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Le syndrome Hérouxville

Les résultats reposent sur 1 002 entrevues téléphoniques, dont 601 au Québec et 401 dans le reste du Canada. Les entrevues ont été réalisées du 11 au 22 janvier 2007. La marge d¹erreur de l¹échantillon québécois est de plus ou moins 4%, celle de l¹échantillon hors Québec, de plus ou moins 5%. Des immigrants, on devrait en accepter… Québec Autres provinces Le même nombre 58 % 54 % Moins 32 % 21 % Plus 8 % 21 % On devrait les inciter à s’assimiler. Québec Autres provinces En 2007 80 % 44 % En 1992 69 % 55 % Concernant les demandes à caractère religieux, devrait-on acquiescer à… Québec Autres provinces Toutes 3 % 5 % Certaines 39 % 59 % Aucune de leurs demandes 55 % 31 %

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Le syndrome Hérouxville

En exagérant à peine, on pourrait dire que c’est Hérouxville 1, Pierre Trudeau 0. Trente-cinq ans après l’entrée en vigueur de la politique de multiculturalisme (octobre 1971), c’est l’esprit du code de conduite pour immigrants du village de la Mauricie qui l’emporte. Les beaux discours sur le «respect des différences» se heurtent à un fait massif et brutal: 80% des Québécois sont en faveur de l’assimilation des nouveaux venus. C’est 11% de plus qu’en 1992. Et c’est l’inverse de la tendance observée ailleurs au Canada. De moins en moins de gens y sont favorables à l’assimilation: 44% de la population, contre 55% il y a 15 ans. Le sondage de L’actualité a été fait peu de temps après une période de remise en question de ce qu’on appelle les «accommodements raisonnables». Certains cas très médiatisés ont projeté une idée assez négative de ce que peut entraîner la protection des identités culturelles et religieuses des minorités. Alors, c’est oui à l’assimilation et non (55%) aux accommodements raisonnables! Mais l’actualité récente n’est pas seule en cause. «Le Québec a, bien plus que le reste du Canada, un problème d’identité et de survie collective, explique Jean Renaud, sociologue spécialisé dans les questions d’immigration à l’Université de Montréal. Il y a ici une concurrence français-anglais qu’on ne retrouve pas dans la majeure partie du Canada. Les Québécois n’ont pas de réticence globale à l’égard de l’immigration, mais ils veulent être certains que ça va leur servir à eux.» Depuis les lois linguistiques adoptées dans les années 1970, la majorité des néo-Québécois se francisent. Mais, fait valoir Jean Renaud, cette francisation n’est peut-être pas encore suffisante pour renverser la tendance à la domination de l’anglais. «Si vous allez à Toronto, la question de savoir quelle langue dominera à long terme n’est pas un sujet de débat. On sait bien que ce sera l’anglais. À Montréal, ce n’est pas si clair que ça.» De là un brin de réticence de la part des Québécois. Ils sont plus nombreux que les autres Canadiens à souhaiter une diminution de l’afflux migratoire (32% par rapport à 21%). Mais le fait dominant demeure que tous les Canadiens admettent la nécessité de continuer d’accueillir un nombre élevé d’immigrants. Le Canada en a reçu 262 000 en 2005 et entend bien poursuivre au même rythme. Le Québec en a attiré un peu moins de 45 000, mais vise les 48 000 pour l’année 2007. Démographie oblige! Les premières données du recensement de 2006 nous apprennent que les immigrants comptent pour les deux tiers de l’augmentation de la population, tant au Québec qu’ailleurs au Canada. Au Québec seulement, cela se traduit par 215 000 nouveaux résidants de 2001 à 2006, soit presque l’équivalent de villes comme Longueuil (230 000 habitants après les fusions) ou Gatineau (229 000 habitants). Homme de terrain, Stéphane Reichhold, qui dirige à Montréal un regroupement d’organismes d’aide aux immigrants, estime que les résultats du sondage sont rassurants. «Les Québécois sont favorables à l’immigration, mais de manière différente des autres Canadiens. Il faut tenir compte du fait qu’ils sont eux-mêmes une minorité et qu’ils ont besoin de se protéger. Il y a un malaise lorsqu’on remet en question la culture francophone québécoise.» Cette sorte de malaise commence peut-être à poindre dans le reste du Canada, même si cela ne paraît pas encore dans les sondages. L’initiative du conseil municipal d’Hérouxville a beaucoup fait jaser, et pas seulement pour la dénoncer. L’arrivée massive chaque année de gens de cultures très diverses — 140 500 en Ontario en 2005 — ne se fait pas sans causer certains heurts et soulever des questionnements sur leur intégration. Dans une entrevue récente au magazine Maclean’s, l’ancienne gouverneure générale du Canada, Adrienne Clarkson, se disait convaincue qu’on ne pourra plus attendre deux ou trois générations pour faire de tous ces immigrants de véritables Canadiens. «Ça devrait se faire dans l’espace de cinq à dix ans», affirme celle qui dirige aujourd’hui l’Institut pour la citoyenneté canadienne. Osera-t-on bientôt, hors Québec, parler… d’assimilation?

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Sale temps pour les élites

Les résultats reposent sur 1 002 entrevues téléphoniques, dont 601 au Québec et 401 dans le reste du Canada. Les entrevues ont été réalisées du 11 au 22 janvier 2007. La marge d¹erreur de l¹échantillon québécois est de plus ou moins 4 %, celle de l¹échantillon hors Québec, de plus ou moins 5 %. Ils font confiance… Québec Autres provinces 2007 1992 2007 1992 aux enseignants 90 % 80 % 89 % 79 % à la police 84 % 78 % 89 % 88 % aux groupes écologistes 77 % 75 % 70 % 68 % aux juges 72 % 69 % 72 % 77 % aux journalistes 59 % 49 % 65 % 59 % aux dirigeants de l’armée 56 % 63 % 66 % 64 % aux dirigeants du monde des affaires 50 % 61 % 70 % 78 % aux autorités religieuses 46 % 54 % 55 % 63 % aux syndicalistes 39 % 34 % 49 % 37 % aux politiciens de votre province 32 % 25 % 59 % 32 % aux politiciens fédéraux 28 % 16 % 51 % 26 %

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Sale temps pour les élites

Les profs qui ont l’impression que les parents tentent de plus en plus de mettre le nez dans leur classe ont de quoi se réjouir: 90% des Québécois disent leur faire confiance. C’est plus que pour la police et même les groupes écolos! «Au primaire, les parents font plus confiance aux profs que les profs font confiance aux parents», affirme Rolande Deslandes, professeure titulaire au département des sciences de l’éducation de l’Université du Québec à Trois-Rivières. Selon cette spécialiste des relations écoles-familles, plus les enfants avancent dans leur scolarité, plus la confiance des parents envers les enseignants diminue. Les chefs d’entreprise en mal de reconnaissance, eux, songeront peut-être songer à déménager ailleurs au Canada. Ils s’y sentiraient peut-être plus valorisés qu’au Québec. Seulement un Québécois sur deux fait confiance aux dirigeants du monde des affaires, alors qu’au Canada, sept personnes sur 10 en ont une bonne opinion. «Sans doute le reflet de notre vieux fond catholique», dit Serge Racine, fondateur et ex-PDG de Shermag, ce fabricant de meubles de Sherbrooke, pour expliquer cet écart de perception. Que les gens d’affaires se consolent, ils ne sont pas seuls à souffrir d’un déficit de crédibilité au Québec. Politiciens, journalistes et syndicalistes jouissent tous d’un niveau de confiance plus élevé dans le reste du pays. Exception notable, les écologistes. En ce qui concerne les politiciens, à peine plus de trois Québécois sur 10 font très ou assez confiance aux politiciens provinciaux. Dans les autres provinces, c’est près de six sur 10. Même constat en politique fédérale: les élus obtiennent la confiance de moins de 30% des Québécois, alors qu’ils ont la faveur d’un peu plus de la moitié des autres Canadiens. «C’est inquiétant», dit Jacques B. Gélinas, auteur de Le virage à droite des élites politiques québécoises (Écosociété, 2000). Ce sociologue et conférencier estime que les élites d’une société doivent servir de modèles. Lorsque les citoyens doutent de leurs élites, toute la société y perd. «Qui servira d’inspiration?» demande-t-il. Selon Jacques B. Gélinas, les Québécois se sentent plus près que les Canadiens des politiciens provinciaux. «Or, plus on se sent proche du pouvoir, plus on est critique.» Alain Giguère, de CROP, est plutôt d’avis que les attentes envers les institutions sont plus grandes au Québec. Et plus les attentes sont élevées, plus les risques de décevoir sont grands. «Dans le reste du Canada, les gens comptent davantage sur eux-mêmes que sur l’État», dit-il. Les journalistes, syndicalistes et politiciens ont tout de même une petite raison de se réjouir: leur cote était plus basse encore il y a 15 ans! En fait, au Québec, outre les dirigeants de l’armée et les autorités religieuses, seuls les chefs d’entreprises ont vu la confiance à leur endroit diminuer en 15 ans. «Les gens ont l’impression que les patrons ne se préoccupent que de leurs profits», dit Alain Giguère. Serge Racine se plaît de temps en temps à rêvasser à la belle époque de l’émergence de Québec Inc., avec son lot d’entrepreneurs vedettes qui faisaient la couverture des magazines économiques. «Comme des rock stars !»

