaine. Mais quand je vivais encore chez toi, tu ne t’aimais pas. Un peu comme les fermiers de l’époque qui mettaient la hache dans les armoires de pin pour se meubler en formica, tu tournais le dos à tout ce qui fait aujourd’hui ton charme et ta fortune. L’Université Laval, une des plus anciennes en Amérique, quittait ses vieilles pierres pour un campus construit au milieu de nulle part, dans les champs de Sainte-Foy ; la classe moyenne se répandait dans les bungalows de Charlesbourg. Il n’y avait que les déshérités et les robineux pour vivre dans Saint-Roch et, dans Limoilou, que ceux qui n’avaient pas les moyens de vivre à Beauport. Tes maires, à l’époque, souffraient de montréalite aiguë, dessinant des tours, ouvrant des boulevards, créant de vastes espaces vides au cœur de ta vieille partie, qui s’était resserrée sur elle-même au cours des siècles pour se prémunir contre le nordet assassin qui y souffle en tout temps. Avoir 20 ans chez toi, à l’époque du moins, ça voulait dire être devant un dilemme qui façonnerait le reste de sa vie : rester ou partir. Dans ce temps-là, rester voulait dire occuper un emploi de fonctionnaire, et partir s’appelait Montréal. Montréal nous fascinait et nous effrayait, moi et mes amis — dont la moitié est restée, et l’autre est partie. Montréal avait des cafés où des artistes drogués récitaient des poèmes surréalistes ; elle voyait des films, des spectacles qui ne venaient jamais dans tes salles ; elle avait des bodegas, des synagogues, des jazzmans noirs, de vrais Chinois dans ses restaurants chinois. À Montréal on pouvait passer inaperçu, changer de vie, devenir célèbre ou changer de monde. Des étudiants aux cheveux longs y organisaient des manifs violentes, en planifiant le Parti québécois. On y faisait des films, de la télévision, de la pub, de l’argent. On y parlait anglais. À côté de ça, grandir chez toi, c’était un peu comme vivre chez ses parents. Ça ne marche plus comme ça aujourd’hui. Il n’est plus nécessaire d’aller à Londres, Paris ou New York pour découvrir les mots, les noms, les habits, les idées à la mode ; on peut être totalement branché et cool avenue Belvédère. Ce qui enrage tes habitants, dans ce village planétaire, c’est plutôt le contraire : ils y sont branchés, mais n’y sont pas vraiment présents. La vie quotidienne, au Québec, la culture, la langue, le devenir, ce qui est cool et ce qui ne l’est pas sont définis dans les médias de Montréal. Et on sait ce qui s’y passe. Dans cette ville, les gens sont, depuis une quinzaine d’années, occupés à créer une société inédite, unique en Amérique : un melting-pot multiethnique, multiculturel, métissé, et francophone. C’est à Montréal que sont nés le Mouvement Québec français, le PQ, le FLQ, la loi 101. Normal. Toi, tu n’en avais pas besoin. C’est à Montréal que se métisse le Québec de demain. Normal, c’est le tohu-bohu dans cette ville, on ne peut pas faire autrement, alors aussi bien y aller à fond. Montréal est pleine d’anciens Québécois-de-Québec, comme moi, mais leur exode ne l’a pas touchée. Ta population et ton économie croissent. Les gens qui immigrent chez toi viennent principalement des régions, qui, elles, se vident. Toi, c’est le Québec, le vrai. Et tu es plus conservatrice que Montréal. Normal. Être conservateur, c’est n’être pas trop pressé de voir arriver l’avenir et n’être pas trop porté à brasser la cage ou à courir des risques. Être conservateur, c’est savoir que les choses pourraient plus facilement empirer que s’améliorer. Conservatrice, toi ? Pourrait-il en être autrement…

Société

J’aime ton âme

Malgré tout, tu as parfois cet esprit de clocher qui donne raison à ta cousine montréalaise lorsqu’elle te trouve un peu villageoise, téteuse, et même à contre-courant. Tu peux être obstinée, conservatrice, et qu’est-ce que tu aimes jaser, consulter, pavoiser ! Tu n’a jamais fini, tu as toujours quelque chose à dire, à redire, à rajouter. Alors, dis-moi pourquoi je t’aime ? Pour ton charme, sans doute, mais plus encore pour ton âme. Il faut vivre avec toi pour mieux comprendre. Tu sais, lorsque je suis au bout du monde et que je dis que je rentre à la maison, c’est chez toi que je reviens. Surtout, ne le dis pas à ma mère, qui habite de l’autre coté de l’Atlantique, elle ne comprendrait pas.

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Tu mérites mieux !

Tu es une jolie ville, belle comme pas une, mais plus le temps passe, plus tu fais vieille fille : tu ne cesses de t’embellir pour les visiteurs de passage, mais tu ne sais pas retenir ceux dont tu as besoin ! Sors un peu ! Change-toi les idées ! Il y a peu, on te voyait grande et pleine d’ambassades. Aujourd’hui, tu te rassois bien sagement et tu te pomponnes en attendant de savoir si, un jour, quelques avions viendront survoler ton bout de fleuve en une course ultra-commanditée… Tu mérites mieux que cela, ma vieille ! Il existe des villes dans le monde qui sont comme des phares pour l’humanité, des endroits dont on rêve la nuit, des villes où quelque chose semble s’être produit un jour et qui sont comme enveloppées d’une délicieuse chape de bonheur. Ces lieux font l’envie de tous et je suis persuadé que tu as tout ce qu’il faut pour en être. Moi, j’ai choisi de rester avec toi, alors j’ai plein de gens à te présenter, d’ici et d’ailleurs, des artistes, des gens de cœur et d’âme capables de relever le défi. Tu serais surprise, car, pour peu qu’on leur en donne la possibilité, ils savent faire bouger bien des choses. Tu en as envie ?

