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Attention, iceberg en vue!

L’expression « équité entre les générations » n’apparaît pas moins de 25 fois dans son rapport sur l’avenir des soins de santé au Québec, rendu public cet été. Et ce n’est pas un hasard. « Si j’ai accepté de me lancer dans cette aventure, c’est avant tout pour mes deux enfants [âgés de 27 et 29 ans] », dit le président du Comité sur la pérennité du système de santé et de services sociaux, Jacques Ménard. Président de la division québécoise de la Banque de Montréal et ex-président du conseil d’administration d’Hydro-Québec et des défunts Expos, Jacques Ménard a passé sa vie à potasser des chiffres. Et ceux qu’il a vus lors de ses travaux lui ont donné froid dans le dos. « J’étais conscient du poids qui pèse sur la génération de mes enfants en raison du vieillissement démographique. Mais je ne me rendais pas compte à quel point le choc était imminent. » Le Comité se dit contre toute forme de « système à deux vitesses » en santé. Ses membres ont accouché d’une série de recommandations-chocs, dont certaines ont semé la controverse. Les trois représentants des centrales syndicales ont refusé de signer le document, le taxant d’« alarmisme ». « Pour rallier les syndicats, il aurait fallu recommander le statu quo. Ça n’aurait eu aucun sens », tranche Jacques Ménard. Divulgué en partie dans les médias, son rapport aurait difficilement pu être rendu public à un pire moment – en pleines vacances de la construction. « Mais il ne s’agit que d’un seul des ingrédients du débat qui s’amorce », dit Ménard, qui publiera sous peu une version vulgarisée de son rapport et entamera une tournée de sept régions du Québec. « Le surplace tire à sa fin. Il faudra faire preuve de la même audace qui a caractérisé le Québec dans les années 1960. » L’actualité l’a rencontré au siège social de la Banque de Montréal. Plusieurs rapports sur la santé prennent la poussière dans les antichambres gouvernementales. Qu’est-ce qui vous fait croire que le vôtre ne subira pas le même sort? – Avec tout le respect que je dois aux rapports publiés auparavant, le nôtre est le seul qui fait clairement la démonstration de l’impasse dans laquelle nous nous trouvons. Si rien n’est fait pour renverser la vapeur, les coûts de la santé vont monter à un tel niveau que nous plongerons assurément dans des déficits qui auront un effet dévastateur sur l’ensemble des autres missions de l’État. Nos constats condamnent les élus à bouger. Aucun gouvernement responsable ne peut rester indifférent. À la suite du jugement de la Cour suprême dans l’affaire Chaouli [qui ouvre la porte aux assurances privées en matière de services de santé couverts par le réseau public], Québec sera aussi forcé de baliser plus clairement le rôle du privé dans la société. Et cette fois-ci, le débat va déborder les seuls groupes d’intérêts habituels. Les citoyens vont s’impliquer davantage. Nos solutions sont aussi formulées de façon moins technique et plus pratique, plus concrète que dans le passé. Qu’aimeriez-vous que les Québécois retiennent de vos travaux? – Qu’il est temps d’agir. La France, la Suède, la Norvège, les pays nordiques, l’Angleterre ont tous déjà bougé. Au Canada, quelque chose nous immobilise… Or, il y a péril en la demeure. Il aurait été de loin préférable qu’on s’attarde à la question de l’avenir des soins de santé il y a cinq ans. On aurait ainsi eu plus de temps pour s’adapter aux effets du choc démographique. Chaque année perdue à attendre aura une incidence importante sur le choc fiscal qu’on vivra plus tard. Nous ne sommes pas condamnés à l’inaction ni à vivre une crise qui conduirait à des choix beaucoup plus douloureux. Si on ne gère pas mieux nos finances publiques, les agences de notation de crédit pourraient nous forcer la main, comme ç’a été le cas en Nouvelle-Zélande il y a quelques années. J’espère qu’on n’en arrivera pas là. Laquelle de vos recommandations vous est la plus chère? – L’avènement de cliniques privées affiliées, financées par le secteur public, toucherait particulièrement les gens. Il s’agirait d’un service de première ligne plus souple et moins intimidant que les grands centres hospitaliers. L’attente serait réduite pour les opérations simples mais urgentes – pour traiter une cataracte ou une appendicite, par exemple. Les soins seraient offerts à meilleur coût pour le système que dans les grands hôpitaux, où l’équipement est plus pointu que nécessaire pour ce type d’interventions. Cela libérerait des ressources pour les opérations plus complexes. Personne ne veut attendre quatre mois pour se faire traiter quand il reçoit un diagnostic de cancer. Il faudra aussi s’attaquer très rapidement au problème de la dette publique. Ce sera fondamental pour dégager une marge de manoeuvre en vue de financer d’autres secteurs névralgiques, comme l’éducation, le développement économique et la culture. Des banquiers, assureurs et autres grands décideurs salivent devant la manne de la santé. Votre titre de banquier a-t-il contribué à ce que votre rapport soit mal perçu par certains? – Cette perception est le fruit de gens qui regardent les choses avec beaucoup de superficialité. Le gouvernement a voulu examiner les conséquences financières, il a donc choisi quelques personnes qui savaient compter… Je n’ai pas de mérite: c’est mon métier. J’ai dirigé Centraide, Oxfam-Québec; mes contributions parlent d’elles-mêmes. Les trois grandes centrales syndicales vous accusent d’avoir une vision catastrophiste de l’état des finances publiques et de l’effet du vieillissement de la population. Que leur répondez-vous? – Ces sorties ne sont pas surprenantes, compte tenu des négociations qui s’amorcent dans le secteur public. Mais il faut vraiment être très myope pour ne pas voir l’effet de cannibalisation que commence à avoir la santé sur les autres missions de l’État, et ce, même après 14 ans de croissance économique ininterrompue. La part de la santé dans les programmes publics est passée de 31,7 % à 43 % en 20 ans et la tendance à la hausse se poursuit. Les baby-boomers ne seront-ils pas en meilleure santé physique et financière que les générations précédentes? – Oui, mais ils vont aussi vivre plus longtemps et auront recours à des technologies médicales beaucoup plus coûteuses. Ils se feront peut-être poser plus d’un stimulateur cardiaque et plus d’une hanche artificielle au cours de leur existence. La hausse de l’espérance de vie va aussi se traduire par une augmentation du nombre de gens atteints de maladies chroniques comme l’Alzheimer, ce qui risque d’accroître les besoins d’hébergement et de soins de longue durée. On sait que le gros du coût des services de santé est engagé dans les cinq dernières années de vie. Que les Canadiens de 65 ans et plus, soit 13 % de la population, consomment 44 % des budgets de la santé et des services sociaux. Si la proportion de personnes âgées double d’ici 20 ans, comme on s’y attend, elles absorberont sans doute plus de 80 % du budget de la santé. Ottawa a encore annoncé récemment d’importants surplus budgétaires. Le vrai problème n’est-il pas plutôt le déséquilibre fiscal? – Québec doit effectivement aller chercher l’argent qui lui est dû, et ça fait partie de nos recommandations. Cela dit, le trou budgétaire prévu en raison de l’escalade des coûts de la santé dépassera les 7 milliards de dollars par an dans 10 ans et pourrait atteindre de 25 à 28 milliards dans 25 ans! L’argent d’Ottawa ne pourra pas tout régler. Un des grands signes de maturité d’une société, c’est de reconnaître la réalité. Pas de paniquer, mais d’en prendre acte et d’agir en conséquence. Nous, les Québécois, nous sommes très solidaires les uns envers les autres, et ça nous honore, mais il faut aussi faire preuve d’équité intergénérationnelle. Il reste une dizaine d’années pour faire en sorte que les baby-boomers puissent vraiment contribuer à la résolution du problème. Il sera trop tard lorsqu’ils auront 65, 66 ans et prendront leur retraite. Ils ne seront pas nécessairement malades, mais ils auront arrêté de véritablement contribuer au fisc. Que feriez-vous si vous aviez 25, 30 ans aujourd’hui? – Je parlerais haut et fort. Je convierais la génération qui m’a précédé à être responsable. Je la jugerais très sévèrement si elle ne l’était pas. Le Québec vieillit plus vite que tous les pays – à l’exception de l’Italie et du Japon. Le poids fiscal que porteront dans quelques années les Québécois qui sont aujourd’hui sur les bancs d’école sera sans précédent. Je m’attends à ce que les jeunes, qu’ils soient étudiants, gens d’affaires ou travailleurs, prennent part au débat.