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Réforme: vivement la récréation!

Les «compétences transversales» et l’enseignement par projets, implantés dans nos écoles primaires, figureront l’an prochain dans une école secondaire près de chez vous. Il est vrai que ces concepts apparaissaient dans les documents issus des États généraux sur l’éducation, en 1996, qui ont aussi conduit aux garderies à cinq dollars, à la maternelle à cinq ans pour tous et à bien d’autres améliorations. Mais ceux qui, comme moi, ont suivi la gestation de la réforme en spectateurs intéressés, même au sein du gouvernement, furent extrêmement surpris de l’importance prise par ces aspects-là en particulier. Nous étions un certain nombre, Lucien Bouchard en tête, à avoir plutôt compris que le but de la réforme était de recentrer l’enseignement sur les matières de base, pas d’opérer une révolution pédagogique totale et unique au monde. En prenant le pouvoir, en 2003, les libéraux auraient pu tout jeter aux orties, blâmant les péquistes. Au contraire, ils s’en sont fait les défenseurs. On connaissait la force d’inertie. On découvre la force réformiste. Venue de nulle part, elle est de celles que rien ne peut arrêter. Mon enfant de huit ans, en 3e année, me fait vivre la chose de l’intérieur. Avec ses camarades de classe, elle réalise des «projets» qui lui apprennent plein de trucs, et on y voit poindre, je ne blague pas, des compétences transversales. Mais elle a leçons et devoirs, apprend la grammaire et la conjugaison, et nous en sommes à la table de 8 dans les multiplications (la plus difficile, à mon avis, surtout 8 x 7). Je ne suis pas inquiet pour elle, mais j’ai été frappé par le recul des résultats de nos marmots, l’an dernier, dans la première épreuve internationale tenue depuis la réforme. Je suis sensible à ce que disent les enseignants. Ils sont plus de 60% à noter une détérioration de la réussite des enfants. Cela dit, beaucoup croient qu’il faut persévérer, du moins au primaire. La situation est plus problématique au secondaire, où la résistance à l’introduction de la réforme est forte chez les enseignants. C’est majeur, surtout que, à la faveur des mises à la retraite en 1996-1997, plus de 9 000 jeunes profs ont intégré le réseau. Nous ne sommes pas face à de vieux croûtons réfractaires au changement. De plus, on ne souligne jamais assez que le système actuel a permis à nos élèves de 15 ans de se classer premiers en sciences et en mathématiques dans les trois épreuves subies par un million d’enfants dans 45 pays depuis 1994. Aucune autre société n’obtient des résultats aussi élevés, avec aussi peu de différences entre les élèves des milieux favorisés et défavorisés. Ces résultats placent le Québec devant l’Ontario et très loin devant les États-Unis. Le taux de décrochage chez les jeunes est toujours problématique dans l’est de Montréal, mais il a régressé au Québec de 1975 (46%) à 2005 (30%). Et le nombre de raccrocheurs augmente sans cesse, ce qui réduit de moitié le nombre de sans-diplôme. Ainsi, selon les derniers chiffres de l’OCDE, le taux d’obtention d’un diplôme secondaire au Québec est supérieur à la moyenne des pays industrialisés, devançant la France, la Suède et les États-Unis. C’est donc cette machine qui fonctionne plutôt bien, merci, qu’on veut chambouler, contre le vœu de ceux qui auraient à abattre le boulot. Cela promet une belle ambiance. La colère sourd aussi chez les parents, qui s’organisent et qui pourraient produire ici une situation du genre de celle qu’a connue la Suisse, c’est-à-dire un mouvement de fond qui casserait la réforme. Ce train file droit dans le mur. Comment les partisans de la réforme ne le voient-ils pas? À quelques jours des élections, les chefs des partis devraient opérer un repli. Si j’étais eux, je déclarerais un moratoire de 10 ans sur l’introduction de la réforme au secondaire, pour appliquer celle-ci seulement dans des écoles-pilotes volontaires et représentatives des milieux fortunés et défavorisés. Cela donnerait le temps à la fois d’évaluer à fond ses effets au primaire et de comparer les résultats des écoles-pilotes avec ceux du secteur non réformé, afin de prendre une décision définitive en connaissance de cause. Si les réformistes sont certains de la valeur de leurs propositions, ils n’ont qu’à se dire que les résultats leur donneront raison. Mais l’enjeu est trop grand pour qu’on leur signe, aujourd’hui, un chèque en blanc.

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Fier boss d’un État indigent

Des routes défoncées, des écoles décrépites, une population vieillissante, des universités exsangues qui peinent à créer la société du savoir pouvant seule assurer la qualité de vie des générations futures. Telle est la réalité que le premier ministre du Québec trouvera sur son bureau au lendemain du 26 mars. Et ses coffres seront vides. Ou presque. L’État québécois est devant une impasse budgétaire. Une vraie. Au 1er avril 2008, le manque à gagner sera de 995 millions. (Ce qui ne tient pas compte des sommes que Stephen Harper aura versées le 19 mars 2007 dans un effort de redressement du déséquilibre fiscal, donnant un coup de pouce à Jean Charest et à ses propres espoirs de réélection.) Le premier ministre n’en sera pas moins le fier boss d’un État nécessiteux, lequel n’arrive à «équilibrer» son budget qu’en multipliant les tours de passe-passe. Dans les faits, le budget n’est pas équilibré! Sur les cinq derniers exercices financiers, trois ont été marqués par des déficits. Depuis l’adoption de la Loi sur l’élimination du déficit et l’équilibre budgétaire, en 1996 — la célèbre loi dite du déficit zéro —, la dette du Québec est passée de 98 à 122 milliards de dollars. Pendant les bonnes années de croissance économique, de 1997 à 2002, Québec n’a pas réussi à se doter d’un coussin. Il n’arrive pas à se constituer une réserve pour éventualités, comme le fait le gouvernement fédéral depuis plus de 10 ans. Le moindre ralentissement économique, des dépenses imprévues, un changement aux règles de péréquation le font basculer dans une crise. Boucler le budget devient plus difficile que de réconcilier Guy Carbonneau et Sergeï Samsonov. La marge de manœuvre réelle du Québec — qu’André Boisclair voulait tellement que Mario Dumont chiffre lors du débat des chefs — est inexistante. Québec arrive parfois à équilibrer le budget en multipliant les manœuvres politiques et comptables (notamment, négocier avec Ottawa pour encaisser maintenant des fonds qui ne devraient l’être que plus tard, comptabiliser ses ventes d’actifs dans ses revenus budgétaires). Avant le budget équilibré de 1998, le Québec accumulait les déficits depuis 40 ans! Il faut d’urgence mettre fin à des programmes que l’État n’a pas les moyens de soutenir ou trouver d’autres sources de revenus. Taxer les émissions de carbone, vendre l’électricité plus cher, construire des barrages, imposer des redevances aux pétrolières, que sais-je! Cette campagne a été plus riche en promesses de nouvelles dépenses que de nouveaux revenus. Pourtant, les poches de l’État sont vides. Et les attentes des citoyens, immenses. Jean Charest a bien essayé de réagir au début de son mandat, il y a quatre ans. Puis, il a battu en retraite. On ne se fait pas réélire en annonçant de mauvaises nouvelles. André Boisclair a tenté de recentrer son parti au moment de son élection. Mais le PQ, pressé par Québec solidaire, est devenu l’otage de sa gauche. On aurait pourtant bien besoin d’un Parti québécois qui promettrait de gouverner au centre et qui trouverait de nouveaux moyens de financer les missions de l’État. Mario Dumont a le courage de nommer brutalement les problèmes. Mais ses solutions sont parfois aussi simplistes que celles d’un animateur de radio populiste et il n’a pas l’équipe pour gouverner. Alors que faire? Les Québécois, dans leur sagesse, pourraient bien se prononcer… en faveur de l’équilibre instable, c’est-à-dire d’un gouvernement minoritaire. La plupart des scientifiques vous diront que les systèmes instables ne sont pas nécessairement mauvais. Un gouvernement minoritaire permettrait à l’opinion publique, aujourd’hui en transition, de mieux faire des choix. En dépit des idées reçues, de tels gouvernements ne sont pas plus dépensiers que les autres. Des études l’ont montré. Les Québécois ont rarement opté pour cette formule. La dernière fois remonte à 1878, sous la gouverne du libéral Henri-Gustave Joly de Lotbinière! Mais le Québec change rapidement. Trop vite pour qu’un seul champion arrive à en rassembler tous les éléments. Nation française protectrice de son héritage et de son patrimoine? Ou avant-garde de la modernité, société métissée, accueillante à l’égard de toutes les différences, généreuse de toutes les libertés? Faute de pouvoir réconcilier ces visions, nombre d’électeurs pourraient préférer qu’elles cohabitent au sein d’un gouvernement minoritaire. Pour diriger le sien, Stephen Harper a des coffres bien remplis. Le premier ministre du Québec, lui, sera pauvre. Il aura besoin de beaucoup de courage et d’imagination.

