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Le capitalisme à visage mesquin

«Ah, nous disent-ils l’air penaud, c’est un grand malheur, c’est sûr, mais on n’y peut rien. Dans le nouveau grand marché du travail mondial, un employé sur quatre est chinois. Et en Chine, vous savez, il n’y a pas de vrais syndicats. Les salaires sont bas. Les conditions de travail pitoyables. [Soupirs!] Alors, il faut s’adapter. Travailler plus pour moins cher. Si seulement les Chinois étaient mieux traités, mieux protégés, mieux organisés, mieux payés. Mais ce n’est pas demain la veille…» Et si c’était demain la veille? Ce printemps, les députés chinois devront se prononcer sur une réforme des lois du travail qui entraînerait une véritable révolution, augmentant le pouvoir de négociation des salariés et celui du syndicat national, qui, bien que complètement à la botte du Parti communiste, fait preuve ces temps-ci d’un regain de conscience ouvrière. Que se passe-t-il? En 2005, 30 000 poursuites judiciaires, 300 000 conflits de travail, quatre millions de grévistes, voilà ce qui se passe. Le gouvernement chinois craint pour la paix sociale. Les employeurs, vivant dans un véritable far west du capitalisme, abusent. Selon la loi actuelle, le salarié n’a de protection que s’il a un contrat individuel, signé par son patron. Or, 80% des patrons n’en signent pas. Plus de 12% des salariés ne reçoivent même pas le salaire minimum, dérisoire, fixé par l’État. Lorsqu’ils sont payés. Selon l’Organisation internationale du travail, dans la province du Guangdong, plus de la moitié des employeurs retiennent illégalement une partie ou la totalité des salaires. Ça ne peut pas durer. Dans un geste surprenant de réalisme politique, le gouvernement a donc déposé l’an dernier ce projet de loi qui renverserait le rapport de force en faveur de l’employé et de son syndicat. Pas de contrat? On présumera qu’il existe. Changements aux conditions de travail? Négociation obligatoire avec le syndicat ou avec des «représentants élus». Contradiction entre la version de l’employeur et celle du salarié? À moins que l’employeur n’ait une preuve écrite, le juge présumera que le salarié dit vrai. L’État a mis à la disposition des travailleurs pendant 30 jours un site Internet pour obtenir leurs commentaires. Près de 200 000 salariés y ont déversé leurs malheurs et leurs espoirs. Ils n’étaient pas les seuls à commenter. Les grandes entreprises américaines et européennes ont lu le projet de loi. Elles furent catastrophées. Loin d’y voir une occasion de rehausser le niveau de vie des travailleurs chinois et de commencer à combler l’écart avec celui des salariés occidentaux, elles ont craint pour leurs marges de profit et ont laissé planer la menace de la délocalisation. Un lobbying intense leur a permis de convaincre les législateurs de diluer le projet de loi, dont une deuxième version vient d’être produite. Version encore trop généreuse au goût de la Chambre de commerce américaine, de Wal-Mart, Microsoft, Intel et General Electric, mais encore considérée comme un progrès réel par les organisations de travailleurs et de défense des droits de la personne. La partie se corse. Ce débat législatif n’est pas chinois, il est planétaire. En Europe, les syndicats ont forcé la Chambre de commerce européenne à faire volte-face. Hier opposée au projet de loi, elle s’y dit maintenant favorable. La suédoise Ericsson, par exemple, s’est dissociée des lobbys patronaux qui ont voulu faire reculer l’État chinois. Aux États-Unis, les travailleurs du textile sont montés au créneau, ralliant des représentants démocrates. La société Nike s’est soudain trouvée mal et s’est désolidarisée des efforts du lobby patronal américain à Pékin. Beaucoup d’autres (dont Google) se taisent. Dans cette affaire, les masques tombent. De grandes entreprises qui se gargarisent de «responsabilité sociale» et qui prétendent avoir, dans les pays émergents, un comportement exemplaire se battent aujourd’hui bec et ongles pour interdire aux travailleurs chinois des droits obtenus il y a des décennies par les salariés occidentaux. Il faut savoir de plus que la pression à la baisse sur les conditions de travail et les salaires, dans nos secteurs manufacturiers, provient non des manœuvres condamnables d’entrepreneurs chinois véreux dans le Guangdong, mais des pratiques des grandes sociétés occidentales installées en Chine. Au cours des 12 dernières années, les deux tiers de la fulgurante augmentation des exportations chinoises furent attribuables aux entreprises étrangères en sol chinois. Toute amélioration des conditions de travail des travailleurs de ces entreprises — donc de nos entreprises établies là-bas — aura un effet positif sur la qualité de vie des salariés, partout sur la planète. La mondialisation nous a entraînés vers le fond du baril. Mais voilà que le fond du baril monte. Honte à ceux qui freinent cette ascension. — Jean-François Lisée est directeur exécutif du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal ainsi que de PolitiquesSociales.net.

