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L’arnaque (2)

Une fois n’est pas coutume, mais je ne suis pas d’accord avec ce que le chroniqueur Claude Picher de La Presse écrivait samedi à propos de la différence de prix entre les États-Unis et le Canada.Selon Picher, il ne peut y avoir d’équivalence de prix entre les deux pays même si le dollar canadien vaut maintenant autant que le billet vert. Il avance quatre arguments pour justifier l’écart : la productivité moindre au Canada, la taille du marché américain, la fiscalité différente et les coûts de transport. Oui, il y a un écart important en ce qui concerne la productivité entre les deux pays. Cela ne justifie en rien pourquoi les Canadiens paient plus cher que les Américains une Honda Civic… fabriquée en Ontario ! Ou pourquoi nous payons davantage pour un iPod assemblé en Asie. Oui, la taille d’un marché a un impact sur les prix et le marché américain est dix fois plus gros que le marché canadien. Mais ce n’est pas « le Canada » qui achète des biens de consommation en Chine, c’est Wal-Mart. Pourquoi les prix du plus grand détaillant au monde serait-il différent quand les devises valent la même chose ? Oui, le Canada est un immense pays et transporter des marchandises coûte cher. Mais y a-t-il un endroit plus isolé, plus éloigné des grands centres que Bentonville en Arkansas (Wal-Mart) ? La distance entre San Diego et Boston doit être aussi grande que celle entre Fredericton et Yellowknife. Oui, la taxation est plus élevée au Canada qu’aux États-Unis. On sous-estime néanmoins très souvent les taxes municipales aux États-Unis, qui sont souvent très élevées. De plus, les coûts d’établissement dans les grandes villes sont plus chers qu’au Canada. Je ne dis pas que tous les prix doivent être équivalents au cent près. Je m’insurge néanmoins contre des écarts qui atteignent souvent plus de 20 %. Cela est inacceptable.

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Le français frisote

Ognon, nénufar, exéma, évènement, époussète, aout… Voici l’orthographe rectifiée de certains mots que doivent enseigner, dès cet automne, les professeurs des 68 000 écoles, collèges et lycées de France. Après la Suisse, en 1996, et la Belgique, en 1998 — et 17 ans après l’avis favorable de l’Académie française —, la France vient donc de « s’inscrire dans le cadre de la nouvelle orthographe », comme l’a fait savoir le ministère de l’Éducation nationale le 12 avril dernier. Au total, environ 2 000 mots sur les 60 000 que compte la langue française sont touchés. Il n’est pas trop tôt, soupirent les partisans de ces rectifications orthographiques — trop modestes pour qu’on puisse parler de « réforme », précisent-ils — largement méconnues dans la population. Les changements, qui concernent à peu près un mot pour chaque page dactylographiée, ont comme objectif de simplifier certaines règles et d’abolir des aberrations. Par exemple, on soude des mots composés, comme extramuros, millepatte, socioéconomie ; on modifie d’autres mots en les alignant sur ceux avec lesquels ils ont des racines communes (bonhomme, bonhommie ; imbécile, imbécilité) ; et on francise certains mots empruntés à des langues étrangères (révolver, péséta, téquila). D’autres règles sont revues et corrigées de façon à en faciliter la mémorisation (voir l’encadré). Au Québec, les nouvelles graphies sont acceptées dans les examens officiels, du primaire à l’université, mais ne sont pas enseignées dans les écoles… sauf dans certaines classes. Au ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport (MELS), la confusion règne. Après avoir dit qu’un comité se penchait actuellement sur la question, Stéphanie Tremblay, porte-parole du MELS, déclare plutôt que le Ministère n’a « pas de position officielle sur les rectifications orthographiques et n’accorde aucune entrevue à ce sujet ». Mais elle confirme que les correcteurs des examens nationaux ne pénalisent pas les nouveaux usages : si un élève applique l’orthographe rectifiée dans sa copie, il n’aura pas de faute. Cette situation embarrasse Arlette Pilote, présidente de l’Association québécoise des professeurs de français, qui a fait connaitre en janvier 2005 un avis très net en faveur des rectifications. « Nous approuvons ces changements, mais les enseignants ne savent pas sur quel pied danser. Ils attendent du Ministère une consigne claire. » Elle ajoute que ses membres appellent l’Association pour s’informer des directives. « Chaque année, les formations que nous offrons sur le sujet sont très suivies et nous savons que certains enseignants appliquent les nouvelles règles. » Combien d’enseignants ? Du primaire ou du secondaire ? « Aucune idée », confie Arlette Pilote. Manifestement, la nouvelle orthographe ne s’est pas imposée dans le monde francophone. Parmi les périodiques nationaux, par exemple, aucun ne l’applique intégralement (et L’actualité ne fait pas exception). Mais elle a fait d’indiscutables percées en Suisse et en Belgique — dans ce dernier pays, le programme scolaire national de français est rédigé en orthographe rectifiée. « Les rectifications ont atteint un point de non-retour. Nous surveillons à quel rythme elles vont s’intégrer dans l’usage. Ce n’est qu’une question de temps », estime la linguiste Chantal Contant, chargée de cours à l’UQAM, qui est l’une des premières partisanes des rectifications au Québec. Avec les linguistes Annie Desnoyers (Université de Montréal) et Karine Pouliot (HEC Montréal), elle a lancé, en 2004, le Groupe québécois pour la modernisation de la norme du français, qui s’est joint à un mouvement international, baptisé RENOUVO (Réseau pour la nouvelle orthographe du français), dont l’objectif est de « diffuser les rectifications orthographiques proposées et recommandées par les instances francophones compétentes ». Chantal Contant fait valoir que certains dictionnaires, tels le Hachette, le Littré et le Bescherelle, ont adopté intégralement les rectifications, tout comme les logiciels de correction Antidote, Myriade, ProLexis, Cordial et le correcteur de Word — l’utilisateur doit toutefois activer une icône. Même les dictionnaires réputés conservateurs, comme le Robert ou le Petit Larousse illustré, s’y sont mis… à moitié. Le Robert ne mentionne que 52 % des graphies rectifiées, et le Larousse, à peine 39 %. Par ailleurs, toutes les facultés d’éducation des universités québécoises francophones l’enseignent aux futurs maitres. « Ces rectifications ne sont pas parfaites, mais elles ont le mérite d’exister », souligne Érick Falardeau, didacticien du français à l’Université Laval, qui les applique depuis trois ans dans sa correspondance personnelle et son enseignement. « Je crois que le Québec n’a plus le choix. Maintenant que la France a clairement pris position, nous ne pouvons plus reculer. » Cofondateur de Druide informatique, qui commercialise le populaire logiciel Antidote (100 000 utilisateurs dans le monde), André d’Orsonnens affirme que son équipe a décidé d’adopter les nouvelles règles dès 2003. « Nous avons regardé attentivement les changements proposés et en sommes venus à la conclusion qu’ils répondaient à un besoin de simplification de la langue écrite. Antidote a été le premier correcteur informatique à intégrer les rectifications orthographiques », dit-il. Depuis, les communications internes et externes de l’entreprise montréalaise se font en nouvelle orthographe et les 28 employés l’utilisent dans leur correspondance. « Au début, ça fait drôle de voir “ aout ” ou “ maitrise ” sans accent circonflexe. Mais on s’y habitue, je vous assure », dit d’un ton amusé cet avocat devenu chef d’entreprise. Les rectifications ne représentent en rien un changement radical de la grammaire et de la syntaxe, mais elles soulèvent bien des débats dans les milieux linguistiques. « À cause du mot “ nénufar ”, avec un f, de nombreuses personnes ont pensé qu’on éliminait les spécificités de la langue française. Ce n’est pas ça du tout. Que les gens prennent le temps de voir ce que propose la nouvelle orthographe. On n’écrira jamais “ téléfone ”, avec un f, ou “ animals ”, avec un s », rigole Joceleyn Lavoie, correcteur-réviseur au Bureau de normalisation du Québec (BNQ). Au BNQ, on l’applique dans la majorité des documents normatifs publiés depuis mai 2005. « Des commentaires négatifs, on en reçoit à l’occasion, reconnait Joceleyn Lavoie. Quand nos lecteurs signalent un mot qu’ils croient mal orthographié, nous leur expliquons simplement que nous appliquons la nouvelle orthographe. Ces personnes sont généralement satisfaites. » Le BNQ est l’un des premiers organismes publics à avoir adopté la nouvelle orthographe. Dès 1991, son directeur, Philippe Fontaine, s’était laissé convaincre de la pertinence des rectifications. Mais après quelques mois, se sentant seul dans son camp, il y a renoncé. Ce n’est qu’au printemps 2005 que l’idée s’est pointée de nouveau. « Nous en avons discuté et il y a eu consensus, relate Joceleyn Lavoie. Pour nous, les avantages étaient plus nombreux que les désavantages. Mais pas question de l’imposer. Les auteurs qui tiennent à conserver l’orthographe traditionnelle peuvent le faire. » Est-il possible d’appliquer une partie des nouvelles graphies en laissant les autres de côté ? « Ces rectifications s’imposeront d’elles-mêmes, par l’usage », soutient Romain Muller, membre actif du RENOUVO, à Paris, et coauteur avec Chantal Contant du guide Connaitre et maitriser la nouvelle orthographe (De Champlain, 2005). « Mais je vois mal comment elles pourraient disparaitre, alors que les écoles françaises doivent maintenant l’enseigner. » Conseillère en communication à l’Office québécois de la langue française, Noëlle Guilloton recommande de s’en remettre aux dictionnaires avant de passer à l’application de la nouvelle orthographe. Or, quand on lui dit que les dictionnaires attendent justement que l’usage la sanctionne avant de l’intégrer, elle dit que c’est ainsi qu’une langue évolue. Noëlle Guilloton estime qu’on prête à ces rectifications beaucoup trop de vertus. « Elles ont aussi leurs incohérences. Pourquoi souder “ porteclé ” et non “ porte-document ” ou “ porte-cigarette ” ? Pourquoi écrire “ époussète ” et non “ rejète ” ? Et pourquoi un accent grave à “ cèleri ” ? Au Québec, on prononce depuis toujours ce mot avec un accent aigu… » L’argument de la simplification ne convainc pas la linguiste Marie-Éva de Villers, auteure du Multidictionnaire de la langue française (Québec/Amérique). Pas question d’écrire « connaître » et « apparaître » sans accent circonflexe dans son Multi, et encore moins « ognon ». Jointe alors qu’elle prépare la cinquième édition de cet ouvrage vendu à plus de 800 000 exemplaires, elle ne cache pas son malaise. « Les rectifications ne feront que créer des perturbations dans le système scolaire, sans assurer une amélioration de la connaissance de la langue. Je les considère tout au plus comme l’introduction de 2 000 nouvelles variantes orthographiques. » Malgré tout, elle a fait siennes la plupart des soudures de mots composés et la francisation des mots étrangers qui étaient entrées tout naturellement dans l’usage. Elle accepte aussi les traits d’union dans les numéraux. Autant de changements suggérés dans les propositions de 1990. Autre preuve que les rectifications font leur chemin, la nouvelle édition du Multi, qui paraitra en juillet 2008, présentera un aide-mémoire complet sur le sujet. « Mais dans un document clairement marqué comme tel, à part. Pas question de les intégrer dans le corps du texte », précise l’auteure. Professeure au Département de linguistique de l’Université de Sherbrooke, Hélène Cajolet-Laganière travaille actuellement au premier dictionnaire usuel de la langue française fait entièrement au Québec : le Franqus, qui paraitra en 2008. « Nous avons décidé d’utiliser la forme rectifiée lorsque les dictionnaires en ont approuvé l’usage. Dans les autres cas, nous indiquons clairement dans l’article que les rectifications orthographiques préconisent telle ou telle orthographe. » Le Franqus sera d’abord un outil informatique, accessible en ligne gratuitement durant les premiers mois. « Si, dans deux ans, tel ou tel mot a été approuvé par les dictionnaires de référence, alors il sera toujours temps pour nous de l’inclure de façon officielle », signale la linguiste. La nouvelle orthographe s’imposera-t-elle ? Certains disent qu’elle connaitra le même destin que la féminisation des titres. Il y a 20 ans, on ne disait pas la première ministre, la pompière ou la chef d’entreprise. (L’aviez-vous remarqué ? Ce texte a été écrit en nouvelle orthographe.)