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Un Québec léger, léger

Un peu moins de Tremblay et de Bouchard, un peu plus de Rodriguez, de Nguyen et d’Abdallah. D’ici 20 ans, si la tendance se maintient, la « société distincte » sera plus métissée que jamais. Plus vieille aussi. Mais surtout, la population québécoise commencera à décroître. Et ces changements démographiques vont entre autres favoriser… le mouvement souverainiste! Ce déclin démographique cristallisera la position minoritaire des Québécois au Canada. Depuis 1994, ils forment moins de 25 % de la population canadienne, contre 29 % en 1961. Et déjà, l’influence du Québec sur les affaires décidées en anglais à Ottawa diminue. Le French Power des beaux jours de Pierre Elliott Trudeau n’est plus qu’un souvenir. Et ce sera plus flagrant encore lorsque la proportion de la population canadienne vivant au Québec fléchira jusqu’à 17 %, dans 50 ans. Aux élections de 2004, la Chambre des communes comptait sept députés de plus qu’en 2000: trois sièges en Ontario, deux en Alberta et deux en Colombie-Britannique, pour tenir compte de la hausse du nombre d’habitants dans ces trois provinces. Certes, la loi protège le nombre de circonscriptions attribuées au Québec. Mais celui-ci ne pourra pas en gagner de nouvelles si sa population augmente moins rapidement qu’ailleurs. La proportion de députés du Québec a déjà commencé à décroître: 24 % en 2004 (75 sur 308), contre 25 % en 2000 (75 sur 301). Les débats à la Chambre seront de plus en plus dominés par l’anglais. La tradition de l’alternance entre un premier ministre francophone et un anglophone sera plus difficile à justifier. Le bilinguisme officiel sera de nouveau contesté. L’historien canadien Michael Bliss a écrit récemment qu’il y a désormais deux Canadas: l’ancien, constitué du Québec et des provinces de l’Atlantique, dont l’influence a déjà commencé à décliner, et le nouveau, composé de l’Ontario et des provinces de l’Ouest, dont la puissance va s’imposer. L’incidence des changements démographiques sur la vie politique canadienne aiguisera la conscience qu’ont les Québécois de constituer une société distincte. Et avec le constat qu’on fait fi de cette différence, leur sentiment d’aliénation s’accentuera. Les succès durables du Bloc québécois sont une illustration parmi d’autres de ce phénomène. De plus, à mesure que le poids politique du Québec diminue, Ottawa s’arroge des pouvoirs dans tous les domaines, y compris la santé, l’éducation, les villes, pourtant de compétence provinciale. Il profite du déséquilibre fiscal. Bref, globalement, le Québec perd du pouvoir. Et il en perd au moment où sa situation démographique exigerait qu’il en acquière davantage. Dans le monde ouvert et compétitif qui se profile à l’horizon, une petite nation francophone en Amérique, peu nombreuse et diversifiée sur le plan culturel, tirera mieux son épingle du jeu si elle dispose de tous les moyens d’un pays indépendant plutôt que des attributs limités d’une province. Le marché du Québec ne suffit plus depuis longtemps à soutenir son économie, dont quelque 60 % dépendent du commerce extérieur. Le déclin démographique accentuera simplement la dépendance du Québec envers les marchés étrangers. Certains disent que nous avons intérêt à faire partie d’un pays de 30 millions d’habitants pour parer à la mondialisation. Or, un Nobel d’économie, l’Américain Gary S. Becker, affirme le contraire. Il a montré, dans un article paru dans BusinessWeek, que depuis 50 ans ce sont les petits pays qui présentent le plus grand dynamisme. À partir de 1950, le produit national brut (PNB) par habitant a augmenté plus vite dans les petits pays que dans les grands, soutient Becker. Nombre de ces petites nations ont compris qu’elles feraient mieux en spécialisant une partie de leur production industrielle et en la destinant au marché mondial. Le Québec est déjà tourné vers l’étranger, c’est vrai. Mais ses politiques économiques sont contraintes par les lois et les politiques fiscales canadiennes. Et le Québec ne peut influencer le cours des choses à l’échelle internationale ni défendre ses intérêts, puisque son statut politique ne lui permet pas d’être représenté directement dans des instances comme l’OMC ou aux tables de négociations de l’ALENA. Le choc démographique suscitera également des besoins sociaux différents. Une population vieillissante requiert plus de services de santé et de services sociaux. La chute de la natalité commence à causer des maux de tête aux autorités scolaires dans bien des endroits du Québec, où l’école du village est menacée de fermeture. La population est déjà en baisse dans plusieurs régions. Et les inégalités socioéconomiques s’accroissent. Le fédéralisme tel qu’il est pratiqué au Canada, avec de forts accents centralisateurs, est un frein à la modernisation des programmes sociaux québécois. Combien d’années a-t-il fallu pour qu’Ottawa laisse enfin Québec établir son propre régime de congés parentaux? Quand les ministres québécois vont-ils pouvoir cesser de quémander leur part du Trésor fédéral pour remplir leurs propres responsabilités en santé et en éducation? Pour lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale, il faudrait adopter une politique intégrée de soutien au revenu et d’éducation populaire. Cela restera impossible tant que l’assurance-emploi, les pensions de vieillesse et les allocations familiales seront gérées à Ottawa, et le reste à Québec. Enfin, les changements démographiques auront un retentissement majeur sur les relations entre les Québécois d’origines diverses. Depuis 2001, l’immigration est devenue la première source de croissance de la population. Comment allons-nous tous vivre ensemble dans le respect de nos différences? Une nation est l’ensemble de ceux qui décident collectivement de leur sort dans un régime démocratique. Comme l’a si bien dit le philosophe montréalais Charles Taylor, pour décider collectivement, il faut pouvoir délibérer. Et il n’y a pas de délibération possible sans un accord de fond sur des principes, des buts, des valeurs clés. Dans une société pluraliste, le nationalisme canadien-français ne peut plus être ce ciment qui, autrefois, liait entre eux les francophones du Québec. À l’échelle du monde, c’est la citoyenneté, accordée par un pays à ses ressortissants, qui crée le sentiment d’appartenance à une communauté politique. Pour relever le défi du vivre ensemble au 21e siècle, le Québec ne peut bâtir des liens entre ses membres que par une citoyenneté commune. Or, il n’existe qu’une citoyenneté au Canada, et elle ne reconnaît aucun statut national ou particulier au Québec. L’immigrant qui s’installe à Montréal est sans cesse déchiré entre sa loyauté envers la citoyenneté qu’il a reçue d’Ottawa et son appartenance concrète à la communauté québécoise. Ce n’est qu’en exerçant pleinement sa souveraineté que le Québec pourra accorder une citoyenneté effective et qui inclue tous les Québécois, pure laine ou pur coton, tricotés ici ou ailleurs. Pour l’heure, ces distinctions apparaissent comme marginales. Mais dans un avenir où l’accroissement de la population du Québec dépendra de plus en plus de la venue d’immigrants, la question deviendra cruciale. Les changements démographiques seront un moteur de la souveraineté. Ils sont déjà à l’oeuvre et on peut observer qu’ils n’ont pas été un frein à ce mouvement. Certains ont cru que la conjugaison de ces deux phénomènes – moins d’enfants de souche et plus d’immigrants – empêcherait un jour le Québec d’accéder à la souveraineté. Tout au long de la période où la natalité a chuté pour de bon et l’immigration augmenté pour la peine, l’appui à la souveraineté n’a cessé de croître. Une hausse moyenne de 1 % par année depuis 1970, a constaté le sociologue Maurice Pinard, de l’Université McGill. À mesure que le Québec se diversifiait, l’appui à la souveraineté augmentait. Le référendum de 1995 n’a pas été perdu à cause de « votes ethniques ». Une étude effectuée par Léger Marketing pour le groupe Génération Québec, en 2000, auprès de ceux qu’on appelle « les enfants de la loi 101 » – ces jeunes issus de l’immigration qui ont fréquenté l’école française – indique qu’ils se comportent, sur le plan politique, comme la moyenne des Québécois: 40 % auraient voté oui à un référendum sur la souveraineté, soit la même proportion que dans la population en général. Le déclin démographique, on l’a dit, s’accompagne d’un vieillissement de la population. Quelques analystes ont écrit qu’une population vieillissante aura plus de réticence à prendre le risque de la souveraineté. Il est vrai qu’au dernier référendum seulement 35 % des personnes ayant 55 ans et plus ont voté oui. Mais les générations suivantes ont massivement appuyé la souveraineté en 1995: on parle de 71 % des 18-54 ans appartenant à la population active. Et ceux qui sont souverainistes ont tendance à le rester en prenant de l’âge. En 1980, Jean Chrétien a effrayé les personnes âgées en agitant le spectre de la perte des pensions de vieillesse. Les aînés des années 2000 seront insensibles à ce genre d’argument; plus scolarisés, mieux préparés à la retraite et, surtout, mieux informés du fait que dans un Québec souverain, tout ce qui changerait sur le chèque de pension, c’est la couleur du drapeau. Sous un angle ou un autre, les changements démographiques devraient favoriser la souveraineté. Si, bien sûr, les leaders souverainistes savent les interpréter avec compétence. Un Québec disposant de tous les pouvoirs pourrait adapter ses politiques pour les rendre encore plus favorables à la famille et ainsi provoquer une hausse, même limitée, de la natalité. Il y aurait également un effet psychologique. Ce peuple aurait réalisé quelque chose de rare: faire naître un pays démocratique en Occident. Cela aurait des répercussions sur l’image que les Québécois ont d’eux-mêmes et pourrait susciter une confiance renouvelée dans l’avenir. Le démographe canadien David Foot a observé un regain de la natalité durant la période 1976-1981, entre la prise du pouvoir par le Parti québécois et le premier référendum sur la souveraineté. Un vent d’optimisme collectif soufflait sur le Québec. Foot a donné à ce phénomène le nom d’« effet Lévesque ». Si la simple perspective de la souveraineté a dopé la natalité, ne peut-on pas présumer que l’indépendance elle-même aurait un effet au moins équivalent?

