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Le monde à l’enVERT

Aux États-Unis, des entreprises font pression sur le gouvernement pour qu’il devienne plus vert. Au Canada, les chefs de la direction des 150 plus grandes sociétés (800 milliards de revenus par année) ont appelé de leurs vœux, à la fin de septembre, non seulement une Bourse du carbone, mais aussi une taxe verte ! De quoi surprendre. Le Conseil canadien des chefs d’entreprise admet en effet que le marché à lui seul ne pourra relever le défi que représentent les changements climatiques, même si les consommateurs ont déjà, par eux-mêmes, amorcé le virage vers des produits et des entreprises moins nocifs pour l’environnement. Ils demandent donc l’intervention du gouvernement et lui reprochent de ne pas avoir de véritable politique nationale de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Faut-il croire ou non aux bonnes intentions de ces entreprises ? Le présent numéro de L’actualité tombe à point pour susciter une réflexion sur le sujet. Le magazine lance en effet les prix Korn/Ferry–L’actualité, récompenses annuelles destinées à souligner les gestes de responsabilité sociale accomplis par des sociétés québécoises (« Quand l’entreprise se fait citoyenne »). Les initiatives des neuf finalistes de cette première année des prix pourraient mettre à l’épreuve le scepticisme de ceux pour qui les dirigeants d’entreprise ne sont jamais que des profiteurs égoïstes et les travailleurs, de pauvres victimes exploitées. Certes, les entreprises n’ont qu’une finalité : la rentabilité. Dans bien des coins du monde, les dommages qu’elles causent à l’environnement sont incommensurables. Mais on voit poindre à l’horizon un certain espoir. En Afrique du Sud, par exemple, de grandes entreprises paient des médicaments antirétroviraux à leurs centaines d’employés qualifiés. Sans ces médicaments, ces gens séropositifs mourraient. Et ça coûte cher de remplacer des travailleurs qualifiés. En Europe, des sociétés travaillent de concert avec les pouvoirs publics pour améliorer la formation de la main-d’œuvre ou lutter contre les changements climatiques. Elles le font parfois pour des raisons de marketing ou d’image. Mais pas toujours. Dans certains cas, les dirigeants agissent pour préserver des conditions sans lesquelles l’entreprise ne pourrait plus remplir sa mission. Les universitaires appellent cela la CSR, pour corporate social responsability — la responsabilité sociale des entreprises, ou RSE, en français. Les politiques gouvernementales, disent ces sociétés, doivent être adaptées à la réalité de la mondialisation, de l’épuisement de certaines ressources, bref, des défis d’aujourd’hui et non de ceux d’il y a 50 ans. C’est à cette adaptation, à cette flexibilité que l’ex-conseiller politique de deux gouvernements du PQ, Jean-François Lisée, convie le Québec dans son essai plaidant pour la naissance d’une gauche efficace (« Un Québec généreux… et riche ! »). Cette approche peut-elle rassembler ? Le consensus en faveur d’un changement est assez clair au Québec. Les dernières élections provinciales l’ont montré. Les solutions de la gauche classique — le tout-à-l’État — ne répondent plus aux besoins de la société. L’État doit permettre qu’une plus grande flexibilité s’installe dans les services publics. Certaines solutions issues de la droite intéressent, mais d’autres inquiètent ou déroutent. Comment protéger les plus vulnérables tout en faisant sauter les verrous qui, dans les services publics et les grands ordres professionnels par exemple, bloquent l’innovation et l’initiative individuelle ? Comme le disait, au début d’octobre, un participant au colloque sur la démocratie qui marquait le centenaire de HEC Montréal, « les gens sont prêts à changer, mais ils cherchent un leader, une vision… ». Au fil d’arrivée, c’est de courage politique que le Québec a besoin. Quelqu’un sera-t-il au rendez-vous ? À LIRE Les textes sur les quatre défis du Québec (développement économique, développement durable, démocratie, démographie) qui ont été présentés lors du colloque tenu à HEC Montréal. www.hec100.ca

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Un Québec généreux… et riche !

