Participe passé : les profs veulent une réforme

L’idée de réformer et de simplifier la langue française avance. Cette fois, ce sont les professeurs québécois qui donnent l’exemple. 

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C’est officiel : le 29 octobre, l’Association québécoise des professeur.e.s de français (AQPF) s’est prononcée, en assemblée générale, pour la réforme du participe passé. Elle demande donc au ministère de l’Éducation de revoir les critères de correction. 

Cette réforme, d’abord proposée par le Conseil international de la langue française en 2014 et appuyée par la Fédération internationale des professeurs de français en 2016, consiste à simplifier les règles d’accord. Fini le taponnage avec la notion de complément d’objet direct placé devant ou pas, suivi ou non d’un infinitif, les jours de pluie, les années paires. Selon les nouvelles règles, tous les participes passés avec « être » (forme pronominale ou non) pourront s’accorder avec le sujet. Et tous les participes passés avec « avoir » pourront rester invariables. 

Dans un article précédent, j’avais cité une étude sur la fréquence d’emploi des règles du participe passé. Elle montrait que ces exceptions, qui ont marqué des générations de francophones, représentent moins de 8 % des cas de participes passés. En d’autres termes, 92 % des participes passés se conforment déjà de toute façon à la simplification proposée. 

Ça, c’est à l’écrit. À l’oral, cette proportion est encore plus forte. Sur les 8 500 verbes du français, il y en a 8 000 du premier groupe (comme « aimer ») et 350 du deuxième groupe (comme « finir »). Ces deux groupes, qui rassemblent 98 % des verbes courants, se caractérisent par des accords de participes passés qui sont inaudibles. Quand vous dites « la pomme que j’ai mangée », faites-vous l’accord dans votre tête avant de parler ? Moi pas.

Mario Désilets, linguiste et chargé de cours à l’Université de Montréal, qui est un des plus ardents défenseurs de cette réforme, apporte toutefois une nuance. S’il est vrai que les 150 verbes du troisième groupe (comme « aller, boire, lire, mettre, prendre, venir ») représentent moins de 2 % des verbes du français courant, les 10 verbes les plus fréquents en français (« aller, prendre, mettre, être, avoir ») sont de ce groupe. Mais la nuance de cette nuance, c’est que la plupart ont des accords inaudibles (« allé, bu, lu, venu, été, eu »). Du nombre, une quarantaine ont un accord audible (par exemple, assis[e], découvert[e], dit[e]). Leur accord deviendra inaudible quand ils sont conjugués avec « avoir » (« la lettre que j’ai écrit », « la robe que j’ai mis »), mais sera audible quand ils seront conjugués avec « être » (« elle s’est ouverte», « elle s’est assise »). 

Bilan des courses : la simplification des règles d’accord du participe passé aurait encore moins d’incidence à l’oral qu’à l’écrit. L’étude statistique reste à faire, mais il serait étonnant qu’il en soit autrement.

Réflexion sur la matière

Cette décision de l’Association québécoise des professeur.e.s de français fera date à plusieurs titres. L’AQPF est la seconde association nationale à statuer sur cette question – la première est l’Association belge des professeurs de français, avec le soutien du Conseil de la langue française et de la politique linguistique de la Fédération Wallonie-Bruxelles, l’équivalent de l’Office québécois de la langue française (OQLF). « Il est important que les associations se prononcent », dit Karol-Anne T. Auger, présidente de la section Centre-du-Québec de l’AQPF et enseignante au collège Saint-Bernard, à Drummondville. « Regardez ce qui est arrivé aux rectifications orthographiques de 1990, qui ont été sorties d’un chapeau sans consulter personne. »

Pour ma part, je trouve rafraîchissant de voir des enseignants prendre position sur les absurdités comme les règles d’accord du participe passé ou les incohérences orthographiques qu’on leur demande d’enseigner. « Il est temps qu’on réfléchisse à la matière », dit-elle. 

Mario Désilets, qui animait un atelier sur la réforme du participe passé au même congrès annuel de l’AQPF, a été surpris du consensus. « J’avais prévu un débat, qui n’a pas eu lieu parce que tout le monde était d’accord. La discussion a plutôt tourné autour des stratégies de transition », explique-t-il. Car avant que le Ministère revoie ses critères de correction comme le lui demande désormais l’AQPF, il faudra mener des consultations, constituer un comité de professeurs et de linguistes et certainement solliciter l’avis de l’OQLF. Mario Désilets croit que ça pourrait aller plus vite que pour les rectifications orthographiques, justement parce que la demande vient des enseignants eux-mêmes, mais il faut bien admettre qu’outre la féminisation des titres et fonctions à la fin des années 1970 et ses travaux en matière de terminologie, le gouvernement du Québec ne s’est pas démarqué par son activisme pour faire évoluer la langue. 