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Péril en la bourse?

Richard Savage l’avoue d’emblée: il était un conseiller financier bien ordinaire lorsqu’il a débuté dans le métier, il y a une vingtaine d’années, à Vancouver. Comme beaucoup de ses confrères, il passait le gros de ses journées à scruter les cours boursiers et à étudier les états financiers de sociétés cotées en Bourse. Jusqu’à ce qu’il découvre, en 1993, les vertus de la démographie pour comprendre l’univers du placement. « Cette science m’a permis de prévoir la direction des marchés financiers avec plus de certitude », dit le vice-président de la succursale vancouvéroise de la maison de courtage First Associates. Cette stratégie de placement consiste à analyser les données démographiques afin de cibler les secteurs économiques en croissance, principalement ceux qui offrent des produits et services aux baby-boomers, le segment de loin le plus important de la population nord-américaine. Depuis plus d’un demi-siècle, les boomers ont une influence sur les ventes de toutes sortes de biens, des disques des Beatles aux maisons en passant par les fourgonnettes et les accessoires de jardinage. «La démographie est le seul indicateur économique qui permet de prévoir l’avenir avec autant de certitude», déclarait récemment William Sterling, président de la société de recherche et d’investissement new-yorkaise Trilogy Advisors, au magazine Financial Planning. Ainsi, en connaissant le nombre de personnes aujourd’hui âgées de 15 ans, on peut facilement prévoir combien auront 25 ans dans 10 ans! Si les investisseurs avaient su tout cela, ils auraient probablement été plus nombreux à miser sur le constructeur d’automobiles Chrysler. Au début des années 1980, son titre ne valait que deux dollars américains et il avait dû faire appel à l’État pour éviter la faillite. Puis, il a lancé la première fourgonnette, la Magic Wagon, en 1983. Quinze ans plus tard, au moment de la fusion avec Daimler-Benz, le titre valait environ 50 dollars américains. Chrysler était au bon endroit au bon moment, explique l’économiste David K. Foot, professeur à l’Université de Toronto et auteur du best-seller Entre le boom et l’écho 2000 (Boréal, 1999). « Les baby-boomers faisaient des enfants et avaient besoin de voitures spacieuses pas trop chères. » Richard Savage, lui, a parié sur des entreprises technologiques et médicales. Ces 10 dernières années, les Disciplined Leadership Funds, fonds privés de 600 millions de dollars qu’il gère avec son équipe, ont obtenu un rendement annuel de près de 20 %! L’avenir risque toutefois d’être moins fructueux. Au cours des prochaines années, des millions de baby-boomers quitteront le marché du travail après avoir généré des revenus, dépensé beaucoup et fait « rouler » l’économie, propulsant les marchés boursiers vers le haut. Lorsque cette cohorte aura atteint l’âge de la retraite, elle dépensera moins et épargnera davantage. Cela aurait peu de répercussions si les générations suivantes pouvaient prendre le relais, mais le fait qu’elles soient moins nombreuses et moins riches pose problème. En effet, avec des revenus plus bas que leurs aînés, les jeunes dépenseront moins et les entreprises feront moins de profits, explique Harry S. Dent Jr., auteur de The Next Great Bubble Boom (Free Press, 2004). Les conséquences sur les marchés boursiers seront désastreuses. « On se dirige vers la plus grande débâcle boursière de l’histoire », dit-il, en précisant qu’elle ne se produira pas avant 2010. Le vieillissement de la population complique les choses pour une autre raison. Actifs et en bonne santé, les baby-boomers ont investi en bloc pendant les 20 dernières années pour acquérir des titres financiers, faisant grimper les marchés boursiers. Lorsqu’ils prendront leur retraite, c’est l’inverse qui risque de se produire: ils voudront vendre leurs titres à une génération qui n’aura pas les moyens de les acheter au prix courant, ce qui entraînera les actions à la baisse. Ainsi le veut le jeu de l’offre et de la demande. C’est ce qui s’est passé au Japon à la fin des années 1980. La Bourse venait de connaître une croissance extraordinaire, quand les retraités ont commencé à se départir de leurs actions. Résultat: de 1990 à 2003, l’indice Nikkei a perdu plus de 80% de sa valeur! L’avenir est d’autant plus sombre pour les investisseurs que les taux d’intérêt sont historiquement bas et qu’il y a de fortes chances pour qu’ils le restent. Au fur et à mesure qu’ils prennent de l’âge, les baby-boomers s’enrichissent et passent du statut d’emprunteurs à celui d’épargnants. Dans quelques années, ils rivaliseront entre eux pour prêter de l’argent à un groupe réduit d’emprunteurs. « L’offre dépassera la demande », explique David Foot. Au Québec, les effets du vieillissement de la population pourraient frapper plus vite. Les indicateurs rapprochent en effet le Québec de plusieurs pays européens – le laissant légèrement en marge de ses voisins canadiens et américains – en raison de son taux de natalité particulièrement faible et parce que les plus vieux boomers y sont plus nombreux. Sur les marchés boursiers, toutefois, cela aura peu de conséquences, le Québec jouant un rôle mineur dans l’univers financier, estime David Foot. « C’est la Bourse américaine qui dicte la direction des marchés. » Même si la démographie est utile pour prévoir ce que feront les gens selon leur âge, elle ne dit pas comment ils agiront. Ainsi, on peut présumer que les baby-boomers prendront leur retraite, mais rien ne garantit qu’ils le feront à 65 ans. C’est à cette idée que s’accroche David Cork, conseiller en placement chez ScotiaMcLeod, à Ottawa, pour prédire que les marchés boursiers ne devraient pas être touchés aussi fortement que certains le pensent. En effet, si les boomers retardaient leurs «vieux jours», cela permettrait à l’économie de maintenir le rythme et donnerait le temps aux générations plus jeunes d’intégrer le marché du travail. Selon David Cork, auteur de Bulls, Bears and Pigs (Key Porter Books, 2005), les boomers ont toujours fait les choses à leur façon: ils ont obtenu leur diplôme, quitté le nid familial, se sont mariés et ont eu des enfants plus tard que leurs parents. « Il est peu probable qu’ils prennent leur retraite tôt », dit-il. Un récent sondage de Statistique Canada concluait d’ailleurs que 60 % des retraités souhaitaient retourner sur le marché du travail. Aux États-Unis, un rapport publié en 2004 par l’American Association of Retired People indique que 80 % des travailleurs avaient l’intention de conserver leur emploi au-delà de 65 ans. Parce que l’espérance de vie est en hausse et que les gens âgés sont en meilleure santé qu’autrefois, ils savent que leur retraite pourrait durer 20 ans et plus. Or, beaucoup n’ont pas assez épargné ou craignent de s’ennuyer. «Ils préfèrent rester actifs », explique David Cork. Harry Dent n’adhère pas à cette théorie. S’il concède que de nombreux boomers reporteront leur retraite, la majorité d’entre eux ne le feront pas, croit-il. À moyen terme, il faut donc se préparer au pire. À court terme, en revanche, il estime que les marchés boursiers connaîtront le plus grand boom de leur histoire, avec un pic vers 2009 ou 2010. « C’est maintenant qu’il faut acheter des actions, dit-il. Dans cinq ans, il sera trop tard. » L’an prochain, les premiers baby-boomers auront 60 ans. Mais l’âge médian de cette génération n’est que de 47 ans. « C’est la période de la vie où les revenus et les dépenses sont les plus élevés », explique Harry Dent. Il y aura donc une poussée de la consommation, qui devrait coïncider avec une nouvelle vague technologique, encore plus importante que celle de la fin des années 1990, particulièrement dans les communications sans fil, le numérique et Internet à haute vitesse, trois secteurs dont les taux de pénétration laissent beaucoup de place à la croissance. D’autres domaines devraient aussi avoir la cote en Bourse dans les années à venir, notamment la santé (les boomers vieillissent), les services financiers (ils investissent toujours et ont besoin d’assurances) et les loisirs. Mais attention, prévient David Foot: ce n’est pas parce qu’un secteur est en expansion qu’il faut investir dans toutes les entreprises. « La démographie explique beaucoup de choses, mais elle ne sert à rien lorsqu’une entreprise est mal gérée. »