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Resurrección à Sainte-Clotilde-de-Beauce

¿Dónde está Santa Clotilde, por favor? À leur arrivée au Québec, de plus en plus de réfugiés colombiens cherchent le petit village de Sainte-Clotilde-de-Beauce, dont ils ont parfois entendu parler… avant même d’atterrir à Dorval! C’est que, depuis l’an dernier, une quarantaine de leurs compatriotes s’y sont établis, après avoir fui leur pays, miné par la violence et l’insécurité. Tous ont trouvé un emploi stable, une école accueillante pour leurs enfants et, surtout, la tranquilidad dont ils rêvaient. « C’est moi la coupable et j’en suis fière! » dit Eva López, 43 ans, qui a fondé, en 2003, l’organisme Intégration communautaire des immigrants (ICI). Cette énergique Colombienne, boucles noires et éclats de rire communicatifs, s’occupe du recrutement et de l’installation des réfugiés à Sainte-Clotilde. Mariée à un Québécois éleveur de bisons dans la région, elle vit à Thetford Mines (à 32 km à l’ouest de Sainte-Clotilde) depuis 13 ans et se démène depuis 5 ans pour attirer des familles d’immigrants en milieu rural en leur procurant travail et logement. Son histoire – et celle de Sainte-Clotilde – a fait l’objet d’un reportage diffusé du nord au sud de l’Amérique sur le réseau espagnol de la chaîne CNN. De quoi faire une publicité d’enfer à l’endroit. Au Canada depuis quelques mois, les réfugiés colombiens de Sainte-Clotilde avaient d’abord tenté leur chance ailleurs au Québec ou en Ontario. Mais faute de voir leurs compétences et leurs diplômes reconnus – certains étaient agronomes, avocats, comptables ou directeurs de banque -, ils étaient sans emploi. « Quand je les ai rencontrés, ils étaient découragés, raconte Eva López avec son accent hispano-québécois. Ils avaient tout laissé derrière eux, ne parlaient pas le français et dépendaient de l’aide sociale. Aujourd’hui, grâce au travail, ils ont retrouvé l’espoir. » Et cela, précise-t-elle, même si ce travail est humble et exigeant, la plupart ayant été embauchés comme ouvriers dans les usines locales. Sainte-Clotilde aussi s’est remise à espérer. Alors que ses jeunes la désertaient et que sa population vieillissait, les immigrants colombiens ont fait grimper le nombre d’habitants de près de 10% d’un coup, soit de 587 à 630 âmes. Tout un événement pour cette paroisse très soudée, née en 1922, qui n’avait guère vu d’étrangers jusque-là. Méconnu des Québécois eux-mêmes en dépit de son vieux pont couvert et de son décor bucolique, le village ne figure même pas dans le guide touristique officiel de la région Chaudière-Appalaches. L’endroit n’en est pas moins réputé pour ses entreprises florissantes, surtout spécialisées dans les matériaux composites pour pièces de camions, motoneiges et bateaux de plaisance. « Nous offrons 850 emplois, soit trois fois plus qu’il y a de personnes actives au village », dit le maire, Jacques Lussier, 64 ans, crinière argentée et collier de barbe blanche. « Pour nous, l’immigration est une solution d’avenir. Mais nous voulons des familles: des vieux, on en a assez! Notre objectif est de résoudre la pénurie de main-d’oeuvre et de sauver notre école. » Clotildois d’adoption, propriétaire d’une ferme dans un rang de la municipalité depuis 26 ans, Jacques Lussier a été professeur, puis doyen de la Faculté des sciences de l’administration de l’Université Laval. Il gère son village avec audace et efficacité. En 2003, c’est grâce à lui que la commission scolaire de l’Amiante a rouvert l’école primaire de Sainte-Clotilde, qu’elle avait fermée pendant un an, faute d’un nombre suffisant d’élèves. « On a fait tant de bruit que la commission scolaire a signé un contrat de trois ans avec nous, explique-t-il. La municipalité doit contribuer à l’entretien des locaux, déneiger la cour et fournir l’eau potable; elle s’est aussi engagée à augmenter la population de l’école. » Située derrière l’église, l’école primaire Saint-Nom-de-Marie occupe un bâtiment de briques jaunes, construit au début des années 1960, qui abrite aussi la modeste bibliothèque et le café Internet du village, de même que le minuscule bureau du maire. La vue depuis les classes est grandiose, embrassant les forêts et les prés vallonnés où paissent des vaches bien grasses. Si 150 gamins animaient autrefois cette école de leurs cris, ils ne sont plus que 32 aujourd’hui, répartis dans deux classes mixtes: ceux de 1re et de 2e année dans l’une, ceux de 3e et de 4e dans l’autre. Les élèves de 5e et de 6e vont à l’école dans un village voisin, East Broughton. À en croire le maire, les petits Colombiens assureront la survie de l’école. À condition qu’ils restent. Pour