Parlons de sexe

Devenu une sorte de «tapisserie» sociale, le sexe sert à vendre des livres, des films. Des vêtements, de la bière, des autos, du shampoing ou des thermopompes. Sa marchandisation est si bien intégrée au décor que c’est à peine si on relève sa présence.

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Illustration : Alain Pilon

Dans l’autobus express qui filait entre Cap-Rouge et le centre-ville de Québec, j’avais remarqué cette femme qui lisait tous les matins un gros bouquin dissimulé sous une encore plus imposante liseuse de cuir.

Ce qui se tramait sous la fausse couverture m’intriguait. Je me suis mis à m’asseoir chaque jour derrière cette inconnue, pour découvrir qu’elle commençait ses journées par la lecture de romans érotiques, dont les descriptions de coïts sulfureux n’auraient pas déplu au plus déluré des érotomanes.

Si j’en parle, c’est que ce souvenir d’adolescence m’apparaît comme ce qui décrit le mieux l’ambiguïté de notre rapport collectif à la sexualité.

Une sexualité que la plupart des gens vivent librement, sachant qu’elle est aussi banale que la lecture. Mais si le sujet déboule dans les conversations, il vire à l’abstraction, comme si ce n’était soudainement que l’affaire des autres.

Pas plus voyeur qu’un autre — malgré ce que laisse suggérer l’anecdote au sujet du bouquin —, je trouve ce silence bien dommage. Et dommageable, puisque le mystère dont se voile l’expérience érotique contribue sans doute à l’instrumentalisation du sexe. Ainsi qu’à l’angoisse que celui-ci suscite chez quantité de mes contemporains.

Devenu une sorte de « tapisserie » sociale, le sexe sert à vendre des livres, des films. Des vêtements, de la bière, des autos, du shampoing ou des thermopompes. Sa marchandisation est si bien intégrée au décor que c’est à peine si on relève sa présence.

Sachant qu’il fait aussi partie du quotidien des bêtes humaines que nous sommes, on croirait que l’acte, la chose, la baise, le cul et tous ses synonymes auraient enfin percé la pellicule de l’intime pour entrer dans le monde des conversations.

Or, plus j’en parle autour de moi, plus l’émoi que je crée confirme que ce n’est pas le cas. « Avec les parents, on n’y pense pas. Avec les amis, c’est un peu “malaisant”. Alors on n’en parle que très peu », confirme la dramaturge Anne-Marie Olivier, dont le nouveau spectacle (au Théâtre Périscope, à Québec) s’intitule  Faire l’amour.

C’est pendant qu’elle me racontait avec quel enthousiasme débridé les gens dont elle a recueilli les témoignages livraient leurs anecdotes que j’ai pensé à cette femme qui prenait l’express.

Qu’est-ce qui explique que, malgré sa banalité, sa marchandisation, sa libération de la morale, ce sexe qui anime la vie demeure un sujet qu’on cache sous une liseuse ?

« Peut-être que c’est le dernier rempart de l’intimité », dit Anne-Marie Olivier. Mais en même temps, ce secret nous prive de mille enseignements, qui nous affranchiraient des diktats d’une porno sauvagement décalée du réel, d’une sexualité prisonnière de son spectacle permanent.

La sexologue Jocelyne Robert propose une autre source à cette clandestinité. Selon elle, c’est l’ambiguïté qui rend opaque. « D’un côté, il y a tout l’aspect de performance, de comparaison, souligne-t-elle. De l’autre, l’intime, les désirs qui nous appartiennent. Les messages sont contradictoires, et tout ce qui est ambivalent est anxiogène. »

Et ce n’est pas une affaire de génération. « Quand je rencontre des jeunes, qu’on croirait bien renseignés, ils sont ravis d’entendre parler de sexe normal, d’une manière ordinaire », ajoute-t-elle.

Interrogés par le magazine Salon.com, une poignée de ses confrères dressaient, il y a quelques semaines, la liste des petites et grandes vérités qui devraient absolument être enseignées dans les cours d’éducation à la sexualité. La plupart concernaient tout ce que le sexe comporte d’étrange, d’embarrassant, mais aussi de drôle, de libérateur, de riche.

Ce sont eux qui m’ont convaincu que c’est l’ignorance du quotidien sexuel des autres qui nous pousse à dramatiser, à vivre dans la peur de ne pas nous conformer à une normalité illusoire. Un mutisme qui contribue à en galvaniser la tyrannie.

* * *

J’ai écrit toute cette chronique hanté par l’entêtant refrain de la chanson « Let’s Talk About Sex », du groupe de rappeuses Salt-n-Pepa. Parce qu’elles avaient raison quand elles chantaient, il y a 24 ans déjà : « Aussi bien en parler, puisque tout le monde le fait. »

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4 commentaires
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La chanson « Let’s Talk About Sex » est sortie sur l’album Blacks’ Magic en 1990, il y a 24 ans déjà et non 14 ans….

RÉPONSE DE L’ACTUALITÉ :
Vous avez parfaitement raison. Merci de nous l’avoir précisé ! Nous l’avons corrigé dans le texte.

Le rapport à notre animalité dérange encore, je crois. S’il est un instant de notre vie ou notre vulnérabilité est à son maximum, c’est bien dans l’instant d’amour. La baise est notre dernière jeunesse.

Pourtant, quand vient le temps de faire la guerre, sans jamais savoir pourquoi, nous sommes des animaux féroces qui vont même jusqu’à utiliser le sexe (viols par les soldats) pour humilier l’ennemi et les vaincu(e)s…Le sexe est partout, le sexe ne connaît pas la paix, ni le répit!