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Les années zéro

Une loterie pour encourager la famille? L’idée peut paraître farfelue, mais pas aux yeux des jeunes parents réunis en ce dimanche de décembre à l’école La Frontalière, à Coaticook, en Estrie. Tandis que leur marmaille virevolte sur des trampolines et des glissoires gonflables géantes, ils sont des centaines dans l’amphithéâtre à attendre impatiemment le clou de cette grande fête annuelle de la famille. Debout sur l’estrade, le maire s’apprête à remettre une vingtaine de chèques, d’une valeur totale de 15 000 dollars – dont une bonne partie sera réservée aux « valeureuses » familles de trois enfants et plus. « Si on veut que notre population se maintienne, il faut absolument soutenir la famille », dit André Langevin, énergique grand-père aux cheveux blancs et au sourire timide. « On n’achète pas des bébés, mais on peut faciliter la vie aux gens qui en veulent. » Primes à la naissance, subventions pour l’achat d’une maison, service de couches réutilisables: en 20 ans de « règne », cet ancien directeur d’école a multiplié les mesures pour contrer le dépeuplement qui guette sa région. Et il rêve de voir sa politique reprise à l’échelle du Québec. « La dénatalité, c’est une tragédie pour un petit peuple comme le nôtre. Il faut agir, c’est urgent. » À côté de dossiers « brûlants », comme les relations avec Ottawa, les trous dans les finances publiques ou l’emplacement du CHUM, la chute du taux de natalité n’a jamais pesé bien lourd dans le débat public. Mais le vent commence peut-être à tourner. Selon un sondage CROP réalisé pour L’actualité, plus de la moitié des Québécois – et 56 % des francophones – se disent assez ou très préoccupés par le phénomène. Jacques Henripin est du nombre. « Ce n’est pas normal qu’une espèce vivante ne se renouvelle pas », dit le démographe, qui suit l’évolution des courbes de natalité québécoises depuis plus d’un demi-siècle. « Si on apprenait que les caribous arrêtaient de se reproduire, on s’en inquiéterait. C’est la même chose pour nous. » Le Québec commence à peine à prendre la mesure des bouleversements qui s’annoncent. « Ça reste encore trop abstrait, dit Simon Langlois, sociologue à l’Université Laval. Le Québec n’est pas encore vieux. Il est d’âge mûr. L’âge médian y est de 40 ans (contre 26 en 1971). On a l’impression que le Québec va bien; ça empêche la pleine prise de conscience des enjeux.» Selon l’Institut de la statistique du Québec (ISQ), l’ensemble de la population québécoise devrait continuer à croître pendant encore 25 ans – jusqu’en 2031 -, avant d’amorcer un lent déclin. Mais la pénurie de bébés, jumelée à l’exode des jeunes, est déjà une réalité criante dans de nombreuses régions – et pas seulement en Gaspésie et sur la Côte-Nord, où le déclin est entamé depuis plusieurs années. Pas moins de la moitié des municipalités régionales de comté (MRC) verront leur population diminuer d’ici 2026, parfois dramatiquement. Dès 2020, le nombre de personnes âgées de 65 ans et plus aura presque doublé par rapport à aujourd’hui et il y aura davantage d’enterrements que d’accouchements dans « la Belle Province » – qu’on pourra alors officiellement surnommer « la Vieille Province ». L’effet de la dénatalité se fera toutefois sentir bien avant. En 2011, soit dans six petites années, les premiers baby-boomers commenceront à toucher leurs chèques de pension de vieillesse. Deux ans plus tard, la population active du Québec se mettra à décliner, en chiffres absolus. Dès ce moment, le rapport du nombre de travailleurs au nombre de retraités dégringolera rapidement, passant de quatre à deux pour un. Certains évoquent déjà le « choc de 2013 ». « La dénatalité deviendra alors vraiment perceptible. On sera en plein coeur du problème », dit l’actuaire en chef de la Régie des rentes du Québec (RRQ), Denis Latulippe. Le Québec fera face à un défi colossal. « S’il n’y a plus de croissance démographique, il faudra générer de la croissance ailleurs. Il y a deux solutions: lutter contre le chômage et augmenter la productivité. Chose certaine, il faudra prendre un virage. » Au lieu de parler de choc démographique, on devrait parler de « défi », croit pour sa part le président de la FTQ, Henri Massé. « Nous, on ne croit pas au Bonhomme Sept-Heures. Si on prend les bonnes décisions, on peut régler le problème et  » revirer ça boutte pour boutte » ». Un conte pour enfants, l’effet du vieillissement et de la dénatalité sur les finances publiques? « Si on attribuait à la population d’aujourd’hui la structure par âge qu’elle atteindra dans 20 ans, tout en conservant les règles fiscales et les engagements de dépenses actuels, les revenus fiscaux du Québec diminueraient de 5 milliards et les dépenses augmenteraient de 5 milliards. Au total, le  » trou budgétaire  » d’origine démographique atteindrait donc 10 milliards », écrivaient récemment les économistes Pierre Fortin, de l’UQAM, et Marc Van Audenrode, de l’Université Laval. Ce n’est pas d’hier que les pouvoirs publics s’inquiètent des conséquences du déclin démographique. Déjà en 1990, l’ancien premier ministre Robert Bourassa se confiait ainsi à un journaliste: « Tous les mois, on m’apporte des statistiques démographiques et je me dis: on a beau faire des efforts sur le plan économique, l’essentiel va nous manquer un jour, parce qu’il y aura un vieillissement accéléré de la population. » Quinze ans plus tard, son successeur à la tête des libéraux québécois, Jean Charest, a les mêmes craintes. Quand l’ISQ a publié la mise à jour de ses prévisions démographiques, l’hiver dernier, le Conseil exécutif – le « ministère » du premier ministre – en a demandé une présentation le matin même. « Le plus difficile, c’est de ne pas avoir l’air trop alarmiste dans nos résumés, dit Normand Thibault, démographe à l’ISQ. On indique où le Québec se dirige si la tendance se maintient. Aux décideurs de bouger s’ils n’aiment pas ce qu’on leur annonce. » Message reçu. Quelques mois plus tard, Jean Charest convoquait plus de 75 organismes à un Forum des générations, en banlieue de Québec, pour discuter des moyens de faire face au déclin démographique. Patrons, syndicats, aînés, étudiants, autochtones, tous ont tour à tour proposé des pistes de solutions. Parmi ces dernières, celle du président du Collège des médecins, Yves Lamontagne, qui a suggéré que l’État cesse de rembourser les vasectomies et les ligatures des trompes, a particulièrement soulevé la controverse… Au début de l’automne, les jeunes libéraux ont aussi fait du « choc démographique » le thème de leur