Aux yeux d’Antoine Dumaine, vice-président aux communications à l’AQPF et chargé de cours à l’Université du Québec à Trois-Rivières, ce mandat libère les énergies de l’organisme, qui en débattait depuis deux ans. « On va enfin pouvoir lancer la représentation au Ministère, commencer les formations et orienter notre communication en ce sens. Dans nos communiqués et mémoires, nous signalerons par un astérisque les endroits où la nouvelle règle sera en usage. Les gens vont s’apercevoir qu’elle ne dénature pas le français. » 

Selon Mario Désilets, cette remise en question devait venir des enseignants, du fait de leur crédibilité. « Avec la position de l’AQPF, la réflexion sur la validité de ce qui est enseigné devient plus sérieuse. » 

L’enjeu de simplifier ou d’adapter la grammaire est en fait « plus social que linguistique », selon Karol-Anne T. Auger. Suivant la demande sociale, elle s’attend à d’autres réflexions importantes, notamment sur l’écriture non genrée (le nouveau pronom neutre « iel, iels » qui combine « il, elle, ils, elles »). « La langue est une chose vivante, qui évolue, et le français vieillit bien, dit-elle. Il n’y aura jamais de grammaire parfaite du français parce qu’il vit, justement. Le jour où la grammaire du français atteindrait la perfection, ce serait parce qu’il est mort, comme le latin. » 

Antoine Dumaine, pour qui une grammaire n’est pas une chapelle, mais seulement la description détaillée d’une langue à un moment précis, voit des morceaux de grammaire tomber en désuétude. Comme le passé simple, de moins en moins enseigné et qui disparaît chaque année un peu plus de la sphère littéraire, son dernier retranchement. Il risque de prendre le bord au même titre que l’imparfait du subjonctif (que je mourusse) et son cousin le plus-que-parfait (que je fusse mort). « À partir de quel moment une règle qui n’est plus en usage doit-elle être abandonnée ? » demande-t-il. Les universitaires discutent beaucoup de ces questions sur le plan théorique, mais le résultat de ces échanges se traduit rarement par l’évolution des programmes.  

Mario Désilets croit que la simplification des règles d’accord du participe passé ne sera pas une panacée miraculeuse au problème des élèves qui ont beaucoup de mal à utiliser le bon genre et le bon nombre même dans des cas simples. « L’incidence première de cette réformette va être sur le temps disponible. On élimine les incohérences, mais il va falloir enseigner les règles de manière plus systématique. » 

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C’est exactement ce que je me suis dit. Prêcher pour la simplicité du français d’un bord et le complexifier de l’autre. Y a de quoi en perdre son latin.

À la toute fin de votre chronique, vous citez M. Désilets qui affime qu’il « […] va falloir enseigner les règles de manière plus systématique ». Si le cursus des écoles élémentaires et secondaires intégrait véritablement ce principe fondamental, l’enseignement du français et les résultats obtenus chez les élèves s’en trouveraient améliorés et vous pourriez cesser de vous tracasser pour des pécadilles.

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Les erreurs concernant l’accord du participe passé sont parmi les plus fréquentes à l’écrit chez les Québécois… J’en sais quelque chose, je révise des textes en français depuis 20 ans. Pourtant cette règle de grammaire n’est pas difficile! Vouloir l’abolir tout simplement parce qu’elle semble trop compliquée pour certaines petites cervelles relève de la paresse et non pas d’un désir de « réformer » la langue française… Il s’agit plutôt d’instaurer la loi du moindre effort! Oui, la langue française est difficile, surtout si on la compare à l’anglais. Mais pourquoi vouloir la dénaturer, l’éviscérer jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de ce qui fait son « charme »? Pourquoi alors ne pas supprimer les accords de genre et de nombre, tous les accents, la ponctuation, la syntaxe et tout ce qui fait la richesse historique de cette langue que la plupart des Québécois s’entêtent à écorcher lorsqu’ils la parlent ou l’écrivent parce qu’ils ne possèdent pas les connaissances requises pour l’aimer et la respecter et, surtout, parce qu’ils ne sont nullement intéressés à les acquérir? Je n’y vois malheureusement rien d’autre qu’une façon de faire l’éloge de la médiocrité!