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Les sauveurs d’enfance

En 1900, Montréal était une tueuse en série de nouveau-nés. Elle était la grande ville du monde où les bébés mouraient le plus, après… Calcutta — du moins parmi celles qui tenaient des statistiques. Un enfant montréalais sur quatre ne survivait pas à sa première année. Et il y avait quatre fois plus de mortalité infantile à Saint-Henri, quartier ouvrier francophone, qu’à Westmount. Pour tenter d’endiguer la saignée, un groupe de femmes bourgeoises a fondé un petit dispensaire de 12 lits rue Saint-Denis, l’Hôpital Sainte-Justine. Au fil des déménagements et des agrandissements, il est passé à 34 lits en 1910, à 80 lits en 1915, à 164 lits en 1925 et à 500 lits en 1935! Aujourd’hui, le CHU Sainte-Justine est le plus important établissement de soins pédiatriques au Québec et le plus grand centre mère-enfant au Canada. Dans l’ouvrage Naître, vivre, grandir: Sainte-Justine 1907-2007, l’historienne Denyse Baillargeon, de l’Université de Montréal, fait revivre les 100 ans de cette institution. Elle nous parle ici des premières décennies. De quoi mouraient tant les enfants au début du 20e siècle? — La plupart mouraient de diarrhées ou d’entérites, principalement à cause du lait contaminé qu’ils buvaient. À Montréal, il y aura des lois imposant la pasteurisation du lait, mais seulement dans les années 1920, et elles ne seront appliquées de manière stricte qu’à partir des années 1930. Le lait provenait parfois de troupeaux non vaccinés contre la tuberculose. On le transportait de la campagne à la ville dans des conditions abominables et il pouvait traîner près des gares au soleil pendant des heures! Dans les crèches, où se retrouvaient les bébés des filles-mères, le taux de mortalité était absolument catastrophique: huit sur dix n’atteignaient pas un an. Les femmes n’allaitaient pas? — Les Canadiennes françaises allaitaient peu. Souvent, elles arrêtaient après un mois à peine. Les raisons de cela sont probablement culturelles. D’ailleurs, on retrouve les mêmes comportements chez les Normandes et les Bretonnes à la fin du 19e siècle. La place qu’a prise l’Église catholique ici, le discours qu’elle avait sur le corps, ça a sûrement quelque chose à voir. Il était hors de question que les Canadiennes françaises donnent le sein devant les autres membres de la famille, par exemple. Ce n’était pas évident, les jeunes mariés habitant souvent avec leurs parents ou beaux-parents, dans des logements urbains exigus. Comment la mortalité des enfants était-elle perçue? — Elle scandalisait toute la communauté canadienne-française bien-pensante, c’est-à-dire les curés, les médecins, les bourgeois. Il faut comprendre qu’à l’époque, pour tous ces gens-là, cela voulait dire que l’avenir de la race était en danger. On ne voulait pas sauver chaque bébé pour lui-même, mais parce qu’il représentait l’avenir de la nation! De quels milieux étaient issus les patients de Sainte-Justine? — C’était surtout des gens pauvres. Parce que les pauvres étaient plus malades — ils vivaient dans des quartiers industriels surpeuplés et enfumés — et parce que les riches se faisaient soigner par des infirmières ou des médecins à domicile. À l’hôpital, il y avait trois types de patients: les patients privés, qui payaient tous leurs frais; les patients semi-privés, qui payaient une partie de leurs frais; et les patients publics, qui étaient totalement à la charge de l’assistance publique. Ce système-là allait demeurer jusqu’à la Loi sur l’assurance hospitalisation, en 1961. De quelles maladies souffraient les enfants? — La plupart souffraient d’une infection quelconque. Des yeux, des oreilles, de la gorge, des intestins. On voyait beaucoup de pleurésies, de pneumonies. Et dans les premières décennies, il n’y avait pas d’antibiotiques [NDLR: la pénicilline sera introduite à Sainte-Justine en 1944]. On déplorait que les parents tardent à amener l’enfant à l’hôpital. Si bien que quand ils arrivaient, il était parfois trop tard. C’était dangereux dans les cas d’appendicite — on pouvait en mourir! — et d’otite, qui risquaient de mener à la surdité. Pourquoi les gens attendaient-ils avant d’aller à l’hôpital, si ce n’était pas une question d’argent? — La société d’alors n’était pas médicalisée comme celle d’aujourd’hui. Les parents n’avaient pas ce réflexe. Il y avait aussi une gêne, une crainte. Aller à l’hôpital, pour un ouvrier ou un journalier quasi analphabète, c’était entrer dans un univers incompréhensible. Il y côtoyait des gens d’une autre classe sociale: médecins, infirmières, bénévoles. Devant eux, il devait étaler sa pauvreté, car son enfant n’était pas nécessairement bien mis. Il s’attirait des reproches sur sa façon de prendre soin de lui. Quels ont été les moments les plus difficiles dans l’histoire de l’hôpital? — Trois grandes épidémies de poliomyélite ont touché Sainte-Justine, en 1931, 1946 et 1959. Ce furent des temps forts. En 1946, on a hospitalisé près de 500 enfants. Ils arrivaient de tous les coins du Québec. Il y avait des enfants partout, dans les corridors, partout! Il a fallu réquisitionner les lits, repousser toutes les opérations chirurgicales non urgentes et mobiliser le personnel. Le taux de mortalité n’a pas été si élevé, mais beaucoup d’enfants ont gardé des séquelles et ont continué à fréquenter l’hôpital pendant de nombreuses années. Qu’est-ce qui vous a surprise dans vos recherches? — J’ai vu des parents qui abandonnaient leur enfant à l’hôpital! Ils ne venaient pas le chercher, une fois guéri, et l’hôpital ne retrouvait pas leur trace. On devait alors le placer à l’orphelinat. Ce n’est pas arrivé très fréquemment, mais quand même quelques fois. Il y a aussi des parents qui tardaient à venir chercher leur bébé, parce qu’ils profitaient d’un répit à la maison ou parce qu’ils estimaient qu’il était bien à l’hôpital, où il avait son propre lit et mangeait à sa faim. L’hôpital devenait pour eux une espèce de substitut familial. Quel rôle a joué Justine Lacoste-Beaubien? — Elle a été la présidente du conseil d’administration de Sainte-Justine pendant près de 60 ans! C’était son hôpital. Elle avait une autorité absolue, même sur les médecins. Une chose m’a frappée. Elle était à la fois une grande philanthrope et une femme férue de progrès scientifique. Elle voulait les appareils les plus modernes, les meilleures techniques chirurgicales, les plus grands spécialistes. Elle n’hésitait pas à envoyer ses médecins en congrès aux États-Unis ou en Europe. Elle-même a beaucoup voyagé et on dit que, partout où elle allait, elle visitait des hôpitaux! — Naître, vivre, grandir: Sainte-Justine 1907-2007, par Denyse Baillargeon, Boréal. En librairie le 25 avril.

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Un Québec assagi?