congrès. « Je n’ai jamais vu de sujet aussi rassembleur », dit Simon Bégin, 21 ans, président de la Commission-Jeunesse du PLQ. Ce militant a participé à d’innombrables rencontres, aux quatre coins du Québec, pour préparer le congrès. « Les discussions étaient passionnées et se terminaient souvent tard dans la nuit, dit-il. La Constitution, ça n’intéresse pas tout le monde. Mais les jeunes se sentent tous interpellés par la dénatalité. C’est un consensus générationnel. » Les « trois mousquetaires », ces trois jeunes députés péquistes qui ont sillonné le Québec l’an dernier pour prendre le pouls de la génération montante (et qui ont causé un électrochoc au sein du PQ avec leur rapport sur la « désuétude » de la souveraineté aux yeux d’une partie de la jeunesse), tirent les mêmes conclusions. « Ç’a été un des dossiers fétiches tout au long de notre tournée », dit Alexandre Bourdeau, 26 ans, député de Berthier. Est-ce un hasard? Depuis l’automne, les « mousquetaires » ont gagné à leur cause deux collègues qui se passionnent eux aussi pour la question. Nicolas Girard, 32 ans, terminait un mémoire de maîtrise sur la conciliation travail-famille au moment de l’élection partielle rendue nécessaire par le départ du député péquiste André Boisclair. « Les parents souhaitent plus de flexibilité dans les horaires et je vais me battre pour eux. C’est une des raisons pour lesquelles je me suis lancé en politique», dit le nouveau député de Gouin, à Montréal. Elsie Lefebvre, la plus jeune femme jamais élue à l’Assemblée nationale (à 25 ans), a aussi axé sa campagne électorale, dans Laurier-Dorion, sur la politique familiale. « Les valeurs collectives doivent changer, dit-elle. Bien des parents ont l’impression de déranger en se promenant avec leurs enfants en autobus ou dans les lieux publics. C’est déplorable. » Changer la perception de la société à l’égard des enfants, c’est aussi le rêve que caresse Jacques Lizée, directeur général du Carrefour action municipale et famille. Créé il y a une quinzaine d’années, cet organisme s’est donné une mission singulière: aider les villes et les villages « à penser et à agir en fonction des familles ». « Je voulais que les populations locales s’approprient le discours sur la famille, dit cet ancien travailleur social. C’est fini, l’époque où les villes géraient seulement les poubelles et le déneigement. Si on croit au Québec des régions, si on veut que les jeunes y restent et fondent des familles, il faut redonner des pouvoirs aux milieux locaux et y améliorer la qualité de vie. » Avec une équipe de formateurs constituée d’anciens élus et de hauts fonctionnaires municipaux, Jacques Lizée conseille les villes qui veulent élaborer des politiques familiales. « On ne réinvente pas le bouton à quatre trous », admet-il. L’opération permet d’abord aux villes de rassembler, dans un document, toutes les mesures pro-famille qu’elles offrent déjà et de les faire connaître à leurs habitants. Certaines municipalités font preuve d’imagination. New Richmond, en Gaspésie, offre gratuitement aux nouveaux parents, pour une durée de six mois, l’approvisionnement en couches et en lait maternisé. Victoriaville, dans le Centre-du-Québec, organise chaque mois un tirage pour les parents de nouveau-nés. Les prix à gagner? Des arbres à planter en l’honneur des poupons. « On n’a pas la prétention de relever la natalité en plantant des arbres. Mais c’est un symbole, un message qu’on envoie », dit Marie-Josée Monfette, responsable du dossier de la famille à Victoriaville. Depuis deux ans, grâce à des subventions du ministère de la Famille, 80 villes québécoises se sont ainsi dotées de politiques familiales. Un modèle unique en Amérique, dit Jacques Lizée, qui vient de présenter cette success story au dernier Sommet mondial de la famille, en Chine. Le maire de Coaticook, André Langevin, n’a pas attendu l’aide de Québec avant de lancer sa propre politique familiale. Dans les années 1980, alors qu’il était directeur de l’école secondaire de la ville, il se désolait de la diminution constante, année après année, des inscriptions, phénomène directement lié à la dénatalité et à l’exode des jeunes vers les grandes villes. «C’est à ce moment que j’ai décidé de me lancer en politique », dit-il. Au fil des ans, il a mis en place un audacieux programme d’aide financière aux familles, comportant notamment un « cadeau de bienvenue » de 1 500 dollars (plus 500 dollars par enfant) pour celles qui achètent une maison dans la municipalité et des primes à la naissance de 500 à 1 000 dollars par enfant. La Ville assume aussi 50 % du coût des activités sportives pour les familles nombreuses (trois enfants et plus), une mesure particulièrement appréciée. « Ça fait toute la différence quand on a un seul salaire », dit Natalie Labrie, 28 ans, arrivée à Coaticook il y a deux ans avec son conjoint. Rencontrée à la Fête de la famille, à l’école La Frontalière, en décembre dernier, la jeune mère rayonnait. Elle venait de gagner 1 000 dollars au Loto-famille, autre initiative du maire. André Langevin en est convaincu: sa politique donne des résultats. « On réussit à maintenir le taux de natalité au-dessus de celui des autres régions rurales. Si ça se faisait à l’échelle du Québec, la natalité augmenterait. » Pourrait-on envisager un autre baby-boom? Jacques Henripin en doute. La dénatalité est « une tendance lourde comme un éléphant », dit d’un ton grave le démographe en se calant dans le fauteuil de son salon, à Mont-Royal. La dernière génération à avoir engendré assez d’enfants pour assurer son renouvellement est celle qui est née en… 1942! Et il y a plus de 35 ans que le taux de fécondité au Québec a chuté sous la barre des 2,1 enfants par femme. Mais ce n’est surtout pas une raison pour ne rien faire, dit Jacques Henripin. « La dénatalité, on en parle depuis 20 ans, mais on n’agit pas », s’indigne celui qui a formé une bonne partie des démographes du Québec au cours de ses 40 ans d’enseignement à l’Université de Montréal. « Le poids de l’immédiat dans les démocraties est tel qu’il l’emporte sur tout le reste. » À 78 ans, il a momentanément quitté le confort de sa retraite pour écrire un essai de vulgarisation sur les enjeux auxquels doit faire face le Québec. Dans Pour une politique de population (Éditions Varia, 2004), il propose une série de mesures musclées pour soutenir la natalité et s’adapter aux conséquences de la dénatalité et du vieillissement. « Ce sera le grand défi du prochain demi-siècle. » Solution 1 : Travailler longtemps… Solution 2 : Bienvenidos amigos! Des bébés, c’est pas cool