l’instant, seules 2 familles sur 12 n’ont pu s’acclimater et sont reparties à la fin de l’année scolaire, retirant du coup six jeunes inscrits dans les classes du primaire. Quinze enfants originaires de la Colombie sont néanmoins toujours là: deux fréquentent les deux garderies familiales du village, huit sont au primaire et cinq au secondaire, à Thetford Mines. Juan David Pineda, 10 ans, est en 4e année. Expert en grimaces et en pitreries, il s’est rapidement fait des amis dans sa nouvelle école. Arrivé à Sainte-Clotilde en octobre 2004 avec ses parents et sa petite soeur de deux ans et demi, il se débrouille sans problème avec le parler local. « C’est moi le seul qui parle bien le français à la maison, dit-il avec un accent chantant. Mes parents ne comprennent pas tout: il faut que je traduise pour eux! » À l’école, le petit garçon joue aussi les interprètes pour son camarade Sebastian Marulanda-Lara, neuf ans, arrivé au printemps. « Juan David m’aide beaucoup », dit leur enseignante, Cathy Rodrigue, une pétillante brune en pantalon kaki, qui fait régulièrement appel à lui pour expliquer à Sebastian les exercices à faire en classe. « Sebastian progresse rapidement, mais il a encore de la difficulté. Il est un peu gêné de parler le français », précise-t-elle. Une assistante la seconde deux fois par semaine auprès des élèves immigrants. Tous ont suivi des cours intensifs de français à leur arrivée. C’est Paulette Pomerleau, enseignante retraitée, qui s’est attelée à la tâche. « J’ai enseigné ici pendant 36 ans et demi. Alors, quand on est venu me chercher pour enseigner notre langue aux petits nouveaux, j’ai dit oui! raconte l’élégante dame de 65 ans. La plupart avaient hâte d’intégrer la classe ordinaire et se forçaient pour apprendre le plus vite possible. » Les adultes ont aussi suivi des cours de français à leur arrivée et ils pourront s’inscrire à un nouveau programme de 11 semaines cet automne, grâce au soutien du ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles du Québec. « Ces cours sont donnés le soir ou la fin de semaine, en fonction de l’horaire des travailleurs, explique Eva López. Et les gens n’ont pas à se déplacer: la formation se déroule ici, à l’école ou au sous-sol de l’église. » Ce programme devrait être prolongé en 2006, car le village compte accueillir bientôt de nouveaux immigrants. Comme en témoignent les affiches « Nous embauchons » placardées devant les usines, il reste beaucoup de postes à pourvoir à Sainte-Clotilde. « Les entreprises ont du mal à recruter, car les Québécois ne veulent pas nécessairement de ces emplois, qui sont très durs, observe Eva López. Or, les immigrants veulent travailler. Même s’ils ont fait des études, ils préfèrent se contenter d’un poste en usine plutôt que de l’aide sociale. C’est seulement ainsi qu’ils prendront leur place et évolueront dans la société. » Victor Jaramillo et Marcela Salazar sont de ceux-là. Tous deux dans la quarantaine, ils ont radicalement changé de vie. Arrivés avec leurs deux filles à Sainte-Clotilde en mars, après quelques mois difficiles à Hamilton, en Ontario, ils ont immédiatement été embauchés chez René Matériaux Composites, la plus importante entreprise du village (500 employés). Ancien ingénieur civil à Medellín, la deuxième ville de Colombie, Victor est aujourd’hui conducteur de presse. Tandis que son épouse, autrefois propriétaire d’une parfumerie, est affectée au ponçage des pièces de camions. Un boulot pénible, dans le bruit incessant des machines et la poussière, qui macule son nez et ses joues. « Ce n’est pas facile, mais je me suis vite adaptée », dit Marcela, petite femme discrète au sourire lumineux. « L’important, pour moi, c’est de travailler: je ne voulais pas vivre de la charité », poursuit-elle en émaillant son espagnol de mots français. Elle avoue tout de même que la Colombie lui manque souvent. Son mari, un solide gaillard à la poignée de main chaleureuse, ne veut voir que le bon côté des choses. « Ici, nous sommes en sécurité. Les niñas sont heureuses et elles reçoivent une très bonne éducation à l’école. » Assises auprès de leurs parents dans le salon – la famille loue un modeste appartement au coeur du village -, les « niñas » confirment. « J’ai beaucoup d’amis ici. Ils viennent me chercher, on va au parc, on placote, on joue au soccer », dit Camila, 12 ans, grands yeux noirs et queue-de-cheval assortie, qui vient d’entrer en 6e année. « J’aimerais rester ici tout le temps! » Sa cadette, Paulina, 6 ans, une coquine au sourire enjôleur, aime aussi la vie à Sainte-Clotilde, même s’il y a dans sa classe un « garçon très tannant » qui la taquine sur son accent… Si quelques petits