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Bobos et bons soins des hôpitaux

-Pour le classement général des hôpitaux, consultez la page 29 de votre magazine. -Pour le bilan détaillé de votre hôpital, cliquez ici ! En France, le magazine Le Point publie depuis plus de 10 ans un classement des hôpitaux par spécialités. Le lecteur y apprend chaque année quel établissement est un leader dans le traitement du cancer du sein, de la cataracte ou des traumatismes du genou. Aux États-Unis, le magazine US News & World Report fait de même depuis bientôt 20 ans et honore ainsi, chaque année, une cinquantaine d’hôpitaux particulièrement performants. Ce n’est pas d’hier que les magazines donnent à leurs lecteurs des renseignements sur les meilleures pratiques qui ont cours dans le réseau de la santé de leur pays, quelle que soit la forme — privée, publique ou mixte — que prend l’organisation de ce réseau. Au Québec, il était jusqu’à tout récemment impossible de le faire. Trop peu de données comparatives — sinon aucune — étaient disponibles. Ce temps de l’obscurité est révolu. Voici le premier Bilan de santé des hôpitaux du Québec! Il ne porte pas sur la qualité des services. La grande majorité des Québécois savent que les soins qu’on leur prodigue sont de bonne qualité. Encore faut-il qu’ils arrivent à voir le médecin! Le problème des Québécois, c’est l’accessibilité. Ce premier Bilan se concentre donc sur cette question. Pourquoi, dans certains coins du Québec, attend-on plus longtemps qu’ailleurs pour une prise de sang, pour une intervention chirurgicale? Une partie de la réponse tient dans l’organisation. Dans certains hôpitaux, des directions avisées font un meilleur usage des ressources disponibles, exercent sur leur milieu un réel leadership. La salle d’urgences d’un hôpital ne fonctionne pas en vase clos! Elle débordera toujours si les autres acteurs de son territoire — les soins à domicile, les médecins de famille, les centres d’hébergement, les soins psychiatriques — ne font pas leur boulot. L’hôpital n’est pas non plus un îlot solitaire. C’est le centre d’un écosystème complexe, comprenant CLSC, cliniques privées, centres d’hébergement, etc. Ce premier classement est un bon révélateur des écosystèmes en difficulté. L’actualité rêvait d’un Bilan comme celui-ci depuis près de deux ans. Plusieurs universitaires sollicités ont refusé de le concevoir avec nous, se disant opposés à de telles comparaisons. Finalement, c’est un lecteur qui, en vantant l’hôpital d’Alma, nous a mis sur la piste du Dr Yves Bolduc. Directeur des services professionnels de cet hôpital, diplômé en évaluation de programme, Yves Bolduc intervenait depuis 10 ans déjà — à la demande du ministère de la Santé d’un gouvernement péquiste puis d’un gouvernement libéral — pour diagnostiquer et résoudre les problèmes d’organisation dans certains hôpitaux du Québec. Son expertise était reconnue. Il a accepté, à l’hiver 2005, de concevoir avec l’équipe de L’actualité la méthodologie de ce premier Bilan. C’est cependant en acteur politique qu’il découvrira les conclusions et les reportages que les journalistes ont tirés des chiffres qu’il a compilés. Et qu’il les commentera, s’il le désire. Car après sa collaboration avec L’actualité, le Dr Bolduc est devenu candidat pour le Parti libéral du Québec dans la circonscription de Lac-Saint-Jean. Objectif de ce premier Bilan: mettre en évidence les meilleures pratiques, les diffuser, stimuler l’émulation dans un milieu qui a de lourds défis à relever. L’actualité souhaite faire de ce Bilan un rendez-vous annuel en l’enrichissant, chaque année, de nouvelles données. Parce que cette première radiographie, nous en convenons, ne peut prétendre tracer un portrait complet de l’accessibilité des soins au Québec. Pour ce faire, il faudrait mesurer la disponibilité des médecins de famille dans une région donnée, l’offre de soins à domicile, l’efficacité des services psychiatriques (dont les malades encombrent souvent les urgences). De tels indicateurs n’étaient pas disponibles cette année. Et il fallait bien commencer. Voici donc l’an 1 du Bilan de santé des hôpitaux du Québec. De quoi discuter dans les salons…

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Les parents, c’est n’importe qui?