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Bonjour,

Vous résumez exactement ce que je me dis à chaque article que je lis, sur ce que l’on veut retrancher à la langue française, parce qu’elle est trop difficile. Par contre, je pense que la langue française est mal aimée, car elle est mal enseignée…

J’ai eu mes premiers cours de grammaire « dure » en secondaire 5… Mais quelle révélation j’ai eue! Or, on nous apprend le français par des genres littéraires, au lieu de commencer par la grammaire et donner des exemples littéraires… Oui la langue française est exigeante, mais c’est ce qui en fait son charme. De grâce, ne nous laissons pas berner par le mirage de la simplification, car c’est le français en sortira perdant et il sera encore plus châtié…

J’ai enseigné le français au secondaire et je suis correcteur pour un magazine régional. Ajoutez à cela une formation en traduction. Je serais prêt à monter aux barricades pour combattre cette réforme. C’est d’une honte. Niveler par le bas… Une fois de plus. Une langue évolue, bien sûr, elle emprunte à des idiomes étrangers, elle fait une place à la nouvelle technologie, elle se féminise, etc. La règle du participe passé avec AVOIR n’a rien de compliqué. Un complément direct (s’assurer qu’il y en ait un) avant ou après… Vous avez fait du latin ? Oui, le latin est mort, mais ce n’est pas faute de s’être lancé dans une réforme vers la facilité et la loi du moindre effort. Une langué évolue, oui, mais pas au détriment de son essence propre. Quiconque approuve cette réforme devrait se questionner sur ses propres motivations.

Y a une autre chose compliquée en français : l’usage du « dont ».
J’écoute la radio de Radio-Canada plusieurs heures par jour.
Il semble que le « dont » soit (ouch, un subjonctif !) une chose qu’on n’a pas besoin, alors on doit le faire disparaître.
La même chose pour l’accord du verbe avec son sujet. Le monde sont incapables d’assimiler cette règle.
Il y’a environ six mois, j’ai entendu « Le monde est » à Radio-Canada. Je me suis retenu pour ne pas porter plainte contre la piètre qualité du français sur les ondes de notre Société d’État.

@ Jean-Pierre Goulet.
Dans votre texte, vous écrivez : (j’ai entendu « Le monde est » à Radio-Canada.) sic.
Il me semble que c’est la bonne forme. Vouliez-vous plutôt dire ¨le monde sont …¨ ? Ce qui serait incorrect effectivement.
On dit bien ¨le monde est malade, ou le monde est petit¨.

Encore la loi du moindre effort, du nivellement par le bas.
Et après ce sera l’acceptation du » ça l’a » ou du »si ça serait » …..

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Ouin, quand on lit ce que nos jeunes sortis de nos écoles tellement progressives écrivent on voit même des « sala » comme dans « sala pad’bonsan » et « si j’aurais su j’aurais pas venu »… C’est le résultat du nivelage par le bas qu’on voit partout, y compris dans notre auguste société d’état Radio-Can qui s’ajuste sur le dénominateur commun le plus bas. Ça va faire, hein!

Ah comme on est fier de notre langue, si belle, si riche, qu’il faut défendre! Tellement qu’on veut niveler par le bas, encore une fois. C’est trop dur bon, on n’est pas capable de l’écrire sans faute, alors on va la simplifier plutôt que de l’enseigner correctement.