Colombiens ont été victimes de moqueries à l’école – parce que leur lunch « puait » ou qu’ils ne parlaient pas bien le français -, les choses n’ont pas eu le temps de s’envenimer. « Je suis intervenue plusieurs fois pour faire comprendre aux enfants nos différences culturelles, dit Eva López. Et pour leur expliquer que les réfugiés risquaient la mort en Colombie et qu’ils ont souvent dû s’enfuir en n’emportant qu’une seule valise. » Aujourd’hui, ça va bien mieux, ajoute-t-elle. « Les enfants de Sainte-Clotilde montrent une ouverture d’esprit incroyable: ils n’ont plus de frontières dans leurs têtes. » Chez les adultes aussi, il y a eu des réticences. Quelques villageois se plaignent de leurs voisins envahissants qui font jouer de la musique latino très fort jusque tard dans la nuit, d’autres chuchotent que les immigrants sont des profiteurs, des « voleurs de jobs »… Mais globalement, la plupart des Clotildois se réjouissent de ce sang neuf apporté à leur collectivité, et certains sont ravis de pratiquer leur espagnol. Sainte-Clotilde est d’ailleurs l’un des rares villages du Québec à accueillir ses visiteurs par un panneau trilingue: « Bienvenue, Welcome, Bienvenido ». « L’accueil des immigrants a mobilisé le village entier, se félicite Jacques Lussier. Tout le monde s’est impliqué pour qu’ils se sentent bien et aient le goût de rester. » À leur arrivée, une grande réception a été donnée par la municipalité au sous-sol de l’église, avec un banquet qui a réuni quelque 400 personnes, député provincial et préfet compris. Du restaurant au salon de coiffure en passant par le marchand d’arbres de Noël et le dépanneur, tous les commerçants du village ont participé au carnet de bienvenue offert par la municipalité à chaque famille d’immigrants et comportant des chèques-cadeaux d’une valeur de 800 dollars. Tandis qu’une collecte de vêtements d’hiver, vaisselle, meubles et appareils électroménagers a été organisée par la fabrique, sous la houlette de soeur Micheline Poulain, l’animatrice de la pastorale. Comme l’école et les entreprises, l’église bénéficie de l’arrivée des immigrants, qui ont fait grimper son taux de fréquentation dominicale. Et une fois par mois, un prêtre vient dire une messe en espagnol. « Sainte-Clotilde est un village modèle, dit Eva López. Toutes les régions du Québec devraient s’en inspirer. » L’infatigable militante sait cependant qu’il reste quelques problèmes à régler pour que l’intégration des immigrants soit vraiment réussie. D’abord, il faudra leur donner accès à la propriété. La construction de nouvelles maisons fait partie des priorités du maire Lussier, qui se présente pour un troisième mandat en novembre. Il se bat aussi pour permettre aux nouveaux arrivants d’obtenir un emprunt bancaire qui tienne compte de leur niveau de vie avant leur arrivée au pays. Autre condition indispensable pour garder les immigrants à Sainte-Clotilde: leur permettre de décrocher des postes plus gratifiants. « Il y a un grand gaspillage de talents et de connaissances, dit Eva López. Je pousse les employeurs locaux à prendre le plus possible en considération l’expérience des immigrants afin de leur offrir un poste plus adapté à leurs compétences et à leurs diplômes. » René Matériaux Composites, qui emploie une trentaine de Colombiens, n’est pas contre. Soucieuse de les intégrer au mieux, cette société a fait traduire en espagnol son recueil de politiques internes de même que les manuels d’instructions de certains appareils. « Nous souhaitons que nos employés immigrants puissent évoluer chez nous, dit Marco Vachon, directeur des ressources humaines. Tout dépend de leur intérêt et des possibilités d’avancement au sein de l’entreprise. » Certains ont déjà obtenu des promotions. C’est le cas de Francisco Mejía, 31 ans. Embauché comme ouvrier à l’assemblage des pièces, le jeune homme est rapidement devenu conducteur de robot classeur – hausse de salaire de 30% à la clé. « Il était technicien en informatique en Colombie et comprenait bien la logique de l’appareil, dit Marco Vachon. Ce poste correspond mieux à ses capacités. » Francisco Mejía travaille avec son épouse, Catherine Duque, 27 ans, employée à la finition des pièces. Ni les émanations des produits chimiques, ni le vacarme des machines, ni la poussière ne semblent les déranger. Parents d’un petit garçon de 7 ans, déjà amateur de hockey, ils sont intarissables sur leur bonheur de vivre au Québec, même s’ils ont connu des journées d’hiver à -45°C. « Nous sommes très bien intégrés ici », dit Francisco, qui s’exprime dans un excellent français. « On va à la pêche, on joue aux quilles et on a deux autos: on est vraiment des Québécois! »