Vous n’avez pas trouvé ça étonnant, vous, de voir les Québécois afficher cette indifférence trop cool quand le gouvernement de Stephen Harper a fait voter aux Communes une motion les reconnaissant comme une nation, l’automne dernier? Au quotidien The Globe and Mail, à Toronto, les commentateurs grimpaient aux rideaux, montaient aux barricades, prédisaient l’érosion, la balkanisation imminente du Canada. Ici? Presque rien, si peu, bof. Étonnant, non? Cet irréductible village gaulois aurait tout de suite voté oui à l’indépendance pure et dure si le premier ministre du temps, Robert Bourassa, avait seulement dit «let’s go» après l’échec de Meech, en 1990 — parce qu’on lui refusait le statut de «société distincte». Un statut de nation officielle offert 16 ans plus tard, sans que nous l’ayons même demandé, nous laisse indifférents… Pourquoi? Pour la même raison qui pousse bon nombre de Québécois — qui se déclarent pourtant souverainistes quand les sondeurs les appellent — à ne plus vouloir rien entendre quand l’aile pure et dure du Parti québécois s’excite à l’idée de tenir un nouveau référendum au plus tôt. Ou qui les fait tomber de leur chaise quand les vieux thèmes périréférendaires — la partition du Québec, les transferts du fédéral — refont surface lors de la campagne électorale. C’est que, pour bien des gens, la séparation a déjà eu lieu, et ils sont passés à autre chose. Le Québec ne s’est pas séparé du Canada, mais bien des Québécois l’ont fait, eux. Ils ont abandonné le Canada — individuellement, sans trop se consulter, sans même trop le savoir. Le résultat est toutefois le même. Quel résultat? Depuis cette séparation tranquille, c’est le Canada qui pédale pour essayer de nous rejoindre. Le Canada moderne, celui d’aujourd’hui, ce sont les Québécois qui l’ont défini, plus encore que les financiers ou les médias de Toronto, que les conservateurs ou les pétroliers de Calgary: bilinguisme, avortement, libre-échange, tolérance de la marijuana, mariage homosexuel, présence du Québec à l’Unesco, d’un parti séparatiste aux Communes… Ce n’est pas par hasard que le premier ministre du Canada — un anglophone conservateur de l’Alberta — entame toujours ses communications officielles à Ottawa en français. Sa survie politique en dépend. Le Canada, c’est nous! La séparation tranquille s’est produite vers 1992, à l’époque où Roy «Ovila» Dupuis et Marina «Émilie» Orsini marquaient le Québec dans Les filles de Caleb, et qu’«ostin d’beu!», le juron de Rémi Duval dans Jamais deux sans toi, voulait dire quelque chose. Les BB étaient sacrés groupe de l’année et Jean Leloup tournait en dérision la première guerre en Irak dans sa chanson «1990». Le Léolo de Jean-Claude Lauzon se dirigeait vers Cannes, alors que Lothaire Bluteau se révélait dans Jésus de Montréal, de Denys Arcand — des noms que personne ne connaissait au Canada. À cette époque-là, l’Union soviétique s’effondrait, Internet n’était pas encore entré dans les foyers, et la mondialisation naissante laissait entrevoir une ère de paix et de prospérité… Ici, nous étions dans le sillage turbulent de l’échec de l’accord du lac Meech, accord qui devait réparer «l’affront» du rapatriement unilatéral de la Constitution de 1980. Ce rapatriement aurait dû tenir compte des demandes «traditionnelles» d’un statut particulier pour le Québec: un retour à l’idée originale de la Constitution de l867, qui, elle, suivait l’Acte d’Union de 1840, lui-même une tentative malheureuse de réparer les pots cassés sur les plaines d’Abraham, en 1759. Bref, c’était l’époque de la commission Bélanger-Campeau, où les fédéralistes libéraux en avaient eux-mêmes ras le bol des impasses politiques sur le statut du Québec au sein du Canada, et ne savaient plus où se mettre. C’est à cette époque que les Québécois décidèrent massivement de tourner la page des vieilles chicanes identitaires avec Ottawa et de s’embarquer dans une nouvelle aventure, unique, inédite, créatrice, stimulante et… mondialisante: la création du seul et unique melting-pot de langue française en Amérique. Créer cette société mondiale mais francophone en Amérique fut l’œuvre, ainsi que le principal véhicule culturel et politique, de la génération qui a suivi celle des boomers péquistes. Ce métissage nouveau genre nous a tenus très occupés. Personne ne réclamait vraiment un référendum politique en 1995. La célèbre bourde de Jacques Parizeau, le soir du vote — «On a été battus par l’argent et des votes ethniques» —, révélait clairement ce qui s’était déjà produit ici: pour de nombreux Québécois, l’argent et les votes ethniques étaient devenus aussi québécois que le couscous, la salsa ou les sushis. À Montréal, du moins. La campagne électorale qui vient tout juste de se terminer a laissé voir une certaine impatience, un peu partout en région, et parmi quelques candidats adéquistes, face à cette vision — ludique, pluraliste, postmoderne — du Québec véhiculée par les médias montréalais. Un virage à droite? Pas vraiment, dit Alain Giguère, de CROP. «Le débat dans la campagne s’est tenu très loin des valeurs de la droite morale américaine, ou de certains conservateurs de l’Ouest canadien.» L’actualité a mis le doigt sur ce qui se passait en janvier 1992 en publiant un sondage qui fit beaucoup de bruit à l’époque, parce qu’il définissait, pour la première fois, cette fameuse «société distincte» mentionnée dans l’accord du lac Meech — et ce n’était pas le Québec profond à la ceinture fléchée, xénophobe et passéiste qu’aimait décrire Mordecai Richler. Au contraire, notre numéro spécial décrivait plutôt les Québécois comme «un peuple postmoderne, à un niveau atteint par peu d’autres sociétés au monde». Postmoderne, en 1992, ça voulait dire: «qui a coupé la plupart des ponts avec son passé, ses institutions, ses symboles, ses tabous». Nous citions le sondeur canadien Michael Adams: le Québec vit au présent, il accepte la «nouvelle morale informelle», sexuelle et personnelle, disait-il. «Il est davantage tourné vers la recherche du plaisir que lié par un sens patriotique ou religieux du devoir.» La série de reportages étayant ce sondage décrivait un Québec branché, internationaliste, culturellement autosuffisant, épicurien, «qui cultive la joie de vivre à la limite de l’insouciance». À l’époque, les Canadiens disaient préférer quelqu’un qui fait son devoir, et les Québécois, quelqu’un qui cherche son bonheur. Les Québécois accordaient moins d’importance au mariage — et, donc, à la fidélité conjugale — que les autres Canadiens. Les Canadiens s’énervaient beaucoup plus que les Québécois si leur fille de 15 ans avait des relations sexuelles, fumait du pot ou décidait de se faire avorter. Ça dérangeait beaucoup moins les Québécois que les autres Canadiens si un homosexuel faisait la classe à leurs enfants au primaire. Les Québécois de 1992 achetaient quatre fois plus de lait entier, plus de billets de loterie, de cigarettes et de légumes que les Ontariens. Et ils étaient beaucoup plus nombreux que les autres au pays à dire que consommer, se payer quelque chose de nouveau, était «un des grands plaisirs de la vie»… Et aujourd’hui? Nous avons demandé à CROP de poser les mêmes questions aux habitants du Québec et du reste du Canada. Résultat? Le Québec est toujours, tout à la fois, le mouton noir, la cigale, le petit cochon et la tête de cochon du Canada. Les Québécois sont en général plus insouciants, plus tolérants, moins disciplinés, plus coquins et moins généreux de leur temps et de leurs efforts que les autres Canadiens — comme il y a 15 ans. «Le Québec est resté le Québec; nous sommes ce que nous sommes», dit Alain Giguère, président de CROP. Mais le monde a changé, la vie est devenue plus difficile, plus dangereuse à certains égards, ajoute-t-il, «et la réalité nous a rattrapés ces dernières années». Depuis, le Canada a beaucoup cheminé sur la voie du modèle postmoderne à la québécoise: il a refusé de s’engager en Irak, a permis aux homosexuels de se marier, s’est fait à l’idée que le cinéma canadien est avant tout québécois, s’est trouvé un goût pour la bonne bouffe et le vin. Mais le trafic d’influence s’est opéré dans les deux sens. Cette année, les Québécois semblent beaucoup moins frivoles et insouciants qu’il y a 15 ans. Aujourd’hui, plus de Québécois répondent préférer d’abord les gens qui font leur devoir… Lawrence Martin, analyste au Globe and Mail qu’on ne peut soupçonner d’être une taupe de la Société Saint-Jean-Baptiste, écrivait le 1er mars que le Canada doit, dans une bonne mesure, son enviable réputation de société ouverte, libérale et tolérante — «sa réputation de phare pour les autres pays» — au Québec, la province récalcitrante, qui rue toujours dans les brancards canadiens. La conclusion de Lawrence Martin? Les pétrodollars font de l’Alberta le cœur économique du Canada; c’est vers là que tout le monde émigre en ce moment, c’est de là que viennent les surplus budgétaires d’Ottawa — et le premier ministre du pays. Mais qui a le vrai pouvoir de définir le Canada? «Le Québec. Qu’on le veuille ou non, c’est le Québec qui définit le Canada d’aujourd’hui», écrit-il. Le Québec? Tout sauf ennuyeux…