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On est passé du ¨jwal québécois¨des années 50-60 à un français décent dans les années 70 pour retomber plus bas que le ¨jwal¨ avec des pronoms inclusifs, des mots dégenrés, avec l’ajout de la ¨novlang¨ qui fait que nos ¨artisss québécois¨ ne sont plus capables de faire des phrases complètes en un français convenable, sans vomir plein d’anglicismes à tous les deux mots. Et on veut nous faire avaler que les langues, ça bouge, ça vit, ça change avec le temps. Oui, avec le temps, le temps long, oui, ça change. Mais pas dans l’espace d’une génération.
Ce qui se passe présentement, j’appelle ça du ¨sabordage¨. C’est ce qui donne des Michaël Rousseau, unilingue anglais avec un nom rien de moins français qui n’a ¨pas eu le temps d’apprendre¨ le français à Montreal (l’absence d’accent est volontaire) en 14 ans. J’ai vécu 2 ans en Ontario, et j’ai eu le temps d’apprendre l’anglais.
¨Mario Désilets, qui animait un atelier sur la réforme du participe passé au même congrès annuel de l’AQPF, a été surpris du consensus. « J’avais prévu un débat, qui n’a pas eu lieu parce que tout le monde était d’accord. ¨ Pas étonnant, on est en 2021, et dans la cohorte des professeurs actifs actuellement, ceux qui ont commencé à enseigner début 90 sorte déjà pour la retraite. Ils faisaient donc partie de ceux qui, à l’école dans les années 80 n’ont pas appris à parler et écrire convenablement leur français dû au fait des chambardements dans les méthodes ¨modernes¨ d’enseignement. Je ne suis donc pas surpris du ¨consensus¨ de la facilité. Il leur est plus facile de laisser le bateau couler que de redresser le cap.
Et monsieur Nadeau fait partie de ces ¨moussaillons¨ aveuglés par la réinvention de la roue.

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Je lis tous les commentaires laissés ici et je suis sidérée de constater l’intransigeance des propos qu’ils contiennent. Oui, je suis de l’ancienne école, oui, j’ai appris les règles grammaticales à la dure (interminables analyses grammaticales écrites, du style : je, pronom personnel, première personne du singulier, sujet du verbe xxx…. ). C’était souffrant, mais ça nous forçait à apprendre. Mais, car il y a un mais : les temps ont changé, normal que la langue évolue avec. Je ne suis donc pas contre la réforme, même si je ne l’appliquerai probablement pas moi-même, mes habitudes étant trop profondément ancrées en moi. Mais doit-on l’empêcher pour autant? Un peu d’ouverture, que diable! De toutes façons, dans les faits, le changement est déjà présent pour une grande partie de la population. Pourquoi se battre contre le courant? Par purisme? Je m’en méfie…

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Nonnnnn ! Ça ressemble tellement à un nivellement par le bas ! Trop difficile pour les prof de français de l’élémentaire de donner quotidiennement une dictée à vos élèves ?? Oh c’est vrai qu’il faudra corriger et expliquer …. Ça c’est beaucoup demandé !!! …pourtant c’est , ce fut, la seule façon d’apprendre à écrire le français ! Mais bon il semble que même les prof de français ne savent plus écrire sans fautes …qu’ils n’ont pas assimilé les règles des participes passés …la misère de l’enseignement québécois dans toute sa splendeur . …et on se demande pourquoi les parents envoient leurs enfants au privé !! Désolant !
Écrire correctement c’est réfléchir ! Trop d’ouvrage réfléchir !!!

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Bonjour,
Après vérification, nous vous confirmons que « que je fusse mort » est conjugué au plus-que-parfait du subjonctif.

Les profs veulent modifier l’écriture de la langue française parce qu’ils n’ont pas su eux-mêmes apprendre l’orthographe lors de leur cours primaire ainsi que la grammaire au primaire et au secondaire .
Ils ont appris à écrire au son alors que l’accent de l’apprentissage était mis sur l’expression orale trop souvent malheureusement !
Les élèves arrivent ainsi au CEGEP et même à l’UNIVERSITÉ sans savoir écrire le français correctement !
C’est ainsi qu’on développe des analphabètes fonctionnels ! C’est honteux !

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Étrange comme la plupart des commentaires pointent vers le refus de l’évolution de la langue. Comme si la complexité du français était garante de l’identité. Le tout alors que l’Académie a volontairement complexifié la langue afin d’exclure les « basses classes et les femmes » – voyez cette phrase écrite en 1673 par l’académicien Mezeray : «La compagnie (Académie) déclare qu’elle désire suiure (suivre) l’ancienne orthographe qui distingue les gents de lettres d’auec (avec) les jgnorants (ignorants) et les simples femmes.» Il s’agissait très clairement pour l’élite de se distinguer du peuple grâce à la maîtrise de la graphie, et en faisant en sorte que le peuple ne puisse se l’approprier. »
Extrait de : https://www.liberation.fr/france/2016/02/17/notre-orthographe-si-compliquee-c-est-un-choix-politique_1434001/
Et un plaidoyer éloquent pour la réforme de l’orthographe :
https://www.youtube.com/watch?v=5YO7Vg1ByA8

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