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Résumé des changements et comparaison entre l’orthographe traditionnelle et la nouvelle

Les numéraux composés sont systématiquement reliés par des traits d’union. Traditionnelle Nouvelle cent cinquante-deux (152) cent-cinquante-deux (152) mille cent trente et un (1 131) mille-cent-trente-et-un (1 131) Dans les noms composés du type « verbe + nom » ou « préposition + nom », le second élément prend la marque du pluriel. Traditionnelle Nouvelle un brise-glace, des brise-glace ou un brise-glaces, des brise-glaces (Petit Larousse) un brise-glace, des brise-glaces un après-midi des après-midis Les mots empruntés forment leur pluriel de la même manière que les mots français et sont accentués conformément aux règles qui s’appliquent aux mots français. Traditionnelle Nouvelle un sandwich, des sandwiches un sandwich, des sandwichs un maximum, des maxima un maximum, des maximums artefact, chiche-kebab, legato artéfact, chichekébab, légato L’accent circonflexe disparait sur le i et le u sauf dans les mots dû, mûr, sûr, jeûne(s) et le verbe croitre lorsqu’il y a ambigüité avec croire, ainsi que dans les terminaisons verbales du passé simple et du subjonctif. Traditionnelle Nouvelle connaître connaitre traîner trainer coûter couter On emploie l’accent grave (plutôt que l’accent aigu) dans un certain nombre de mots (pour régulariser leur orthographe) ainsi qu’au futur et au conditionnel des verbes qui se conjuguent sur le modèle de céder. Traditionnelle Nouvelle réglementation, réglementaire règlementation, règlementaire je réglerai, je réglerais je règlerai, je règlerais Le tréma est déplacé sur la lettre u prononcée dans les suites -güe- et -güi-, et il est ajouté dans quelques mots. Traditionnelle Nouvelle ambiguïté, aiguë ambigüité, aigüe gageure gageüre Les verbes en -eler ou -eter se conjuguent sur le modèle de peler ou de acheter. Les dérivés en -ment suivent les verbes correspondants. Font exception à cette règle : appeler, jeter et leurs composés (y compris interpeler, dont l’infinitif s’écrit désormais avec un seul l). Traditionnelle Nouvelle je démantèle, démantèlement je démantèle, démantèlement je morcelle, morcellement je morcèle, morcèlement Le participe passé de laisser est invariable s’il est suivi d’un infinitif. Traditionnelle Nouvelle Ces personnes, nous les avons laissées partir. Ces personnes, nous les avons laissé partir. Quelques familles de mots sont réaccordées. Traditionnelle Nouvelle combattre, combativité combattre, combattivité siffler, persifler siffler, persiffler Quelques anomalies sont supprimées Traditionnelle Nouvelle douceâtre douçâtre (comme forçat, commerçant) eczéma exéma (comme examen, exécuter) La soudure s’impose dans un certain nombre de mots composés, dont ceux avec contr(e)-, entr(e)-, extra-, infra-, intra-, extra- ou avec des éléments savants, dans les onomatopées, dans certains mots d’origine étrangère, etc. Ex. : contrappel, entretemps, électroencéphalogramme, tictac, weekend, portemonnaie. Les mots en -olle et les verbes en -otter (et dérivés) s’écrivent avec une consonne simple. Font exception : colle, folle, molle et les mots de même famille qu’un nom en -otte (comme botter, de botte). Ex. : corole ; frisoter, frisotis ; greloter, grelotement. — Sources : • Connaitre et maitriser la nouvelle orthographe, par Chantal Contant et Romain Muller, De Champlain, 2005. • Vadémécum de l’orthographe recommandée, parRENOUVO, De Champlain, 2005. • Les rectifications de l’orthographe, Conseil supérieur de la langue française • Site d’information sur la nouvelle orthographe française, officiellement recommandée