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Les cigales sont fauchées

Les résultats reposent sur 1 002 entrevues téléphoniques, dont 601 au Québec et 401 dans le reste du Canada. Les entrevues ont été réalisées du 11 au 22 janvier 2007. La marge d¹erreur de l¹échantillon québécois est de plus ou moins 4%, celle de l¹échantillon hors Québec, de plus ou moins 5%. Préférez-vous les gens qui font leur devoir ou qui recherchent le bonheur ? Au Québec en 2007 en 1992 Le devoir 52 % 43 % Le bonheur 40 % 48 % Autres provinces Le devoir 68 % 63 % Le bonheur 22 % 25 % Le mariage est une institution importante pour moi. en 2007 en 1992 Au Québec 62 % 69 % Autres provinces 81 % 92 % Avoir une aventure extraconjugale de temps en temps n’est pas si grave. en 2007 en 1992 Au Québec 16 % 19 % Autres provinces 7 % 9 %

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Les cigales sont fauchées

Du bonheur ou du devoir, qu’est-ce qui est le plus important? Le bonheur, ont toujours répondu la plupart des Québécois. Le devoir, rétorquaient les Canadiens d’ailleurs au pays. «C’est la joie de vivre latine contre l’éthique protestante!» résume Claude Gauthier, vice-président de CROP. En 1992, les Québécois n’étaient que 43 % à choisir le devoir, contre 63 % des autres Canadiens. Quinze ans ont passé, et le Canada tout entier a pris une dose de sérieux. Mais la différence entre les deux solitudes subsiste. Hors Québec, ils sont maintenant 68 % (plus des deux tiers!) à préférer la satisfaction du devoir accompli, alors qu’une très mince majorité de Québécois (52 %, soit une hausse de 9 %) pensent de même. Les Québécois deviennent-ils plus responsables? Peut-être. Après tout, ils vieillissent. Au début des années 1990, leur âge médian était de 37 ans. En 2006, il est passé à 39,6 ans. Or, la sagesse est, paraît-il, comme les cheveux gris: un effet secondaire de la maturité… Les valeurs et les attitudes des jeunes adultes ont énormément changé en 15 ans. «Les jeunes adultes de l’époque entraient dans un monde marqué par la précarité de l’emploi et un taux de chômage élevé, un monde en mutation qui n’avait pas encore assimilé la mondialisation, les changements technologiques, le bouleversement des valeurs, fait remarquer Madeleine Gauthier, directrice de l’Observatoire Jeunes et Société de l’INRS. Devant ces sombres perspectives d’avenir, ils se tournaient vers le bonheur individuel et l’instant présent.» Quinze ans plus tard, changement de tableau. Favorisés par la donne démographique — «Mes étudiants se font courir après par les employeurs potentiels!» dit-elle —, les jeunes d’aujourd’hui voient l’avenir sous un bien meilleur jour. D’autant que la société actuelle a digéré, en bonne partie du moins, les grands bouleversements de la dernière décennie. Ils se disent tout à fait disposés à travailler dur pour se bâtir la vie qu’ils savent possible. «Disparu depuis plus d’une dizaine d’années, le mot “effort” est revenu dans la bouche des jeunes adultes», conclut-elle. Thérèse Richer, présidente de l’Union des consommateurs et coordonnatrice de l’ACEF Rive-Sud de Québec, ne croit pas beaucoup à cette poussée de sagesse dans la population en général. «Les Québécois ne sont pas devenus des fourmis, dit-elle. Ce sont des cigales fauchées!» Avec des dettes qui atteignent en moyenne 125 % de leur revenu annuel, ils n’ont tout simplement plus les moyens de leurs envies, croit-elle. En 2005, le Québec, qui compte pour 24 % de la population canadienne, a enregistré 35 % des faillites du pays, soit 29 568, une hausse de 6 % sur l’année précédente. Et il suffirait que les taux d’intérêt augmentent de 1 % ou 2 % pour précipiter des milliers de familles québécoises dans les difficultés financières, précise Jacques Audet, de l’ACEF du Nord de Montréal. Une étude plus poussée des résultats du sondage semble leur donner raison à tous les deux. Car les francophones, pris isolément, ne sont que 50 % à choisir le devoir. Contre 65 % des autres Québécois, anglophones, nouveaux arrivants ou allophones! Question de valeurs profondes, mais aussi, plus simplement, de culture, croit Roya Daneshmand. Iranienne d’origine, elle a quitté son pays à l’aube de la vingtaine. Pour la France, d’abord, où elle a fait un doctorat en sociologie de l’éducation, puis pour les États-Unis, où elle a rencontré le Québécois qui allait devenir son mari. Arrivée au Québec il y a 15 ans, elle est très active au Centre social d’aide aux immigrants, organisme communautaire de Westmount, où elle côtoie des nouveaux arrivants de toutes les origines. «Beaucoup d’immigrants viennent de cultures où on vit dans un cadre de valeurs fixe, basé sur la famille et les obligations religieuses, et où la notion de bonheur individuel n’a pas beaucoup de signification», dit-elle. Un système de valeurs renforcé par l’expérience même de l’immigration (les nouveaux arrivants se préoccupent d’abord et avant tout de se construire un avenir, à eux et à leurs enfants) et qu’on transmet, en partie du moins, à ses héritiers. Sens accru du devoir ou pas, les Québécois n’accordent pas plus d’importance au mariage qu’autrefois. Au contraire. Ils sont 62 % à considérer cette institution comme importante, contre 69 % en 1992. Ils sont aussi plus indulgents envers l’aventure extraconjugale: 16 % la jugent «pas si grave que ça», alors que seulement 7 % des autres Canadiens voient les choses ainsi. Peut-être est-ce parce que les notions mêmes de devoir et de bonheur évoluent, croit Marie Rhéaume, directrice de la Fédération québécoise des organismes communautaires Famille. «Le devoir a perdu sa connotation de sacrifice, dit-elle. Faire son devoir ne veut pas dire rester dans une relation amoureuse insatisfaisante. Ni se priver d’une incartade occasionnelle.» Dans cette société où l’individu a, de plus en plus, la liberté et la responsabilité de choisir sa vie et son système de valeurs, la satisfaction du devoir accompli deviendrait-elle une composante importante du bonheur? Consultez notre dossier «Qui nous sommes»!