Aux États-Unis, des lesbiennes sourdes choisissent un donneur de sperme sourd pour concevoir deux enfants sourds. Au Japon, des scientifiques viennent de créer une souris — bientôt un enfant? — à partir des gènes de deux femelles. Au Canada, un tribunal ontarien accorde à une femme le statut juridique de troisième parent de l’enfant qu’elle élève avec sa conjointe. En Europe comme au Canada, le mariage entre conjoints de même sexe a été légalisé par de nombreux gouvernements. La «science de l’ADN», l’industrie de la fertilité, les cours de justice et l’évolution des mœurs redéfinissent profondément, partout en Occident, la parentalité et la filiation. Faut-il ralentir cette redéfinition accélérée de la famille? Pour la chercheuse américaine Elizabeth Marquardt, absolument. L’amour ne suffit pas, la biologie compte, et les enfants souffriront de cette explosion du droit des parents, écrit-elle dans Révolution de la filiation: Conflit émergent entre les droits des adultes et les besoins des enfants (www.americanvalues.org). Dans ce rapport rédigé pour la Commission d’enquête sur l’avenir de la fonction parentale, décrite comme un rassemblement indépendant de chercheurs, elle préconise un moratoire de cinq ans. Et affirme la nécessité d’entendre d’abord les enfants nés des nouvelles technologies. Voix de la droite ou de la raison? L’actualité a rencontré l’auteure de 36 ans chez elle, en banlieue de Chicago. Vous êtes démocrate et pro-choix, fille de féministe. Pourquoi le débat sur le mariage gai vous a-t-il à ce point interpellée? — Quand le Massachusetts a décidé, il y a trois ans, de légaliser le mariage homosexuel, je n’avais pas de position ferme. Or, le jugement en question dit que le mariage est désormais l’union intime de deux adultes, sans faire mention d’enfants. J’étais enceinte de mon deuxième enfant à l’époque et ça m’a bouleversée. J’ai cessé de penser à ce que les gens diraient de moi, à l’agrégation peut-être compromise de mon mari universitaire, à mes amitiés en danger. D’ailleurs, j’ai perdu ma meilleure amie, lesbienne. Tout à coup, le mot «parent» était manipulé par des gens peu familiers avec les nouvelles structures familiales. Selon eux, tout adulte peut être le parent d’un enfant. Vraiment? Moi-même, j’ai grandi dans une famille plusieurs fois recomposée. Avec le temps, oui, on arrive à voir ses beaux-parents comme des figures parentales dignes de confiance et d’amour. Mais ce n’est pas automatique. Je suis aussi une chercheuse. Or, depuis la fin des années 1990, les chercheurs s’entendent: les enfants s’en tirent mieux s’ils sont élevés par leurs parents biologiques dans un mariage sans conflit majeur. Évidemment, ce n’est pas toujours possible. Mais les enfants des familles recomposées ont de moins bons pronostics, sont comparables aux enfants de familles monoparentales en matière d’activité sexuelle précoce, de résultats scolaires, d’attitudes émotionnelles et sociales. Ils sont plus à risque pour des abus sexuels, par exemple, aux mains de leur beau-père ou du petit ami de leur mère qu’avec leur père biologique. Je ne veux pas culpabiliser les beaux-parents, souvent admirables. Mais redéfinir le mariage, c’est redéfinir la parentalité. Partout en Occident, des experts en fertilité, des juristes, des commissions gouvernementales sont en train de fragmenter la parentalité, sans réel débat public, comme si la conception, la gestation, la naissance, l’éducation d’un enfant pouvaient se décomposer à l’infini. Qu’est-ce que ça signifie pour les enfants? Nous ne le savons pas. Nous avons des données sur l’adoption, les familles recomposées, les enfants du divorce, mais très peu sur les enfants de familles homosexuelles. Et à peu près rien sur la première génération des enfants nés de dons de sperme ou d’ovules. Comment se débrouillent-ils avec leur identité: qui suis-je? d’où viens-je? Voilà mon prochain livre. Pour votre livre sur les enfants du divorce, Between Two Worlds: The Inner Lives of Children of Divorce (Three Rivers Press, 2006), vous aviez enquêté auprès de milliers de jeunes. Cette fois, votre rapport n’en cite qu’une dizaine… — Les enfants nés du sperme ou de l’ovule d’un donneur sont très difficiles à dénicher, même si on estime qu’il en naît chaque année, aux États-Unis, de 30 000 à 75 000. Je reprends donc des témoignages diffusés dans les médias ou dans des forums de discussion. C’est très anecdotique pour l’instant. Il faudrait la collaboration des cliniques de fertilité. Or, celles-ci, privées et non réglementées, négligent leurs archives et rabrouent habituellement les enfants qui tentent de retrouver leurs origines. L’une de ces enfants, Katrina Clark, a témoigné dans le Globe and Mail, en décembre 2006, de son besoin viscéral de retrouver son père biologique. De sa colère, aussi. Est-ce typique? — Certains veulent plus d’information, savoir qui était leur père. D’autres disent que quelque chose de fondamental leur a été volé. Certains aboliraient l’anonymat des donneurs mais conserveraient la pratique, d’autres interdiraient tout. Ils ont aussi peur des maladies héréditaires. Pourquoi créons-nous deux classes de jeunes, ceux qui ont le droit de connaître leurs antécédents génétiques et médicaux, et ceux qui ne l’ont pas? Ils sont très en colère, pas tellement contre leur mère, mais contre la société, ses médecins et ses lois, qui aident des femmes (et des hommes) à créer délibérément des enfants qui n’auront jamais accès à la moitié de leur histoire… Or, c’est ce que nous faisons actuellement, aux États-Unis à la mode du Far West, au Canada avec plus de réglementation. La loi adoptée par le Canada en 2004 interdit la pratique des mères porteuses ainsi que la vente de sperme ou d’ovules… Aux États-Unis, qui décide? — En l’absence d’un système national de santé, tout cela est géré au niveau des États. Les tribunaux décident, et l’État par leur intermédiaire, en suivant péniblement les changements. Quand il faut trancher, par exemple, entre mère porteuse, donneuse d’ovule, parents acheteurs, etc., les juges locaux font de leur mieux pour régler des problèmes très précis, mais établissent ainsi des jurisprudences disparates. Il faudrait au moins essayer d’harmoniser les lois et les interventions. Car il y a une énorme contradiction. Depuis 20 ans, on reconnaît que les enfants ont besoin de leur père et ont droit, au minimum, à son soutien financier. Si une femme rencontrée un soir dans un bar prouve, par l’ADN, que vous êtes le père de son enfant, vous en serez légalement responsable pendant 18 ans et on vous incitera à vous impliquer dans sa vie. D’un autre côté, les cliniques de fertilité se multiplient. Au départ, les clients étaient des couples mariés. Pour l’État, leur enfant aurait un père de toute façon, social sinon biologique. Mais dès que les cliniques ont commencé à accueillir des femmes seules ou lesbiennes, le modèle père-mère a été abandonné. L’État, par son inaction, appuie un système qui crée deux classes d’enfants, certains avec deux parents, d’autres non. En fait, toute l’histoire récente de la parentalité va dans le sens du droit des adultes aux enfants et non plus du droit des enfants à leurs propres parents. Et cette histoire comprend le mariage gai, les mères seules, le divorce. Et même l’adoption… Au Québec, des milliers de petites filles d’origine chinoise ne connaîtront jamais leurs deux parents biologiques. Un enfant né à la suite d’un don de sperme connaîtra au moins sa mère, non? — Tous ces enfants ont un sentiment d’abandon. Cela dit, les différences sont énormes. Les parents adoptifs sont filtrés par l’État. Ceux qui recourent à la procréation assistée ne le sont pas. Un enfant adopté a de bonnes chances de bien s’en sortir, surtout en comparaison avec ce qu’il serait devenu dans son pays ou son milieu naturel. La grande distinction, pour les enfants de donneurs anonymes, est l’aspect délibéré de l’abandon. Dans l’adoption, vous avez un enfant déjà né ou conçu, dont la mère ne veut ou ne peut pas avorter. Avec la conception assistée par donneur, l’enfant n’est ni conçu ni né, et des adultes disent carrément: «Ce n’est pas important!» Enfin, avec l’adoption, les parents qui vous élèvent ne sont pas ceux qui ont choisi de faire de vous un orphelin, à jamais coupé de ses parents biologiques. Dans le doute, abstiens-toi? Ce principe de précaution est invoqué par la France — dans une Europe plutôt laxiste — pour interdire plusieurs pratiques. La solution est-elle d’interdire? — Pas forcément. Il faut d’abord combler les trous de la recherche. Par exemple, si l’on met fin à l’anonymat des donneurs, comme en Grande-Bretagne, des enfants voudront connaître leur père biologique, et peut-être exiger qu’il devienne leur parent légal. On arrivera au scénario où l’on reconnaît trois parents légaux, comme le suggèrent des commissions en Nouvelle-Zélande ou en Australie. On brisera le modèle des deux parents, mère et père. N’est-ce pas déjà le cas? La Cour d’appel de l’Ontario vient d’accorder ce statut de troisième parent légal à la conjointe de la mère d’un garçonnet, qui a aussi un père présent dans sa vie. — C’est la première fois en Occident. Je suis sûre que ces trois personnes aiment leur enfant et que ce sera bien pour lui. Mais un précédent dangereux est créé. Pourquoi pas quatre ou cinq parents? C’est très possible: les parents acheteurs, la donneuse d’ovule, le donneur de sperme, la mère porteuse. Et pourquoi pas un groupe, une famille élargie? Par ailleurs, si vous reconnaissez à un enfant un troisième parent légal, pourquoi n’aurait-il pas le bénéfice d’avoir trois parents… mariés? Ce type de scénarios entraînera la reconnaissance, par les employeurs, les compagnies d’assurances, l’État, des mariages ou des unions de groupe — de la polygamie, quoi. Une autre tendance contraire aux besoins des enfants, selon vous, est la coparentalité, cette décision de faire et d’élever un enfant sans lien amoureux. — Le terme vient de la révolution du divorce et je suis fascinée de voir la communauté gaie et lesbienne se l’approprier! Ces gens disent: «Je ne veux pas d’un enfant qui ne connaîtra pas son père ou sa mère, donc je ne veux pas d’un donneur anonyme.» Les intentions sont nobles, c’est le procédé qui m’inquiète. On s’adresse à un ami, à un beau-frère ou, dans un site Internet comme LGBT Parent Matchmaker (de Toronto!), on choisit un étranger qui sera à la fois le donneur et le père, avec droits de visite et pension à payer, je suppose. Et comme les enfants du divorce, ces enfants de parents homosexuels grandissent entre deux mondes. Conscients de la marginalité dans laquelle vivent leurs parents et de la discrimination parfois exercée contre eux, ils ne veulent pas les affronter, les blesser. Donc, ils se taisent ou s’inventent des scénarios pour se consoler. Les enfants ne sont-ils pas plus résilients que vous le dites? Après tout, ils résistent à des tragédies, comme la mort d’un parent… — Si votre père meurt, tout le monde compatira. À l’enfant de père divorcé, on rétorque: «Sois content de ne plus vivre dans la chicane.» Dans les cas de don de sperme, on dit: «Pourquoi est-ce que tu t’ennuies d’un jeune gars payé pour éjaculer dans un verre?» Ce deuil-là n’est pas reconnu… Certaines technologies que vous critiquez semblent trop expérimentales pour être dangereuses: des enfants créés avec les gènes de trois parents, par exemple… — C’est encore très marginal. Les défenseurs des enfants ont d’autres priorités: la faim, la pauvreté, le trafic sexuel, la négligence! J’en suis consciente. Mais je pense à ces scientifiques d’universités prestigieuses d’Australie, de Grande-Bretagne et d’ailleurs, qui travaillent déjà à produire des enfants avec deux pères génétiques, sans mère, ou l’inverse — ou même des enfants clonés! Ils sont financés pour le faire, avec l’approbation des comités d’éthique. Et les médias célèbrent ces avancées technologiques, sans plus d’esprit critique. Cela me choque. Je m’oppose aussi à la recherche sur les cellules souches embryonnaires, même si je suis pro-choix en matière d’avortement. Car derrière cette recherche se profile l’industrie de la fertilité, qui fabrique de la vie pour de l’argent. Créer un embryon pour en extraire des cellules? Je ne suis pas d’accord, même pour sauver d’autres vies, même si j’ai un oncle de 51 ans atteint de parkinson… Aux États-Unis, on ne peut pas acheter un rein, mais des spermatozoïdes et des ovules, oui. Vous suggérez un moratoire, un temps d’arrêt dans cette course à la redéfinition du parent. Est-ce réaliste, compte tenu de tous les intérêts en jeu, financiers et humains? — J’ai grandi en Caroline du Nord, au milieu des champs de tabac et des usines de cigarettes, j’ai étudié dans des écoles financées par R.J. Reynolds. Tout cela est fini, les usines sont fermées, il y a eu reconversion économique. Parce qu’un consensus social s’est créé contre le tabac. Même chose pour la conduite en état d’ébriété, ou les grossesses chez les adolescentes, qui ont diminué aux États-Unis à la suite de campagnes d’éducation. Oui, il est possible de renverser la vapeur. En Europe, c’est commencé. Ici aussi, j’y crois. À condition d’écouter les enfants.

