Parler pour vaincre la mafia

Le criminologue Federico Varese, professeur à l’Université d’Oxford, en Angleterre, louange la commission Charbonneau. Parler de la corruption est la première chose à faire pour s’en débarrasser, estime-t-il. « Mais encore faut-il qu’il y ait une véritable volonté politique d’assainir les mœurs… »

Photo : Paul Chiasson/PC

Les travaux de la Commission d’enquête sur l’octroi et la gestion des contrats publics dans l’industrie de la construction au Québec ont des échos jusqu’en Europe. «?Ça soulève beaucoup de discussions entre collègues criminologues?», dit Federico Varese, spécialiste du crime organisé.

Auteur du livre Mafias on the Move (les mafias en marche, Princeton University Press, 2011), sur la mobilité des groupes criminels, il trace plusieurs parallèles entre le modus operandi de la mafia au Québec et ailleurs dans le monde.

L’actualité l’a joint à son bureau d’Oxford.

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Un témoin-vedette de la commission Charbonneau a révélé qu’il devait verser à la mafia une «?taxe?» de 2,5 % sur la valeur des contrats publics qu’il obtenait. Ce système ressemble-t-il à celui que vous observez ailleurs dans le monde??

Absolument. J’ai lu attentivement le témoignage de ce témoin, Lino Zambito, et ça rappelle en tous points le fonctionnement de la mafia dans le nord de l’Italie, où un nombre restreint d’entrepreneurs se sont attribué les contrats publics de construction. Comme ça semble avoir été le cas à Montréal, les entrepreneurs avaient aussi droit à leur part du gâteau, chacun leur tour, selon un système bien établi.

Dans ce type de système, la mafia joue le rôle d’arbitre, pour s’assurer que les ententes illégales entre les entreprises de construction sont respectées. C’est ce qu’elle fait partout, en Sicile comme en Calabre et dans tous les pays où elle est établie, de l’Allemagne à l’Australie.

Les réseaux mafieux ne sont pas des organisations criminelles ordinaires, qui viennent, volent et s’en retournent. Pour obtenir du succès à long terme, ils ne doivent pas seulement agir en parasites. Ils doivent procurer un service pour un secteur légal ou illégal de l’économie. Dans le cas de la construction, les mafias agissent comme des «?régulateurs?» et, au besoin, comme les «?punisseurs?» de ceux qui ne respectent pas les règles.

Vous dites que, contrairement aux idées reçues, les réseaux mafieux ont souvent de la difficulté à s’implanter en dehors de leur pays d’origine. Qu’est-ce qui explique le succès de la mafia italienne au Canada??

La forte immigration italienne, surtout au début du 20e siècle, est bien entendu un facteur. Mais ça n’explique pas tout, parce que la mafia a échoué à s’implanter dans plusieurs pays qui comptent des communautés italiennes. Une combinaison d’éléments est nécessaire pour que la mafia prenne racine dans un pays. Le facteur clé est la présence de marchés locaux délaissés par l’État. Dans le cas du Canada, la prohibition a constitué une occasion d’affaires rêvée pour les mafieux qui y débarquaient dans les années 1920.

De nos jours, l’un des marchés locaux préférés de la mafia est celui de la construction, parce qu’elle peut y exercer une mainmise. Si vous et moi avons tous les deux une entreprise d’excavation à Montréal, elle peut m’aider à vous mettre hors d’état de nuire… Elle peut offrir un vrai service, celui de réduire la concur­rence, et s’assurer, par la voie de l’intimidation et de la violence, que personne d’autre ne pénétrera ce marché.

Le Québec pourrait-il être une terre «?culturellement?» plus fertile pour la mafia et la corruption??

Je suis un critique féroce de ce type d’arguments, qu’on entend dans plusieurs autres pays pour expliquer la présence de groupes mafieux.

Quand des individus à tendance mafieuse réussissent à infiltrer un nouveau territoire, c’est parce qu’ils y trouvent un environnement «?économique?» fertile. Ça n’a rien à voir avec la culture locale. Et la seule façon de combattre cet argument, c’est d’établir des comparaisons, comme je l’ai fait dans mon livre.

Prenons le cas de la Sicile. Bien des gens généralisent et disent que «?les Siciliens ont tendance à être des mafieux?». Mais quand vous y regardez de plus près, seulement la moitié de la Sicile a un problème avec la mafia. À l’intérieur d’une même région, cer­taines parties en sont infiltrées, certaines en sont exemptes. C’est le même phénomène en Allemagne, aux États-Unis ou au Canada. Il y a des endroits au Québec comme au Canada anglais où la mafia n’est pas du tout présente, et d’autres où elle est au contraire très active.

Les vrais facteurs de succès pour elle, ce sont des intérêts économiques locaux très forts.

Devant la commission Charbonneau, des enquêteurs ontariens ont dit que le groupe mafieux le plus puissant au Canada n’est pas la mafia sicilienne, la Cosa Nostra, établie à Montréal, mais la mafia calabraise, la ‘Ndrangheta, installée à Toronto. Ça vous surprend??