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Deux autres solitudes

Les résultats reposent sur 1 002 entrevues téléphoniques, dont 601 au Québec et 401 dans le reste du Canada. Les entrevues ont été réalisées du 11 au 22 janvier 2007. La marge d¹erreur de l¹échantillon québécois est de plus ou moins 4%, celle de l¹échantillon hors Québec, de plus ou moins 5%. Les peuples autochtones sont traités au Canada avec le respect qu’ils méritent selon… 62 % des Québécois 45 % des Canadiens La situation économique des peuples autochtones est, par rapport à celle des autres Canadiens… Selon Selon … meilleure 24 % des Québécois 14 % des autres Canadiens … pire 34 % des Québécois 55 % des autres Canadiens … à peu près la même 37 % des Québécois 26 % des autres Canadiens

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Deux autres solitudes

On dit «heureux comme Dieu en France»… Pourrait-on dire aussi «heureux comme Max Gros-Louis au Québec»? Quand ils voient la tête joviale et emplumée du grand chef de la nation huronne-wendate, qui est aussi chevalier de l’Ordre national du mérite de France, les Québécois sont plutôt rassurés sur le sort de leurs autochtones. En tout cas, leur perception à ce sujet est nettement plus optimiste que celle des autres Canadiens. Les Québécois estiment dans une proportion de 62% que les autochtones sont traités avec respect; ailleurs au Canada, ce taux chute à 45%. Ils pensent aussi que les autochtones sont plutôt bien nantis: 61% des Québécois croient que les autochtones vivent aussi bien sinon mieux qu’eux, un taux qui n’est plus que de 40% hors Québec. De deux choses l’une: ou bien la situation des autochtones est carrément meilleure au Québec qu’ailleurs au pays, ou bien les Québécois se font des illusions. Ou peut-être… la vérité se situe-t-elle quelque part entre ces deux options. Un fait majeur joue en faveur de la situation des autochtones du Québec (on parle surtout ici des Amérindiens): ils vivent dans des réserves dans une proportion de 72%, ce qui est exactement l’inverse de la situation qui a cours ailleurs au Canada. En 2005, sur les 72 000 membres des 10 nations amérindiennes du Québec, 52 000 vivaient dans des réserves. Or, on sait que la situation des Amérindiens «résidents» — ceux qui vivent dans les réserves — est en général bien meilleure que celle des non-résidents. À titre d’exemple, les 15 000 Cris du Nord-du-Québec, dont la réussite économique est bien connue, vivent dans des réserves dans une proportion qui frise les 90%. Ces Cris, qui font la fortune de nombreux marchands de Val-d’Or (voir «Des Cris en or», L’actualité, 1er août 2005), n’ont rien de commun avec les Amérindiens de l’Ouest, qui quittent leurs réserves et ne trouvent souvent, dans des villes comme Winnipeg et Vancouver, que le chômage et la misère. Le Québec a sous les yeux de nombreux exemples de réussites amérindiennes, qu’il s’agisse de Mashteuiatsh, au Lac-Saint-Jean (voir «Là où les affaires roulent», L’actualité, 1er nov. 2006), de Wendake, en banlieue de Québec, ou encore d’Essipit, sur la Côte-Nord. «Le Québec a fait des efforts, mais des exemples comme Wendake sont plutôt des exceptions», nuance Thierry Rodon, spécialiste des politiques autochtones et professeur aux universités Carleton et Laval. «La situation des autochtones est extrêmement diversifiée. On a l’impression qu’ils sont avantagés, et je rencontre souvent cette opinion chez mes étudiants. Mais ce n’est pas le cas.» En matière de santé et d’éducation, la situation générale des autochtones du Québec n’est guère reluisante: diabète, embonpoint, tabagisme, alcoolisme, suicide, mauvaise alimentation, faible scolarisation y sévissent à des degrés nettement plus élevés que dans le reste de la population, selon un rapport d’enquête publié en 2002 par la Commission de la santé et des services sociaux des Premières Nations du Québec et du Labrador. D’après Georges E. Sioui, d’origine huronne et directeur du programme d’études autochtones à l’Université d’Ottawa, il y a un fossé entre l’opinion de la majorité des Québécois au sujet des autochtones et la perception qu’ont ceux-ci de leur propre situation. «Si on posait les questions de ce sondage aux Amérindiens, les réponses seraient très différentes.» La paix des braves a fait des heureux, mais dans bien des chaumières les héros sont fatigués.

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La nouvelle cuisine de Mario