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Un peu de nerf, que diable!

Si les premiers colons avaient mis à défricher la forêt la même mollesse que celle avec laquelle le Québec se lance en campagne électorale, l’Amérique française n’existerait probablement pas. La Chine et l’Inde explosent. Le Québec, lui, a perdu 92 100 emplois manufacturiers au cours des quatre dernières années. Des pertes encore plus lourdes s’annoncent (lire le blogue de mon collègue Pierre Duhamel). Il y a des défis à relever à chaque coin de rue. Certains mettent en jeu le niveau de vie qu’auront nos enfants. Et qu’est-ce qu’on fait? On entre en campagne électorale dans un mou ambiant qui ferait honte à nos ancêtres. Voici venu le moment d’élire les gens qui piloteront le bateau dans les tempêtes jusqu’en 2012. Cinq ans, c’est une éternité! Au rythme actuel, combien de dizaines de milliers d’autres emplois auront été perdus? Pendant que nos amis de l’Inde s’enrichissent même avec de l’air, le Québec n’a toujours pas de bourse du carbone Pourquoi nos chefs ont-ils les pieds pris dans le ciment? Pourquoi avons-nous si peur de changer? • Mettons les ressources naturelles du territoire au service du bien-être collectif. Exploitons intelligemment l’énergie des rivières si cela nous permet de construire de meilleures écoles, de réparer les routes et de faire arriver Internet haute vitesse dans toutes les régions. • Ayons le courage de dégeler les droits de scolarité à l’université. Mettons en place un système à la Tony Blair, ou une variante, qui assurerait aux plus démunis les bourses nécessaires pour payer ces droits ou leur permettrait de ne les payer qu’une fois leur diplôme obtenu. Actuellement, les pauvres subventionnent les études des classes aisées. Une ignominie. Mais qui osera le dire, en dépit de la crainte de se mettre à dos les jeunes cadres des associations d’étudiants? • Vendons notre hydroélectricité aux Américains si cela aide à purifier l’air de l’Amérique du Nord des gaz à effet de serre et si cela nous procure de l’argent pour construire enfin le grand hôpital universitaire qu’une commission d’enquête a recommandé il y a maintenant… 25 ans! • En Irlande, une réglementation et un taux d’imposition favorables aux entreprises — mais des subventions arbitraires moins nombreuses qu’au Québec — soutiennent solidement la croissance. Que peut-on en apprendre? • Parlons de création de richesse collective et individuelle. Pas des profits des banques ou des pétrolières, mais bien d’innovation! • Justement, parlons-en, d’innovation. La politique du gouvernement Charest offre encore trop peu de soutien aux PME, clefs de voûte de l’économie québécoise et moteurs de la création d’emplois. Où sont les Cirque du Soleil de demain? Quelle PME environnementale sera la SNC-Lavalin de l’avenir si on la soutient aujourd’hui? • Mettons fin au gaspillage de talents. À Montréal, à peine un jeune sur deux décroche un diplôme d’études secondaires. Le Québec a besoin d’une population instruite, formée. Qui a une solution? • Soyons cohérents. Le terminal méthanier de Cacouna nous libérera de la dépendance pétrolière à l’égard de l’Alberta, disent ses partisans. On peut aussi dire qu’il rendra le Québec dépendant de la Libye ou de la Russie! • Ne nous inspirons pas sans réserve des États-Unis en matière de productivité. Ils ont une approche à trop courte vue, épuisent leurs entreprises et leurs gens dans une folle course aux profits à court terme. Protégeons intelligemment la main-d’œuvre, soutenons notre économie — restons nous-mêmes, quoi! —, mais osons quand même abattre quelques vaches sacrées. (Un peu de privé en santé, comme aiguillon à la performance du secteur public, pourquoi pas? Deux vitesses qui marchent, ce serait peut-être mieux qu’une seule qui ne marche pas!) Quel parti osera? En matière de politique économique, les verts et Québec solidaire ont tout à prouver. Les libéraux semblent reprendre leur bâton de pèlerin en faveur du développement économique. Le Parti québécois a déjà eu des idées novatrices qui ont contribué à l’enrichissement collectif (il suffit de penser au régime d’épargne-actions, né à la fin des années 1970). Qu’offrira le PQ d’André Boisclair? Les sondages de pré-campagne qui donnaient autant d’intentions de vote à l’ADQ risquent fort de n’être que le baromètre du mécontentement des gens à l’égard des deux options principales. La campagne pourrait donc surprendre. Certains électeurs utiliseront peut-être Internet pour bousculer les choses! Surtout, de grâce, évitons de parler des accommodements raisonnables. En comparaison de ce qui se fait ailleurs dans le monde, le Québec est un modèle d’intégration harmonieuse de ses nouveaux arrivants. D’un parti à l’autre, les stratégies de réponse à ce défi-là seront sans doute assez similaires. Les défis de l’économie, de l’éducation et de l’innovation sont tellement plus urgents. Tellement plus importants. À vos pics et à vos pelles!

