Paradis du jeu vidéo

Ubisoft, Funcom, THQ : les géants du jeu vidéo prennent racine à Montréal et fourmillent de projets. Alors qu’ailleurs dans le monde l’industrie ralentit !

Montréal : paradis du jeu vidéo
Photo : Mathieu Rivard

Des images apocalyptiques défilent sur l’écran d’ordinateur de Tom Mar­tin. Les rues du Vieux-Montréal sont désertes et les immeubles du centre-ville sont avalés par les plantes. « Le scénario se déroule dans 100 ans. Le joueur sort d’un coma et se retrouve plongé dans une ville dont la population a été décimée par un virus. Sa mission : survivre », explique cet étudiant de 27 ans, qui s’affaire à la scénarisation, à la conception et à l’animation de ce jeu avec 75 autres étudiants. Il s’agit de leur travail de fin de session au Campus Ubisoft, établissement créé par le gouver­nement du Québec et des entreprises du secteur du jeu vidéo, et qui offre des formations collégiales et universitaires. Dans quelques mois, Tom Martin et les autres débarqueront sur le marché du travail, qui ne demande qu’à les accueillir.

À Montréal, l’industrie du jeu vidéo fait fi de la crise économique. Avec ses 6 000 emplois dans ce secteur, la ville est un incontournable, au même titre que Vancouver, Seattle et Austin (aux États-Unis), ou Melbourne (en Australie). Un succès qui ne tombe pas du ciel : depuis plus de 10 ans, le gouvernement du Québec stimule l’industrie à grands coups de crédits d’impôt, couvrant entre 30 % et 37 % du coût de la masse salariale et 5 % de celui de la formation.

Et la stratégie fonctionne. Alors que l’industrie mondiale du jeu a connu un ralentissement sans précédent l’an dernier, le Québec continue de séduire les géants. En 2008, la britannique Eidos délocalisait à Montréal les emplois liés à la production. À l’été 2009, le concepteur américain THQ annonçait l’ouverture de son plus important studio, créant ainsi 400 nouveaux postes. Et en janvier, c’était au tour de la norvégienne Funcom de sabrer les emplois dans ses studios d’Oslo au profit de Montréal.

La concurrence est grande dans ce secteur. Surtout que le Québec n’est pas le seul à courtiser les entreprises de jeux vidéo à l’aide de crédits d’impôt : ils atteignent jusqu’à 40 % des coûts de main-d’œuvre en Ontario et jusqu’à 50 % dans les provinces de l’Atlantique.

Toute cette effervescence, c’est autant de bonnes nouvelles pour les étudiants, comme Tom Martin, et pour les employés expérimentés. L’industrie étant relativement jeune, rares sont ceux qui y travaillent depuis plus de 10 ans. Et les entreprises se les arrachent. Le salaire de départ tourne autour de 45 000 dollars, puis il oscille en moyenne entre 80 000 dollars et 150 000 dollars, selon Pierre Proulx, directeur général d’Alliance numérique, qui regroupe quelque 150 membres – des entreprises pour la plupart – actifs dans l’industrie des nouveaux médias.

La main-d’œuvre expérimentée d’Ubisoft, le plus grand employeur du secteur au Québec, intéresse évidemment les autres. « Entre 20 % et 25 % de nos employés peuvent être considérés comme des seniors », dit Francis Baillet, vice-président aux ressources humaines. Une visite des studios permet de constater que l’entreprise déroule le tapis rouge devant ses employés, dont le taux de roulement stagne à 7 % : un gymnase, des aires de repos, des locaux voués à la formation continue, une petite bibliothèque où s’entassent les derniers ouvrages et magazines traitant du jeu.

Tous ne peuvent s’offrir de telles installations. Pour se protéger de cette guerre des talents, des entreprises font la conception à l’extérieur de Montréal. Des studios ont vu le jour à Québec, à Sherbrooke et même à Matane. Le concepteur québécois Frima Studio a ainsi préféré la Vieille Capitale et Matane plutôt que Montréal. « Un choix audacieux, mais qui a porté ses fruits. Sur le plan de la main-d’œuvre, ça nous a permis d’éviter la concurrence qu’il y a à Montréal », dit Steve Couture, cofondateur et président de cette jeune entreprise, qui emploie maintenant 250 personnes.

En moins d’une décennie, Québec a trouvé son propre créneau. Travaillant presque exclusivement dans le domaine de la conception, les studios qui s’y installent – et ils sont de plus en plus nombreux – sont de petite et moyenne taille, et très souvent indépendants. Près de 40 % de l’actionnariat y est propriété d’intérêts québécois, contre 25 % dans le reste du Québec. À l’instar du Campus Ubisoft, à Montréal, un établissement de formation a été créé à Québec. Alors que le marché de Montréal semble surchargé, l’avenir de l’industrie du jeu résiderait-il dans les autres régions du Québec ?

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