Société

L’arnaque

J’ai fais le test ce matin. Une Honda Accord EX avec un moteur de trois litres de six cylindres est offerte à 27 400 dollars chez un détaillant près de Burlington au Vermont et 34 200 dollars chez un concessionnaire montréalais. Un écart de prix de 25 %, alors que le dollar canadien vient d’atteindre la parité ce matin (10 h 58), pour la première fois depuis novembre 1976. Voilà un exemple parmi tant d’autres qui montre que les Canadiens n’en ont pas pour leur argent. Les économistes de la Banque TD ont calculé que les prix des importations n’ont diminué que de 6,4% depuis janvier alors que le huard s’est apprécié de 15 %. Un article du Globe And Mail ce matin apporte néanmoins quelques nuances. Les détaillants profitent de la hausse de la devise canadienne, mais ils auraient absorbé d’importants manques à gagner quand le dollar canadien échouait à 63 cents américains il y a quelques années. Autre exemple qui montre que nous ne perdons pas tout au change, le prix de l’essence n’a augmenté que de 42 % depuis le début de la remontée du huard en 2003 alors qu’il augmentait de 90 % aux États-Unis. L’appréciation du dollar canadien explique aussi la faible inflation au pays. Reste que l’écart de prix actuel est injustifiable. Certains prétendent que les coûts de transport et de distribution sont plus élevés au Canada et justifient des prix plus élevés. Expliquez-moi alors pourquoi il est moins coûteux d’approvisionner Burlington, une ville grande comme Sherbrooke et éloignée de tous les grands centres américains, que Montréal, la deuxième ville la plus populeuse au Canada ?

Société

Le temps d’une paix

Le huard a franchi les 99 cents ce matin pour reculer par la suite. L’inflation est en baisse et le taux de chômage n’a jamais été si bas. Les taux d’intérêt devraient baisser à leur tour au Canada en septembre et la Bourse performe remarquablement bien. Pourtant, je reste prudent et je me méfie de toutes mes tentations euphoriques.Je l’ai écrit hier, les entreprises exportatrices font face à un défi colossal. Leurs produits sont maintenant aussi chers que ceux fabriqués aux États-Unis. Les prochains mois seront difficiles. Mais il y a pire. Si le dollar canadien s’envole, c’est que le prix du pétrole s’enflamme et que l’économie américaine s’enlise. Qu’est-ce qui pourrait freiner la progression du prix du baril de pétrole ? Un ralentissement marqué de l’économie américaine. Une récession aux États-Unis freinera donc la progression du prix du pétrole et du dollar, en plus de limiter encore plus les importations en provenance du Canada. Bref, si les États-Unis tombent en récession – et les augures vont de plus en plus dans ce sens – je ne pense pas que l’économie canadienne résistera longtemps. Le ralentissement pourrait être moindre et durer moins longtemps, mais comment peut-on être à l’abri quand les trois-quarts de nos exportations sont dirigées vers le marché américain ? Vivons-nous une embellie précédant une jolie tempête ?

Culture

Les dieux de la nature

En Sicile, à Syracuse, l’église de l’évêché possède une façade baroque inspirée par la Contre-Réforme espagnole. Son toit repose néanmoins sur d’authentiques colonnes grecques et les fondations de l’édifice sur celles d’un antique temple romain. Trois religions sur un même lieu. La catholique prétend être la seule vraie, mais elle n’est qu’une secte qui a réussi grâce à la guerre. Le 28 octobre 318 de notre ère, un militaire de 34 ans, coempereur romain de la Gaule, de l’Espagne et de l’Angleterre, tentait de conquérir l’Italie. La bataille décisive allait avoir lieu sur les bords du Tibre, au pont Milvius. La veille de l’affrontement, le général Constantin faisait un rêve dans lequel il voyait un chrisme (c’est-à-dire les deux premières lettres du nom du Christ en grec, un « X » et un « P » croisés et superposés) et entendait une voix lui dire : « Tu vaincras sous ce signe ! » Constantin avait prestement orné son casque de ce chrisme et l’avait fait dessiner sur les boucliers de ses soldats, qui étaient en fait des païens. Une fois devenu césar, l’ambitieux militaire conclut de sa victoire qu’il devait se convertir au christianisme. Après avoir mis fin aux persécutions contre les chrétiens, Constantin, sans rejeter les rites païens de ses sujets majoritaires, les vida néanmoins de leur sens en interdisant les coûteux sacrifices d’animaux. Puis, il favorisa le réseau des évêchés, construisant de multiples églises, devenant à défaut d’être pape une sorte de « président » de l’Église naissante. D’où le succès de la secte des chrétiens (qui ne représentaient que 10 % de la population de l’Empire), aujourd’hui la puissante Église romaine que l’on sait. Certains voient dans Constantin César l’instrument de la volonté divine. D’autres se demandent si la collusion entre le trône et l’Église ne servait pas les fins de l’empereur. Paul Veyne, professeur au Collège de France, raconte cette histoire de façon extrêmement nuancée et vivante. Il montre bien que le passage du paganisme romain au christianisme coutumier transforma le monothéisme d’origine en un polythéisme efficace (Dieu, le Fils, l’Esprit saint, la Vierge), les saints remplaçant souvent les idoles d’hier. De nombreuses sectes n’ont pas connu le même succès. Est-ce qu’aujourd’hui l’écologie, avec ses gourous christiques, ses prophéties de fin du monde, ses appels à la Nature sacrée, annonce une nouvelle religion ? Le capitaine au long cours Jean Lemire, en scientifique, récuse cette appellation et craint au contraire une banalisation du danger qui menace la terre. Claude Allègre, lui aussi un scientifique, affirme dans Ma vérité sur la planète que certains écologistes radicaux forment déjà une « secte verte » dangereuse et dénonce un dérapage du principe de précaution. Il est contre toute dégradation de la terre, mais soutient, en optimiste, que les scientifiques trouveront des solutions aux gaz à effet de serre, par exemple. N’ont-ils pas, dans la foulée du protocole de Montréal, mis au point un substitut aux CFC, qui menaçaient la couche d’ozone ? Allègre s’en prend notamment à la stratégie des catastrophes annoncées, qui assure le fonds de commerce des émotions médiatiques. Tentant tout simplement de rappeler que la nature ne doit pas être privilégiée ou déifiée, il cite volontiers Marcel Gauchet : « L’amour de la nature dissimule mal parfois la haine des hommes. » Cet ancien ministre veut protéger la croissance industrielle, dont on ne peut priver les pays pauvres, et propose des priorités immédiates : la répartition de l’eau potable, la gestion des déchets. Il rappelle que la planète a connu des périodes de réchauffement ou de glaciation bien avant l’intervention humaine, que le soleil et les océans sont des acteurs imprévisibles, et la climatologie, une science incertaine soumise à des modèles mathématiques qui se sont déjà révélés faux. Ce que Claude Allègre propose, c’est d’aborder les problèmes écologiques avec une rigueur scientifique, pour tenter de protéger tout à la fois la civilisation et la vie. Il est du côté de l’harmonie et de l’adaptation. Peut-on lui reprocher d’avoir des craintes devant les positions radicales de la « secte verte » ? — Quand notre monde est devenu chrétien (312-394), par Paul Veyne, Albin Michel, 320 p., 33,95 $. Ma vérité sur la planète, par Claude Allègre, Plon/Fayard, 237 p., 32,95 $ Quand notre monde est devenu chrétien La secte chrétienne posait aux païens une question agressive et neuve : « Quelle est la religion vraie, la vôtre ou la nôtre ? » Cette question de la vérité peut sembler naturelle, immédiate et éternelle dans tous les domaines, mais, au cours des siècles, elle ne l’est pas. Paul Veyne