Depuis son premier article paru dans L’actualité, en 1982 (sur les agriculteurs !), Jean-François Lisée est resté fidèle aux lecteurs du magazine, comme correspondant à Washington, puis comme membre de la rédaction, à Montréal. Il a publié dans nos pages des extraits de ses livres Dans l’œil de l’aigle (Prix du Gouverneur général), Le tricheur et Le naufrageur. Conseiller des premiers ministres Jacques Parizeau et Lucien Bouchard pendant cinq ans, il exerce aujourd’hui la fonction de directeur exécutif du CERIUM, le Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal, et conseille à l’occasion le Parti québécois et le Bloc québécois. Il publie cet automne un nouvel essai, Nous, aux Éditions du Boréal. Il signe cet essai à titre personnel. Les grands principes sont, par définition, beaux. Voilà pourquoi il faut s’intéresser aux détails. Car c’est en eux que se cachent les véritables intentions, ou du moins les véritables répercussions sur le citoyen. C’est donc par là que je vais commencer. Quelle est la réponse de la droite et celle de la gauche classique à des problèmes concrets ? Et quelle serait la réponse des néo-sociaux-démocrates, ou plutôt d’une « gauche efficace québécoise » à inventer, pour reprendre la belle expression du député du Parti québécois François Legault ? Je commence par l’essentiel : la bouffe. — La cafétéria. Soyons brutaux. Dans les écoles, les hôpitaux, les édifices publics, le rapport qualité-prix est exécrable. Solution de la droite : L’État n’a pas sa place dans la bouffe. Virons les employés, louons les locaux à l’entreprise privée la plus offrante, qui embauchera des salariés payés deux fois moins cher, fixera les prix et empochera les profits qu’elle pourra en tirer. Solution de la gauche classique : Ces salariés ont des droits acquis de haute lutte, qu’on les laisse tranquilles. Ils n’empoisonnent personne, après tout. Solution de la gauche efficace : Qu’on crée l’unité de travail « cafétéria » avec les employés et les cadres. Qu’on lui délègue l’entière gestion du budget et que 33 % de tout accroissement des profits venant de gains de productivité, de ventes, etc., retournent en primes et augmentations de salaire. Le reste reviendra à l’État. Faisons de même pour les blanchisseries et tous les services de soutien. Si les résultats ne sont pas probants après cinq ans, on mettra en concurrence l’unité de travail et l’entreprise privée pour l’obtention du contrat. Les bénéficiaires de l’aide sociale aptes au travail. Au Québec, 150 000 personnes, soit 3,5 % de la population active, vivent de l’assistance sociale (rebaptisée assistance-emploi), alors qu’elles sont jugées aptes au travail. La moitié reçoivent des prestations depuis plus de huit ans. Cela coûte 900 millions par an à l’État. Droite : Obliger les prestataires à travailler pour l’État 40 heures par semaine. Limiter la durée des prestations à cinq ans à vie. Gauche classique : Augmenter les prestations pour que les assistés, des victimes, aient un revenu décent. Les inciter à retourner aux études ou à l’emploi, mais sans contrainte. Gauche efficace : Décourager, placer, réformer, patienter, contraindre. Décourager au point d’entrée. L’écart entre l’aide sociale et le salaire minimum est insuffisant. Il faut augmenter substantiellement la « prime à l’emploi », soit le crédit d’impôt accordé aux bas salariés. On doit cesser d’offrir aux prestataires des avantages qu’ils perdent lorsqu’ils trouvent un emploi — garderies moins chères, prime d’assurance médicaments réduite, etc. Le choix doit être limpide : l’emploi, même en bas de l’échelle, paie vraiment. Placer. La dépendance à l’aide sociale croît immédiatement avec l’usage. Il faut empêcher les jeunes aptes au travail d’en devenir des habitués, pour leur bien comme pour celui du Québec. Pour eux, suivi et conditions contraignantes maximales : insertion immédiate dans un emploi d’utilité publique à plein temps, créé ou subventionné par l’État, ou (effet souhaité) retour aux études à temps plein avec résultats scolaires globalement positifs. Sinon, pas de chèque. Réformer. Pour ceux qui ont recours à l’aide sociale après une perte d’emploi ou une mésaventure, il faut tout repenser, en s’inspirant un peu, mais pas seulement, des Danois. Posons le principe que tout salarié vivra un jour un retrait du marché du travail, volontaire ou non : congé parental, chômage, dépression, sabbatique. Faisons en sorte que chacun puisse, après disons cinq ans de travail permanent, recourir à des « emprunts d’années de retraite » — maximum de cinq années au cours d’une vie. Pour chaque année « empruntée », il devra travailler un an de plus après l’âge de 65 ans avant de bénéficier d’une pleine retraite. Pendant son retrait du marché du travail, il touche 75 % ou 80 % de son salaire moyen des cinq années précédentes. Pas d’appauvrissement. Pas de stigmatisation. Pas d’inégalités entre citoyens. Patienter. En ce qui concerne ceux qui sont déjà dans le piège de l’aide sociale — 80 % des aptes au travail ont des problèmes d’insertion —, beaucoup de mal a été fait. Pour eux, rien n’est crédible à part ce que tente déjà Emploi-Québec, c’est-à-dire guider, former, réinsérer, avec un succès variable. La dose de carottes (primes à la réinsertion) et de coups de bâton (réduction des prestations lors des refus d’emploi) doit être calibrée avec soin, probablement au cas par cas. Le but de l’opération n’est pas de jeter des gens à la rue. Contraindre. Les employeurs qui réclament la ligne dure, mais refusent d’employer les assistés trop vieux, sans emploi depuis plus d’un an ou qui ont le malheur d’avoir une couleur de peau autre que beige, doivent être contraints à embaucher au moins un prestataire de l’aide sociale pour toutes les 50 nouvelles embauches. Hydro-Québec. C’est la poule aux œufs d’or du Québec. Comment repenser son utilisation pour nous enrichir collectivement tout en réduisant la consommation d’énergie ? Droite : En augmentant le tarif de 6,6 ¢ à 10 ¢ le kilowatt, on peut faire passer les profits de 2,8 à 7,8 milliards de dollars par an. On vend Hydro et on en tire 130 milliards, on rembourse d’un coup la dette du Québec : on fait donc une économie de sept milliards de dollars d’intérêts par an et on renfloue durablement le budget du Québec. La hausse du tarif provoquera une baisse de la consommation et le Québec deviendra plus vert. Privatisée, Hydro vendra ces kilowatts économisés aux États-unis et empochera les profits. Gauche classique : René Lévesque a voulu qu’Hydro appartienne aux Québécois et fournisse l’électricité au coût le plus bas possible. Pas touche ! Gauche efficace : Le principe du coût le plus bas était d’aider Mme Tartempion, rue Panet, mais c’est fou l’argent qu’économise Paul Desmarais, dans son château de Sagard, à ce jeu-là. Annonçons à l’avance que, le 1er avril 2009, le tarif grimpera au niveau de celui de Toronto (de 6,6 ¢ à 10 ¢ le kilowatt). Horreur ? Évidemment ! Sauf si, ce même jour, le taux d’imposition chute de manière équivalente — ou si, pour ceux qui, en bas de l’échelle, ne paient pas d’impôt, la prime au travail, les prestations de revenu, le remboursement de TPS et de TVQ augmentent pour couvrir cette hausse —, de façon que, à la fin du mois, l’opération soit blanche pour chaque consommateur. À quoi bon ? D’abord, les taux d’imposition chuteront, ce qui incitera davantage les Québécois à travailler et à investir. Ces taux passeront nettement sous la moyenne canadienne, ce qui rendra le Québec plus attirant pour les investisseurs et les travailleurs étrangers qualifiés. Ensuite, cette hausse de tarif, prévue près de deux ans à l’avance, poussera les propriétaires à calfeutrer pour faire des économies d’énergie, donc