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Le nouveau pouvoir de Mario

Le téléphone n’arrête pas de sonner à la permanence de l’Action démocratique, à Montréal. «Envoyez-nous votre CV», répond régulièrement la jeune réceptionniste. Début avril, l’ADQ embauchait. Avec l’élection de 41 députés et l’accession au statut d’opposition officielle, le parti avait 250 postes à pourvoir. «Avoir des moyens, offrir à des gens passionnés de politique de gagner leur croûte en faisant de la politique à temps plein, c’est le fun», explique Mario Dumont. De la politique, les adéquistes ont bien l’intention d’en faire. Car le gouvernement minoritaire de Jean Charest ne tiendra pas deux ans, affirme le chef de l’ADQ. «Ceux qui me connaissent savent qu’instinctivement je suis un gars de pouvoir. Il n’est pas dans ma nature d’être dans l’opposition.» À la question: «Vous en devez une à Stephen Harper, non?», Mario Dumont répond, les dents serrées, le regard noir: «Ce serait plutôt le contraire.» Sur le terrain, les conservateurs n’ont rien fait, ou si peu, pour soutenir les candidats de l’ADQ. Certains ministres conservateurs ont même plutôt appuyé les libéraux. Les adéquistes, eux, avaient trimé dur pour les conservateurs lors de la dernière campagne fédérale. Stephen Harper en doit donc une au chef de l’ADQ. «On s’en est parlé; je suis un gars franc», déclare brièvement Mario Dumont, qui entend faire de l’économie la priorité de son opposition. Accélérer le développement hydroélectrique, organiser un grand chantier sur le développement économique, faire du Québec une terre d’investissement privilégiée… Dumont en rêve. L’actualité l’a rencontré quelques jours après les élections, au milieu des boîtes de déménagement! Que voulez-vous obtenir de ce gouvernement? — Les priorités de l’opposition seront celles que l’ADQ a mises en avant durant la campagne: la famille, les augmentations de tarifs, tout ce qui touche la classe moyenne… J’ai aussi dit que j’exigerais une commission d’enquête sur l’hébergement des aînés. Mais on formera surtout une opposition plus forte en matière d’économie! Le Québec a une performance assez pitoyable sur ce plan. De toutes les statistiques, celles qui portent sur l’appauvrissement global de la province dans le continent nord-américain sont les plus inquiétantes. Une société qui s’appauvrit aura moins de ressources pour la santé, l’éducation, la culture… Je suis le premier à reconnaître que l’économie a été négligée pendant la campagne électorale. Parmi les candidats de l’ADQ élus, il y a beaucoup de gens d’affaires. Ils constitueront une opposition officielle beaucoup plus préoccupée d’économie que ce qu’on a vu pendant la campagne. Qu’est-ce qui vous séduit dans cette nouvelle fonction? — Croyez-le ou non, je n’y avais jamais réfléchi. J’avais imaginé ce que serait la vie de premier ministre — j’avais même choisi le premier fonctionnaire de la province — et aussi ce que serait la vie d’un chef de tiers parti détenant la balance du pouvoir. Mais pas celle de chef de l’opposition. Je me rends compte que j’aurai un pouvoir important sur le gouvernement, celui de lui imposer les priorités politiques, la question d’actualité dont tout le monde discute. Envisageriez-vous de demander au lieutenant-gouverneur de remplacer ce gouvernement libéral? — Non. Il y a eu des élections le 26 mars, le Parti libéral a obtenu le plus de votes et il a eu plus de sièges que l’ADQ. Ce n’est pas en m’associant au Parti québécois que je prendrai le pouvoir, mais en allant chercher une majorité de suffrages et de sièges au prochain scrutin. Est-ce qu’il y a des choses qui vous inquiètent dans le fait de former l’opposition officielle? — D’y rester! Les Québécois exigent de nous que nous fassions marcher leur Assemblée et qu’on la fasse fonctionner dans leur intérêt. Le gouvernement Charest nous a habitués à des fins de session où il nous imposait le bâillon. S’il n’est pas capable de se corriger, cela sera ardu pour lui de tenir le coup. Le Parti québécois, qui connaît de grandes difficultés, pourrait être un allié éternel [NDLR: du gouvernement], qui s’étire, s’étire et accepte bien des choses. Mais nous, nous n’allons pas accepter n’importe quoi. Nous avons des principes. Et notre parti sera jugé sur sa capacité de faire fonctionner l’Assemblée nationale et sur sa fidélité aux principes que nous avons défendus en campagne. Pensez-vous que les gens ont compris que votre programme demandera des sacrifices? — Les gens ont compris que voter ADQ, c’est un peu plus que changer la couleur du tapis. On est en train de changer de mentalité. Il y a eu une prise de conscience. Vous utilisez l’expression «centre droit». C’est ainsi que vous vous définissez? — Dès les élections de 2003, nos adversaires nous ont accolé des étiquettes. Après ces élections, nous nous sommes dit que mieux valait nous assumer et ne pas laisser nos adversaires choisir les étiquettes. Nous sommes un parti «autonomiste», de «centre droit»… Cela définit bien qui nous sommes. La droite n’a pas tellement bonne presse au Québec… — La droite morale n’a pas d’emprise au Québec. Je n’appartiens pas à cette école de pensée et j’ai toujours dit aux conservateurs qu’il fallait viser le centre droit, responsable en matière de fiscalité, de sécurité publique et de mesures sociales. Sur le plan socioéconomique, nous croyons moins à l’intervention de l’État que d’autres partis. Vous avez été comparé au politicien français Jean-Marie Le Pen. Que pensez-vous de lui? — Je suis en désaccord avec ses positions; ma vision de la société est pluraliste. J’ai appuyé le gouvernement quand il a augmenté les quotas d’immigration. D’ailleurs, j’ai autant d’appuis de la part des nouveaux arrivants que des Québécois nés au Québec. Les témoignages que nous avons reçus de personnes nées au Québec et de personnes venues au Québec sont à peu près les mêmes. Les plus émouvants étaient ceux de jeunes femmes musulmanes qui avaient quitté un autre pays et qui disaient: battez-vous, les Québécois, on sait où ça mène! Et la comparaison avec Duplessis? — Je ne suis pas d’accord avec lui sur les questions d’éducation. Mais c’était une autre époque, que je n’ai pas connue. L’Union nationale a disparu, parce qu’elle n’avait plus sa place. Ceux qui me comparent avec Duplessis font partie de cette vague d’intellos qui essaient de noircir tout ce qui ne correspond pas à leur vision. Votre succès représentait-il le triomphe du camping Sainte-Madeleine, comme certains l’ont dit? — Toutes sortes de gens ont voté ADQ: des profs d’université, des personnes âgées, des cégépiens. Certains l’ont fait à cause de la famille, d’autres parce qu’ils se préoccupent de la dette. D’autres encore voulaient simplement donner un bon coup de pied dans le système. Sainte-Madeleine est située dans Verchères, et c’est le PQ qui a gagné dans cette circonscription! Vous avez aussi parlé d’une charte des droits et responsabilités des citoyens pour mieux encadrer le débat sur les accommodements raisonnables… — Il s’est passé quelque chose d’important l’automne dernier et j’y ai contribué. Entre octobre et janvier, les Québécois se sont fixé une limite. Ils ont dit: oui, on est un peuple tolérant et ouvert; oui, on veut maintenir une immigration importante chez nous; oui, on est prêts à trouver des accommodements qui facilitent la vie des gens et la cohabitation — mais on ne reviendra pas en arrière sur des principes comme l’égalité des hommes et des femmes. Il y a des gens, aujourd’hui, dans les CLSC et d’autres services publics, qui sont conscients de ce qui est ou n’est pas acceptable. Il reste au gouvernement à faire adopter une Constitution qui établisse nos valeurs communes. Et on aura le rapport de la commission présidée par Gérard Bouchard et Charles Taylor. La division entre les deux autres partis et le vôtre, sur ce sujet et sur d’autres, correspond-elle à une fracture entre le Québec rural et Montréal? — Cette division-là est très exagérée. Quand on regarde les résultats des élections, on voit que l’ADQ est aux portes de Montréal et que le Parti québécois, dont le chef est très montréalais, a gagné dans les régions les plus éloignées du Québec: Abitibi, Côte-Nord, Gaspésie, Saguenay! Cette fracture-là, donc, je n’y crois pas. Les centres urbains sont un défi un petit peu plus grand pour les partis de centre droit. Stephen Harper a connu la même situation au fédéral en n’obtenant aucun siège à Toronto, à Montréal et à Vancouver… Les candidats de l’ADQ ont fini deuxièmes dans plusieurs circonscriptions de Montréal. Je ne pense pas qu’il y ait de fracture. Montréal est un défi pour l’ADQ. Mais l’ADQ a aussi un défi à relever au Lac-Saint-Jean! Votre autonomisme, qu’est-ce que c’est au juste? — [Long silence…] Le titre du premier chapitre de notre programme — «S’affirmer sans se séparer» — résume bien ce qu’autonomisme veut dire. C’est une ligne de conduite qui définit une façon d’aborder les prochaines étapes de l’avenir du Québec. L’approche du PQ — tenir des référendums — appartient à une période historique située derrière nous. Alors, maintenant, que fait-on? On n’abandonnera certainement pas les revendications qui sont importantes… Le modèle d’une vraie confédération serait l’idéal. Mais je ne suis pas seul dans tout ça. Alors il faut, à tout le moins, que le pouvoir de dépenser du gouvernement fédéral, hérité de la Constitution de 1867, soit balisé. Robert Bourassa a essayé avant vous, et il a échoué… — J’en suis conscient. Il ne faut pas nier les échecs du passé, mais la politique interdit de se laisser paralyser par eux. Elle oblige à regarder en avant. Je pense que la politique du couteau sur la gorge [NDLR: suggérée par le sociologue Léon Dion, père du chef actuel du Parti libéral du Canada, Stéphane Dion] ainsi qu’une certaine façon de dire et de penser qui marquait le rapport [de Jean] Allaire [fondateur de l’ADQ] ne peuvent plus marcher. Je pense aussi qu’on sait que ce n’est pas avec une approche comme celle qui a suivi le rejet de l’accord du lac Meech qu’on va obtenir des résultats du reste du Canada. On peut prendre acte des échecs du passé, de leur cause et du processus qui y a conduit pour ne pas les répéter, mais je n’accepte pas qu’on dise: on ne peut pas faire ça, parce que la dernière fois qu’on a essayé, ç’a été un échec. Il s’agissait d’autres acteurs… En 1992, ce n’est pas moi qui étais là, ce n’était pas Stephen Harper qui était à Ottawa, et c’étaient d’autres premiers ministres qui étaient à la tête des provinces… Est-ce que le Canada anglais doit se réjouir de vos succès? — Non… Bien… Il doit voir ça comme un changement qui survient au Québec. Je pense que ce serait une erreur pour lui de se rendormir. Certains disent que vous êtes aussi menaçant que le Parti québécois. Êtes-vous d’accord? — Je ne sais pas… Jean Charest a été envoyé au Québec comme un «capitaine Canada». Le reste du Canada a de la difficulté à voir ce qui se passe au Québec autrement qu’à travers le prisme «Jean Charest»: plus Jean Charest a du succès, mieux ça va; moins il a de succès, plus on doit être inquiet. Le Canada voit une forme de menace dans tout ce qui n’est pas Jean Charest. Et je ne suis pas Jean Charest… Faut-il tuer le Parti québécois? — Ce sont les Québécois qui décident. La politique est cyclique et chaque parti doit s’adapter. L’idée de François Legault voulant qu’on va faire un pays et qu’après il va nous rester du «change», c’est loufoque. Ce serait plus respectueux de dire que ce sera désormais la semaine de cinq jours au lieu de quatre, qu’on va travailler plus fort et payer plus d’impôts, parce que là on fait un pays et que c’est toute une corvée, ça! Il n’y a pas un seul pays où un parti a proposé l’indépendance en disant: ça va être plus facile, on va travailler moins, il va nous rester de l’argent. À mon avis, tout ça, c’est du mensonge. Pourquoi dire maintenant que vous n’avez jamais été souverainiste, malgré votre rôle pendant la campagne référendaire de 1995? — J’ai toujours pensé qu’en nommant Lucien Bouchard négociateur en chef pour une période d’un an, on se serait approchés d’une véritable confédération… Lucien Bouchard pensait d’ailleurs comme moi. Votre stratégie, est-ce encore «une autre dernière chance»? — Il faut se sortir de l’idée qu’on fait les choses en attendant un autre référendum. Il faut bâtir des alliances et faire des choses pour que ça marche dans l’ensemble canadien. Vous êtes un fédéraliste, alors? — Je suis un autonomiste.