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Pour ou contre le cellulaire à l’école

Québec Les enseignants québécois craignent d’être ridiculisés dans YouTube par des élèves qui les filment à leur insu, comme c’est arrivé l’an dernier à des professeurs de Gatineau et de Saguenay. YouTube a aussi permis d’immortaliser des batailles de nourriture dans des cafétérias de Magog et de Longueuil. La plupart des écoles exigent que les élèves éteignent leur portable en classe, mais un nombre croissant d’entre elles interdisent carrément le cellulaire et tout autre gadget électronique à l’intérieur de l’enceinte scolaire. Ontario La commission scolaire de Toronto proscrit complètement le cellulaire à l’école depuis ce printemps. L’interdiction vaut aussi pour les activités sportives parascolaires et les sorties en plein air, et s’applique aux autres appareils électroniques (iPod, BlackBerry, etc.). Depuis juin, la cyberintimidation peut valoir à son auteur un renvoi définitif de l’école. États-Unis Associé aux trafiquants de drogue, le portable a été interdit dans la majorité des écoles au cours des années 1990. Mais les fusillades dans les établissements d’enseignement et les craintes d’attentats terroristes ont élevé le portable au rang d’outil parental essentiel. La plupart des conseils scolaires des grandes villes ont levé l’interdit, exigeant seulement que les appareils soient éteints en classe. Mais certains refusent toujours, craignant que les portables ne servent à filmer dans les vestiaires ou à tricher lors des examens. Le maire de New York, Michael Bloomberg, a même fait saisir par la police des milliers d’appareils dans les écoles, au grand dam des parents. France Invoquant des motifs sanitaires, pédagogiques et sécuritaires, une députée du parti de Nicolas Sarkozy milite depuis trois ans pour l’interdiction du portable à l’école. Le ministère de l’Éducation, qui hésite à intervenir, a tout de même incité les établissements à encadrer plus étroitement l’usage des portables. Et la France a pris les grands moyens pour contrer le phénomène du vidéolynchage, qui consiste à filmer un tabassage pour le diffuser sur le Web. Depuis janvier 2007, le vidéolynchage est un crime passible de prison. Grande-Bretagne Quatre adolescents ont été condamnés pour meurtre en 2006 après un vidéolynchage qui a mal tourné. Le gouvernement refuse d’interdire le cellulaire à l’école et invite les établissements à établir leurs propres règles. Le principal syndicat d’enseignants veut que les téléphones mobiles soient catalogués comme des armes dangereuses et prohibés dans les écoles, sous prétexte qu’ils peuvent servir à intimider les professeurs. Grèce Depuis décembre 2006, il est interdit d’entrer à l’école avec son cellulaire. Cette décision fait suite à une agression sexuelle filmée par un élève. Australie Malgré une récente vague de vidéolynchages, les autorités et les parents refusent d’interdire le cellulaire à l’école. Seul l’accès à YouTube a été bloqué dans les établissements. Arabie saoudite Pas de demi-mesure dans cette monarchie absolue : le téléphone-caméra est interdit sur tout son territoire.

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La tentation du repli

Vous allez me trouver un peu sombre aujourd’hui. Ma mère est morte en début de semaine. Elle souffrait de la maladie de Parkinson qui lui a enlevé à petite dose toute sa vitalité et qui a provoqué une infection qui l’a brutalement emportée. En furetant rapidement les journaux, l’interdépendance entre tous les sujets me frappe. Le pétrole est à 80 dollars le baril. Ce prix élevé se répercute notamment sur le prix du blé, denrée vitale s’il en est une. Le prix du pétrole a un impact encore plus direct sur celui du maïs, de plus en plus utilisé comme carburant. Bref, se nourrir coûte plus cher et nous n’avons peut-être encore rien vu. Plusieurs raisons expliquent la hausse du prix du pétrole, mais la consommation accrue des deux géants asiatiques, la Chine et l’Inde y contribue largement. Cette consommation accrue s’explique à son tour par une forte croissance économique dont l’impact se fait sentir partout au monde. Les menaces de récession se font plus pressantes sur les États-Unis qui ont amassé d’importants déficits budgétaires et commerciaux pour sécuriser leurs approvisionnements en pétrole et en délocalisant vers d’autres pays leur production industrielle. Ce qui propulse le dollar canadien vers la parité avec le billet vert. Ce qui complique d’autant la tâche des industriels canadiens. La morosité se traduit aux États-Unis par une forte montée des sentiments protectionnistes et un immense débat sur le sort qui doit être réservé aux immigrants clandestins. Au Québec, nous avons droit à un débat passionné sur l’immigration. Le monde a changé. Le sort de nos industries ne se joue plus à Montréal ni même à Toronto. Il y a un fort sentiment de dépossession et de vulnérabilité dans tous les pays occidentaux. La tentation du repli sur soi est peut-être la réponse malhabile et impuissante à un profond malaise. Mais je ne crois pas cette réponse adéquate et utile car nous ne vivons plus sur la même planète qu’il y a 50 ans. Le Québec n’est plus cette société rurale et isolée. Il devra composer pour survivre. Pas s’enterrer.

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Ici, on soigne des personnes !