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Après la dinde, le centre commercial

C’est aujourd’hui que nous avons la preuve absolue que les Canadiens ne sont pas des Américains. Nos voisins sont en congé jusqu’à lundi pour la Thanksgiving. C’est la plus grande fête de l’année là-bas et plus de 38 millions d’entre eux voyageront plus de 50 kilomètres pour retrouver des membres de leur famille. Les aéroports sont pleins depuis hier et les routes achalandées. Aujourd’hui, ils se gavent de dinde et de football (trois parties de la NFL). Une fois la digestion et la partie des Colts terminée, ils pourront prendre d’assaut dès minuit les centres commerciaux pour ne rien rater de la plus longue et de la plus intense journée de soldes de l’année, le Black Friday. C’est complètement débile. Plusieurs magasins seront donc ouverts dès minuit, dont quelque 170 magasins GAP. Les quelque1 000 magasins J.C. Penney ouvriront à quatre heures du matin et dès cinq heures ce sera au tour des Wal-Mart, Best Buy et des autres bannières populaires. Au-delà de l’anecdote et de l’anthropologie, ce week-end est le test acide de tous les fabricants de vêtements, de meubles, de produits de beauté, de jouets et de jeux électroniques. Test acide également pour les commerçants… et les économistes. Car nous apprendrons 1) quels sont les produits ou bidules qui ont la cote auprès des consommateurs, 2) quelles bannières tirent le mieux leur épingle du jeu et 3) si les Américains ont encore de l’argent pour consommer après la crise de l’immobilier. N’oublions pas que les dépenses des consommateurs comptent pour 70 % de l’économie US. Si le Black Friday n’est pas un succès, ce sera un « Black Winter » pour l’économie américaine qui entrera vraisemblablement en récession. Et ça, c’est toujours une mauvaise nouvelle pour nous.

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Bon anniversaire, Québec !

En 1908, les festivités marquant le 300e anniversaire de Québec comprenaient une attaque à la torpille et une pièce de théâtre en plein air qui faisait appel à tellement de milliers de figurants que le metteur en scène utilisait des sémaphores pour les diriger lors des répétitions sur les Plaines d’Abraham ! Qualifiées d’« acte politique déguisé » par l’historien ontarien H.V. Nelles, ces célébrations de deux semaines — que Nelles relate dans un livre de 400 pages qui se lit comme un roman — « étayaient une vision de ce que devait et pouvait être le Canada ». Cent ans plus tard, alors que Québec se prépare à célébrer son 400e anniversaire, on se demande ce que Nelles dirait du programme des fêtes, qui s’étale sur… 10 mois ! Un forum mondial de la PME, un congrès eucharistique, un tournoi international de hockey, un sommet de la Francophonie, un congrès international de la jeunesse, une grand-messe solennelle, un défilé militaire, plus de 500 manifestations artistiques, conférences, débats, expositions, sans compter Céline Dion, Robert Lepage, le Cirque du Soleil… Afin de marquer ce 400e, L’actualité a choisi pour sa part d’offrir un cadeau à ses lecteurs : ce numéro souvenir, que vous tenez entre vos mains. De nombreux livres d’histoire déjà en librairie — comme bien des titres en préparation pour publication en 2008 — revisitent largement la riche histoire de la ville. (Cliquez ici pour quelques suggestions) L’avenir de la capitale, lui, demeure incertain. Le premier ministre conservateur Stephen Harper aura beau dire que c’est en français que le Canada a été fondé — ce qui est vrai —, le sort des francophones d’Amérique se rejoue chaque jour sur des champs de bataille aussi lointains que les plaines du Manitoba, les côtes du Nouveau-Brunswick, les villages du nord de l’Ontario ou les rues de Montréal. Depuis peu, le cœur de Québec bat de nouveau à l’unisson de ces bagarres pour une francophonie d’Amérique (voir « Le retour des conquérants », p. 90). Ce numéro spécial de L’actualité veut témoigner du rôle déterminant que Québec peut — pourrait ? — jouer dans cette grande aventure. Est-il de nouveau venu, le temps des conquérants ? Le tissu de la ville se transforme. Des entrepreneurs, des scientifiques et des artistes bousculent sa façade hier tranquille de capitale provinciale. Ils veulent plus. Aspirent à plus. De nouveaux arrivants rêvent aussi leur ville dans d’autres couleurs que le blanc ouateux qui, l’hiver, enjolive son emblématique château. Quelle sera la contribution de Québec à la francophonie de demain ? Partez à la découverte de cette jeune ville moderne en lisant le présent numéro. Vous risquez d’être étonné ! Et bon anniversaire à tous ! ENCORE Le programme complet des festivités à www.monquebec2008.com Pour un rappel fascinant des festivités du 300e, avec leurs affiches couvertes de canots d’écorce et d’Amérindiens en pagne, lire L’histoire spectacle : Le cas du tricentenaire de Québec (Boréal, 2003). Pour voir Québec autrement, lire Des écrivains dans la ville (L’instant même et le Musée du Québec, 1995).

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La culture permet l’économie