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Le retour des séducteurs

Ce soir, le petit bar du Plateau-Mont-Royal est interdit aux femmes. L’écriteau sur la porte indique «Fermé». Sous une lumière orange, une société secrète de séducteurs tient réunion. Une trentaine de gars, ayant entre 20 et 45 ans, discutent en anglais, assis en rond. Ils sont francophones et anglophones, de toutes origines ethniques. À tour de rôle, ils exposent un problème ou décrivent une rencontre dans un café, un flirt sur la piste de danse. Les autres analysent et dissèquent. Le grand timide assis à ma droite note frénétiquement tous les trucs de drague dans son calepin. Les gars cachent leur identité derrière des pseudonymes: Buddha, Jetset, Vic 20, Cowboy. Moi aussi, je dissimule la mienne. Personne ne sait que je suis journaliste. Et c’est mon tour de parler. Je me présente, faussement, comme un nouveau célibataire qui vient de rompre après des années de vie conjugale. Mon problème: je ne sais plus comment accoster les femmes. Certains hochent la tête. Ils sont passés par là. On me propose une méthode: je dois aborder cinq belles inconnues par jour. Un gars, fin vingtaine, m’explique: «Engage la conversation avec les serveuses et les vendeuses. Dans la rue, demande ton chemin. Profites-en pour échanger quelques phrases.» À ce rythme, dans trois mois, j’aurai brisé la glace avec 450 demoiselles. Plusieurs gars du groupe l’ont fait. Et ils abordent maintenant les jolies femmes dans les cinq à sept avec un naturel désarmant. Ces gars cherchent tous la même chose. Darwin dirait: «Assurer la survie de l’espèce.» Eux disent plutôt: «Amener une femme dans mon lit.» Pour cela, ils sont prêts à explorer un territoire sauvage cartographié depuis longtemps par le sexe opposé: celui des relations humaines. Pour de nombreux hommes, la séduction reste un mystère. Entre eux, ils parlent peu de leurs faiblesses et de leurs inquiétudes à l’égard des femmes. Ils glorifient leurs conquêtes, mais l’hésitation à téléphoner à une telle pour l’inviter au cinéma ou le manque de courage pour embrasser une autre restent enfouis dans leur jardin secret. Les membres du Montreal Seduction Lair (le repaire des séducteurs de Montréal) ont brisé le tabou. Ils interprètent les détails d’un flirt avec une minutie toute féminine. Comme le feraient de bonnes amies autour d’un thé vert. «Combien de temps devrais-je attendre avant de répondre à son courriel?» «Que devrais-je lui écrire?» «J’ai ramené une fille chez moi la nuit dernière, mais nous n’avons pas fait l’amour. Qu’ai-je fait de mal?» C’est le genre de questions qu’ils posent. On se croirait dans une réunion des «invincibles» Carlos, Rémi, Steve et Pierre-Antoine. Comme dans la populaire série télé, les membres du Montreal Lair signent un pacte qui prévoit toutes sortes de situations. Par exemple, un membre a le droit de choisir deux femmes de son entourage — une sœur ou une collègue, par exemple — qui ne pourront être draguées par les autres membres. «Ne parlez pas en détail de ce que nous sommes à vos amis, à votre famille ou à vos associés», indique le document de 14 pages qui m’a été envoyé par courriel après la réunion. Les femmes n’aimeraient pas apprendre que leur nouvelle flamme élabore des stratégies de séduction en groupe… Dans les cinq dernières années, la demande de conseils en séduction par des hommes a explosé. Marc Boilard, agent artistique devenu animateur de radio, chroniqueur à la télé et gourou de la séduction, remplit des salles de spectacle partout au Québec grâce à sa «clinique» de drague. Le concept: il fait monter des gars sur scène et, sur le ton de l’humour, relève leurs maladresses avec les filles. Sa chronique de séduction à la station de radio Énergie de Québec est le quart d’heure le plus écouté dans la capitale, avec une moyenne de 32 500 auditeurs. La consultante en séduction Marie-France Archibald fait de bonnes affaires en offrant des cours privés de drague aux hommes de la région de Montréal. Pour un tarif moyen de 95 dollars l’heure, la jeune femme prépare ses clients à affronter différentes situations: aborder une femme dans un bar, un flirt au bureau, une sortie au théâtre. Les clients peuvent aussi profiter des services d’une styliste pour refaire leur garde-robe et d’un photographe professionnel, histoire de mieux paraître dans les sites Web de rencontre. Dans Internet, des dizaines de forums de discussion réservés aux hommes et consacrés à l’art de la drague sont apparus. Des gars de partout dans le monde y racontent en détail leurs tentatives de séduction. D’autres y vont de trucs et de conseils. Le Montreal Lair, qui compte 130 membres, est la vitrine locale d’une communauté mondiale de séducteurs. Il y a des «repaires» à Toronto, Los Angeles, San Francisco, New York, Paris, Londres, Milan, Budapest, Tokyo. La communauté a ses gourous. Une cinquantaine de maîtres autoproclamés de la séduction vendent, dans leur site Web, leur méthode en format livre ou DVD. Le plus grand d’entre eux est Neil Strauss, alias Style. Son livre autobiographique, The Game (HarperCollins), est devenu la bible des apprentis séducteurs. Depuis deux ans, Montréal devient pendant trois jours, en juillet, le cœur de cette communauté. Une trentaine de gourous transforment l’hôtel Château Champlain, au centre-ville, en université de la drague. Les hommes paient 800 dollars pour assister à leurs ateliers. Quelques-uns de ces experts organisent aussi des séminaires «sur le terrain» dans les grandes villes de la planète. Le programme s’adresse à des groupes de 5 à 10 hommes. L’après-midi, il y a classe. Le soir, les élèves font la tournée des discothèques et testent leurs nouvelles connaissances, sous l’œil attentif du maître. En janvier dernier, un tenancier de bar torontois surnommé Tenmagnet est venu donner un séminaire du genre à Montréal. Prix demandé pour une fin de semaine: 2 150 dollars! On a créé un espace d’apprentissage pour les hommes. C’est une chose nouvelle pour un jeune trentenaire comme moi. À l’école secondaire, on m’a appris le nom d’une dizaine de maladies transmissibles sexuellement et montré comment enfiler un condom. Mais on ne m’a pas enseigné quoi faire pour me rendre à l’étape de l’utilisation. Mon père ne m’a jamais emmené à la pêche pour m’initier aux secrets de la gent féminine. Et mes «vieux chums» préfèrent discuter de hockey et de jeux d’ordinateur plutôt que des femmes. L’homme qui s’assoit seul au bar et attend qu’on le courtise pourrait être déçu. Car à peine 7% des Québécoises croient que c’est à elles de faire les premiers pas, révèle un sondage CROP commandé par L’actualité. Elles sont 34% à penser que l’homme doit faire les avances, et 54% estiment que cela n’a aucune importance. Fait étonnant, les jeunes de 18 à 34 ans (hommes et femmes) sont les plus conservateurs. Près de la moitié — 43% — confient la tâche de draguer à l’homme. «Séduire, c’est d’abord exprimer son désir pour quelqu’un, par un regard, un sourire, une remarque bien placée», dit le sociologue de la sexualité Michel Dorais, qui enseigne à l’Université Laval. Le Québécois est-il un bon séducteur? Les avis sont partagés. Un peu plus de la moitié des femmes (56%) affirment qu’il sait très bien ou plutôt bien séduire, indique le sondage CROP. Mais 31% d’entre elles disent qu’il est plutôt mauvais ou très mauvais (les autres ont refusé de répondre). Michel Dorais, lui, va dans le sens du «plutôt mauvais». Le Québécois n’est pas de taille devant le Français, l’Italien, l’Espagnol et le Belge, dit-il. Car le flirt est un jeu qui se pratique beaucoup en Europe et très peu de ce côté-ci de l’Atlantique. Le sociologue se promenait récemment dans les rues de Namur, en Belgique, aux côtés d’une séduisante collègue. «Cinq ou six passants se sont arrêtés pour la complimenter sur sa beauté. Chaque fois, elle répondait: “Merci.” On ne voit jamais ça au Québec!» On ne