Tombera, tombera pas ? Beaucoup de conversations de bord de piscine, de tables de pique-nique et de perrons de chalet auront tourné cet été autour de la popularité de l’Action démocratique du Québec et de son chef. Le soufflé mitonné par Mario Dumont – qui aime bien les métaphores culinaires – allait-il s’écrouler sous les vents de l’automne ? « Ça ne va pas durer, m’affirmait un militant péquiste. Il a atteint un sommet trop vite. Et Bernard Landry a du ressort. » « Il est bien parti », soutenait plutôt un ex-militant libéral, désabusé par le manque de vigueur nationaliste du PLQ. « S’il continue à dire que les Québécois ne sont pas obligés de parler Constitution, s’il promet d’accorder plus d’importance aux choix individuels, d’offrir les services publics de façon plus humaine, il ne lui restera qu’une chose à faire pour devenir premier ministre : inviter des candidats d’envergure à se joindre à lui pour pourvoir les postes de ministre de son futur gouvernement. » On y travaille. Selon Marc Snyder, vice-président du parti et responsable du recrutement des candidats, l’ADQ a trouvé cet été un « gros nom » pour le ministère des Finances ou celui de la Santé. Qui ? Et pour lequel des deux ? Snyder ne le dira pas ! Du moins pas avant cet automne. Les leaders dits « régionaux » ont aussi répondu à l’appel. Le maire de Mirabel, Hubert Meilleur, a adhéré à l’ADQ. Un conseiller municipal de Saint-Hyacinthe, Bernard Sauvé, également. À lui seul, au cours de l’été, ce dernier a vendu 500 cartes de membre. Au total, en trois mois, de mai à la fin de juillet, l’ADQ a recruté 6 716 membres. Pour un parti qui disait au début de l’année avoir 10 000 « membres et sympathisants », ce n’est pas rien ! Mais l’ADQ a besoin de plus que ces cartes de membre à cinq dollars pour faire face aux prochaines élections. Une campagne provinciale de financement s’annonce d’ailleurs pour l’automne. Et certains jours de juillet, la permanence du parti était aussi grouillante d’activité qu’une pâtisserie de village à l’aube d’une journée de noces. Qui aurait cru il y a six mois que Mario Dumont, 32 ans, susciterait autant d’émoi ? Unique député depuis huit ans d’un parti marginal, le jeune père de famille de Cacouna s’interrogeait sur son avenir. Lorsque, le 1er mai 2002, L’actualité remit en couverture sa tête de « gérant » de Future Shop (« Le résistant de Cacouna »), il y en eut beaucoup pour soupirer d’ennui. Quelques semaines plus tard, le 17 juin, des candidats de l’ADQ remportaient trois des quatre élections partielles. De plus, un sondage révélait que un Québécois sur deux voulait voir l’ADQ former le prochain gouvernement. Être candidat de l’ADQ ne semblait soudainement plus une hérésie. Léon Courville, ex-numéro deux de la Banque Nationale, donnait discrètement des conseils à Mario Dumont. Le Beauceron Marcel Dutil, de Canam Manac, ne faisait plus de secret de son appui. « Jusqu’en mars, on était une PME », dit Marc Snyder, qui n’a pris que deux jours de congé cet été. « Maintenant, on est une grande entreprise. Avec des besoins de régie interne un peu plus importants ! » Si Marc Snyder, 33 ans, aime les comparaisons d’affaires, Mario Dumont préfère les images culinaires. Il a déjà répondu à des journalistes qui le houspillaient sur sa position constitutionnelle que la question nationale « marinait ». (L’image est habile, car on peut aussi en conclure qu’on la cuira bientôt, aussitôt que la marinade aura fait son œuvre !) Mario Dumont, qui a déjà mitonné des grands-pères au sirop d’érable et du risotto au parmesan à l’émission Infoman, à Radio-Canada, apprécierait sans doute cette autre métaphore d’un vieux libéral : « En perdant Dumont et son groupe, en 1992, le Parti libéral a perdu son sel. Ces jeunes-là étaient porteurs des valeurs phares du PLQ. Sans eux, plus personne ne sait ce que le parti incarne. » La popularité de l’ADQ est-elle la simple réaction de mauvaise humeur d’un électorat qui y réfléchira à deux fois avant de confier l’État à une bande de députés inexpérimentés ? Pour tenter de répondre à cette question, L’actualité a demandé à deux ex-conseillers politiques – l’un péquiste, l’autre libéral – de nous dire ce que leur parti doit faire pour retrouver la faveur des électeurs. Trouver le commentateur libéral ne fut pas simple. Plusieurs personnes refusèrent, après réflexion. Finalement, John Parisella, ancien conseiller de Robert Bourassa, releva le défi. Conscient qu’il allait « se faire des ennemis », nous a-t-il dit. John Parisella, tout comme Jean-François Lisée, ex-conseiller de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard, prend au sérieux la popularité de l’ADQ. Et tous deux pressentent que, sous un discours « à droite », Dumont est l’héritier d’une tradition québécoise qui « gouverne au centre ». De là la menace. Réelle. Tangible. Car Mario sait cuisiner. Reste à savoir s’il pourra résister aux assauts de ses adversaires – qui voudraient bien gâter la sauce – et préserver l’harmonie dans sa cuisine, où bon nombre de nouveaux marmitons se bousculent. L’automne sera épicé.

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Une onde de choc nommée Mario

Le verdict est tombé dès la première minute de la rencontre. En une seule phrase. « Je suis venu pour empêcher quelqu’un de passer », a déclaré un collaborateur, à peine assis à la table autour de laquelle allait se dérouler la réunion qui, chaque automne, mène au choix des personnalités de l’année de L’actualité. « Quelqu’un » ne devait donc pas passer. Celui que personne n’avait besoin de nommer. Parce que tout le monde savait de qui il s’agissait: Mario Dumont, le chef de l’Action démocratique du Québec (ADQ). « Pourquoi ? ai-je demandé. Parce que je suis contre ses idées. » Le mot était lâché : les idées. On était à des années-lumière des discussions des automnes passés, si peu marquées par les politiciens. En cette fin de 2002, ils se bousculaient sur la liste des candidats. Mario Dumont, le ministre Joseph Facal (pour sa sortie en faveur d’une révision du modèle québécois), son collègue André Boisclair (pour son action afin de faire débloquer des dossiers sur la protection de l’environnement), le premier ministre du Canada, Jean Chrétien (pour son appui au protocole de Kyoto), le sénateur Pierre Claude Nolin (pour son rapport sur la décriminalisation de la marijuana), le premier ministre du Québec, Bernard Landry (pour son engagement relatif au progrès économique du Québec et sa lutte contre le chômage). La cour était pleine de politiciens. De leurs idées, surtout. La droite, la gauche, le modèle québécois, alouette ! Les esprits se sont échauffés. Avec, en toile de fond, l’ombre d’un jeune homme de 32 ans. Certains diront que le seul mérite de Mario Dumont aura été « d’avoir été là ». Et que la vraie personnalité de l’année est un électorat en ébullition. Ce serait trop simple. Qu’on soit pour ou contre les idées de l’ADQ, son chef a marqué 2002 comme nul autre. Il a encouragé des centaines de personnes, souvent des jeunes, à s’engager dans le domaine politique. Pour lutter avec lui. Ou contre lui ! Ses idées ont embrasé le débat public comme peu l’avaient fait depuis les premières heures du projet souverainiste québécois. Bousculer, inspirer, contribuer, changer… Voilà des mots clés qui, année après année, dirigent les projecteurs sur la personnalité de L’actualité. Mario Dumont mérite donc bien son titre. Pour le meilleur, diront ses partisans. Ou pour le pire, diront ses adversaires, qui craignent de le voir prendre le pouvoir et dilapider un héritage de solidarité sociale bâti au cours des quatre dernières décennies. Les personnalités de L’actualité s’évanouissent rarement dans la nature. Richard Desjardins, choisi en 1999 pour son engagement à défendre la forêt boréale québécoise, continue de bouleverser le paysage. La fondation qu’il a contribué à créer a réussi, en novembre, à protéger des tronçonneuses une forêt encore vierge d’Abitibi. Ted Moses était à Paris et à Bruxelles en novembre pour expliquer aux Européens que les Québécois sont à l’avant-garde en matière de relations avec les autochtones. L’entente qu’il a signée – et qui lui a valu son titre l’an dernier – sert aujourd’hui de base à des initiatives de développement économique qui profiteront autant aux jeunes Cris qu’à l’ensemble de la société québécoise. Car soyons francs. Si Québec n’était pas en voie de construire de nouveaux grands barrages hydroélectriques – sur la rivière Eastmain, notamment -, le gouvernement n’aurait probablement pas annulé en novembre les projets de mini-centrales qui irritaient les écologistes. Comment Mario Dumont marquera-t-il 2003 ? Il est trop tôt pour le dire. Mais la volonté de changement à laquelle lui et son équipe donnent une voix n’est pas près de s’éteindre. Les Québécois ne sont pas, contrairement à ce que disait récemment le cinéaste Pierre Falardeau, des peureux qui s’intéressent seulement à « leurs REER et au pH de leur piscine ». On leur a connu, dans le passé, de grandes audaces électorales. Faisant fi des campagnes de peur, ils ont élu en 1976 un jeune gouvernement du Parti québécois. Comme ils avaient, dans les années 1960, élu des libéraux même si le clergé reprenait en chaire le mot de Duplessis: « Le ciel est bleu et l’enfer est rouge. » Selon un sondage CROP-L’actualité, bien peu de Québécois perçoivent l’ADQ comme un danger. Les politiciens n’ont pas été les seuls en 2002 à nous étonner et à nous inciter à bâtir le Québec de demain. Du chanteur Daniel Bélanger, qui nous invite à « rêver mieux », à Skawenniio Barnes, élève de 14 ans qui défie l’apathie de sa communauté mohawk pour la doter d’une bibliothèque, les personnalités de l’année 2002 voient loin. Et pensent aux générations futures. L’actualité les salue.