de sous. Conséquence : une croissance économique survoltée par la rénovation, puis, dès mai 2009, moins d’énergie consommée, donc une hausse du revenu disponible pour le contribuable et une augmentation des kilowatts qu’Hydro pourra vendre au prix fort aux États-Unis. Ces profits supplémentaires doivent être mis dans une caisse santé ou un fonds des générations pour amortir, demain, le coût du choc démographique. Deux ans plus tard, le 1er avril 2011, la vente de 25 % des actions de cette Super-Hydro — dont 1 % aux salariés d’Hydro, et en encourageant tous les Québécois, la Caisse de dépôt et placement, les fonds de pension à en acheter — générerait au moins 32 milliards de dollars de revenus à l’État, que l’on pourrait aussi verser dans le fonds des générations ou la caisse santé. Résultat : un Québec qui a protégé ses plus démunis, a provoqué la croissance, a gardé Hydro sous contrôle québécois (un actif de 130 milliards), a réduit ses impôts, s’est équipé pour l’avenir et est devenu plus prospère et plus compétitif. Les droits de scolarité. Il manque à nos universités, au bas mot, 400 millions par an pour suivre le rythme de la qualité nord-américaine. Nos droits de scolarité sont les plus faibles du continent (pas de l’Occident). Droite : Déréglementer les droits, comme aux États-Unis et en Ontario. Ils tripleront rapidement, surtout dans le domaine des sciences médicales et pures, offrant aux universités une salutaire injection de fonds. Gauche classique : Le Québec est passé, en 40 ans, de la sous-scolarisation à la tête du peloton des pays industrialisés. Les droits de scolarité peu élevés y sont pour quelque chose. S’il faut y toucher, ce devrait être pour les abolir, comme en France. Gauche efficace : Augmenter les droits serait pousser les étudiants vers les banques, les rendre accros à l’endettement. Pensons autrement : nous permettons à nos jeunes de devenir, par exemple, dentistes ou gynécologues à peu de frais (ils paient 1 200 dollars de droits par an, alors qu’il en coûte de 13 000 à 25 000 dollars par an pour les former), et des dizaines d’entre eux nous quittent ensuite pour aller pratiquer ailleurs. À l’université, donnons à l’étudiant le choix de payer le coût réel de ses études. Ensuite, s’il travaille au Québec, pendant les 12 premières années, on lui versera un crédit d’impôt équivalent au tiers de ce qu’il a versé en droits de scolarité. Au point d’entrée, il aura aussi le choix de signer un contrat citoyen, en vertu duquel il paiera des droits de scolarité ridiculement bas. En échange, il s’engage, pendant 12 de ses 20 premières années d’activités professionnelles, à travailler au Québec. Lorsque son revenu annuel dépassera, disons, 75 000 dollars, il paiera sur 20 ans des « droits de scolarité différés » équivalents aux deux tiers du coût réel de ses études. Les éoliennes. Le Québec est le paradis du vent. À qui profitera la bourrasque de dollars ? Droite : Laissons les gens du privé s’en occuper. Ils savent négocier avec les agriculteurs et les élus, créer des emplois, réinvestir la richesse. Qu’Hydro achète les kilowatts privés à bon prix, c’est tout. Gauche classique : Avec le privé, les agriculteurs et les MRC se font avoir. Hydro a donné les contrats à des entreprises hors Québec qui font leurs classes à nos frais et qui repartent avec les profits. Qu’Hydro négocie, construise, exploite et verse les profits à l’État. Gauche efficace : Maximisons les deux forces : le pouvoir de négociation et d’achat d’une grande société d’État (filiale d’Hydro, appelons-la Éole-Québec) ainsi que l’inventivité du privé et des collectivités. Qu’Éole-Québec négocie avec les grands constructeurs d’éoliennes, comme General Electric, l’implantation d’usines au Québec (ce que la politique éolienne de Bernard Landry, puis de Jean Charest, n’a pas réussi à faire). Dans un plan directeur qui donne priorité aux meilleurs sites, qu’Éole-Québec, partenaire des MRC, se tourne par appel d’offres vers les propositions locales d’implantation et d’exploitation. Que la division production d’Hydro soit autorisée à obtenir quelques contrats témoins et que le Québec appuie fortement les efforts de R-D québécois — publics et privés — en la matière. Pour le passé récent, réparons les erreurs : nationalisons. Éloge de la richesse. La mondialisation, les Chinois, les ingénieurs indiens, changer d’emploi cinq fois dans sa vie, se former, se reformer, se recaser, innover… c’est bien beau tout ça. Mais comment faire si vous ne comprenez aucun des paragraphes de mon texte ? Laissez-moi être plus clair : un adulte québécois sur deux ne peut lire autre chose que les titres de journaux — 2,5 millions d’entre nous (dont 37 % des jeunes adultes) sont quasi analphabètes. Lire un contrat, aider le petit à faire ses devoirs, comprendre un mode d’emploi ? Oubliez ça! Comme Jacques Demers, ils ne sont pas bêtes, loin de là, mais l’écrit est pour eux une langue étrangère. Droite : Pour augmenter la richesse, il faut plus de riches, un fardeau fiscal plus léger, moins d’intervention de l’État. Gauche classique : Pour augmenter la richesse, il faut imposer davantage les entreprises et redistribuer massivement. Gauche efficace : Le Québec connaîtrait un bond qualitatif de la richesse collective et de la qualité de vie de ses habitants si on engageait toute la société dans un effort intense d’alphabétisation sur 10 ans. Un sommet sur l’analphabétisme doit être tenu dans les plus brefs délais. Au niveau québécois, régional, local, une grande « corvée » doit être organisée, mobilisant les dons des entreprises, le bénévolat de tous les retraités lettrés, leur formation par les 132 organismes d’alphabétisation existants, un vaste programme d’incitation à s’inscrire aux cours sur les lieux de travail, dans les quartiers, avec soutien multiple. Rien n’aurait un effet plus important et plus durable, rien ne rendrait le Québec plus riche, dans tous les sens du terme. — On pourrait continuer. Syndicalisme, grands projets, entrepreneuriat, éducation, SAQ, fardeau fiscal. Mais puisque je vous ai promis de (beaux) grands principes, les voici : la droite a la foi dans les vertus du marché, du privé. Pour elle, réduire l’État est un objectif en soi, car ce retrait laisse la place à l’individu et à l’entrepreneur, seuls vrais créateurs de richesse. Pour elle, la création de richesse est louable, même si elle entraîne de lourdes inégalités. La droite promet qu’ainsi les pauvres s’enrichiront. En Occident, cela n’est jamais arrivé sans l’intervention redistributrice de l’État. Pour la gauche classique, la protection des acquis et une culture forte de l’égalité sont des aiguillons essentiels. Elle se méfie des réflexes individuels et préfère confier à l’État le soin de régenter le progrès social et économique. Elle se méfie d’ailleurs de la richesse et en particulier des entrepreneurs et des entreprises. Ce qui distingue (ou devrait distinguer, car je l’invente ici un peu à mon gré) la gauche efficace, c’est le pragmatisme et l’innovation au service du bien commun. L’histoire humaine nous apprend que l’appât personnel du gain, la prise de responsabilité et de décision, l’émulation avec l’autre sont des ressorts essentiels pour l’innovation. Introduisons-les dans le secteur public, faisons des salariés et des cadres, chaque fois que c’est possible, des entrepreneurs intéressés et engagés, et voyons le résultat. Rien n’est plus néfaste pour la qualité de nos services publics, aujourd’hui, que la guerre larvée que mènent nos gouvernements contre l’État et ses employés. Moins nombreux vous serez, disent nos gouvernements récents, mieux ça ira. Les salariés de l’État comprennent : on nous méprise. Comment les en blâmer ?