connaît pas grand-chose de cette timidité du Québécois envers les femmes. On ne l’a pas mesurée, comparée ou analysée. En fait, l’homme est un sujet de recherche nouveau au Québec. «On a étudié ses réalisations en long et en large, mais pas son identité, sa façon de se percevoir et de percevoir l’autre sexe», dit Martine Saulnier, étudiante en doctorat de sciences humaines appliquées à l’Université de Montréal. Son enquête lui permettra de débroussailler le terrain. Elle fait de longues entrevues avec des hommes de 30 à 40 ans. Mais ses résultats ne seront pas connus avant 2008. On peut trouver des éléments de réponse dans la culture, dit Michel Dorais. «Au Québec, la notion de charme appartient à l’espace féminin, alors qu’en Europe l’image du séducteur masculin est très présente.» Giacomo Casanova, l’aventurier qui sévissait dans les cours européennes au 18e siècle, et les personnages fictifs de Don Juan et de Cyrano de Bergerac envoûtent les femmes par la parole. L’aspect physique importe peu. Ce sont le raffinement et la poésie des mots qui font fondre les cœurs. Ce modèle n’existe pas dans la psyché collective des Québécois, dit le sociologue. Le grand séducteur s’incarne dans deux personnages de la littérature du terroir: le Survenant, héros du roman éponyme, et Ovila Pronovost, le mari d’Émilie dans Les filles de Caleb. Ce sont des hommes mystérieux, grands, musclés, la plupart du temps absents. «La seule présence de leur corps suffit à séduire», dit Michel Dorais. Les choses étaient plus faciles pour l’homme il y a 50 ans, lorsque les rôles sexuels étaient clairement définis. Le samedi soir, l’homme ne sortait jamais sans son veston, sa cravate et son chapeau. C’était lui le chef. Il invitait la femme à la salle de danse, il payait pour elle. Henri, un petit barbu énergique de 80 ans, se souvient des jeux de séduction dans le Montréal de l’après-guerre. Il travaillait alors comme machiniste dans la métropole. «Nous faisions la cour aux femmes. Il fallait leur ouvrir la portière de la voiture. Les complimenter sur leur habillement et leur coiffure. Leur faire sentir que c’étaient elles les reines de la soirée.» L’effort en valait la peine, puisque Henri, qui ne s’est jamais marié, a eu une soixantaine de maîtresses! «Pourtant, je n’étais pas le genre d’homme à faire tourner les têtes dans la rue», dit-il. On pourrait croire qu’en 2007 la danse reste une activité propice au flirt. Danser la salsa, par exemple, c’est jouer à la séduction. Les corps se touchent, les regards plongent l’un dans l’autre. C’est l’homme qui guide. Au Salon Daomé, au pied du mont Royal, la proportion est de quatre hommes pour six femmes. Une vingtaine de jeunes filles sont assises sur des canapés le long des murs et attendent une invitation à danser. Corinne Morin, elle, ne manque pas de partenaires. Cette grande brune de 26 ans est sexy dans son chandail rouge moulant et elle se déhanche bien. Elle est venue seule. Pourtant, un homme serait mal avisé de lui demander son numéro de téléphone. Pas plus à elle qu’aux autres filles. «Je ne viens pas ici pour me faire draguer. Je viens pour danser», dit-elle, soufflant entre deux pièces musicales. «La plupart des filles, ici, n’aiment pas les hommes qui tentent de les séduire. Elles veulent pratiquer un sport, de façon amicale.» Après un demi-siècle de féminisme, la femme est devenue un peu comme l’hiver québécois: lumineuse et froide. Elle brille, est sûre d’elle, intelligente, ouverte et fonceuse. Mais son assurance est une arme à double tranchant. Elle peut interpréter les avances d’un homme comme un manque de respect, une atteinte à son intimité. Elle réagit alors avec la froideur d’un iceberg. Sylvain d’Auteuil, 39 ans, en a fait la dure expérience. Pour écrire Brad Pitt ou mourir (Les Intouchables) — roman dans lequel il raconte les difficultés d’un jeune père célibataire à trouver une nouvelle copine —, il s’est lancé, en 2005, dans un véritable rallye de la drague. Il a d’abord recruté trois hommes trentenaires en mettant une petite annonce dans un journal culturel de Saint-Sauveur. Pendant un mois, les quatre mousquetaires ont abordé des filles dans les bars, dans les boutiques, dans la rue, au supermarché. «On utilisait des techniques trouvées dans Internet», dit l’auteur. Dans la grande majorité des cas, ils se sont fait répondre par un soupir ou un regard glacial. Avec les femmes d’origine étrangère, cependant, c’était différent. «Elles répondaient à nos avances par un sourire. On pouvait même quelquefois entamer la conversation et obtenir leur numéro de téléphone.» Cette expérience lui a permis de trouver un excellent endroit pour draguer: la buanderie. Les femmes y sont souvent seules et s’ennuient en attendant la fin des cycles de séchage. Marc Boilard, lui, croit avoir trouvé la solution pour désamorcer le mécanisme de défense des femmes. Je rencontre le gourou de 40 ans dans sa tanière, le Shed Café, resto-bar branché du boulevard Saint-Laurent. «Je viens souvent manger ici», dit-il en recevant un bol de soupe thaïe des mains d’une jolie serveuse à la robe moulante. Il a le crâne rasé, porte un large bracelet de cuir clouté et de petites lunettes rondes. Ses biceps roulent sous son chandail ajusté. Marc Boilard affirme qu’il fonde ses enseignements sur son expérience personnelle avec les femmes. Qu’il en a connu beaucoup. Mais il refuse de dire combien. «Pense à un chiffre et c’est plus que ça», lance-t-il. Il pratique une technique de drague en trois étapes qui rappelle celle de la guérilla. Il attaque, il bat en retraite, puis il relance l’attaque. Marc Boilard m’explique. L’autre jour, dans ce même établissement, une jolie demoiselle qui mange avec des amies lui tombe dans l’œil. Elle se lève et se rend aux toilettes. Profitant du moment, il l’intercepte. «Je lui ai dit: “Excuse-moi. J’aimerais te faire un compliment. Tu es vraiment mon genre de fille.”» Puis, sans en dire plus, il retourne à sa table. «Après cette manœuvre, la fille est déstabilisée, ajoute Marc Boilard. Elle repasse dans sa tête ce qui vient de se produire. De retour à sa table, elle va raconter l’histoire à ses amies. Tu deviens son centre d’intérêt. Lorsque tu l’accostes de nouveau, elle n’a pas peur. Elle veut entendre ce que tu as à dire.» C’est ce qu’il a fait lorsqu’elle s’est levée pour quitter le café. «Il faut qu’on se revoit, lui a-t-il déclaré. J’aimerais beaucoup t’inviter à un spectacle.» Elle a dit oui et il a obtenu son numéro de téléphone. Un homme qui maîtrise ce genre d’approche (il faut rester naturel!) marquera des points, assure la consultante en séduction Marie-France Archibald. «L’audace et la confiance en soi sont des qualités qui séduisent les femmes.» De l’audace, c’est peut-être ce qui manque dans l’attirail du séducteur québécois. Car pour le reste, il se débrouille bien, dit Jean-Marc Larouche, président de l’agence de rencontre Intermezzo, fondée il y a 10 ans. L’homme de 44 ans me reçoit dans ses bureaux d’Outremont, aux murs crème et aux rideaux blancs. La majorité de ses 3 200 clients sont des gens instruits, dans la trentaine et la quarantaine. «Le Québécois n’est pas compétent pour aborder une femme à la table d’à côté. Mais dans une situation où il se retrouve en tête à tête, il est bon. Il est attentif, drôle et intéressant.» Tout ce dont il a besoin, c’est qu’on provoque un peu les choses pour lui. L’agence Intermezzo le fait… pour 1 530 dollars par année. Chaque client a une relationniste attitrée qui joue le rôle de l’amie organisant un rendez-vous galant. Le lendemain, il peut l’appeler pour obtenir un son de cloche sur l’intérêt que l’éventuelle soupirante a manifesté à son endroit. «Habituellement, lorsque la relationniste lui répond “feu vert”, ça lui donne un élan incroyable!» dit Jean-Marc Larouche. Au cours des rendez-vous suivants, il se transforme en véritable séducteur avec sa belle. Et il dégrafe son soutien-gorge.