Au Québec, les patientes qui exigent de ne pas partager leur chambre d’hôpital avec un homme, ce sont le plus souvent… des Québécoises de souche âgées ! Bye-bye le préjugé sur les accommodements raisonnables qui seraient liés seulement aux croyances religieuses. Et aux nouveaux arrivants… « Les demandes de traitement particulier sont l’exception plutôt que la règle », assure Pascal Mailhot, de la Direction des communications de l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont, à Montréal. En fait, voyant la tourmente qui se déchaînait l’an dernier, les hôpitaux de l’île de Montréal qui n’avaient pas de politique en la matière se sont empressés d’en élaborer une. Aujourd’hui, dans les établissements de santé montréalais mais aussi ailleurs au Québec, on pratique la souplesse, la personnalisation des soins, l’approche interculturelle. Et on refuse vigoureusement de confondre ces mesures avec des « accommodements raisonnables » ! « Peu importe l’origine des usagers, on a toujours la même approche », dit Line Déziel, du programme de pédiatrie générale à l’Hôpital Sainte-Justine, établissement qui a une politique depuis près de cinq ans. « On va tâcher de satisfaire le patient, sa famille, tant que ça ne tombe pas dans une zone plus vulnérable et critique — qui toucherait la sécurité de la personne traitée ou la prévention des infections, par exemple. » Avec l’accroissement, depuis 10 ans, de l’immigration en provenance d’Afrique du Nord et, plus récemment, de pays comme le Pakistan et l’Inde, on a bien observé une hausse du nombre de demandes de la part de femmes musulmanes qui désirent être soignées par des femmes — et parfois même l’exigent. Surtout en obstétrique et pour des échographies. « Mais même chez les patientes musulmanes, de telles demandes restent l’exception », insiste Pascal Mailhot. Et les incidents sérieux sont rares. Un cas, au Centre hospitalier de St. Mary, à Montréal, est survenu il y a un peu plus de deux ans, raconte l’ombudsman Caroline Roy. Un homme dont la femme devait subir une échographie et qui attendait avec elle s’est brièvement absenté. À son retour, la patiente était dans la salle d’examen, avec un spécialiste masculin. Le mari s’est emporté. Le personnel, disait-il, aurait dû savoir, du seul fait qu’elle portait le hidjab, que sa femme n’accepterait pas d’être vue par un homme. Celle-ci n’avait pourtant rien demandé. Le mari ne décolérant pas et le personnel se sentant menacé, quelqu’un a appelé la sécurité. Les époux ont été conduits au bureau de l’ombudsman. Caroline Roy a eu beau expliquer que la patiente aurait dû clairement exprimer son désir d’être examinée par une femme — toutes les musulmanes ne font pas cette demande —, rien n’y fit. Le couple a finalement tourné les talons sans que l’examen ait lieu. L’ombudsman de St. Mary dit n’avoir eu à faire face, en cinq ans, qu’à un seul autre épisode pénible en obstétrique. Mais elle reconnaît que tous les cas n’atterrissent pas sur son bureau. Des cas, il y en a eu d’autres, précise la Dre Isabelle Girard, directrice du Service d’obstétrique. Mais les incidents sérieux, qu’elle attribue à quelques extrémistes, sont rarissimes. N’empêche, l’hôpital a senti le besoin de changer sa politique interne en 2005. Car rares ou pas, « quand ce sont des situations d’urgence, c’est choquant, dit la Dre Girard, parce que la vie d’une maman ou d’un bébé est mise en danger ». (On a vu, notamment, un homme refuser qu’un brancardier masculin porte la civière de sa femme.) Maintenant, le Service d’obstétrique — fréquenté par une population à 80 % multiculturelle — est aux prises, estime la Dre Isabelle Girard, avec moins de cinq cas problématiques par an, sur quelque 4 000 accouchements. En vertu de la nouvelle politique, des affiches apposées partout dans l’hôpital annoncent aux patients qu’ils sont susceptibles d’être soignés par du personnel des deux sexes. Tous les médecins préviennent leurs patients. En radiologie, une femme qui ne veut pas qu’un spécialiste masculin fasse son échographie peut demander un autre rendez-vous, mais son cas ne sera pas considéré comme urgent. « Ça peut être dans 7, 10, 20 jours, tout dépendra de la disponibilité. Si elle revient et que c’est encore un homme, ce sera son problème », explique la Dre Girard, une grande femme énergique qui carbure à la caféine. Au CHUM, à Sacré-Cœur, à Maisonneuve-Rosemont, dans presque tous les hôpitaux de l’île de Montréal, le mot d’ordre est le même : si on peut acquiescer à une demande, on le fait. Sinon, la personne sera soignée par le spécialiste disponible. Il arrive que des parents musulmans réclament un médecin de sexe féminin pour leur fille. Tout comme le font aussi des Québécoises de souche. Encore là, la réponse dépendra de la disponibilité du personnel. « Les gens comprennent bien », dit Line Déziel, de Sainte-Justine, qui n’a eu vent d’aucun incident notable depuis cinq ans. « Si on ne peut pas vous offrir un service et qu’on vous en explique les raisons avec respect, ça ira mieux que si on vous laisse croire que vous dérangez. » Lorsque des parents d’origine asiatique dont l’enfant venait de mourir ont demandé des bougies pour leurs rites funéraires, l’hôpital a refusé, pour des raisons de sécurité. On leur a suggéré — le personnel ne se rappelle plus de quelle religion était la famille — d’utiliser des lampions électriques ou des lampes de poche, ce qu’ils ont accepté. Pour aider son personnel dans ce genre de situations, Sainte-Justine a créé un service de consultation interculturelle il y a quelques années. « Quand il y a incompréhension au sujet des soins et que nos équipes cliniques sentent que la culture de la famille y est pour quelque chose, elles consultent le comité de pédiatrie interculturelle », dit Line Déziel. Cela ne s’est produit qu’une dizaine de fois l’an dernier. Le malaise est réel, cependant, lorsqu’une demande peut être perçue comme une atteinte à l’égalité entre les hommes et les femmes. Quand un mari répond à la place de son épouse, c’est souvent choquant pour une femme qui a grandi au Québec, note Bilkis Vissandjee, professeure à la Faculté des sciences infirmières de l’Université de Montréal et responsable d’un cours sur la diversité culturelle et les soins. Il peut être difficile alors de ne pas attribuer cette façon de faire à la différence culturelle ou religieuse, dit cette chercheuse spécialisée dans la santé des femmes immigrantes. À Sacré-Cœur, les demandes les plus fréquentes visent à obtenir une chambre non mixte, relève Louise Robinette, directrice adjointe des soins infirmiers. L’hôpital acquiesce toujours à ces requêtes, qui viennent le plus souvent de femmes âgées. Et pas seulement des musulmanes ! Le refus de certaines d’être soignées par du personnel masculin dérange la Dre Isabelle Girard, du Centre hospitalier de St. Mary. « La discrimination contre un médecin en fonction de son sexe est aussi grave que celle qui s’exerce en fonction de la race. Si quelqu’un refusait des soins de la part d’un médecin noir, ça ferait tout un tollé. » Ce n’est pourtant pas là que se trouve la première source de malentendus ou de tensions dans un hôpital au service d’une population multiculturelle. Elle est plutôt du côté de la langue. « C’est parfois un défi de se comprendre même quand on parle la même langue. Imaginez s’il faut communiquer à l’aide d’un interprète ! » dit Marie Serdynska, coordonnatrice du programme multiculturel de l’Hôpital de Montréal pour enfants, qui existe depuis 1986. Lorsque le patient ne parle ni le français ni l’anglais et que les interprètes bénévoles sont débordés, il y a de quoi mettre la patience de tout le monde à rude épreuve… « C’est quand on est pris de court, parce qu’on n’a pas les ressources nécessaires, que des tensions surviennent », dit Bilkis Vissandjee, belle femme aux yeux rieurs née à Madagascar de parents d’origine indienne et arrivée au Québec à 19 ans. Dans ses classes de mise à niveau pour les professionnels de la santé, il n’est pas rare qu’elle entende des commentaires du genre : « On est déjà débordés, ne nous demandez pas en plus de nous adapter. » Pour aider leur personnel, beaucoup d’hôpitaux ont dressé des listes d’interprètes, qui mettent à contribution les employés multilingues qui se portent volontaires. À l’Hôpital du Sacré-Cœur, 87 membres du personnel parlant 26 langues différentes sont inscrits ! Deux réseaux d’interprètes professionnels, gérés régionalement, ont été mis sur pied, à Québec en 1994 et à Montréal en 1993. À Montréal, le réseau compte environ 150 pigistes, qui parlent une cinquantaine de langues. Et ils répondent à un réel besoin : on a fait appel à eux pour environ 550 heures par semaine et 17 000 usagers en 2006, a évalué Isabelle Hemlin, responsable de ce service. Les hôpitaux ont recours à ces interprètes pour expliquer un plan de traitement, un diagnostic délicat ou pour obtenir un consentement clair. Parfois, pour faire le pont entre les cultures. « Il peut y avoir des codes culturels que la personne d’ici ne connaît pas ou l’inverse », dit Adriana Tara, qui travaille pour le répertoire régional de Montréal depuis 1995. Un médecin pourrait s’étonner, par exemple, de la réticence d’un patient à subir un traitement de physiothérapie s’il ne sait pas que dans certains pays d’Afrique, pas question de bouger quand on est blessé : on reste immobile et on se repose ! Les difficultés liées à la barrière linguistique ont été complètement laissées de côté lors de la controverse autour des accommodements raisonnables. La Dre Girard, de St. Mary, n’a d’ailleurs pas toujours aimé ce qu’elle a entendu durant ce débat. Mais elle croit qu’il a malgré tout eu du bon. Il a incité de nombreux établissements à préciser leur ligne de conduite à l’égard de certaines demandes. La clarification — ou dans certains cas la confirmation — des politiques a aussi rassuré le personnel, qui doit souvent prendre des décisions dans le feu de l’action. C’est le cas au CHUM, où la ligne de conduite en obstétrique a été officialisée l’an dernier. « Au centre des naissances, les employés disent qu’il y a moins d’ambiguïté, que c’est maintenant plus clair dès le départ », dit Nicole Beaulieu, directrice des communications de l’hôpital universitaire. Preuve que la clarté a le mérite d’éliminer les malentendus, depuis l’adoption de cette politique par le Service d’obstétrique, le CHUM n’a reçu aucune plainte de patientes frustrées de ne pas avoir obtenu un traitement particulier.