« Le ministre de la Culture doit aussi être le ministre de l’Économie de la culture. » On doit cette citation à Jean-Jacques Aillagon, un ancien ministre français de la Culture et de la communication. Je la trouve bien appropriée à cette journée du Rendez-vous Montréal métropole culturelle. On sous-estime constamment l’extraordinaire apport des industries culturelles au dynamisme économique de Montréal. Aussi, on oublie souvent le rôle de la culture dans les attraits économiques et touristiques d’une ville. Et j’irai encore plus loin, sans culture forte, il ne peut y avoir de développement économique soutenu. On apprenait lundi que Bombardier avait trouvé un moteur pour son avion qui n’existe pas encore. Pour moi, ce sommet culturel a encore plus d’importance pour l’avenir du Québec que les hésitations et angoisses de Bombardier quant à la fabrication d’une nouvelle génération d’appareils de 100 à 149 places. Certes, l’aérospatiale compte énormément au Québec, particulièrement dans la région de Montréal. On parle de plus de 250 entreprises et de revenus annuels de 11,4 milliards de dollars en 2006. Les ventes d’avions et de moteurs d’avion représentent environ 20 % des exportations du Québec. L’industrie emploie plus de 9 000 ingénieurs et un emploi sur 95 à Montréal dépend de ce secteur. Pourtant, je trouve que le sommet sur la culture importe tout autant. Près de 70 000 Montréalais travaillent dans les domaines de l’information, des industries culturelles, des arts et des spectacles. La production de films, d’émissions de télévision et de jeux vidéo, les ventes de billets de théâtre, de concerts, de spectacles, les ventes de journaux, de magazines, de cd , de livres et d’œuvres d’art, ainsi que les budgets de fonctionnement des musées et des bibliothèques représentent des milliards de dollars. Mais il y a plus encore. J’ose comparer la culture aux infrastructures publiques. Sans ce réseau bien établi de créateurs et de promoteurs, il ne peut y avoir de vie en société ou en entreprise viable. Les arts et la culture tracent dans nos têtes, nos cœurs et nos âmes les autoroutes émotives, sensorielles et intellectuelles qui nous permettent d’être de meilleurs citoyens et de meilleurs travailleurs. Et cela, c’est sans prix !

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Impertinentes étrennes

Dans bien des coins du Québec, dès le début novembre, des familles s’échangent des listes d’étrennes. Il faut parfois pas mal de temps pour dénicher le cadeau qui fera plaisir à tante Rita, au cousin Michel ou au grand-père Albert ! Modernité aidant, la liste de ceux à qui on offrira des présents, dans certaines familles, comprend depuis quelques années une nièce Xin Lan ou une belle-sœur Djamila, quand ce n’est pas un copain Carlos. Des milliers de Québécois aimeraient peut-être avoir des idées pour souligner avec humour l’étonnante fin d’année que les audiences de la commission Bouchard-Taylor nous font vivre. Voici quelques exemples de cadeaux inattendus. Des macarons, à l’image de ceux lancés il y a une vingtaine d’années par SOS Racisme, en France (« Touche pas à mon pote ! »). Ces macarons porteraient des slogans comme « Mes ancêtres étaient des immigrants ! », « Mon voisin ne me parle pas et il a le droit » ou encore « Ma grand-mère se baignait tout habillée. Célébrons notre patrimoine ». Un pourcentage des revenus de la vente pourrait être versé au fonds de francisation des nouveaux arrivants. Des cours de hockey. Pour la linguiste Marie-Éva de Villers et les écrivaines du Québec dont la qualité du français est avérée, dans l’espoir que l’une d’elles devienne un jour capitaine des Canadiens de Montréal. En attendant, se réjouir d’avoir un bon capitaine. Des épées en carton. Du genre qu’on donne aux jeunes enfants qui ont peur des monstres cachés sous leur lit. Les parents savent que rien ne sert de dire aux petits que les monstres n’existent pas. Leur peur est irrationnelle. Mieux vaut leur donner une épée. Même inoffensive. Ça les rassure. Un guide de survie du « de souche ». Sur le modèle de The Anglo Guide to Survival in Quebec, que le journaliste montréalais Josh Freed a si brillamment publié au début des années 1980. On y expliquerait, entre autres, comment éviter les pierres que les musulmans lancent aux femmes adultères et aux homosexuels dans certains pays totalitaires. Serait utile le jour où la charia aura été adoptée par 60 % des Québécois par voie référendaire. Des invitations à un souper « mystère ». Autour de la table, des immigrants diplômés en génie, en pharmacie, en médecine. Les convives devraient deviner lequel est le chauffeur de taxi, le concierge, le manœuvre. À offrir au beau-frère qui clame qu’il y a trop d’immigrants « sur le BS » ou qu’ils « volent nos jobs ». Double part de dessert bourré de gras trans en prime. Des boules antistress. Pour les milliers de Québécois qui, dans toutes les régions, donnent du temps bénévolement afin d’aider de nouveaux arrivants à s’intégrer. Et qui n’en peuvent plus que certains de leurs concitoyens fassent passer les Québécois pour des xénophobes qui ont peur que les minarets dominent bientôt le ciel de Montréal, alors que les musulmans forment 1,4 % de la population du Québec. Des tisanes amérindiennes. Pour les musulmans, les juifs, les sikhs de la province. Lorsqu’ils découvriront un illuminé extrémiste en leur sein, ils pourront l’abreuver de tisane calmante. Ou lui suggérer de passer quelques moments dans une hutte de sudation, pour « faire sortir le méchant » et éviter de faire sauter la marmite des Québécois, de souche ou de bourgeon. Des séances de méditation. Pour les politiciens et les administrateurs publics, qui, s’ils réfléchissent un brin au calme, trouveront les balises dont notre société a besoin pour trancher entre les droits des uns et des autres en matière de liberté religieuse. Et pour finir sur une note festive, une histoire d’enfant. C’est une petite fille qui fait un cauchemar. Des monstres verts aux pustules rouges l’enlèvent et l’emmènent dans leur antre. Il y a là un gros chaudron rempli de petits légumes. Elle a peur qu’on la fasse cuire et qu’on la mange. Mais, ô surprise, les monstres l’assoient sur un banc de bois et lui offrent de partager leur soupe. Au réveil, elle n’a plus peur des monstres que son inconscient avait imaginés. Bonne soupe, bon magasinage de Noël et joyeuse Hanoukka ! À LIRE • Le rendez-vous des civilisations, par Youssef Courbage et Emmanuel Todd, Seuil. • Les excellents romans de Chaïm Potok, pour comprendre la spiritualité des juifs hassidiques.