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Dur, dur le «multikulti»

Le mois dernier, à Francfort, une juge allemande a refusé à une femme battue une procédure de divorce accélérée, pour cause «culturelle». La juge appuyait sa décision sur le verset 34 de la sourate 4 du Coran. Ce texte dit que le mari a le droit de frapper son épouse. L’Allemagne a bondi. Même les associations musulmanes ont hurlé. La juge a été dessaisie de l’affaire. Mais la polémique ne s’apaise pas. Mère de deux enfants, la jeune musulmane de 26 ans — originaire du Maroc, comme son mari — était brutalisée «parce qu’elle avait adopté un mode de vie occidental». La juge avait déjà interdit au mari de s’approcher à moins de 50 m du domicile, mais elle refusait d’accorder un divorce accéléré (ce qui aurait évité le délai de réflexion obligatoire d’un an). «Dans ce milieu culturel, expliquait la juge, il n’est pas rare que l’homme fasse usage d’un droit de correction. La requérante devait s’attendre à cela lorsqu’elle a épousé le défendeur.» L’opinion publique s’est déchaînée contre cet abus du «multikulti», comme les Allemands surnomment le multiculturalisme! En ce début de 21e siècle, le Québec n’est pas seul à nager dans la confusion du multikulti. Dérapages administratifs, décisions maladroites, erreurs de jugement… Devant ces dérives, la tentation est forte de rejeter en bloc ce fameux multikulti. Surtout qu’on peut dire que tout ça, c’est la faute du Canada! En 1971, le Canada a été le premier pays du monde à faire du multiculturalisme une politique officielle, proclamant «la valeur et la dignité de tous les Canadiens et Canadiennes, sans égard à leurs origines raciales ou ethniques, à leur langue ou à leur confession religieuse». Des pays d’Europe l’ont adopté dans la foulée, la Grande-Bretagne en tête. Mais depuis quelques années, rien ne va plus. Le Danemark et les Pays-Bas ont déjà renversé leur politique. L’Allemagne est à bout de souffle. La Grande-Bretagne en arrache. Pourtant, écrit un des grands penseurs de notre temps, l’économiste Amartya Sen, la solution n’est pas d’abandonner le multiculturalisme. Ce concept, aussi difficile soit-il à vivre au quotidien, est la meilleure piste dont le monde dispose pour assurer le développement serein des grandes villes de la planète. La survie de l’Occident repose d’ailleurs sans doute sur la créativité dont il fera preuve pour intégrer ses immigrants tout en tirant parti de leur apport culturel! Ce que nous n’aimons pas du multiculturalisme, c’est le mot et la façon, déplorable parfois, dont des gouvernements et des tribunaux l’ont concrétisé. Au lieu de tout rejeter, il faudra patiemment dissiper les confusions. Cesser de confondre conservatisme culturel et liberté culturelle. Cesser aussi de confiner les gens à leur identité religieuse! Battre son épouse est une tradition du passé qui n’a rien à voir avec une culture à protéger. Avoir trois épouses, faire exciser sa fille, refuser d’être vu par un fonctionnaire féminin sont de l’ordre du conservatisme culturel. Ce ne sont pas des gestes qui vont dans le sens de la liberté et de l’égalité. Et le hidjab au taekwondo? Des adolescentes, mineures, ne peuvent être réputées avoir fait, en toute liberté, un examen critique des choix qui s’offrent à elles. Elles sont dépendantes de l’autorité parentale. Si j’étais un entraîneur sportif, je voudrais que les jeunes musulmanes puissent pratiquer des sports, car une telle activité favorise leur intégration. Devenues adultes, elles choisiront, librement. D’ici là, pourquoi ne pas leur permettre de garder leur hidjab sous leur casque? Et faire confiance au temps? Au Pendjab, berceau du sikhisme, près de un jeune homme sur deux ne porte plus son turban, au grand dam des leaders spirituels. Laver cette longue chevelure que leur religion leur interdit de couper et draper sept mètres de tissu sur leur tête chaque matin demande trop de temps! Surtout qu’ils sont désormais souvent privés de l’aide de maman ou de leur épouse, occupées à leur propre emploi salarié. Sale temps pour les traditions, qui ne sont pas toujours solubles dans la modernité…

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Le paradis des ados

Les millions de dollars dépensés en campagnes contre le tabagisme ont porté leurs fruits: d’un océan à l’autre, on tolère de moins en moins de voir des ados la cigarette au bec. Mais c’est bien l’un des rares points, en matière de comportement des jeunes de 15-16 ans, sur lesquels les Québécois et les autres Canadiens s’entendent. Relations sexuelles, consommation occasionnelle de drogues douces, consommation régulière d’alcool sont acceptables aux yeux d’un plus fort pourcentage de Québécois. Et tandis que ces derniers sont un peu plus nombreux qu’il y a 15 ans à tolérer ces comportements, leurs concitoyens du reste du pays n’ont pas changé d’avis en ce qui a trait à la consommation de drogues douces par les ados… et ont durci leur position concernant les relations sexuelles. Le Québec n’est pas le royaume du stupre et de la fornication pour autant. Seul un Québécois sur 10 se dit favorable à ce qu’un ado de 15 ou 16 ans fume ou consomme des drogues douces et de l’alcool. Ailleurs au Canada, cette proportion tombe à un sur 16. En ce moment, un Québécois sur deux estime qu’une adolescente peut décider elle-même d’avoir recours à l’avortement, alors qu’un Canadien sur trois pense la même chose. Au Québec, cette opinion a gagné du terrain au cours des 15 dernières années, tandis qu’elle en a perdu ailleurs au pays. Johanne de Passillé, du Centre de santé des femmes de Montréal, a tout de même l’impression que la société québécoise est de moins en moins tolérante. «La couverture médiatique n’est jamais favorable à l’avortement, dit-elle. Tout ce qu’on entend, c’est que les femmes avortent trop, qu’elles utilisent l’avortement comme moyen de contraception.» Roy MacGregor, chroniqueur du Globe and Mail et auteur d’une trentaine d’essais et de romans, dont plusieurs pour adolescents, voit quant à lui deux explications à la montée de l’intolérance à l’ouest de la rivière des Outaouais: l’immigration et la religion. «Au Québec, l’extrémisme religieux est chose du passé, dit-il. Pas dans le reste du Canada, où les évangéliques ne cessent de gagner du terrain.» Le chroniqueur estime par ailleurs que les racines loyalistes des premiers colons, encore sensibles chez les Canadiens anglais, ainsi que la tendance des nouveaux arrivants à pratiquer leur foi de façon plus rigoureuse contribuent aussi au recul de la tolérance au pays. «Mais je doute de la validité des réponses obtenues, précise-t-il. Les Canadiens ont l’habitude de dire aux sondeurs ce qu’ils croient que ceux-ci veulent entendre.»