Société

Trop accommodant, le Québec ?

« Pour nous, le visage de l’islam, c’est le petit Mohammed, qui est dans la classe, à son affaire, qui coopère et qui est charmant comme ses parents », dit Irène Harper, directrice depuis 12 ans de l’école primaire Barclay, une des plus multiethniques de l’île de Montréal.La diversité culturelle à l’école, c’est la réalité d’Irène Harper depuis 30 ans. Cette Québécoise d’origine écossaise ne revient pas de la tournure qu’a prise le débat sur les accommodements raisonnables dans les médias québécois ces deux dernières années. « On a l’impression qu’on est toujours aux prises avec des choses désagréables, et ce n’est pas la réalité », dit-elle d’une voix empreinte d’affection pour les enfants qu’elle s’apprête à quitter pour prendre sa retraite. L’école Barclay, ce sont 730 enfants du quartier Parc-Extension, qui parlent 39 langues et qui ont des racines dans 50 pays différents. Le voile islamique, le kirpan, les exemptions de cours de musique ou de baignade ne sont pas le premier souci de la directrice. Il y a bien quelques fillettes qui portent le hidjab, mais ça ne dérange à peu près personne. Et aucun local n’est réservé à la prière. Irène Harper a reçu, en 12 ans, deux demandes d’être dispensé des cours de musique — matière que les tenants d’un islam très rigoriste évitent et que certains évangéliques désapprouvent. Mais dans chaque cas, l’enfant a fini par se joindre au reste du groupe. « Je n’ai pas eu plus de demandes qu’à mon ancienne école, où des Témoins de Jéhovah désiraient que leurs enfants soient exemptés des cours où il était question de l’Halloween. » Lorsque cela arrivait, l’écolier était simplement invité à faire son dessin ou son bricolage sur un autre thème. « Parce que c’est la compétence en dessin qui importe, pas de dessiner une sorcière », dit Irène Harper. Les cours de natation lui donnent un peu de fil à retordre, elle en convient. Elle a cependant mis à contribution une maman de religion musulmane : celle-ci téléphone aux rares parents qui ne veulent pas laisser leur fille participer à un cours mixte, leur explique qu’il y a des vestiaires séparés pour les filles et les garçons. Et leur refile des adresses où se procurer un maillot de bain qui couvre tout le corps — on en trouve notamment dans Internet, mais aussi dans certains magasins spécialisés de Montréal. « On a rallié à notre point de vue la plupart des familles, dit la directrice. Mais il y en a qui, je pense, ne changeront jamais d’avis. » Dans ces cas-là, l’enfant suit un cours d’éducation physique traditionnel au gymnase.Les accommodements raisonnables ? L’expression ne fait à peu près pas partie du vocabulaire des écoles. Ce qui se pratique surtout, ce sont des arrangements volontaires et temporaires ! Ce que Marie McAndrew, directrice de la Chaire de recherche du Canada sur l’éducation et les rapports ethniques, à l’Université de Montréal, appelle des « stratégies paradoxales ». « On donne un service particulier, ou même parallèle, ou encore une exemption. Toujours en vue d’une meilleure participation et donc d’une meilleure intégration », explique-t-elle. Puis, au fil du temps — et de l’intégration —, le service particulier devient de moins en moins nécessaire. L’école Barthélemy-Vimont, aussi dans Parc-Extension, est le laboratoire de la diversité au Québec. Cette école primaire — la plus grosse de la commission scolaire de Montréal (CSDM), avec ses 900 élèves — est multiethnique à « 99,9 % », dit Alain Mayrand, le directeur, qui quitte son poste cet été pour relever un autre défi. Une soixantaine de communautés s’y croisent, les plus importantes étant originaires de l’Inde, du Pakistan et du Sri Lanka. Alain Mayrand, qui a été en poste dans cette école pendant cinq ans, n’a qu’un seul véritable cas d’accommodement en mémoire. Tout récent. Des parents musulmans ont insisté pour que de la viande halal soit servie à leurs enfants le midi. La commission scolaire a plutôt décidé que les écoles offriraient, si des parents en faisaient la demande, un deuxième plat les jours où, par exemple, il y aurait du bœuf au menu. À l’extérieur de Montréal, les demandes viennent le plus souvent de Québécois de souche qui sont membres d’Églises évangéliques ou des Témoins de Jéhovah, selon Louise Fortin, directrice des services aux communautés culturelles au ministère de l’Éducation. Elle a fait cette constatation lors de deux journées de réflexion organisées en mars dernier, à l’Université de Montréal, par Marie McAndrew. En région comme à Montréal, la presque totalité des demandes sont traitées localement et sans beaucoup de problèmes, a-t-elle observé par ailleurs, dans le cadre d’une enquête menée en 2006 auprès de 15 commissions scolaires de six régions. « On en fait tout un plat dans les médias, mais ça ne représente pas le quotidien des écoles », dit-elle. Ces demandes éparses sont bien peu de chose en comparaison du principal défi à relever : mettre en confiance les parents, qui ignorent souvent tout du système scolaire québécois et de ses méthodes. Et ils doivent y parvenir malgré la barrière de la langue !Selon Alain Mayrand, plus la culture des parents est éloignée de celle de l’Occident et de la langue française, plus il faut s’attendre à y mettre du temps. « J’ai une petite formule pour résumer mon approche », dit avec conviction cet homme à la tempe grisonnante et au regard vif. « J’aide la famille. Si j’aide la famille, j’aide l’enfant. Si j’aide l’enfant, je le rends disponible pour l’enseignant. Si je le rends disponible pour l’enseignant, j’améliore ses chances de réussite à l’école. » Il y a environ deux ans, il a sondé — sans prétentions scientifiques — des parents immigrants pour connaître leurs attentes. La première : qu’on leur enseigne le français, pour qu’ils puissent lire le bulletin de leurs enfants, parler au professeur, au directeur. Et ils voulaient que les cours aient lieu à l’école même. Ainsi fut fait. Et même à des températures de 40°C au-dessous de zéro, 16 parents sur les 18 inscrits ont été fidèles au rendez-vous. « La barrière principale est la langue bien plus que les questions de religion », dit la chercheuse Marie McAndrew. Les frictions liées à la religion sont selon elle un épiphénomène de l’immigration. « La majorité des nouveaux arrivants sont chrétiens. Et même parmi ceux qui ne le sont pas, seule une petite minorité demande des mesures spéciales ou des accommodements. » La réalisatrice Sylvie Groulx a passé un an à suivre la classe de première année de Lise Coupal, à l’école Barthélemy-Vimont, pour son film La classe de madame Lise (2006). Les préjugés qu’elle entretenait avant le film se sont rapidement écroulés. « Je me disais que les parents n’avaient qu’à apprendre le français. C’est plus compliqué que ça. Ils ont des vies de fou ! Ils ont plusieurs enfants, ils sont souvent pauvres, ils ont souvent deux boulots. Difficile de suivre des cours de français le soir. » Et ceux qui ont l’anglais pour langue seconde se trouvent un travail où ils n’ont pas à apprendre le français. Selon Alain Mayrand, il faut accepter que l’intégration prenne du temps. Parfois, il importe de gagner les parents immigrants aux méthodes d’enseignement pratiquées au Québec. Leur faire valoir, par exemple, qu’à la maternelle les petits ne font pas que jouer, ils apprennent des choses ! La première préoccupation des parents étant la sécurité de leurs enfants, les convaincre du bien-fondé des sorties scolaires est souvent difficile. Et plus encore si l’activité a lieu à l’extérieur de la ville. Principalement pour les filles, mais aussi pour certains garçons. Bien des parents ne voient là qu’une occasion pour les jeunes de s’amuser. Et surtout, « l’idée que l’enfant passe la nuit hors de la maison est étrangère aux mœurs de nombreuses communautés, en particulier sud-asiatiques et musulmanes », explique Irène Harper. L’an dernier, l’école Barclay a obtenu gratuitement 100 places pour deux nuitées dans un camp des Laurentides ; seulement 40 enfants y sont allés.Pour mettre les parents en confiance en vue d’éventuelles sorties, certains établissements organisent des « nuits à l’école ». « Un défi à organiser, admet Alain Mayrand, mais de plus en plus d’enfants y participent. Parce que le plus vieux ou le deuxième de la famille l’a déjà fait. » Le plus irritant, pour lui, ce sont les absences prolongées de certains enfants de familles originaires du sous-continent indien. La belle saison dans ce coin du monde coïncide avec les mois d’hiver au Québec. Et les billets