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Grecs ou Romains, nos concitoyens ?

Pour mieux observer Québec, il est conseillé de s’en éloigner un peu: vue de Lévis, sur l’autre rive du Saint-Laurent, la silhouette de la ville se distingue alors clairement. Pour observer le Québec tout entier — ce qui est l’ambition du sondage «Qui nous sommes» —, il faut peut-être alors s’en éloigner beaucoup. Prenons donc du recul… Moi qui en ai pris passablement, puisque j’habite Paris depuis bientôt 15 ans, je regarde par ce sondage le Québec, que j’ai quitté. (Mais le quitte-t-on jamais vraiment?) Et je constate que les différences entre les Québécois et leurs voisins sont toujours aussi vivaces, même concernant les si fondamentales choses de la vie. À l’égard de la sexualité, par exemple, les Québécois seraient plus, disons, compréhensifs. Mais leur tolérance est à géométrie variable: une majorité d’entre eux estiment que le gouvernement et la société devraient inciter les immigrants à s’assimiler. La plupart des Canadiens pensent, au contraire, qu’il faut encourager ceux-ci à promouvoir et à préserver leur culture. L’écart est particulièrement marqué en matière d’accommodements religieux. Faut-il acquiescer aux demandes des minorités? «À aucune!» répondent une majorité de Québécois, contrairement aux Canadiens, qui croient que certains arrangements seraient raisonnables. Comment expliquer un tel écart? Le démographe français Emmanuel Todd nous invite à remonter dans le temps. Dans un essai, Le destin des immigrés (Seuil), il explique que les Grecs étaient «différentialistes» et les Romains «universalistes», c’est-à-dire que les premiers ne se mêlaient pas aux populations étrangères, tenues à l’écart, mais que les seconds, convaincus de l’unité du genre humain, les intégraient. Les Québécois seraient-ils plutôt romains, et les Canadiens, plutôt grecs? Cette enquête permet de le penser. Les Canadiens semblent adhérer au multiculturalisme, qui plonge ses racines dans le «différentialisme», alors que les Québécois restent un peu sceptiques sur ses bienfaits. C’est patent lorsqu’il s’agit des autochtones. Leur situation économique, pense-t-on à l’est de la rivière des Outaouais, est à peu près la même ou est meilleure que celle des autres Canadiens. Tant pis si Statistique Canada répète depuis des années qu’il s’agit, en fait, de la population la plus démunie! Une majorité de Québécois croient aussi que les autochtones sont traités avec le respect qu’ils méritent. Là encore, les Canadiens sont d’un tout autre avis. Peut-être parce que bon nombre d’entre eux habitent dans l’Ouest, où les mots «Premières Nations» sont synonymes de réserves, d’alcoolisme et de criminalité. Au Québec, les autochtones seraient peut-être devenus synonymes de barrages et de gros sous. Je serais tenté d’ajouter que les Québécois ne se perçoivent pas, à tort ou à raison, comme très éloignés des premiers habitants de ce pays. Emmanuel Todd, encore lui, relève que l’Ancien Testament — que les protestants, contrairement aux catholiques, étaient incités à lire — précise: «Garde-toi de faire alliance avec les habitants du pays où tu vas entrer.» Cela explique peut-être aussi pourquoi les colonies britanniques ne sont pas marquées par le métissage, alors que les catholiques, du Manitoba à l’Angola, ont eu des enfants de toutes les couleurs. Sur un seul point, et il n’est pas sans importance, les Canadiens se montrent moins tolérants: 71% estiment que les gouvernements en font assez ou en font trop pour promouvoir le français au pays; le même pourcentage de Québécois pensent, au contraire, qu’ils n’en font pas assez. Les Canadiens seraient donc accommodants, mais jusqu’à un certain degré… Il fut un temps où le Québec — notamment à l’époque du libre-échange — était plutôt proaméricain. Aujourd’hui, le vent a tourné. Les Québécois sont même très nombreux à penser que les États-Unis ont une influence néfaste sur leur province. À défaut de vouloir faire l’indépendance, ils la souhaitent pour le Canada: une vaste majorité de Québécois voudraient qu’Ottawa prenne ses distances avec Washington. La romancière canadienne Nancy Huston, qui s’est installée à Paris lorsqu’elle était étudiante, a déjà expliqué comment les jurons des uns et des autres trahissaient leurs angoisses. En défiant l’interdit, les gros mots permettraient de faire face à la peur qu’inspire le sacré, écrit-elle dans Dire et interdire (Payot). Les blasphèmes québécois en sont le meilleur exemple, même si l’Église catholique, si on se fie à ce sondage, ne fait décidément plus peur à ceux qui les profèrent. Les bons pasteurs ne semblent plus avoir d’influence sur les brebis des temps jadis: seule une minorité de Québécois font désormais confiance aux autorités religieuses. Une majorité d’entre eux pensent aussi qu’une adolescente peut très bien décider d’elle-même d’avorter. Ce n’est pas le cas de nos voisins canadiens, qui ont d’autres idées sur le sujet — et d’autres jurons. En anglais, bien entendu, les obscénités ne sont pas à caractère religieux, mais à caractère sexuel. Pour les Canadiens, la libido serait-elle donc, pour reprendre les mots de Nancy Huston, «plus redoutable encore que la divinité»? Ce sondage nous souffle la réponse: oui. Si on les compare aux Québécois, les Canadiens sont moins enclins à croire qu’une aventure extraconjugale n’est «pas si grave que ça» ou qu’avoir des relations sexuelles à 15 ou 16 ans est acceptable. «La statistique est la première des sciences inexactes», ont écrit les frères Goncourt, ceux-là mêmes qui ont donné leur nom au prix littéraire. Mais si, au lieu de mettre l’accent sur «qui nous sommes», on insistait sur «combien nous gagnons»? La principale différence entre les Québécois et leurs voisins canadiens tient finalement peut-être moins à ce que pensent les uns et les autres qu’à ce qu’ils gagnent: selon Statistique Canada, seulement 9,65% des Québécois disposaient de 75 000 dollars ou plus par an en 2004, contre 13,49% des Canadiens. La statistique a beau être une discipline inexacte, la différence saute aux yeux. Même les Goncourt, observant d’outre-tombe le Québec — impossible de s’en éloigner davantage —, seraient d’accord.