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Et la question nationale ?

Je n’ai pas parlé de la souveraineté du Québec. Même sans elle, je serais partisan d’un État vigoureux. Mais parce que les Québécois forment une minorité singulière en Amérique, la santé de son premier outil collectif, l’État, est doublement (oserais-je le dire ?) capitale. L’objectif n’est ni l’État minceur ni l’État obèse, mais l’État fort, parce qu’efficace. L’État respecté, parce qu’à l’écoute du citoyen et de ses salariés, ayant retrouvé le goût du service public. L’État crédible, parce que responsable et compétitif. Richesse L’objectif de la gauche efficace n’est pas la création de richesse, mais la qualité de vie, dont la prospérité est une variable essentielle. Donc, oui : créons et distribuons, simultanément, la richesse. Mais le gain social doit être tangible et immédiat. Fini les « lendemains qui chantent », soit le futur grand soir socialiste ou les illusoires retombées économiques positives pour les pauvres d’une augmentation des revenus des millionnaires. Entrepreneuriat Cette création de richesse passe, indubitablement, par un coup de pouce constant à nos entreprises privées, dont la compétitivité est le socle de notre prospérité collective. Leurs coûts de production doivent rester, au Québec, en dessous de celui de nos compétiteurs occidentaux. C’est un minimum dans le siècle sino-indien qui s’ouvre. C’est donc sans inhibition qu’on doit réduire leur fardeau réglementaire (sauf sur les plans environnemental et social). Et puisqu’il faut éliminer la taxe sur le capital, obtenons simultanément, en échange, un engagement pour le bien commun, que ce soit d’assurer la formation professionnelle, de promouvoir des minorités dans l’emploi, d’être ouvert à la réduction du temps de travail pour les parents et les aidants naturels. Ce doit être donnant-donnant, gagnant-gagnant. Voilà ce que c’est que d’être efficace, mais de gauche. Le Québec souffre d’un manque de nouveaux entrepreneurs. Il faut faire éclore les créateurs d’entreprises privées, d’économie sociale, d’entreprises publiques, d’entrepreneuriat syndical, en instaurant le programme de démarrage le plus « détaxé », « dénormé » et profitable qui soit.