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Le paradis des ados

Les résultats reposent sur 1 002 entrevues téléphoniques, dont 601 au Québec et 401 dans le reste du Canada. Les entrevues ont été réalisées du 11 au 22 janvier 2007. La marge d¹erreur de l¹échantillon québécois est de plus ou moins 4%, celle de l¹échantillon hors Québec, de plus ou moins 5%. Trouvez-vous acceptable qu’un ou une ado de 15-16 ans… Québec Autres provinces 2007 1992 2007 1992 décide elle-même d’avoir un avortement 51 % 42 % 34 % 37 % ait des relations sexuelles 48 % 46 % 20 % 30 % fume la cigarette 14 % 31 % 8 % 22 % consomme à l’occasion des drogues douces 12 % 11 % 6 % 6 % boive régulièrement de l’alcool 10 % 9 % 6 % 8 %

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Quel placard?

Les homosexuels ne sont pas seulement égaux devant la loi, ils le sont de plus en plus dans l’esprit des gens! Sept Canadiens sur dix ne voient aucun problème à ce qu’un homosexuel enseigne dans une école primaire. Ils étaient moins de un sur deux à penser ainsi il y a 15 ans. Au Québec, le taux d’acceptation est encore plus élevé, à 80 %. Mais la progression est moins marquée qu’ailleurs au Canada, puisqu’en 1992, 64 % des Québécois étaient déjà favorables à l’idée. Cette ouverture n’étonne pas Laurent McCutcheon, président de Gai Écoute, centre d’aide téléphonique pour les gais. «Tant sur la question homosexuelle que sur bien des questions sociales, le Québec a toujours fait preuve d’une plus grande ouverture que le reste du Canada, dit-il. Les unions de fait et les unions civiles, par exemple, ont été reconnues au Québec d’abord.» Claude Gauthier, de la maison CROP, estime que les résultats du sondage suivent les efforts consacrés par les gouvernements au cours des dernières années pour assurer l’égalité entre gais et hétérosexuels. «Le débat sur le mariage entre conjoints de même sexe a beaucoup fait pour l’acceptation des homosexuels, dit-il. Il a ouvert les yeux de bien des gens sur une réalité qu’ils ne connaissaient peut-être pas.» Cela ne veut pas dire que tout est rose en ce bas monde! Trouver un seul enseignant du primaire disposé à parler ouvertement de son homosexualité a été impossible. «Un seul parent homophobe peut mettre la bisbille dans ta classe», dit un prof qui enseigne en 5e année, à Montréal, pour justifier qu’il faille garder son identité secrète. «Je ne mêle pas vie personnelle et vie professionnelle…» Les préjugés, il est vrai, peuvent parfois être tenaces. «Quelques personnes associent peut-être encore homosexualité et pédophilie, explique Claude Gauthier. Mais les résultats du sondage montrent qu’elles sont de moins en moins nombreuses.» Ce qui réjouit le prof de 5e année. «Ça fait 27 ans que j’enseigne, dit-il. Jamais je n’ai senti une telle ouverture de la part des parents à l’égard de l’homosexualité. Même chose dans la cour d’école. Il y a des années que je n’ai pas entendu mes élèves se traiter de tapettes.»

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Quel placard?

Les résultats reposent sur 1 002 entrevues téléphoniques, dont 601 au Québec et 401 dans le reste du Canada. Les entrevues ont été réalisées du 11 au 22 janvier 2007. La marge d¹erreur de l¹échantillon québécois est de plus ou moins 4%, celle de l¹échantillon hors Québec, de plus ou moins 5%. Ça ne m’inquiète pas qu’une personne homosexuelle enseigne dans une école primaire. Québec en 1992 : 64 % en 2007 : 80 % Autres provinces en 1992 : 46 % en 2007 : 71 %

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Papa change les couches, mais…

Les résultats reposent sur 1 002 entrevues téléphoniques, dont 601 au Québec et 401 dans le reste du Canada. Les entrevues ont été réalisées du 11 au 22 janvier 2007. La marge d¹erreur de l¹échantillon québécois est de plus ou moins 4%, celle de l¹échantillon hors Québec, de plus ou moins 5%. Il est plus normal pour la femme que pour l’homme de sacrifier sa carrière au profit de la famille. Québec 38 % Autres provinces 65 % Quoi qu’on dise, l’homme conserve certaines supériorités naturelles sur la femme contre lesquelles on ne peut rien. Québec en 2007 : 36 % en 1992 : 29 % Autres provinces en 2007 : 20 % en 1992 : 25 %

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Papa change les couches, mais…

L’égalité entre les pères et les mères, c’est pour bientôt. Du moins dans le petit groupe de parents avec lesquels Louis-Michel Tremblay, 27 ans, participe aux activités familiales organisées par le Carrefour des Petits Soleils, un organisme communautaire de Montréal. «Parmi huit parents, nous sommes trois ou quatre pères, selon les semaines!» dit ce fier papa d’un petit Augustin, 16 mois. À la naissance de son fils, en novembre 2005, Louis-Michel Tremblay a pris un congé parental de 35 semaines, le maximum à l’époque. Chargé de projet au sein d’un organisme de coopération internationale du Saguenay–Lac-Saint-Jean, il a opté pour le télétravail, et la petite famille s’est installée à Montréal, le temps que maman, infirmière, termine ses études d’acupuncture au collège de Rosemont. «Pour le moment, on mise sur la carrière de ma blonde plutôt que sur la mienne», dit-il. Tout comme Louis-Michel Tremblay, 6 Québécois sur 10 ne croient pas qu’il soit «plus normal pour la femme que pour l’homme de sacrifier sa carrière au profit de la famille». Ailleurs au Canada, près des deux tiers des gens pensent au contraire qu’il est plus normal pour la femme de mettre sa carrière en veilleuse. Au Québec, les rôles des hommes et des femmes sont moins catégorisés que dans le reste du pays, confirme Denyse Côté, directrice de l’Observatoire sur le développement régional et l’analyse différenciée selon les sexes de l’Université du Québec en Outaouais. «L’union libre et les naissances hors mariage ainsi que la garde partagée sont plus fréquentes.» Les mesures favorisant la conciliation travail-famille, comme les garderies à sept dollars, encouragent aussi les mères québécoises à regagner le marché du travail, souligne Francine Descarries, professeure à l’Institut de recherches et d’études féministes de l’UQAM. «Est-ce que les comportements des hommes et des femmes sont vraiment plus égalitaires au Québec?» demande Évelyne Lapierre-Adamcyk, professeure titulaire au Département de démographie de l’Université de Montréal. Il a fallu attendre le début des années 2000, fait-elle remarquer, pour qu’au Québec le pourcentage de mères avec conjoint et qui travaillaient atteigne puis dépasse celui qu’on observait en Ontario. De toute façon, «il n’y a pas de quoi se péter les bretelles!» dit Germain Dulac, chercheur invité à l’École de service social de l’Université de Montréal et spécialiste de la condition masculine: près de 4 Québécois sur 10 croient toujours que c’est à la mère de sacrifier sa carrière pour la famille. «Il y a beaucoup de travail à faire auprès de la population et des employeurs», dit-il. Le père québécois s’occupe davantage des enfants qu’il y a 20 ans, mais la mère demeure la première responsable de l’organisation familiale, selon Francine Descarries. «L’homme accepte de faire le marché, mais sa conjointe doit dresser pour lui la liste des achats à faire», dit-elle. Fait étonnant: 36 % des Québécois (41 % des hommes et 32 % des femmes) pensent que «l’homme conserve certaines supériorités naturelles sur la femme contre lesquelles on ne peut rien»! C’est plus qu’il y a 15 ans (29 %). Ailleurs au Canada, ce pourcentage a baissé, passant de 25 % à 20 %. Selon Alain Giguère, président de CROP, les gens pensent à la force physique masculine et non aux facultés intellectuelles. «Le Québec est une société latine, traditionnellement plus machiste, dit-il. Les archétypes des hommes héros et des femmes féminines et maternelles demeurent dans les esprits. Mais c’est purement symbolique.» Au quotidien, les couches de bébé rattrapent les hommes québécois. Ceux-ci, estime Alain Giguère, rêvent seulement de «faire encore un peu les coqs!»