Pandémie : le fardeau des femmes

Les mesures pour lutter contre la COVID pèsent lourd sur les femmes. Et ce n’est pas avec des tapes dans le dos qu’elles vont s’en sortir.

Illustration : Mireille St-Pierre

Les mesures mises en place pour lutter contre la pandémie alourdissent  la charge de travail des femmes, observe la sociologue Catherine Pigeon Des Rivières, spécialiste en santé publique à l’UQAM. Pour éviter une épidémie de burnout, dit-elle, les autorités devraient en tenir compte davantage dans leur stratégie. 

Les enquêtes sur la pandémie révèlent des taux de détresse psychologique plus élevés chez les femmes (24,3 % disent souffrir d’anxiété ou de dépression, contre 19 % des hommes, selon une étude de l’Université de Sherbrooke). Elles consomment également plus de psychotropes. Pourquoi sont-elles plus affectées ?

Ce n’est pas surprenant : les règles mises en place pour freiner la propagation ont des effets plus graves sur elles. Par exemple, les mesures de distanciation ont mené à l’isolement des aînés, un segment de la population où les femmes sont surreprésentées en raison de leur plus grande longévité. Or, le soutien social est un des plus importants déterminants de la santé. Ne voir personne pendant des mois, c’est un vrai désastre. Comme les femmes sont socialisées pour devenir des spécialistes du lien avec les autres, on peut penser qu’elles souffrent particulièrement de devoir limiter leurs contacts.

Beaucoup de femmes se plaignent d’en avoir plus sur les épaules à la maison depuis la pandémie. Des études confirment-elles le phénomène ?

Pas encore, mais tout porte à croire que les fermetures d’écoles et de services de garde ont alourdi leur quotidien. Les femmes restent les principales responsables des soins aux enfants, même si les hommes s’investissent davantage maintenant. Le problème, c’est que, par le travail de la maternité, elles acquièrent une expertise difficile à déléguer. Elles savent exactement ce qu’il faut faire quand l’enfant est malade, quels sont ses défis à l’école, ce qui manque dans le frigo. Elles pourraient transférer ces connaissances, mais ça représente un boulot supplémentaire qui exige du temps et de l’énergie. Souvent, elles se disent : « Autant le faire moi-même. » Des études montrent aussi que, lors de coups durs financiers — et la pandémie est en un pour bien des familles —, ce sont surtout les femmes qui ont la tâche ingrate de gérer le budget. Découper les coupons d’épicerie, revoir les priorités d’achat, dire des choses plates comme : « Non, on ne peut pas se permettre ça en ce moment, il faut faire attention ! »

Le taux d’emploi des femmes a chuté plus vite que celui des hommes au début de la crise et il remonte plus lentement, révèle une analyse publiée en septembre par l’Observatoire québécois des inégalités, à l’Université de Montréal. Les chercheurs posent l’hypothèse que certaines travailleuses ont pu se retirer du marché pour s’occuper de leur famille pendant la pandémie. Ça vous paraît plausible ? 

On n’en a pas la certitude à ce jour, mais les recherches antérieures à la pandémie indiquent que les femmes avaient déjà tendance à s’occuper plus des enfants, des aînés nécessitant des soins et des tâches domestiques. Lorsqu’une famille vit une situation difficile et stressante — vivre avec un enfant handicapé, par exemple —, ce sont presque toujours les mères qui abandonnent leur emploi en premier. D’abord parce qu’elles gagnent souvent moins que leur conjoint, ce qui rend le choix évident sur le plan financier, mais aussi parce qu’elles sont socialisées pour se sentir plus responsables du bien-être de leurs proches. Dans mes études sur les familles de jeunes autistes, j’ai découvert que presque 50 % des mères quittent leur job dans les deux ans suivant le diagnostic. Évidemment, cela leur fait vivre beaucoup de stress financier, et on sait que c’est un déterminant majeur de la détresse psychologique. 

Comment réduire ces iniquités ?

Lors de la première vague, dans l’urgence du moment, les autorités de santé publique ont adopté un ensemble de mesures qui ont mis une pression énorme sur les cellules familiales, comme les fermetures d’écoles. Et c’était encore pire pour les plus vulnérables. Je pense aux immigrants qui ne parlent ni l’anglais ni le français, et qui ne pouvaient soutenir leurs enfants dans les apprentissages à la maison, ou encore aux chefs de familles monoparentales, en grande majorité des femmes, dont beaucoup vivent dans la pauvreté. Il ne faut plus refaire cette erreur. Les citoyens ont tendance à faire pression pour que le gouvernement adopte des mesures toujours plus sévères contre la COVID-19, peut-être parce que le risque de la propagation leur paraît plus immédiat. Mais il ne faut pas sous-estimer la gravité des problèmes de santé indirects que cause la pandémie, encore plus chez les femmes, les jeunes, les immigrants, les gens au bas de l’échelle. Il faut trouver des solutions qui limitent les éclosions tout en maintenant le lien social.

Au quotidien, que peuvent faire les femmes pour améliorer leur bien-être psychologique pendant la crise ? 

Je ne veux pas proposer de solutions individuelles, parce qu’elles donnent aux femmes la fausse impression que leur sort est entre leurs mains, et que c’est donc de leur faute si elles n’arrivent pas à s’en sortir. Par exemple, j’ai montré que la dépression postnatale est plus fréquente chez les mères aux prises avec la pauvreté ou l’isolement social — soit des problèmes structuraux. Or, les livres destinés aux mères sont souvent truffés de suggestions peu réalistes, de type « sortez, faites garder votre bébé, demandez l’aide de votre conjoint ». Ça a un effet désastreux sur elles, car à la dépression s’ajoute la culpabilité de ne pouvoir suivre ces conseils. Pour moi, le problème est vraiment systémique et c’est sur ce plan qu’il faut agir.

Besoin d’aide ? Contactez la ligne québécoise de prévention du suicide, accessible en tout temps, au 1 866 APPELLE (1 866 277-3553) ou la ligne d’intervention psychosociale au 811. Des ressources sont également proposées sur le site Comment parler du suicide.

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