Pas du tout. Sur les trois grandes mafias italiennes [NDLR?: la troisième étant la Camorra], la ‘Ndrangheta est certainement la plus présente à l’étranger et celle qui connaît la plus forte expansion. C’est devenu l’organisation criminelle la plus dangereuse en Europe. Sa force principale est sa capacité d’agir dans l’ombre. Un procureur australien a dit des membres de cette mafia qu’ils sont aussi connus que la face cachée de la lune… On commence à peine à prendre conscience de l’étendue de leurs pouvoirs, même s’ils sont actifs depuis des décennies en Italie. Ils respectent mieux que les autres la loi du silence, l’omerta. Très peu de délateurs sont issus de leurs rangs.

Pourquoi??

La ‘Ndrangheta est très centrée sur les liens familiaux. L’engagement envers l’organisation est donc beaucoup plus fort. Si vous décidez de devenir délateur, vous ne vous retournerez pas seulement contre le patron du groupe, mais contre votre frère ou votre cousin. Vous aurez à couper les liens avec la mafia et avec votre famille.

L’autre force de ce groupe, c’est qu’il n’a jamais ciblé l’État, con­trairement à la mafia sicilienne, qui avait abattu les deux principaux procureurs antimafias de l’Italie dans les années 1990. Cet épisode a été un choc majeur pour le pays et a mis beaucoup de pression sur la mafia sicilienne, même si elle était en activité depuis le 19e siècle.

La ‘Ndrangheta a réussi à infiltrer divers pans de l’économie légale, ses membres se promènent souvent en complet-veston. Ils ne sont pas moins violents pour autant, au contraire. Il y a quelques années, ils ont commis un vrai massacre à Duisburg, une petite ville industrielle d’Alle­magne, qui a glacé le sang de l’Europe tout entière.

Les politiciens se sont alors soudainement éveillés à la puissance de la ‘Ndrangheta.

C’est souvent quand il commence à y avoir des cadavres dans les rues que la volonté politique se manifeste, comme c’est arrivé au Québec avec les motards. J’espère que vous n’attendrez pas que des meurtres sordides soient commis avant de vous rendre compte de l’importance de la ‘Ndrangheta au Canada.

La mafia et la corruption sont-elles inévitables??

Je ne crois pas. Le fameux procureur antimafia italien Gio­vanni Falcone disait de la mafia qu’elle est un phénomène humain. Ça naît, ça grandit et ça peut aussi mourir. Les mafiosos ne sont pas plus intelligents que vous et moi. Nous pouvons lutter contre eux aussi bien qu’eux le font contre nous. Ça ne demande pas des pouvoirs magiques. Ce qu’il faut, c’est de la volonté politique.

Le problème, c’est que la mafia le sait. C’est pourquoi elle joue aussi sur le terrain politique. Partout où elle est présente, elle tente de s’immiscer dans le financement des partis et offre même parfois d’assurer l’élection de candidats. Vous savez, la démocratie est un système très ris­qué… Je ne plaide évidemment pas pour son abolition, mais il faut être plus conscient de ses failles. La réalité, c’est que les campagnes électorales coûtent cher, et les politiciens n’ont guère d’autre choix que de se tourner vers les gens d’affaires pour obtenir du financement. Or, beaucoup de mafieux se font passer pour d’honnêtes gens d’affaires.

Quelle solution voyez-vous à ce problème??

D’abord, les politiciens doivent être plus responsables de la provenance de l’argent qu’ils collectent. Ils peuvent commettre des erreurs, ça arrive à tout le monde, mais si quelqu’un que vous n’avez jamais vu auparavant, dans une entreprise dont vous n’aviez jamais entendu parler, vous offre des milliers de dollars pour votre campagne, vous devez vous poser des questions… Les mafieux ne font pas la charité, ils s’attendent toujours à ce qu’on leur renvoie l’ascenseur.

À mon avis, il devrait aussi y avoir des limites strictes aux sommes qu’un parti peut dépenser pendant une élection.

Enfin, des unités anticorruptions entièrement indépendantes du gouvernement devraient être mises sur pied. Hongkong l’a fait récemment et a connu beaucoup de succès.

Nous savons que les secteurs privilégiés de la mafia sont ceux de la construction et du commerce de détail. La première chose à faire est donc de se concentrer sur ces secteurs. Il faut s’assurer que les entreprises peuvent librement soumissionner les contrats publics. On doit aussi modifier les règles pour faire en sorte que les contrats n’aillent pas nécessairement au plus bas soumissionnaire, parce que dans beaucoup de cas les dépassements de coûts sont prévus au départ et les contrats finissent par coûter plus cher… Il faut également surveiller de près les fonctionnaires qui entrent en relation avec les entrepreneurs.

Selon vous, la commission Charbonneau risque-t-elle d’accoler au Québec une image de province corrompue??

Je pense que ça envoie le signal opposé. Ça indique que vous êtes sérieux dans le désir de combattre la corruption et de comprendre ses mécanismes. En Italie, quand la lutte antimafia a débuté, dans les années 1990, des politiciens ont dit que c’était une mauvaise idée, que ça envoyait une mauvaise image du pays. Je ne suis pas de cet avis.

Parler de corruption est la première chose à faire pour s’en débarrasser. La mafia déteste la publicité. Elle veut agir dans l’ombre. Elle ne veut pas que les journalistes et les universitaires s’intéressent à ses affaires, encore moins une commission d’enquête. Les pays où l’on parle le moins de corruption sont souvent les plus corrompus.

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