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La culture de l’oubli

Quand Dominique Michel a su qu’un auteur voulait la rencontrer pour écrire sa biographie, elle eut une réaction de comédienne. Elle affirma avec aplomb qu’elle ne pouvait participer au projet, parce qu’elle était elle-même en train d’écrire son autobiographie. C’était faux. Jusqu’à cet instant où elle décida que son histoire allait être racontée à sa façon, sous sa plume. D’où le succès de librairie de l’année. Plus de 500 pages de souvenirs, d’anecdotes, d’évocations du milieu du spectacle des années 1950 à nos jours. Dodo n’est pas la première à se livrer. Avant elle, il y eut Alys Robi, Janette Bertrand, Renée Martel, Danielle Ouimet, Andrée Boucher, j’en passe. Nos journalistes culturels sont également à la tâche. Sur Céline Dion, Gerry Boulet, Gilles Latulippe, Olivier Guimond, Dédé Fortin, Jean-Pierre Ferland, Ginette Reno, Claude Blanchard. La liste est longue. Le paradoxe est frappant. Ces artistes, souvent dépourvus de formation universitaire, savent témoigner. Nos hommes politiques, pourtant avocats, économistes ou issus du journalisme, échouent quand il s’agit de laisser derrière eux leur version des faits. Jean Lesage, père de la Révolution tranquille, n’a pas écrit une ligne. Pierre Trudeau, Robert Bourassa et René Lévesque, au cœur de notre histoire récente, n’ont pas été à la hauteur de leur devoir de mémoire. Trudeau a publié un petit ouvrage tiré d’entrevues données à Radio-Canada. Une misère, pour celui qui se présentait comme un grand intellectuel et qui aurait eu tout le temps, à la retraite, de rédiger un témoignage substantiel. René Lévesque, à la plume agile, a laissé un excellent récit de ses jeunes années, mais les chapitres d’Attendez que je me rappelle portant sur son expérience de premier ministre sont bâclés. Robert Bourassa a eu peu de temps, entre sa retraite et son décès. Mais malgré ses promesses d’entreprendre son propre récit, il n’a rien fait. C’est son ancien directeur des communications, Charles Denis, qui s’attelle aujourd’hui à la tâche, non sans introduire des contrevérités, inventant par exemple que Bourassa avait fait libérer le prisonnier Gérald Godin pendant la crise d’Octobre. Parmi nos anciens chefs, Claude Ryan est le plus navrant. L’intellectuel au centre de tous les débats depuis l’après-guerre, directeur du Devoir, chef du camp du Non en 1980, ministre de Bourassa, n’a pas cru bon de nous donner le moindre souvenir, le moindre portrait, la moindre évocation de ce qu’il a vécu. Jacques Parizeau, lui, a préféré se confier à son biographe Pierre Duchesne, ce qui n’est pas rien, mais ne remplace pas le témoignage direct, venu de la tête et du cœur. Jacques Parizeau n’aime d’ailleurs pas le troisième tome de l’ouvrage. On n’est jamais si bien servi que par soi-même. Ailleurs, aucun président états-unien, aucun homme politique français d’envergure ne songerait à quitter ce monde sans donner sa version des faits, toute partiale soit-elle. Ici, ce devoir de mémoire semble inexistant, comme si on voulait faire mentir la devise du Québec. Ce n’est pas tout. Ailleurs, y compris à Ottawa, les journalistes de la presse parlementaire produisent chaque année des récits qui offrent le premier brouillon de l’histoire. Ici, aucun ouvrage n’est sorti de la colline, à Québec, depuis belle lurette. Pis: dans les universités, nos départements d’histoire dédaignent l’histoire politique et on a trop des doigts d’une main pour compter les professeurs occupés à nous restituer le fil de notre vie politique. Et je ne dis rien de la réforme de l’enseignement de l’histoire, qui veut épargner à nos jeunes les conflits qui ont forgé leur nation. Comme si on voulait enseigner aux jeunes Français que Jeanne d’Arc a été la première femme au foyer, sans préciser qui avait allumé le brasier. Nous sommes à la veille de la publication de l’autobiographie de Brian Mulroney, qui promet. Lucien Bouchard a publié en 2001 la première partie de son parcours et on serait surpris qu’il ne ponde pas, un jour, la suite. Jean Chrétien aussi avait fait un rapport d’étape, avant de devenir premier ministre. À quand le tome II? Même Jean Charest, en arrivant à Québec, en 2003, s’est livré sur son alors courte carrière dans un petit opuscule assez vivant. Ce n’est donc pas le désert, mais la disette. Un auteur dont le livre récent ne passera pas à l’histoire, Alfonso Gagliano, a le mieux résumé la situation québécoise. «La mémoire, a-t-il dit, est une faculté affaiblie.» — Jean-François Lisée est directeur exécutif du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal ainsi que de PolitiquesSociales.net

Société

Vertige raisonnable

Hérouxville, le crucifix à l’Assemblée nationale, les accommodements raisonnables… Ce début 2007 donne le vertige à bien des Québécois. La tentation est forte de nous réfugier dans la tradition, le patrimoine ou la laïcité radicale. De blâmer l’autre pour nos difficultés. Vivre au quotidien dans une société pluraliste où se côtoient des catholiques de tradition et de culture, des athées et des gens de fois différentes n’a rien de reposant. S’assurer que, dans une telle société, les droits fondamentaux de tous sont respectés demandera une bonne dose de patience, d’humour et de sagesse. Dommage que depuis quelques mois les chefs politiques se soient montrés de piètres vulgarisateurs des décisions prises par leurs prédécesseurs. Car ce défi du pluralisme, nous l’avons voulu. Au Canada, comme au Québec, nous avons adopté des chartes de droits et libertés — de conscience et de religion — qui font l’envie du monde entier. Nul n’avait toutefois envisagé que le passage de la théorie à la pratique s’avérerait aussi ardu! Et au lieu de ridiculiser les gens qui cherchent des repères dans un monde en changement… mieux vaudrait les écouter. Et trouver des façons de progresser tous en même temps. La religion se vit en privé, disent certains. En France, par exemple, le Haut Conseil à l’intégration, un organisme consultatif, a soumis récemment au premier ministre une ébauche de charte de la laïcité qui interdira le port par les fonctionnaires de tout symbole religieux. Pas de foulard ni de turban pour les policiers ou les infirmiers. Ni sur les photos de passeport. Un moine franciscain pourra-t-il enseigner en bure? Une religieuse en habit? On l’ignore encore. Au Québec, l’ancien ministre de la Justice Paul Bégin voudrait étendre l’interdiction de l’expression religieuse à tout l’espace public. Interdira-t-on la procession du Vendredi saint? (Ce qui permettrait d’interdire aux musulmans de défiler en se flagellant le jour de la mort de Hussein.) Paul Bégin veut-il dire que l’État cesserait de décréter des congés fériés basés sur les fêtes religieuses? Négocierons-nous un jour chacun avec notre employeur notre congé de Noël ou de Yom Kippour? À part quelques histoires bien médiatisées d’heures de baignade, de lieux de prière — refusés — et de congés payés, les croyants d’autres confessions ont jusqu’ici demandé peu de choses. Les accommodements raisonnables faits au nom de principes religieux sont rares. Car il faut bien différencier leur sens juridique de leur sens général. La Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse définit ainsi l’accommodement raisonnable: «Obligation juridique découlant du droit à l’égalité, applicable dans une situation de discrimination et consistant à aménager une norme ou une pratique de portée universelle, en accordant un traitement différentiel à une personne qui, autrement, serait pénalisée par l’application d’une telle norme. Il n’y a pas d’obligation d’accommodement en cas de contrainte excessive.» Des accommodements de ce type ont été faits fréquemment — et à grands frais, parfois — pour assurer aux personnes handicapées le droit à l’égalité. Visiblement, ceux faits au nom de la religion heurtent plus les sensibilités d’aujourd’hui. Pourtant, ce ne sont pas les immigrants qui ont rejeté la religion catholique hors de l’État et de la vie privée. Ce sont les Québécois catholiques francophones. Mais il y a bien peu de temps qu’ils ont déserté les églises et les sacrements. Pas même un demi-siècle. Et voilà que, face à leurs enfants, face aux nouveaux arrivants, ils hésitent à faire le saut dans l’inconnu. Ils voudraient que l’État transmette le catholicisme comme un patrimoine. Même s’ils n’en partagent plus eux-mêmes bien des préceptes. À compter de septembre 2008, toute éducation à la foi aura disparu des écoles du Québec. Même si 75% des parents continuent d’opter pour la formation religieuse à l’école primaire. En lieu et place, on offrira un cours sur l’éthique et la culture religieuse. Chaque parent qui souhaitera que son rejeton apprenne à prier devra l’emmener à l’église, au temple ou à la mosquée (au lieu de flâner le matin en pyjama ou d’aller à l’aréna). Dur, dur la liberté de conscience. C’est cela l’avenir. Un avenir inquiétant pour certains, plein de promesses pour d’autres. Et devant lequel il est normal que nous ayons un brin le vertige…