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Grandir sans Dieu

Peut-on parler de la mort à un enfant sans invoquer le paradis ? Comment lui inculquer le sens de la justice sans recourir à Dieu ? Ces questions et bien d’autres sont au cœur des préoccupations de parents non croyants partout dans le monde. Et elles risquent de prendre de l’importance au Québec. Car dès septembre 2008, les cours de morale ou d’enseignement religieux (catholique ou protestant) y céderont leur place au nouveau programme d’éthique et de culture religieuse, obligatoire à tous les niveaux du primaire et du secondaire. Non confessionnel, ce programme permettra de découvrir les croyances, les rites et les principes des principales religions du monde et d’aborder les questions d’éthique hors du cadre d’une religion en particulier. Car dès septembre 2008, les cours de morale ou d’enseignement religieux (catholique ou protestant) y céderont leur place au nouveau programme d’éthique et de culture religieuse, obligatoire à tous les niveaux du primaire et du secondaire. Non confessionnel, ce programme permettra de découvrir les croyances, les rites et les principes des principales religions du monde et d’aborder les questions d’éthique hors du cadre d’une religion en particulier. Ces questions revêtent une importance cruciale pour les non-croyants des États-Unis, un des pays les plus religieux du monde. Des dizaines de millions d’Américains croient en effet que la religion constitue la trame du sens moral. Ils sont persuadés que, sans la peur de Dieu qui l’oblige à respecter ses 10 commandements, l’homme passerait sa vie à jalouser et à voler son prochain. Que la morale vient de la religion. Ce qui est faux, disent les non-croyants. Reste qu’élever un enfant sans religion pose des défis. Docteur en musique, Dale McGowan est pédagogue d’abord et avant tout. Père de trois enfants, il a enseigné pendant 15 ans — la musique, puis l’écriture et la pensée critique — au College of St. Catherine (un établissement catholique !), à Saint Paul, au Minnesota. Non-croyant convaincu, il est également responsable de la section famille du site Internet de l’Atheist Alliance International, un réseau d’athées. Lorsque son aîné, alors âgé de sept ans, a commencé à poser des questions difficiles — sur la mort, entre autres —, Dale McGowan a cherché des ressources qui pourraient l’aider à donner de bonnes réponses. N’en trouvant pas, il a demandé à des théoriciens — philosophes, sociologues, psychiatres, psychologues — et à des praticiens — parents et éducateurs —, tous non croyants, de réfléchir aux défis que pose l’éducation des enfants sans religion. Pour en faire, bien sûr, des adultes empreints de valeurs morales et soucieux des autres. Le résultat : Parenting Beyond Belief, un recueil d’une trentaine d’essais dans lesquels sont abordées des questions tant philosophiques (les fondements non religieux de l’éthique) que très pratiques (faut-il parler du père Noël à ses bouts de chou ?). Des discussions sont en cours en vue d’une édition québécoise. L’actualité a joint Dale McGowan à sa résidence d’Atlanta, au début de septembre. — Être non-croyant est-il encore perçu comme une tare aux États-Unis ? — De moins en moins. Les non-croyants sont, sinon plus nombreux, du moins plus en évidence. En 1990, 8 % des Américains se définissaient ainsi ; en 2002, nous en étions à 14 %. Et c’était avant le fiasco de la guerre en Irak, qui fait reculer le fondamentalisme religieux dans la tête et le cœur de beaucoup de gens. Un récent sondage l’a cependant confirmé une fois de plus : pour un athée, il est toujours rigoureusement impossible d’être élu à quelque niveau que ce soit de l’administration de ce pays. Selon la maison de sondage Gallup, plus de 53 % de mes concitoyens refuseraient de voter pour un athée déclaré. Parce qu’ils croient les athées sans morale et sans éthique. C’est très triste. Mes enfants ont joué tout leur jeune âge avec ceux de ma voisine. Cette catholique fervente, avec qui j’entretiens d’excellents rapports, est tombée de sa chaise en apprenant que je ne suis pas croyant. « Vous êtes pourtant une très bonne personne. Je croyais les athées amoraux et insensibles », m’a-t-elle dit. Je lui ai permis de découvrir que les non-croyants partagent 95 % de ses valeurs. Et qu’ils ne représentent pas une menace. Enseigner les valeurs morales ou l’éthique n’est donc pas plus difficile en l’absence de Dieu ? — Il faut comprendre pourquoi l’homme est bon — car, élevé dans des conditions normales, il est essentiellement bon, je crois. L’absence de sens moral est si peu naturelle que les tribunaux la reconnaissent comme un motif de non-responsabilité. La morale et l’éthique sont basées sur deux principes. D’abord, la réciprocité : traitez les autres comme vous voulez qu’ils vous traitent. Puis, un second, avec un nom compliqué — l’universalisabilité —, qui exige qu’on examine chaque comportement humain sous le même angle : qu’arriverait-il si tout le monde agissait comme ça ? Une société d’égoïstes, où chacun vole, triche ou assassine ses ennemis, n’a aucune chance de survivre. Ces deux éléments sous-tendent les principes moraux et éthiques de toutes les religions et de tous les systèmes philosophiques. La religion n’est qu’une articulation de ces deux règles. Elle n’en est pas la source. Tous les parents du monde disent la même chose à un bambin qui mord son petit frère : « Ne fais pas ça ! Aimerais-tu qu’il te morde ? » Ensuite seulement, les parents croyants vont ajouter que Dieu interdit de nuire à son prochain. Éduquer un enfant sans religion pose quand même des défis… — Être un parent athée veut dire élever ses enfants en croyant que la raison est le meilleur outil. Le but premier de l’éducation est de donner aux enfants les moyens de penser par eux-mêmes. En théorie, c’est exaltant. Au quotidien, c’est parfois bien difficile et un peu fatigant. Si l’enfant croit en un dieu omniscient et tout-puissant, tout est plus facile. Un tel dieu n’a pas besoin de justifications, il a automatiquement raison, il est la réponse définitive à toute question. Un parent qui veut imposer ses vues ou sa volonté n’a donc qu’à l’appeler à la rescousse. Mais moi, pauvre non-croyant, je n’ai pas été créé pour avoir raison. Et ma fille le sait, parce que je le lui ai dit… Car lui apprendre à penser implique de lui donner la permission de contester mon autorité. Si elle me demande pourquoi elle doit aller dormir, je n’ai plus le recours de lui répondre « Parce que » ou « Pour faire plaisir à Jésus ». Il me faut justifier ma décision. Et valider la source de la décision (c’est-à-dire moi). Plus difficile, ça… J’échoue parfois, d’ailleurs. Car il y a des moments où il faut exercer son autorité sans partage. On n’entreprend pas une discussion philosophique avec un bambin qui court vers la rue ! Comment aborder les questions difficiles : la souffrance, la guerre, l’injustice ? — À mon avis, c’est plus aisé pour moi que pour ma voisine catholique, qui a besoin de bien des contorsions mentales pour expliquer qu’un dieu infiniment bon laisse se produire l’ouragan Katrina ou la guerre du Darfour. Alors qu’un enfant peut comprendre ce qu’est une catastrophe naturelle et qu’une guerre est causée par une différence de point de vue ou par un déséquilibre dans l’accès aux ressources. De plus, s’il n’y a personne assis dans les nuages capable de régler nos problèmes, il faudra bien nous en occuper nous-mêmes. Ce qui impose de s’impliquer dans la collectivité. Pour beaucoup de gens, la vraie difficulté est d’aborder la question de la mort… — C’est plus difficile quand les enfants sont très jeunes. Il est alors plus simple de leur dire que grand-maman est au ciel ou que Choupette est heureuse dans le paradis des chiens. Le problème pour les croyants est que, très rapidement, les enfants entendent aussi parler de l’enfer, qui enlève beaucoup d’attrait à l’idée de la vie éternelle. Ma benjamine, qui aura bientôt six ans, me pose sans cesse des questions à ce sujet depuis la mort de son arrière-grand-père. Où est-il allé ? Est-ce qu’il a de la peine de ne plus la voir ? J’ai utilisé l’image de la musique, qui fait partie de notre quotidien. « Quand un orchestre joue, il y a de la musique, lui ai-je dit. Où va la musique quand l’orchestre se tait ? » Elle m’a répondu que la musique n’allait nulle part, qu’il n’y en avait plus, simplement. Je lui ai dit que nous étions la musique que jouent notre corps, nos neurones. « Quand le corps meurt, on n’est plus là. La musique n’a pas peur parce qu’elle n’est plus là, et elle n’est pas triste non plus. Mais elle reste dans notre tête et dans notre cœur. Comme papi. » Elle était satisfaite. Bien sûr, ma fille va un jour prendre conscience de sa condition mortelle et en sera terrifiée, comme tout le monde. Nous passons notre vie à nous bagarrer avec l’idée de la mort. Mais les enfants élevés de façon laïque auront moins de mal à faire la paix avec cette réalité. Parce qu’on la leur aura présentée dès le départ comme un phénomène inhérent à la vie même. Ils n’auront pas à jeter par-dessus bord l’illusion de la vie éternelle. Ils rencontrent des gens qui croient autre chose. Ça pose problème ? — Je veux que mes enfants sachent et acceptent le fait que les gens croient toutes sortes de choses différentes, qu’ils sachent aussi qu’on a le droit de changer d’idée cent fois. Qu’ils ont le droit d’adhérer à une croyance ou à une théorie qui leur semble juste et sensée. Puis de changer d’idée si nécessaire. Ma fille de quatre ans a dit à son éducatrice qu’elle ne croyait pas en Dieu, mais qu’elle n’avait pas fini de réfléchir à ce sujet. Je l’ai trouvée géniale ! Si les croyants pouvaient en dire autant… Il y a cependant des avantages à élever ses enfants dans le cadre d’une confession religieuse… — Bien sûr. Le fait d’appartenir à un groupe organisé, par exemple. Les milieux humanistes, aux États-Unis du moins, sont très pauvres sur ce chapitre. Ils sont pleins d’athées revanchards plus occupés à poursuivre les écoles qui permettent la prière qu’à créer des collectivités dynamiques susceptibles d’attirer les jeunes, de leur faire une place et de célébrer les mille et une raisons qu’il y a de s’émerveiller devant le miracle de la vie et de l’univers. Les religions offrent aussi une magnifique série de rituels de toutes sortes, qu’elles peaufinent depuis des millénaires… parfois à partir de fêtes païennes. Combien de chrétiens savent que Noël était au départ la grande fête du solstice d’hiver, où les humains célébraient, au plus creux de la saison froide, la chaleur de l’amitié et des groupes humains ? Que Pâques est d’abord et avant tout la résurrection de la nature au printemps ? Je veux célébrer ça aussi ! Des communautés humanistes d’un peu partout dans le monde travaillent à créer ou à recréer des rituels célébrant la naissance, le mariage, la mort, mais aussi l’arrivée du printemps ou encore l’anniversaire de la naissance de Darwin ou de Gandhi. Les Norvégiens, par exemple, ont créé un rituel qu’il vaudrait la peine de faire connaître : ils soulignent le passage à l’âge adulte des adolescents qui terminent leur formation en éthique citoyenne, obligatoire dans leur pays. Y a-t-il des désavantages à avoir, comme aux États-Unis, un système public d’éducation essentiellement non religieux ? — Les Américains, même les plus religieux, sont des incultes en matière religieuse. Ils ignorent souvent l’histoire de leur Église, l’évolution de sa philosophie. Sans parler de l’histoire des autres religions. Si on avait mieux connu la culture religieuse, on aurait pu mieux répondre aux attentats du 11 septembre 2001. On entend beaucoup dire que l’islam est une religion de paix. C’est vrai. Mais c’est aussi une religion guerrière. Comme le christianisme. De toute façon, la culture religieuse est toujours bénéfique. Il est plus difficile d’être certain d’avoir raison contre tous quand on comprend que les principes qu’on chérit ont émergé dans toutes les cultures, d’une façon ou d’une autre. Il ne s’agit pas de convertir. Mais je voudrais que la société américaine réussisse ce que le Canada ou la Grande-Bretagne ont réussi… Pas une société athée, mais une société ouverte, où chacun peut faire ses choix et où la raison est tenue en haute estime.