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Ici, on fait pousser des rêves !

Pour un automobiliste, le village de Barraute, en Abitibi, est une parenthèse de trois minutes dans la forêt de conifères qui s’étend entre Amos et Val-d’Or. Un poste d’essence, une église, une épicerie, une voie ferrée, et de nouveau la grande route. Mais pour qui s’y arrête, ses habitants ont quelques surprises en poche. « As-tu goûté à l’eau du robinet ? » me demande fièrement une dame assise au comptoir du casse-croûte Chez Dan. Les Barrautois se désaltèrent, se lavent et se brossent les dents avec l’eau d’une rivière souterraine, filtrée naturellement, si pure qu’elle a remporté le premier prix à un concours international de dégustation en 2002. Autre surprise : à l’épicerie, un écriteau indique que les concombres et les tomates bio ont été produits par… les élèves de l’école secondaire du village. Vérification faite, sur le terrain rocailleux derrière l’école en briques jaunes se trouvent deux charpentes de bois recouvertes de feuilles de plastique transparent. Des serres ! J’ai fait sept heures de route à partir de Montréal pour venir chercher la recette de l’école secondaire Natagan. Car, sur la liste des 466 établissements qui composent l’édition 2007 du Bulletin des écoles de L’actualité, Natagan brille comme la Grande Ourse. Au cours de la première moitié de la décennie, la petite école publique de 177 élèves envoyait à Québec des résultats si faibles aux examens officiels qu’elle côtoyait les écoles de décrocheurs et d’élèves en difficulté d’apprentissage dans les derniers rangs du palmarès. Mais cette année, Natagan a fait un bond de 219 rangs au classement pour s’établir au 116e, tout juste après le club des collèges privés de la province ! L’an dernier, l’école avait déjà grimpé de 93 rangs. C’est l’une des plus impressionnantes remontées de l’histoire du palmarès. L’exploit est d’autant plus remarquable que l’école doit faire comme le saumon qui s’en va frayer : lutter constamment contre les flots. Le ministère de l’Éducation du Québec a désigné Barraute et ses environs comme une des zones les plus défavorisées de la province. Les parents des élèves de Natagan sont, en majorité, de petits agriculteurs, des camionneurs et des forestiers. La crise du bois d’œuvre a frappé durement la région. Quelques scieries ont fermé, d’autres ont licencié des ouvriers, et de nombreuses personnes vivent aujourd’hui de l’assurance-emploi ou de l’aide sociale. L’école a aussi la dure tâche de servir à elle seule un territoire presque aussi étendu que la grande région de Montréal. Le matin, certains élèves doivent quitter la maison à 6 h 50, puisqu’ils habitent au nord de l’école à une distance d’une heure dix en autobus ! À Barraute, on se rend compte de l’isolement des lieux lorsqu’on appelle la police. Le poste le plus près est situé à Amos, à 40 minutes de route. « Vous voulez savoir ce qui fait marcher notre école ? Ce sont des projets de fou », lance le directeur de Natagan. Ajoutez quelques années à l’acteur Colm Feore et donnez-lui la verve colorée de Richard Desjardins, et vous aurez Luc Chevrier. Cet ancien prof d’éducation physique est aux commandes de l’école depuis quatre ans. « Pas facile pour les enseignants de garder l’attention des élèves lorsque des copains qui ont décroché viennent faire des starts devant l’école, l’après-midi, avec le bolide qu’ils viennent d’acheter », dit-il en me montrant les traces noires de pneus qui marquent la rue. « Il faut leur offrir des expériences stimulantes. » « Projet de fou » numéro un : les serres, qui abritent 400 plants de concombres et 100 plants de tomates. Ce sont des élèves de la classe d’économie de 5e secondaire qui ont fait l’étude de marché et élaboré la structure financière de l’entreprise, il y a cinq ans. Depuis, en mars et en avril, les élèves de 1re et 2e secondaire font les semis dans leur classe de science. Ils en profitent pour étudier la biologie végétale. Et l’été, grâce à une subvention d’Emploi-Québec, l’école embauche trois élèves à plein temps pour entretenir les plants. C’est Pierre Champagne, un prof de maths au pouce vert, qui supervise les opérations. « Les serres demandent une attention quotidienne », dit-il en me faisant visiter l’intérieur des deux bâtiments, aussi chaud et humide qu’un sauna. « Mais elles permettent aux jeunes de constater que leur travail de science ou d’économie a produit quelque chose de tangible, qui se vend et qui se mange. C’est l’une des meilleures leçons qui soient. » Le directeur, Luc Chevrier, peut citer une bonne dizaine d’idées originales sorties de la tête de ses 15 enseignants. À Natagan, les cours d’histoire de 1re secondaire se transforment, pendant quelques semaines, en ateliers de fabrication d’épées et de massues médiévales. « Ça nous coûte 100 dollars de duct tape [ruban adhésif en toile], de carton et de bouts de bois, et les jeunes adorent », dit le directeur. Les notes grimpent aussi. De 2002 à 2006, la moyenne à l’examen officiel d’histoire est passée de 53 % à 71 % ! Cette