d’avion sont moins chers à cette période. Pour les professeurs, c’est un sérieux casse-tête. Un écolier qui s’absente deux ou trois mois, c’est autant de rattrapage au retour. Et les conséquences sont plus importantes lorsque l’enfant a des difficultés d’apprentissage. L’école Barthélemy-Vimont est particulièrement touchée par ce phénomène. On parle de quelques dizaines de cas par année. Alain Mayrand fait comme bien d’autres directeurs : il demande au parent de signer une lettre dans laquelle celui-ci prend l’entière responsabilité du geste. Lorsque la tempête médiatique s’est levée au sujet des accommodements raisonnables, l’an dernier, le ministre de l’Éducation de l’époque, Jean-Marc Fournier, a créé un comité consultatif sur « l’intégration et l’accommodement raisonnable en milieu scolaire ». Présidé par Bergman Fleury, un vétéran de l’éducation interculturelle à la CSDM, le comité a pour mandat de produire une définition claire de ce qu’est un « accommodement raisonnable ». Il devra aussi proposer une stratégie au Ministère et au réseau scolaire pour les aider à gérer la diversité culturelle et religieuse. Le rapport du comité Fleury est attendu cet automne, au moment même où démarreront les consultations de la commission Bouchard-Taylor, chargée de dresser le portrait des « pratiques d’accommodement liées aux différences culturelles » et d’en analyser les enjeux. Bergman Fleury veut outiller le personnel des écoles pour qu’il puisse traiter les demandes, les refuser ou les accepter. Les gens ont besoin, dit-il, de repères communs. « Personne ne veut adopter une position et se faire dire ensuite par l’établissement qu’il a eu tort. » Selon lui, il n’est pas possible d’établir des règles absolues et applicables en toutes circonstances. « Pas question non plus de laisser le milieu scolaire s’en remettre aux décisions judiciaires chaque fois qu’il y a une demande d’accommodement ou d’exemption. » Les commissions scolaires ne souhaitent pas davantage régler ces questions devant les tribunaux. « Un accommodement imposé par un tribunal fait jurisprudence, dit Diane De Courcy, présidente de la CSDM. Alors que si on ne judiciarise pas, ça devient une manière de faire, de vivre. Et ça évolue, les manières de faire et de vivre ! »L’âpreté du débat, l’année dernière, a écorché le réseau de l’éducation, au point que de nombreuses directions d’école évitent désormais de parler aux médias. Les refus ont été nombreux pour ce reportage. Diane De Courcy, de la CSDM, comprend ses collègues. « Le tapage médiatique ne rend pas justice à ce que nous vivons au quotidien. Ça ne veut pas dire pour autant qu’il faille évacuer les questions. » Mais même si elles sont peu nombreuses, les demandes à caractère religieux en milieu scolaire dérangent la population, constate Marie McAndrew, de l’Université de Montréal. Le Québec a entrepris la laïcisation de son système scolaire en même temps qu’il était aux prises avec une augmentation de la diversité religieuse, contrairement à d’autres pays où les deux processus ont été vécus séparément. « Ça peut créer une certaine confusion, dit la chercheuse. Certains concluent qu’on sort le crucifix pour faire entrer le voile. Mais le crucifix qui sort est celui de l’institution, alors que le voile qui entre est celui de la population scolaire. » Et la laïcité, dit-elle, ne s’impose pas à la population, seulement aux institutions. À la commission scolaire Marguerite-Bourgeoys, dans la région de Montréal, la décision d’accepter de dispenser certains enfants de la pratique de la flûte à bec a causé des remous sur le terrain après qu’un reportage, en janvier 2007, eut présenté cela comme une nouveauté. Ce n’en était pas une ! Échaudée, la commission scolaire n’a pas voulu ouvrir la porte de ses écoles à la journaliste de L’actualité. « Il y a des choses qui se font de longue date de façon harmonieuse », dit Brigitte Gauvreau, de la Direction des communications. Mais dans le climat actuel, lorsque de tels arrangements sont médiatisés, « ça prend une tout autre dimension ». L’idée n’est pas de cacher quoi que ce soit, mais plutôt de ne pas jeter de l’huile sur le feu. La CSDM, qui compte 78 000 élèves, dont un peu plus de la moitié sont nés de parents d’origine étrangère, s’est dotée en juin 2006 d’une nouvelle politique en éducation interculturelle. Environ 2 000 personnes ont participé aux consultations tenues sur le sujet en 2005 et 2006, dont plus de 400 parents issus de l’immigration. Le message de ces derniers était clair. « Ils souhaitaient qu’il y ait une politique, dit la présidente de la CSDM. Et ils voulaient que la culture québécoise, notre façon de faire, les valeurs de la commission scolaire, les valeurs montréalaises et québécoises soient beaucoup plus affirmées, beaucoup plus claires. » Le résultat des consultations a rassuré les enseignants et les directions d’école, parce qu’il confirmait leurs pratiques sur le terrain.La couverture médiatique a toutefois laissé des traces. Irène Harper a ainsi vu une de ses enseignantes affirmer, à propos d’un père — arabe et musulman — qui s’était énervé et avait été impoli, qu’il ne respectait pas les femmes. S’il avait été de n’importe quelle autre origine, elle aurait simplement conclu qu’il était mal élevé, dit la directrice. Elle-même ne se souvient pas d’une occasion où un parent lui aurait manqué de respect. La réaction dépend beaucoup de la perception qu’on a, par l’intermédiaire des médias, des gens qui réclament un accommodement, croit Marie McAndrew. Les demandes de menus végétariens, par exemple, ne font plus sourciller, même lorsqu’elles émanent d’hindous. Alors que celles de viande halal ou kasher, par des musulmans ou des juifs, provoquent aisément de l’agacement. « Je ne dis pas que les médias construisent à partir de rien, il y a des réalités sociopolitiques. Mais la réaction sera différente même si les demandes sont identiques, ou pas plus dérangeantes les unes que les autres », dit-elle. Les parents nés à l’étranger ne sont pas différents des parents québécois, constate Gérard Jeune, directeur depuis 15 ans de l’Académie de Roberval, dans la Petite-Patrie : ils veulent que leurs enfants réussissent ! Son école à vocation particulière — elle offre un programme d’enseignement enrichi — compte 590 élèves, dont de 70 % à 80 % d’immigrants de deuxième génération. Peu importe l’origine des parents, la principale raison invoquée pour se tourner vers l’Académie, une école publique qui sélectionne ses élèves, est la même. « L’attrait de la petite école secondaire avec son encadrement différent ! Les parents ont peur, à tort ou à raison, des grandes écoles secondaires », explique cet homme d’origine haïtienne à la carrure solide. Bien des parents lui disent que sans l’Académie, ils se seraient saignés à blanc pour envoyer leur enfant à l’école privée. Code vestimentaire strict, encadrement serré, horaires fixes, menus uniformes, la donne est claire dans cette école et tout le monde s’y plie. Durant toutes ses années comme directeur, Gérard Jeune n’a reçu qu’une seule demande officielle d’accommodement, et elle est restée sans suite. Un adolescent avait demandé un local de prière, mais devant la perspective d’en avoir un ouvert à toutes les confessions, il a laissé tomber. Sur le terrain, on constate que bien des professeurs qui enseignent dans des écoles multiethniques ne céderaient pas leur place. La réalisatrice Sylvie Groulx évoque les confidences qu’une enseignante lui a faites au moment du tournage de son film. Elle disait ne plus vouloir enseigner à une classe composée uniquement de Québécois de souche. Car dans son école multiethnique, expliquait-elle, « les enfants sont respectueux, et s’ils ne le sont pas, il est facile de les rappeler à l’ordre. Parce que leurs parents le font à la maison ! Ces parents parlent poliment et ne viennent pas engueuler les enseignants ou les traiter de nuls. » Le phénomène du manque de respect à l’égard des enseignants n’est pas limité aux Québécois francophones de souche, prévient Gérard Jeune… mais c’est clair que c’est surtout d’eux qu’on parle ! « Aujourd’hui, on téléphone chez un Tremblay et on n’est pas certain d’être bien reçu. Des professeurs me disent qu’ils trouvent difficile d’appeler des parents et de se faire engueuler. On ne vivait jamais ça il y a une dizaine d’années. » Il se souvient d’avoir demandé à des élèves, dans une classe, lesquels d’entre eux se considéraient comme des enfants-rois. Dix jeunes sur 32 ont levé la main. Tous des Québécois francophones de souche.