Culture

La laïcité tranquille ?

Rejetant le modèle français comme l’américain, notre ineffable ministère de l’Éducation va innover : le Québec sera le seul endroit du monde où le système d’enseignement laïque permettra d’aborder « objectivement » le bien et le mal afin de construire une morale civique. On invitera aussi les élèves à s’intéresser aux traditions et symboles religieux. Philosophe et professeur à l’UQAM, Georges Leroux argumente en faveur de ce programme. Il parle d’une « quasi »-utopie et justifie intégralement cette démarche vertueuse et angélique. Sous prétexte d’encourager un « vivre-ensemble » souhaitable, les 20 000 enseignants du primaire raconteront donc aux enfants des histoires tirées de la Bible ou de la tradition coranique, des contes inspirés de la vie de Bouddha, de Confucius ou de Jésus. La magie et le merveilleux l’emporteront à coup sûr sur le rationnel et Darwin. C’est ce que Georges Leroux nomme une « laïcité ouverte » : on ne peut pas, croit-il, se fier à la littérature (qui pourtant ne manque pas de contes de fées et de fables) pour éduquer les petits Québécois de toutes origines, il faut puiser dans un fonds religieux ! Au secondaire, les élèves discuteront avec des spécialistes (pas encore formés) des rites et coutumes, des paroles des prophètes et des grandes idéologies. Pourquoi cet enseignement dans des écoles non confessionnelles ? Pour permettre une transition douce entre les pratiques catholiques anciennes et le temps séculier. Pour rassurer. Pour que puissent se côtoyer sans heurts les enfants de toutes les confessions. Pour encourager, écrit Leroux, la « vie bonne ». Dans sa prose limpide, le philosophe veut le bonheur de tous. C’est une démarche sympathique, mais une fois encore, de peur de choquer, on se bouche les yeux et on évacue l’histoire. Les élèves en culture religieuse ignoreront les croisades, les affrontements mortels entre protestants et catholiques, les pogroms, les razzias de l’Islam, les conversions cruelles des Indiens d’Amérique, les révolutions absurdes au nom d’idéologies, le terrorisme sikh et les haines des bouddhistes envers les musulmans. Une fois de plus, la catéchèse se substitue à l’histoire. Au Québec, suivant notre tradition de suprême naïveté, l’école neutre deviendra le foyer de tous les irrationnels. Des milliers d’enseignants seront transformés en missionnaires œcuméniques. L’État a mis 40 ans à obtenir la déconfessionnalisation scolaire ; en quelques mois, les bien-pensants auront réintroduit la pensée magique au royaume de la science. Pour ne pas désespérer, il vaut mieux lire et méditer le court essai de Yolande Geadah consacré aux problèmes d’une société laïque face à la montée des intégrismes. Accommodements raisonnables se présente comme un parfait résumé de la pensée rationnelle et juste dans un monde qui subit les assauts du prosélytisme multiculturel. En fait, ce texte, publié au printemps 2007, aurait pu nous éviter les psychodrames d’une commission nommée par un gouvernement qui ne voulait pas assumer ses responsabilités. Il peut servir de référence impeccable. La laïcité est un « processus conflictuel », nous rappelle Yolande Geadah : « Les décisions prises concernant les limites à établir entre les croyances religieuses et leur expression dans le domaine public font rarement l’unanimité. » Si l’on ne balise pas très clairement un espace public neutre, on ne peut évidemment qu’encourager les affrontements. Au Canada, en cas de conflit, la coutume est de faire appel aux juges ; ceux-ci trancheront toujours, au nom des chartes, en faveur de la personne lésée. Or, la décision juridique n’a pas la même incidence dans le cas d’un handicap physique que dans celui d’une pratique religieuse. L’effet d’entraînement n’est pas similaire et le juridique oublie trop facilement le contexte social. Yolande Geadah cite en exemple l’autorisation de porter le kirpan à l’école accordée par une Cour suprême qui ne l’accepte pas en son sein et l’interdit dans les avions. L’approche juridique n’est pas nécessairement logique ni raisonnable. Le domaine religieux ne se raisonne pas, de toute façon ; c’est celui de la foi. Alors que Georges Leroux imagine la société comme une juxtaposition d’individus dans un centre commercial renfermant toutes les croyances, Yolande Geadah souhaite l’intégration de ces mêmes individus dans un ensemble neutre garanti par la séparation de l’Église et de l’État. « La première constitution canadienne, dit-elle, ne faisait nulle mention de Dieu » ; celle de 1982 évoque la « suprématie de Dieu ». Cela exigera une modification si le Québec doit un jour la signer. — Éthique, culture religieuse, dialogue, par Georges Leroux, Fides, 120 p., 9,95 $. Accommodements raisonnables, par Yolande Geadah, VLB éditeur, 96 p., 12,95 $. PASSAGE Accommodements raisonnables Malgré le désir de continuer à protéger la liberté de conscience, les revendications religieuses ne peuvent être considérées uniquement sous l’angle des libertés individuelles. Yolande Geadah

Société

Un an en mode blogue

Je commence ma 52e semaine comme blogueur. Je profite donc de l’Action de Grâces pour remercier L’actualité qui m’a offert la tribune et vous, chers lecteurs, qui m’accompagnez dans cette aventure. Depuis octobre 2006, j’ai écrit quelque 250 billets et lu les milliers de commentaires que vous m’avez adressés. Vous m’étonnez souvent, mais vous m’ennuyez rarement. Je suis néanmoins toujours déçu quand vos répliques sont acerbes et personnalisées. Est-ce possible de se contredire sans s’insulter ou se mépriser ? Vous croyez avoir raison ? Tant mieux, mais ce n’est pas une raison pour ridiculiser ceux ou celles qui ne pensent pas comme vous. Et, je vous le dis, cela n’ajoute absolument rien au mérite de votre argumentation. Ce serait plutôt le contraire. Ceci dit, je trouve beaucoup de plaisir à ce dialogue avec vous. Souhaitons-nous une bonne deuxième année!

Société

Sont-ils des «has been» ?