année, pour attirer les parents à la (très peu courue) assemblée générale de l’école, on a organisé un bingo. Le grand prix : un laissez-passer VIP permettant de précéder les autres à la soirée de rencontre avec les enseignants ! Chaque année, les élèves de 3e secondaire ont droit à une sortie scolaire plutôt insolite. Barraute est loin de tout. Pour se rendre au Musée Science Nord, à Sudbury, il faut faire sept heures d’autobus. L’école a trouvé une façon de contourner cet obstacle : les jeunes partent tôt le matin, arrivent au musée au moment de sa fermeture et… s’y enferment pour la nuit ! Jusqu’à l’ouverture, le lendemain, ils explorent une caverne, regardent un film sur les changements climatiques et manipulent une réplique du « bras canadien ». « Au retour, ça ne bouge pas beaucoup dans l’autobus », dit le directeur. Lorsqu’il est entré en poste, en 2003, Luc Chevrier a senti l’urgence d’agir. L’école manquait d’argent. Le système de chauffage était déréglé. Il y avait des trous dans les murs. Et Natagan se classait 442e sur 453 écoles au palmarès de L’actualité. Après la publication de ce numéro du magazine, le téléphone a sonné. C’était un animateur de Radio Nord, qui sollicitait une interview en direct avec le directeur. « Sur les ondes, il m’a dit : “Pouvez-vous m’expliquer ce qui se passe dans votre école ?” L’entrevue a été difficile. Je me suis dit que je ne voulais plus jamais me retrouver dans cette situation. » Luc Chevrier s’est alors attaqué à la racine du problème : le fort taux de roulement du personnel. « Nous étions le club-école de la région », dit-il. De jeunes diplômés venaient combler les trous laissés par les départs à la retraite en attendant qu’un poste s’ouvre dans l’une des deux écoles secondaires d’Amos. L’hiver, la poudreuse sur la longue route entre Amos et Barraute peut en refroidir plus d’un. L’année qui a précédé l’arrivée du directeur, trois profs d’histoire se sont succédé dans la même classe ! Au Québec, un directeur d’école n’a pas le pouvoir de sélectionner les enseignants qui travaillent pour lui. Luc Chevrier s’est donc efforcé de créer un climat agréable, pour garder à Barraute ceux qu’il avait. Une réorganisation de la commission scolaire lui a permis d’obtenir un peu plus d’argent pour réparer les murs et repeindre les classes. « C’est la base, dit-il. Si l’école est belle, les jeunes la respectent et les profs ont envie d’y travailler. » À ancienneté égale, la commission scolaire a privilégié l’embauche d’enseignants qui habitaient dans les environs de Barraute. Ils forment aujourd’hui le gros de l’équipe. Dans la salle des profs, tout le personnel occupe une seule grande table. « Les liens entre collègues sont plus serrés que dans les grandes polyvalentes, dit Luc Chevrier. Lorsque quelqu’un arrive avec un projet, tout le monde met la main à la pâte pour le réaliser. » Un exemple de dévouement : les trois jeunes enseignantes de français ont profité de leurs vacances d’été pour mettre sur pied une petite bibliothèque dans l’école (qui n’en avait pas). En mai dernier, elles se sont rendues au Salon du livre de Rouyn-Noranda avec, en poche, 7 000 dollars provenant d’une subvention. Sylvie Caron, petite femme allumée de 32 ans, en parle comme de la réalisation d’un fantasme pour un prof de français. « Nous avons rempli nos paniers de centaines de livres neufs, des Harry Potter, des Amos Daragon et plein d’autres titres pouvant intéresser les jeunes. » Une autre clé du succès de Natagan se trouve hors des murs de l’école. Au cours des cinq dernières années, le village s’est pris en main. « Nous avions un problème de drogue », avoue Francine Grenier, femme d’affaires de 41 ans qui gère, avec sa famille, un atelier et un magasin de fourrure à Barraute. Elle est récemment devenue commissaire d’école. « Les vendeurs de drogue sévissaient sans trop se cacher. Ce climat malsain déteignait sur l’école. » En 2002, le responsable de la maison des jeunes du village, Claude Leroux, a pris le taureau par les cornes. Il a convoqué tous les Barrautois à une rencontre à l’hôtel de ville. « La salle était pleine, dit ce petit costaud rieur qui travaille également comme surveillant à Natagan. Les gens avaient peur de porter plainte à la police. Nous leur avons dit que s’ils le faisaient, tout le village serait derrière eux. » La réunion de village a eu l’effet d’un électrochoc. « Aujourd’hui, le problème est beaucoup moins sérieux. Et l’école s’en porte mieux », dit Claude Leroux. Le directeur, Luc Chevrier, est modeste. Son établissement profite d’un avantage déloyal, dit-il. Ses enseignants n’ont, en moyenne, que 15 élèves par classe, la moitié de ce que l’on trouve habituellement dans les écoles secondaires de la province. « C’est plus facile pour eux de former leurs élèves pour les examens officiels. » N’empêche, les idées qui ont germé dans la petite école abitibienne pourraient très bien être transplantées ailleurs, croit-il. « Ne me dites pas qu’on ne peut pas monter des serres à Montréal. Si l’espace manque, on n’a qu’à les installer sur les toits ! »