Société

Fils et filles de Radisson

L’écrivaine Hélène Pedneault plaidait récemment, dans un excellent texte publié dans Le Devoir, pour que les Québécois – et les pouvoirs publics qui dépensent leurs impôts – investissent de façon plus créative dans la symbolique identitaire. Un fort joli concept en ces temps où bien des gens s’inquiètent de l’identité québécoise. Indiquer où sont enterrés l’écrivaine Anne Hébert et quelques autres grands de notre histoire – pour que les gens puissent y emmener leurs enfants – est une tâche peu coûteuse et assez simple. (Le ministère du Tourisme pourrait produire une carte.) Ajouter sur les panneaux routiers les noms amérindiens de certains lieux est une autre bonne idée, déjà plus coûteuse mais ô combien rassembleuse. Qu’un panneau, à la sortie de l’aéroport Trudeau, indique à quelle distance se trouve le centre-ville de Montréal, c’est normal. Ce serait encore mieux s’il donnait la même information pour Trois-Rivières, Québec… et pourquoi pas Natashquan, comme le propose Hélène Pedneault ? Le « 1 298 km » rappellerait aux gens combien ce pays est vaste. Et combien il a fallu de courage et d’audace aux premiers arrivants pour s’y aventurer. Car depuis quelques mois, la peur semble au programme de bien des émissions radiophoniques et conversations de salon. Mais de quoi au juste avons-nous peur ? Des accommodements que la société pourrait consentir à quelques musulmans ou à quelques juifs, largement minoritaires ? Cela menacerait l’identité, la tradition ? Il faudrait donc se replier derrière la palissade ? Et si on relançait plutôt l’esprit d’entreprise et de découverte des coureurs des bois, comme Nicolas Perrot ou Jean Cadieux ? Eux aussi sont notre tradition ! Pourquoi ne nous référons-nous qu’à la société conservatrice et religieuse d’après la Conquête ? Nous sommes aussi les fils et les filles de Pierre-Esprit Radisson et de Médard Des Groseilliers ! Comme nombre des premiers Français émigrés en Nouvelle-France, ces jeunes hommes étaient de pauvres citadins fuyant un monde de contraintes sociales et religieuses qui les condamnaient à la misère. Dans le Nouveau Monde, où ils arrivaient, le prestige ne s’acquérait pas par les liens du sang. Un destin pouvait être forgé. Il était le fruit du talent, du travail, du mérite. Chose impossible en France. Mieux encore, les jeunes Français d’ici qui franchissaient la palissade de bois des forts découvraient une culture où l’enfer n’existait pas (les Amérindiens n’y croyaient pas), où les femmes participaient au pouvoir politique, où elles étaient libres, même, de se donner à qui elles voulaient, quand elles voulaient, jusqu’au jour où elles choisissaient un mari. Ah, l’égalité des femmes, si on y tient tant, c’est peut-être à cause d’elles ! Les « Sauvages » faisaient preuve d’hospitalité et de tolérance à l’égard de ces Blancs laids, poilus et bedonnants, qui ne savaient pas maîtriser leurs émotions ! (Merci, Georges-Hébert Germain, de nous raconter tout ça dans Les coureurs des bois, aux éditions Libre Expression.) De l’union de ces Européens hardis avec les Amérindiens allait naître une culture nouvelle, fondée sur la tolérance et la liberté individuelle – des mots qui, depuis quelques mois, dans la bouche de certaines personnes, résonnent malheureusement comme des injures. Tolérer des différences ? Religieuses ? Étienne Brûlé, Médard Des Groseilliers, Pierre-Esprit Radisson ont certainement eu peur, eux aussi… de l’autre. Un Iroquois en armes est plus effrayant qu’une femme voilée qui demande à voir un médecin de sexe féminin. Pourtant, ces explorateurs ont lancé leur canot vers l’avant. L’identité québécoise n’est pas faite que de terres et de clochers, elle l’est aussi de la folle audace et de l’appât du gain qui motivaient les coureurs des bois, ainsi que des valeurs des Amérindiens qui les ont influencés. Elle pourrait être faite un jour de tout ce que nous emprunterons aux nouveaux arrivants et que nous québéciserons, si nous avons le courage de ne pas nous enfermer dans nos traditions ! (Le sirop d’érable ne fut-il pas amérindien avant de devenir… québécois ?) Nous sommes les fils et les filles d’Étienne Brûlé et de Pierre-Esprit Radisson. Tant qu’à faire dans la symbolique identitaire, pourquoi pas celle-là ? —- À LIRE Le bien beau livre de Georges-Hébert Germain Les coureurs des bois : La saga des Indiens blancs, aux éditions Libre Expression.

Société

Le paradoxe du Made in China

Quand j’étais très jeune, il n’y avait rien de plus dérisoire, de plus fragile, de plus incertain qu’un produit Made in Japan. Une automobile ou même une radio fabriquée au Japon était la preuve que vous ne l’aviez pas payée cher et que la qualité était douteuse. Les temps ont changé. Rien n’est plus prisé, plus solide et plus réputé aujourd’hui qu’un produit japonais. En sera-t-il ainsi avec les produits Made in China? Pour le moment, cela regarde mal. L’été 2007 a terni considérablement l’image de la Chine. Qui voudra acheter un jouet fabriqué en Chine, à moins d’haïr les enfants !!!? Cette sale réputation n’est pas seulement partagée par les Occidentaux. Un sondage publié dans le China Daily, le quotidien anglophone chinois, indiquait que 41 % des Chinois n’avaient pas confiance dans les produits alimentaires fabriqués dans leur propre pays ! Pourtant, on aurait tort de croire que la Chine n’est plus un joueur qui compte. Au même moment où tout le monde se dit que les Chinois ne sont même pas capables de peinturer convenablement des poupées Bardie, on apprend ce matin que la Chine est devenue le premier fournisseur étranger de Boeing. L’avionneur américain sous-traite actuellement des contrats totalisant 2,5 milliards de dollars avec des fournisseurs chinois. Bref, les Chinois nous menacent dans ce que nous croyons être nos forces (industrie aéronautique) et ratent leur coup dans le domaine où nous avons déjà abdiqué depuis longtemps (production industrielle de masse). Étrange paradoxe.