Warren Buffet, célèbre investisseur américain, 77 ans Sumner Redstone, plus important actionnaire de Viacom et de CBS, 84 ans Rupert Murdoch, plus important actionnaire de Fox, 76 ans Paul Desmarais, 80 ans Galen Weston, 66 ans Laurent Beaudoin, 69 ans Jean Coutu, 80 ans Lino Saputo, 70 ans Phyllis Lambert, Centre canadien d’architecture, 80 ans Stephen Jarislowsky, 82 ans Charles Taylor, 76 ans Père Emmett Johns, organisme communautaire Dans la rue, 79 ans Clint Eastwood, acteur et réalisateur, 77 ans

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Société

La tentation de fermer les portes

Cela relève du réflexe. Quand ça va mal, c’est d’abord la faute des autres. C’est la même chose en affaires (et en politique…). Un patron qui sent la soupe chaude sera tenté d’accuser les gouvernements, les banques, les syndicats, les taux d’intérêts, les fournisseurs, les importations (toujours du dumping !) et même les clients avant d’admettre qu’il a aussi ses torts et qu’il doit faire mieux. Quand l’économie va mal, la liste des boucs émissaires s’allonge… Regardez ce qui se passe aux États-Unis. L’économie américaine chancelle et la balance commerciale est lourdement déficitaire. Qui est le coupable ? La surconsommation et l’endettement des ménages ? Bien sûr que non. Le coupable désigné est le libre-échange. Un sondage du Wall Street Journal ce matin révèle que 60 % des électeurs du Parti Républicain sont opposés au libre-échange parce qu’il nuirait à l’économie et tuerait des emplois. Les répondants veulent des mesures qui limitent les importations de marchandises provenant des autres pays. Ce chiffre est révélateur et catastrophique parce que le Parti Républicain, pour tous ses défauts, est celui qui est le plus favorable à la liberté des marchés. Déjà les candidats démocrates aux élections de 2008 tapent constamment sur ce clou. Il se pourrait fort bien que les exportateurs canadiens se retrouvent dans un an avec des législateurs et un gouvernement américains déterminés à mettre des entraves au commerce. Imaginez la crise du bois d’œuvre à la puissance 10 ! Or, la tentation américaine de retourner au protectionnisme ne tient pas la route. La très grande majorité des emplois ne sont pas soumis à la concurrence internationale. Le déficit commercial de nos voisins est gigantesque, mais les importations ne représentent que 16,7% de leur économie. C’est-à-dire que les produits venant du Canada ou de la Chine, les principaux fournisseurs extérieurs de biens, comptent pour environ 2,2% de l’économie américaine. Et ce serait nous les coupables!

Nouvelle carrière, nouvelle vie! Société

Nouvelle carrière, nouvelle vie!

L’ingénieur qui se fait ébéniste, l’avocate qui devient pâtissière: qui n’a pas rêvé de changer de boulot? Perdre son emploi peut être l’occasion de faire le grand saut. Notre journaliste a rencontré, en 2007, des gens qui ont réorienté leur carrière.

Société

Sommes-nous nés pour un p’tit pain ?

En Suède, les enseignants sont en partie rémunérés en fonction de leur performance, les gens paient un ticket modérateur lorsqu’ils consultent un médecin et le métro est exploité par le secteur privé. Surpris ? Vous le serez encore plus en lisant le reportage de notre collègue Jonathan Trudel, en page 24. Pays phare des sociaux-démocrates de la planète, la Suède se transforme. Et il serait trop simple d’accoler des étiquettes comme « gauche » ou « droite » aux changements qu’elle entreprend. Car plusieurs d’entre eux résultent de décisions qui ont été prises par des gens dits de gauche, tandis que d’autres sont le fait de gens dits de centre droit. Un peu partout en Europe, des pays bousculés par des phénomènes analogues à ceux que nous connaissons — vieillissement de la population, nécessité de gérer la diversité culturelle et religieuse, dette publique élevée, mondialisation du commerce — repensent des politiques et des programmes. Et agissent. En Allemagne, la chancelière Angela Merkel réforme l’État-providence, tout en le gardant suffisamment robuste pour protéger les plus faibles et les plus vulnérables. Et nous ? Au Québec, depuis la flambée de discussions qui a suivi la publication, à l’automne 2005, du manifeste des « lucides », puis de celui des « solidaires », le débat s’est éteint. Ceux qui osent remettre en question le « modèle québécois » se font rapidement traiter de sans-cœur, de suppôts du capitalisme. Et rentrent dans leurs terres. Le village québécois est petit, et il ne fait pas bon y être étiqueté de « droitiste ». Pourtant, l’urgence demeure. Les écoles, les hôpitaux, les routes ont grandement besoin d’être remis à neuf. Les toits des écoles fuient, les infirmières s’épuisent, la population vieillit, l’argent public manque. Si nous ne donnons pas un coup de barre, nos enfants ne pourront pas bénéficier des mêmes services publics que nous. Cette question — celle du niveau de vie que les Québécois veulent se donner dans l’avenir — est cruciale. L’économie québécoise peut-elle faire mieux ? Si oui, comment ? Sommes-nous « nés pour un p’tit pain » ? se demandait la génération de mes parents, ces gens venus des campagnes au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale pour gagner leur vie en ville. Le Québec peut-il devenir un carrefour mondial en matière non seulement de créativité, mais aussi de création de richesse, comme le croit Daniel Audet, ex-conseiller de Bernard Landry ? L’essai qu’il signe dans ce numéro fera certainement grincer des dents ceux qui pensent que toutes les solutions ne peuvent venir que de l’État. Sa réflexion et le jeu-questionnaire irrévérencieux qui l’accompagne constituent le premier volet d’une discussion que L’actualité veut déclencher avec ses lecteurs. Le second volet s’ouvrira dans le numéro du 1er novembre. L’ex-conseiller politique Jean-Francois Lisée y proposera à son tour une série de solutions, un programme pour une nouvelle « gauche efficace ». Et lui aussi ébranlera vos idées reçues au moyen d’un jeu-questionnaire. Le leader chinois Deng Xiaoping a un jour répondu à ceux qui lui reprochaient d’être bien peu communiste, parce qu’il mettait en place tous les outils du capitalisme — propriété privée, place boursière, etc. —, qu’il se balançait pas mal de la couleur du chat, du moment que celui-ci attrapait les souris. Qu’importe, donc, la « couleur » des solutions proposées. Demandons-nous plutôt si elles sont susceptibles de dynamiser l’économie du Québec, de donner à l’État les moyens d’investir dans l’éducation et la santé de la population, d’encourager les gens à contribuer davantage et de meilleure façon à leur propre bien-être et à celui de la société. Nous avons lancé dans notre site Web un forum spécialement consacré à cette discussion. Joignez-vous à nous. À LIRE Les 700 pages de l’extraordinaire essai de David Landes, Richesse et pauvreté des nations (Albin Michel), pour comprendre comment la richesse d’un peuple dépend autant de sa géographie et, surtout, de sa culture que des hasards de la guerre et des puissants.