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Lisons plus, parlons mieux!

Les résultats reposent sur 1 002 entrevues téléphoniques, dont 601 au Québec et 401 dans le reste du Canada. Les entrevues ont été réalisées du 11 au 22 janvier 2007. La marge d¹erreur de l¹échantillon québécois est de plus ou moins 4%, celle de l¹échantillon hors Québec, de plus ou moins 5%. Combien de… … films vus au cours du dernier mois? Québec Autres provinces Aucun 63 % 62 % Un 17 % 16 % Deux 11 % 14 % Trois et plus 8 % 7 % … livres lus au cours des six derniers mois? Québec Autres provinces Aucun 25 % 15 % De un à deux 25 % 24 % De trois à cinq 21 % 23 % Cinq et plus 28 % 36 % … voyages d’agrément au cours des 18 derniers mois? Québec Autres provinces Aucun 74 % 64 % Un 14 % 19 % Deux 7 % 9 % Trois et plus 4 % 8 % La qualité du français… … s’est améliorée 25 % … s’est détériorée 39 % … est restée la même 5 % Pour promouvoir le français au Canada, les gouvernements en font… Selon les Québécois Selon les Canadiens … trop 2 % 21 % … juste assez 22 % 50 % … pas assez 71 % 26 %

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Lisons plus, parlons mieux!

Aucun bouquin. Pas même une BD… Il y a 15 ans, près de 40% des Québécois avouaient n’avoir lu aucun livre au cours des six mois précédents. Aujourd’hui, cette proportion n’est plus que de 25%. Et le quart des Québécois ont lu de un à deux livres au cours des six derniers mois, soit 8% de plus qu’en 1992. «Ces données corroborent les résultats de notre vaste enquête sur les pratiques culturelles des Québécois parue en 2004. Ils lisent davantage et achètent plus de livres neufs», dit Benoît Allaire, chargé de projet à l’Observatoire de la culture et des communications de l’Institut de la statistique du Québec. Plus de 17% des Québécois vont au cinéma au moins une fois par mois. C’est 9% de plus qu’en 1991. Et c’est comparable à ce que l’on observe dans le reste du Canada. Mais pour le reste, les Canadiens des autres provinces lisent plus (36% ont lu au moins cinq bouquins depuis six mois, contre 28% des Québécois) et ils voyagent davantage hors du pays ou des États-Unis. La question linguistique est un élément central de la culture. Pas étonnant que la protection du français préoccupe toujours beaucoup les Québécois. En cette matière, leurs attentes envers l’État demeurent élevées: 59% sont d’avis que les gouvernements n’en font pas assez pour protéger et promouvoir l’usage du français au Québec. Et 71% trouvent qu’ils n’en font pas assez au Canada non plus. Assez ou pas, reste que 4 Québécois sur 10 estiment que la qualité du français parlé au Québec s’est détériorée ces dernières années. Le quart croient au contraire qu’elle s’est améliorée. Qui dit vrai? Sur le terrain, les perceptions diffèrent et l’avis général est que la qualité du français parlé des Québécois est en hausse. Tant mieux. Cela révèle peut-être que les exigences des Québécois augmentent. Guy Ferland enseigne la philosophie depuis une dizaine d’années au cégep Lionel-Groulx, à Sainte-Thérèse. Il constate une nette amélioration du français parlé de ses étudiants. «Ils s’expriment avec beaucoup plus d’aisance que leurs aînés. Ils ne manquent ni de verve ni d’assurance. Ils ont plus de facilité à argumenter que les étudiants des années 1990», dit-il. Elle est bien révolue, poursuit-il, l’époque où un «oral» apparaissait aux étudiants comme une épreuve contraignante. «Au contraire, ils ne demandent pas mieux que de s’exprimer haut et fort. Ils aiment prendre la parole», dit-il. Gérald Paquette, de l’Office de la langue française, s’intéresse à l’évolution de la situation du français depuis une trentaine d’années. Il partage le point de vue de Guy Ferland, qui est aussi celui des linguistes Marie-Éva de Villers et Guy Bertrand. «La qualité du français parlé, au Québec, s’est améliorée de façon sensible depuis 1992. Dans la population en général et chez les jeunes en particulier, le vocabulaire des Québécois est plus riche, plus varié et plus précis. Nous utilisons beaucoup moins d’anglicismes. Et quand nous le faisons, c’est souvent sciemment, dans le but de faire “branché”», dit-il. Cela dit, le français écrit, disent en chœur les experts, n’a pas suivi la même courbe. Les fautes de syntaxe et la méconnaissance des règles de grammaire sont légion. La raison? Les carences dans l’enseignement du français au cours des dernières décennies. Les technologies de l’information ne constituent pas une menace, disent les mêmes linguistes. Le courriel, pour ainsi dire inexistant en 1992, n’empêchera pas une amélioration du français écrit. «Au-delà du phénomène du texto, le courriel a réhabilité le genre épistolaire. Nous écrivons beaucoup plus qu’avant. Les gens réapprennent en quelque sorte à s’écrire», dit Gérald Paquette. Les Québécois misent toujours sur l’État pour protéger la langue et assurer le développement de la culture. Ainsi, l’immense majorité (84%) est favorable aux subventions de l’État dans le secteur culturel. Mais attention! Pour 64% des gens (contre 49% en 1992), l’État devrait avoir le droit de ne pas subventionner certaines œuvres parce qu’il les juge trop controversées ou choquantes.