Société

Quelle histoire !

Cela vous choque que l’État chinois se mêle de décider de la bonne version de l’histoire ? C’est que vous êtes en désaccord avec lui. S’il avait décidé au contraire qu’il fallait croire qu’il y a eu un génocide arménien, ou rwandais, ou affirmé cette vérité que l’Holocauste a bel et bien eu lieu, vous seriez moins réticent. L’État a trois rôles à jouer en ce qui concerne l’histoire. La faire, d’abord, ce qui n’est pas rien. L’enseigner, ensuite, sur la foi du consensus élaboré par les historiens. Laisser, enfin, la liberté de la découvrir — en publiant rapidement ses documents internes — et de la débattre. Nous voici à une époque où l’État se mêle de fixer l’histoire et, ce faisant, de limiter notre liberté d’expression. La pente est savonneuse. En France, pays des Lumières, les parlementaires ont soif de clarté historique. En 1992, une première loi a affirmé que c’était un délit de contester l’existence de l’Holocauste (le Canada a une loi semblable). Puis, on a décrété la reconnaissance du génocide arménien. Jusque-là, en dehors des néonazis et des Turcs, peu d’opposants. Ensuite, le Parlement a jugé « positive » l’expérience coloniale française en Afrique. Tollé, et retrait de la loi. Enfin, une loi a affirmé qu’il fallait croire que la traite des Noirs et l’esclavage avaient été un « crime contre l’humanité ». Un livre contestant cette définition fut l’objet d’une poursuite, abandonnée depuis. Sauf pour l’expérience coloniale, le consensus des historiens soutient les affirmations des élus. Je suis moi-même d’avis que la déportation des Acadiens satisfait aux critères actuels du crime contre l’humanité. Et je ne vois pas de difficulté à ce qu’un premier ministre, un ministre ou n’importe quel élu affirme ces choses dans le cadre de ses fonctions. Il peut même, comme l’a fait Jacques Chirac, assumer a posteriori la responsabilité de son État dans un événement historique — comme les rafles de citoyens juifs en France pendant la guerre — et s’en excuser. Mais que l’État, par la loi, fixe une interprétation de l’histoire, ce n’est pas son rôle, encore moins lorsqu’il interdit qu’on la conteste. Dans le dernier livre publié avant son décès, Quand l’État se mêle de l’histoire, l’éminent historien français René Rémond réclame le retrait de toutes les lois de ce genre, y compris celle sur l’Holocauste. L’avertissement est salutaire, au moment où les lobbys multiplient les pressions pour faire reconnaître leurs versions, surtout leurs versions de victimes (qui ne manquent pas, dans l’histoire). Qu’on oblige le Royaume-Uni à présenter des excuses — ou même à offrir réparation — pour la déportation des Acadiens, j’embarque. Car c’est son affaire. De même, il faudra bien un jour qu’un premier ministre québécois libéral demande pardon pour l’emprisonnement, par Robert Bourassa, en octobre 1970, de 500 citoyens, dont cinq poètes, pour délit d’opinion. Mais que Londres ou Québec ne se mêlent pas d’imposer leur interprétation comme la seule véridique et d’interdire la publication de propos la contredisant. Et je ne suivrais pas les Acadiens s’ils voulaient, comme le font les Arméniens, aller de Parlement en Parlement autour du monde pour faire reconnaître leur version de l’histoire, si juste soit-elle. Nous avons eu récemment trois affaires, chez nous, qui nous tirent vers ce marais de l’État-qui-pense-pour-vous. D’abord, l’Assemblée nationale a voté d’un bloc pour condamner le journaliste André Pratte, qui avait eu le tort d’accuser les politiciens d’être des « menteurs ». (C’est Daniel Johnson qui avait déposé la motion, lui qui venait pourtant de traiter Jacques Parizeau de « menteur ».) Ensuite, sur proposition de Jean Charest, l’Assemblée a blâmé Yves Michaud pour des propos certes condamnables, mais non pendables. Enfin, cela vous a peut-être échappé, mais sur proposition du libéral Denis Coderre, la Chambre des communes a dénoncé à l’unanimité l’article débile de Jan Wong affirmant, dans le Globe and Mail, que la fusillade de Dawson était un effet de la loi 101. Encore une fois, nos élus ont le droit de s’insurger, dans le cadre de leurs fonctions et individuellement, contre tout ce qu’ils veulent, mais pas d’engager l’État, l’Assemblée, la Chambre dans une tentative de censure (ou, dans ces cas-ci, d’intimidation) envers des particuliers ou des journalistes qui expriment une opinion, si fausse, stupide ou offensante soit-elle. Au Canada, on interdit l’appel à la haine. Haine raciale. Haine envers les homosexuels. Cela part d’un bon sentiment, le souci de défendre les victimes. C’est sans doute ma formation de journaliste qui me guide dans une quête de liberté d’expression un peu détonnante en ces heures où prime la protection des victimes. Je crois pourtant que toute entrave à la liberté d’expression, en créant un « péché », rend ce péché plus attrayant et plus fort. C’est le consensus social qui doit marginaliser et neutraliser les appels à la haine, pas la loi et les sanctions de l’État. À mon avis, sauf dans les cas de libelle ou ceux touchant les enfants, seul l’appel direct à la violence — à toute violence — devrait être prohibé. Mais là-dessus, j’interdis formellement qu’on me contredise. LE SAVIEZ-VOUS ? Au Nicaragua, le dictateur Somoza censurait allégrement. Le quotidien La Prensa remplaçait chaque article censuré — parfois en première page — par une photo d’Ava Gardner. Quand les vendeurs criaient « Ava Gardner, Ava Gardner », les gens savaient que quelque chose d’important leur était caché.

Société

L’affaire Marois

Il fallait voir les journaux en fin de semaine avec les grandes photos du domaine appartenant au couple Marois-Blanchet. Ce que l’on reproche finalement à Pauline Marois et à Claude Blanchet ce ne sont pas quelques irrégularités foncières alléguées, mais leur richesse. Une opulence que The Gazette a mise en scène à quelques heures de l’élection partielle dans Charlevoix. Je n’ai aucune sympathie particulière pour Pauline Marois et je crois que Claude Blanchet a été l’un des pires présidents de l’histoire de la Société Générale de financement. Sa présidence a été marquée par une succession d’investissements foireux et coûteux (de Magnola à Gaspésia). Dans sa vie privée, Claude Blanchet a néanmoins accumulé une petite fortune grâce à des placements judicieux. Ce n’est pas moi qui va lui reprocher, car je n’ai aucune allergie particulière à la richesse et au succès.